À l’inconnue de la lettre

Ce mois de décembre est une véritable hécatombe de personnalités politiques et cinématographiques. Ce blog n’est pas assez politique pour évoquer avec assez de discernement et de justesse Nelson Mandela – même si j’admire l’homme et son oeuvre. Je ne suis pas une inconditionnelle de Fast and Furious pour parler de Paul Walker.

J’avoue à ma grande honte n’avoir jamais vu Lawrence d’Arabie – de ce fait, je connais davantage Peter O’Toole pour sa prestation dans la série Les Tudors que pour son rôle dans ce film. Le magnétisme de ses yeux bleus, révélé dans Lawrence d’Arabie, s’arrête malheureusement pour moi à une affiche.

Source : L'odyssée du cinéma

Source : L’odyssée du cinéma

En revanche, il est un visage que je revois, en mouvement, sur un écran et vibrant d’émotions, c’est celui de Joan Fontaine. Joan Fontaine est décédée il y a trois jours, le 15 décembre 2013. Evidemment, sa disparition est peut-être passée quelque peu inaperçue au milieu de toutes les autres – je ne sais pas quel écho elle a eu aux Etats-Unis. J’ai pu lire quelques articles de presse et de blogs publiés juste après, les uns saluant l’héroïne hitchcockienne (Le Figaro), d’autres affirmant « la Rebecca d’Hitchcock n’est plus ».

C’est inexact. Pas le fait de dire qu’elle n’est plus, bien évidemment – je ne fais pas partie des personnes qui croient Elvis toujours vivant. Mais dire de Joan Fontaine qu’elle est / était la « Rebecca d’Hitchcock » est on ne peut plus faux. Car si elle joue bien dans le film Rebecca, elle n’incarne pas ce personnage – le fantôme plus qu’envahissant d’une femme dont le mari s’est remarié – mais la narratrice anonyme du film.

Certes, je n’ai pas en mémoire toute la filmographie de Joan Fontaine, mais bien-sûr, ce sont ses apparitions chez Hitchcock qui m’ont le plus marquée, ainsi que son rôle dans le film de Max Ophüls, Lettre d’une inconnue et sa participation au film de George Cukor, Femmes. Petit aperçu de ces quelques films…

Rebecca : la narratrice en petite feuille tremblante

Rebecca, c’est d’abord un roman fantastique (aussi bien en tant que genre que de manière appréciative) de Daphné du Maurier, inspiré de Jane EyreDaphné du Maurier a d’ailleurs également écrit une formidable biographie de Branwell Brontë, le frère quelque peu oublié des célèbres « soeurs Brontë ».

Rebecca, c’est donc l’histoire d’une jeune femme maladroite et mal dans sa peau qui épouse un veuf fortuné et taciturne, Max de Winter. Ce veuf a perdu son éblouissante et envahissante première femme, Rebecca, dans des circonstances particulières, et le fantôme de cette femme continue d’hanter Manderley, demeure somptueuse, où le moindre mouchoir, la moindre en-tête d’enveloppe est un rappel de Rebecca. Pour entretenir le culte de la morte, on peut compter sur Mrs Danvers, gouvernante de Manderley, vieille fille vivant toujours dans l’adoration et la dévotion à son ancienne maîtresse.

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Autant dire que la pauvre petite narratrice qui ne sait ni s’habiller, ni recevoir, et qui a toujours l’air effrayé, va avoir un certain mal à s’imposer comme la nouvelle « Mrs de Winter ».

Le roman est magnifiquement écrit, il s’ouvre sur ces quelques lignes – je cite en anglais :

Last night I dreamt I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me.

Le film, lui, s’ouvre exactement sur les mêmes mots. En voici les premières minutes :

Joan Fontaine est extraordinaire de fraîcheur, de candeur et d’effroi dans ce film. Dans leurs entretiens, Hitchcock et Truffaut reviennent sur son personnage :

FT : (…) vous dîtes que c’est un film qui manque d’humour mais quand on vous connaît bien, on a l’impression que vous avez dû beaucoup vous amuser en écrivant le scénario, car finalement c’est l’histoire d’une fille qui accumule les gaffes. En revoyant le film l’autre jour, je vous imaginais avec votre scénariste : « Voilà la scène du repas, est-ce que l’on va lui faire tomber sa fourchette par terre ou bien est-ce qu’elle va renverser son verre ou plutôt casser une assiette… » On sent que vous deviez procéder de la sorte.

AH : C’est vrai, ça se passait de cette façon, c’était amusant à faire…

FT : La fille est caractérisée un peu comme le jeune garçon dans Sabotage, quand elle casse une statuette, elle en cache les morceaux dans un tiroir, en perdant de vue qu’elle est la maîtresse de maison.

