Attention, lecteur méchant !

Cet article pourrait également s’intituler « le billet acariâtre du lecteur« , « le lecteur, ce sympathique asocial » ou encore « le lecteur, cet aimant à cons« . Pourquoi tant d’animosité alors que le soleil pointe enfin le bout de son nez, et que l’on va quitter les lieux ordinaires de lecture – sous la couette, ou emmitouflé sous un plaid sur le canapé, ou confortablement affalé dans un fauteuil – pour ceux plus exotique du sable, sous le parasol, de l’herbe fraiche et du transat ?

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C’est en raison d’un constat très simple, celui de la propension de nos semblables – non lecteurs – à vouloir envahir l’espace du lecteur dans les transports en commun. Vous l’avez peut-être déjà remarqué, ou sinon, essayez de vous imaginer dans cette situation : vous êtes installés, aussi confortablement et tranquillement qu’on peut l’être (et cela est déjà une valeur ô combien relative) dans le RER ou le métro ou le bus ou le tramway (rayez la mention inutile). Vous avez un livre entre les mains et profitez d’un des seuls avantages du transport en commun sur le transport individuel : ne pas tenir un volant, et donc, pouvoir lire. C’est à cet instant que s’approche un quidam qui va entrer en interaction volontaire ou involontaire avec vous. Et là, c’est le drame.

Les empêcheurs de lire en paix

Il y a plusieurs profils d’empêcheurs de lire en paix :

  • le speed-dater improvisé (autrement appelé le désespéré sentimental). Qu’il vous trouve séduisant ou non importe peu, la question n’est pas là. Il va juste vous empêcher de finir vos dernières pages du Ravissement de Lol V Stein pour vous affirmer, dans un français approximatif – et parfois dans un anglais tout aussi approximatif – qu’il vous trouve « très belle » / « beautiful » et « I love you », etc., tout cela entre Jules Joffrin et Gare Saint Lazare.
  • l’extra-terrestre qui recherche un contact. Il veut absolument engager la conversation et utilisera le moindre prétexte. Si vous avez un sac FNAC, il vous demandera par exemple si l’on peut apprendre la langue des signes dans ce magasin. Ou alors vous tomberez sur un allumé qui croira cerner vos goûts de lecture et voudra à toutes forces vous refiler sa feuille de chou millésimée.
  • le parasiteur d’espace. Au téléphone, en musique, seul ou en groupe, il se dit qu’il sera à l’aise avec un lecteur et qu’il pourra lui imposer son bruit de fond continuel. À rapprocher des personnes qui mangent des pop-corns au cinéma, laissent leur portable sonner, ou discutent pendant un film. Ne nécessite aucun diplôme en science du tapage diurne ou nocturne.
  • le soliloqueur effréné (ou l’alcoolique anonyme). C’est la gamme au-dessus du parasiteur d’espace. Celui qui parle tout seul, agressif ou non, bourré de tics, avec une chorégraphie très travaillée.
  • le décalé / le vieux. Deux versants d’un même individu : le redresseur de torts littéraires. Quoique vous lisiez, il trouvera toujours à redire. Le vieux s’étonnera de vos goûts littéraires – Terry Pratchett, George Martin, ou n’importe quel livre qui a moins de 50 ans – ce qui l’amènera à une généralité sur les goûts littéraires étranges des jeunes. Le décalé se glorifiera d’une quelconque culture littéraire et commencera à vous réciter son CV alors que vous essayez juste de finir Tous les hommes sont mortels.
  • l’aimable conseiller. C’est l’opposé des précédents et le seul spécimen sympathique de cette petite jungle. Touche-à-tout culturel, mutualiseur de connaissances, il brille par sa rareté, due généralement à une trop grande timidité (et à du savoir vivre : lui se garde bien de déranger les lecteur, vu qu’il en fait partie, il a juste soit fini son livre, soit l’a oublié chez lui). Bref : cette rencontre magique osera peut-être vous murmurer quelque chose du style « Ce livre est génial », « Bonne lecture », « Vous avez lu aussi tel livre du même auteur ? »

Voici donc quelques exemples de rencontres plus ou moins agaçantes lorsque l’on se plonge dans un livre dans un espace public.

Cinq règles d’or à propos du lecteur

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Dans Comme un roman, Daniel Pennac énonce les « droits imprescriptibles du lecteur » :

  1. Le droit de ne pas lire.
  2. Le droit de sauter des pages.
  3. Le droit de ne pas finir un livre.
  4. Le droit de relire.
  5. Le droit de lire n’importe quoi.
  6. Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible).
  7. Le droit de lire n’importe où.
  8. Le droit de grappiller.
  9. Le droit de lire à haute voix.
  10. Le droit de nous taire.

Mais il ne propose aucun remède, si je m’en souviens bien, face aux empêcheurs de lire en paix. À l’usage de ces non-lecteurs, quelques règles de base sur le lecteur :

  • Ne draguez pas le lecteur. Le lecteur ne recherche pas forcément quelqu’un. Le lecteur n’est pas forcément un romantique attardé, dévasté sentimentalement et amateur d’Harlequins. À moins d’avoir quelque chose de profond à dire, ne tentez pas une ouverture.
  • Ne vous faites pas d’illusions. Le lecteur n’a pas la connaissance universelle. Ce n’est pas parce qu’il a un livre entre les mains qu’il connaît par coeur le fond de la BNF ou de la FNAC Montparnasse.
  • N’écoeurez pas le lecteur. Laissez le vivre. Nul besoin de lui faire savoir ce que vous pensez de son livre, que ce dernier est bon à mettre aux cabinets. Nul besoin de chercher à l’épater (votre avis, vulgairement parlant, il s’en cogne, il veut juste finir son chapitre), encore moins de lui gâcher la fin en lui révélant le nom de l’assassin…
  • Ne prenez pas l’espace immédiat du lecteur pour un refuge sonore. Allez discuter / écouter votre musique / refaire le monde ailleurs.
  • Bref, pour faire court : laissez nous lire.

