Etiquette d'archives: Lino Ventura

Hors-série n°3 : Mon père ce héros, ma mère cette icône !

Première partie.

Ils sont, sinon les premiers spectateurs de nos « stars », du moins les plus intimes. Ils ne les connaissent pas comme nous les connaissons. Ils font la différence entre le nom de scène, s’il existe, et le nom privé, entre les instants du quotidien et ceux de la pleine lumière, de la vie publique. Ils ont une image de la « star » parfois infiniment plus idyllique que la nôtre, parfois diamétralement opposée. Ce sont les enfants de célébrités.

Ils écrivent souvent sur cet être mystérieux qu’ils ont côtoyés et face auquel il a fallu lutter pour émerger en tant qu’être propre, en tant que personnalité à part entière, et pour ne pas se limiter à être « fils de » ou « fille de ». Parfois, leurs écrits sont des règlements de compte – je pense particulièrement aux ouvrages de Michaël Chaplin (que j’ai déjà évoqué), de la fille de Bette Davis ou encore de celle de Joan Crawford. D’autres sont des déclarations d’amour. Parfois, plus trivialement, ce sont des opportunités financières. Mais ce sont surtout, et avant tout, des témoignages de premier plan. En voici quelques exemples.

A la recherche du père, ce quasi inconnu…

Il y a quelques années, quand j’ai commencé à m’intéresser au cinéma, l’acteur qui m’a le plus fascinée, au point que je voulais voir le plus de films possibles et lire le plus de choses sur lui, était Humphrey Bogart. Tout naturellement, lorsque j’ai appris que son fils Stephen avait publié un ouvrage sur lui, j’ai souhaité me le procurer.

Bogart

Bogart, mon père (Bogart : In search of my father, en anglais) est un texte très émouvant, de la part d’un enfant qui a perdu son père très jeune et qui a dû se construire contre lui (révolte, enfance difficile, il est renvoyé de toutes les écoles et devient accro à la cocaïne) avant de se reconstruire avec lui.

Le texte alterne le récit des « retrouvailles avec Bogart » – comment Stephen Bogart apprend à se souvenir de son père, en particulier au contact de sa mère, Lauren Bacall, durant la visite de l’ancienne demeure familiale – et la biographie de ce père. Il alterne récit de l’expérience personnelle, tantôt éprouvante, tantôt exaltante, du « fils de », et plongée dans la vie de Bogart :

Le fardeau le plus lourd que j’aie jamais eu à porter est la célébrité de mon père.

Elle a souvent entravé le cours de conversations banales. Elle a fait de moi l’objet d’attentions dont je me serais bien passé et m’a certaines fois privé d’attentions qui m’auraient fait plaisir. Elle m’a quelquefois rendu méfiant vis-à-vis de gens fort sympathiques. Elle m’a, je suis le premier à le reconnaître, aigri. Elle est un sujet dont, jusqu’à aujourd’hui, je refusais de parler.

Je ne suis pas le seul heureux légataire de ce problème. J’ai parlé à d’autres enfants de stars, et c’est toujours la même chanson. La gloire de l’un ou l’autre des parents exerce, semble-t-il, une poussée inverse sur leur progéniture ; leurs ailes de géant empêchent leurs rejetons de marcher.

Pour reconstituer la « mosaïque » Bogart, Stephen Bogart est allé à la rencontre de témoins illustres, directs et indirects, de ce que fut son père : réalisateurs, scénaristes, acteurs. Famille et amis. D’un bout à l’autre de ce livre prenant et énigmatique, nous entendons la voix de Bogart, celle de Bacall – qui en a rédigé la préface – et nous pénétrons dans une galerie de portraits impressionnante : John Huston, Bette Davis, Katharine Hepburn, Spencer Tracy, et bien d’autres.

Mais ce livre, c’est aussi la construction de « vies parallèles ». Le père et le fils, qui tantôt s’éloignent, tantôt se rapprochent, pour enfin, au bout d’une quête et d’un hommage, mieux se réconcilier.

Ecrire et réécrire le père à l’infini

L’un des enfants les plus prolifiques sur son père est Clelia Ventura, qui a publié durant ces dix dernières années, quatre ouvrages sur Lino Ventura.

Lino Ventura

  • Le premier d’entre eux, Lino, tout simplement, publié en 2003 aux éditions Robert Laffont, mêle, comme son sous-titre l’indique, les souvenirs d’enfance et les recettes de familles.  On y croise d’autres bons vivants (Gabin, Jacques Brel, Carmet, Audiard) et l’on découvre anecdotes et recettes qui font sourire, à l’italienne.
  • Le second est une biographie, publiée en 2004. C’est un très beau livre (mon préféré parmi cette liste), intitulé Lino Ventura : une leçon de vie. On y retrouve le témoignage de ceux qui ont côtoyé Lino Ventura, proches et partenaires, et on le redécouvre grâce aux photos, documents et manuscrits que nous offre ce livre.
  • Signé : Lino Ventura a été publié à l’occasion des vingt ans de la disparition de l’acteur, en 2007. A nouveau un beau livre qui évoque Ventura à travers vingt films, avec photos et documents rares.
  • Enfin, le petit dernier, publié l’année dernière, pour les 25 ans : Lino Ventura, Carnet de voyages.

Comme s’il fallait là encore reconstituer un puzzle et restituer au public, derrière la simplicité de l’image publique, sinon toute la complexité, du moins toute la richesse de ce père, que nous, nous ne connaissons pas.