Même s’il n’est pas tout à fait considéré par Hitchcock comme l’un de ses films à part entière, c’est l’un de mes films préférés de ce réalisateur, pour plusieurs raisons : d’abord pour une ambiance très sombre, fantastique, avec cette histoire de fantôme qui reste réaliste ; ensuite pour ces petites touches d’humour qui font que tour à tour, on plaint et on se moque de cette toute petite chose tremblante qui ne parvient pas à « avoir les épaules » d’une maîtresse de maison ; enfin parce que la méchante du film, Mrs Danvers, incarnée par Judith Anderson, est savoureuse.

Et Joan Fontaine est lumineuse dans ce film, le versant parfait de cette sombre et terrifiante Mrs Danvers.

Soupçons : mon mari veut-il me tuer ?

soupçons

Lorsque leurs entretiens les conduisent à évoquer Soupçons, Hitchcock donne enfin son impression personnelle sur Joan Fontaine en tant qu’actrice :

AH : (…) Au début de Rebecca, je trouvais qu’elle était peu consciente d’elle-même comme actrice, mais je voyais en elle les possibilités d’un jeu contrôlé et je l’estimais capable de figurer le personnage d’une façon tranquille et timide. Au début elle faisait un peu trop la timide, mais je sentais qu’on y arriverait – et on y est arrivé.

FT : Elle a une certaine fragilité physique que n’avaient ni Ingrid Bergman, ni Grace Kelly…

Dans Soupçons, elle incarne une femme qui en vient à soupçonner son mari, un playboy charmeur et oisif joué par Cary Grant, de vouloir l’assassiner, et le spectateur est sans arrêt tiraillé entre ses soupçons à elle, ses propres soupçons renforcés par ce qu’il voit sur l’écran, et troublé par le doute : est-il réellement coupable ?

Femme parmi les femmes

L’année précédent sa première collaboration avec Hitchcock, en 1939, Joan Fontaine a participé au film Femmes, de George Cukor, également réalisateur d’un certain nombre de films avec Katharine Hepburn – l’une de ses actrices fétiches – et de My Fair Lady, avec Audrey Hepburn.

femmes

Femmes est un film, comme son nom l’indique, au casting exclusivement féminin, et on y retrouve parmi les plus grandes stars de l’époque, dont Joan Crawford et Paulette Goddard. Si les hommes sont absents du casting, ils sont omniprésents dans les conversations : mariage, épouses, maîtresses, adultère, rivalités, amitiés, et crêpages de chignon, le tout filmé avec une ironie cinglante par un cinéaste qui n’est dénué ni d’exigence ni de misogynie, loin de là.

Lettre d’une inconnue : l’amoureuse inconditionnelle

Mais l’un des plus beaux rôles de Joan Fontaine, c’est celui qu’elle incarne dans la Lettre d’une inconnue, de Max Ophüls, adaptation de la nouvelle éponyme de Stefan Zweig. Anonyme dans l’oeuvre littéraire, comme dans Rebecca, la narratrice est dotée d’une identité à part entière dans le film de Max Ophüls.

Source : Allociné

Source : Allociné

Dans cette nouvelle, sous forme épistolaire, une femme avoue son amour à l’homme en silence et de loin depuis son adolescence, et tout ce qu’elle a sacrifié pour se consacrer à cet amour.

Les nouvelles de Stefan Zweig sont des bijoux qui explorent la complexité du coeur humain, la Lettre d’une inconnue comptant parmi les plus belles, avec La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok, Le Voyage dans le passé ou encore Le Joueur d’échecs. Ces nouvelles ne sont qu’un des rares témoignages du génie de cet écrivain, qui excellait également dans l’écriture de biographies.

Personne ne pouvait sans doute mieux filmer la Lettre d’une inconnue que Max Ophüls, qui évoque aussi bien l’amour oisif et capricieux – La Ronde, Le Plaisir – que l’amour passionné et exclusif dans Madame de… à moins que ce ne soit les deux à la fois, frappant au hasard – hasard mesquin et douloureux – et simultanément, dans un monde aujourd’hui disparu – l’Europe du début du vingtième siècle, les crinolines, les valses, les corsets, les fleurs, la musique et les lettres d’amour.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19473245&cfilm=2681.html

C’est dans ce rôle d’une femme éperdue d’amour pour un homme qui ne la connaîtra et ne la reconnaîtra jamais que Joan Fontaine irradie. C’est aussi dans ce film qu’elle explore toutes les facettes de la femme amoureuse, depuis l’adolescente naïve jusqu’à la mère blessée, en passant par l’amante, la mondaine, et la correspondante passionnée, qui scelle le destin de l’homme qu’elle a aimé de loin.

Star parmi les stars, femme parmi les femmes, Joan Fontaine les a toutes incarnées.

1 Commentaire

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One Response to À l’inconnue de la lettre

  1. ça donne vraiment envie de voir tous ces films !
    Bon et il faut qu’ils arrêtent de mourir d’un coup tous, on dirait un plan machiavélique d’universal pour vendre des coffrets DVD à Noël !

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