Pour mieux comprendre cet être étrange qu’est le lecteur, allez jeter un coup d’oeil à cet essai de Pennac, Comme un roman, ou à ce très beau texte de Proust, Sur la lecture (à recommander à tous ceux qui n’ont pas pu venir à bout de La Recherche).

 

10 Commentaires

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10 Responses to Attention, lecteur méchant !

  1. Huhu!! Trop bien ton article! C’est vrai que dans le métro, les relous étaient légion… Mais ce que je préférais, c’était provoquer les gens autour et leur donner envie de lire ce que je lisais! Donc quand je lisais causette, je montrais bien la couv à ceux d’en face, et quand je voyais qu’ils l’avaient repérée, je baissais le magazine pour qu’ils voient le genre d’articles publiés! Pareil avec le XXI. Dans un autre registre, j’adorais aussi prendre des harlequins et me marrer intérieurement en voyant les regards condescendants ou gênés des gens autour. Et inversement, j’adorais, quand j’étais malheureusement debout, lire par dessus les épaules! Piquer des bouts de livres! Et quand l’extrait était sympa, je demandais le nom du bouquin pour me l’acheter ^o^ Mais pour en revenir aux gros lourds, je les aimais bien en fait (sauf les écouteurs de musiques nazes), c’était rigolo au final de discuter, et encore plus rigolo de les envoyer bouler subtilement!

    • Merci 🙂 Moi ce que j’aime bien, c’est regarder les couvertures de livres des gens qui sont en face de moi. Mais je suis trop timide pour me transformer en « aimable conseiller »… Combien de fois j’ai vu des gens lire L’Ombre du vent et où j’avais envie de les aborder pour savoir s’ils le trouvaient aussi génial que moi ? Mais je n’ai jamais osé !

  2. Giwdul

    Tu as oublié une catégorie, parmi les empêcheurs de lire en rond : celle des gens sympathiques et naturellement sociables, qui cherchent à engager la conversation pour passer le temps, sans arrière-pensée, et sans tenir d’ailleurs à ce que le livre soit l’objet de ladite conversation. Bon je dois reconnaître que je n’ai croisé cette catégorie que dans les TGV, jamais encore dans un RER ou un métro…

    • C’est vrai, mais en fonction de leur degré de sympathie plus ou moins élevé, on peut aussi les classer dans la catégorie des « extraterrestres » ou dans la catégorie « aimable conseiller » hors sujet 🙂

  3. J’avoue comme Camilleuh ne pas pouvoir m’empêcher de lire par dessus l’épaule des gens… Un jour il s’est passé un truc incroyable… J’étais en train de lire « L’élégance du hérisson » dans le métro et là quelqu’un me dit « Oh vous aimez ? Il est génial hein », je réponds « Oui c’est palpitant ! », notre voisin d’en face rejoins la conversation, celui de derrière, curieux, vient nous parler et conquis décide d’acheter le livre le soir même… Une vraie viralité ! Mais j’avoue que cela n’est arrivé qu’une fois…et qu’en général je ne sors pas « Le club des cinq » (oui parfois je relis le Club des cinq…) dans le bus de peur des regards goguenards…

    • Oh faut pas avoir honte du Club des cinq… il y a tant de gens qui lisent des choses que moi-même j’aurais honte de lire ! Fouille dans tes souvenirs ! Et je suis sûre que tu pourrais nous faire un article sur les mystères et la profondeur cachée, la philosophie implicite du Club des cinq… et pourquoi pas une lecture psychanalytique du style « Dagobert est-il le sur-moi ? » Non ? Allez, je te sens tentée là !

      • Hahah génial !
        Je pensais plutôt faire un article du style… »Obligée de jouer au garçon manqué pour partir à l’aventure : Claud(ine) et les prémices de la théorie du genre dans la littérature jeunesse »

  4. Cette liste est exhaustive, on sent l’expérience. L’avantage pour moi, c’est que comme j’habite à l’étranger, peut importe ce que je lis (même le club des cinq, même harlequin) les gens me regardent avec respect parce que je lis en français. La méga classe.

    • Et je viens de m’apercevoir que j’ai fait plein de fautes d’or to grapffe. Allez on va dire que c’est la faute de mon auto correcteur sur mon smartphone, hein!

    • Oui, l’expérience, c’est pratique, même si dans ce cas-là j’ai plutôt l’impression d’être un aimant à boulets… Dernièrement, dans le tramway, je veux à tout prix finir un chapitre. Un type est assis à côté de moi. À un moment j’entends un « Salut, ça va ? » pas très audible mais je commets la faute irréparable : je jette un coup d’oeil. Je replonge dans le chapitre… le type a encore dû murmurer une phrase et a dû être découragé par mon air de bouledogue asocial.
      Du coup je ne peux qu’admirer cette parade : la lecture dans une autre langue que celle du pays ! Très classe, en effet !

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