La mémoire de la mère

Au féminin, l’un des livres qui me plait le plus, c’est celui de Giulia Salvatori sur sa mère, Annie Girardot. J’aime Annie Girardot, sa voix, sa gouaille. Annie Girardot dans La Zizanie, dans La Gifle, et surtout dans Tendre Poulet, même si je connais encore mal ses rôles dramatiques, à l’exception de La Corde raide – je n’ai pas encore vu Rocco et ses frères, Mourir d’aimer, ou Docteur Françoise Gailland.

J’étais très jeune encore quand elle est apparue, à la cérémonie des Césars, figure en noir et blanc dans un monde en couleurs, et où elle a fait cette déclaration d’amour bouleversante au cinéma, et où je me souviens avoir pensé, en moi-même, « Mais qui c’est celle-là ? Pourquoi est-ce qu’elle pleure comme ça ? » Ce n’est que plus tard que j’ai été émue.

Giulia Salvatori a publié deux ouvrages sur sa mère. Le premier en 2007, Annie Girardot : La mémoire de ma mère. Le second, celui qui est dans ma bibliothèque, est un magnifique livre publié en 2012, une biographie richement illustrée, avec de nombreux témoignages : Annie Girardot, un destin français.

Annie Girardot

Le livre se referme sur cette citation de Girardot :

Ne garder que le fantastique, l’incroyable, l’irréel, voilà pour moi la vérité. Les rondes enfantines, les confitures de nos grands-mères, la sagesse, la coquetterie, pourquoi pas ? La liberté de m’envoler, d’extrapoler… Chercher, inventer encore et  toujours le temps qui passe si vite, peur d’oublier quelque chose avant le grand voyage.

Portrait d’une mère en ange

Le dernier ouvrage que je retiendrai, pour cet article, c’est celui, très émouvant, qu’a écrit Sean Hepburn Ferrer sur sa mère, Audrey Hepburn. Il a été publié (en français) en 2004 aux éditions Plon et est difficile à trouver aujourd’hui.

Audrey Hepburn

Ce texte, Audrey Hepburn : Un fils se souvient, est une véritable déclaration d’amour d’un fils à sa mère. La préface l’évoque ainsi :

Longtemps après ma mort et bien après celle de mon cerveau (…) je me souviendrai de tout… y compris des parfums. Je ferme les yeux et mon nez… se rappelle : son parfum, poudré, élégant, réconfortant, puissant – l’essence de l’amour inconditionnel.

La suite ? Une succession d’images touchantes de simplicité et de grâce, telle que non seulement, nous l’imaginons – incomparable Audrey Hepburn de Diamants sur canapé, de Vacances romaines, de My fair lady, de Guerre et paix, de Sabrina – mais aussi telle que, vraisemblablement, elle était.

Car si parfois nous découvrons complètement une personnalité inconnue, sous la plume des enfants de célébrités, il arrive aussi que parfois, en de rares occasions, nous retrouvions de manière singulière quelqu’un que nous avions l’impression de connaître, dans une parfaite communion. Et ce à quoi nous avons accès, ce n’est pas seulement la rencontre d’une intimité, mais la confirmation que oui, cet être était bel et bien comme nous l’imaginions.

Suite de cet hors-série le mois prochain !

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Gabin, Ventura, et compagnie…

Je l’avais annoncé, le voici : le premier compte-rendu de lecture cinéphile. Ce mois-ci, et pour commencer, j’ai choisi de vous parler d’un ouvrage paru en octobre 2012, Les Grandes gueules du cinéma français, de Philippe Lombard. Il est publié aux éditions Express Roularta, maison d’édition qui, je dois l’avouer, m’était jusqu’alors complètement inconnue.

Les Grandes gueules du cinéma français

Ce livre propose un panorama de 30 ans de cinéma français, à travers quatre figures mythiques – et viriles : Gabin, Ventura, Belmondo et Delon. Il ne s’agit absolument pas de quatre biographies ou filmographies juxtaposées. Si, à la rigueur, la première hypothèse peut paraître absurde – avec déjà tant de biographies, mémoires et autobiographies de ces acteurs, pourquoi compiler quatre parcours en un seul livre ? – la seconde aurait pu paraître séduisante. On aurait en effet très bien pu imaginer un choix de films des différents acteurs, avec une très riche iconographie. Il n’en est rien ici.

L’auteur nous offre en effet une rétrospective des parcours croisés de ces quatre monstres sacrés du cinéma français, le tout parrainé par Georges Lautner. Personnellement, la préface de Lautner m’a un peu déçue : trop courte, trop abrégée dans le témoignage, mais passons.

Au-delà des tournages communs, des rivalités possibles ou exagérées par la presse de l’époque, le livre nous donne à voir la relation extra-professionnelle, voire personnelle, de parrain non déclaré à filleul, de père putatif à fils, d’une génération à une autre. Les rencontres, les « coups de foudre » au masculin – qui rappellent un petit peu le genre de relations que pouvait avoir Brassens avec Brel, Ferré, etc. – les séparations, les brouilles, les réconciliations…

Le livre se lit moins par amour du style que pour le plaisir des anecdotes, les choses que l’on sait, que l’on devine plus ou moins, ou que l’on découvre… Des morceaux de vie drôles ou émouvants. Petite sélection :

Un repas entre Gabin, Bernard Blier et Ventura, raconté par ce dernier :

De quoi parlions-nous en mangeant ? Entre intellectuels, on a commencé par des recettes de cuisine et des bonnes adresses, et patati et patata. Et à la fin du repas, et Dieu sait si c’était un bon repas, Blier dit : « Je viens de découvrir une adresse fabuleuse ! » « Ah bon ? fait le Vieux. Et  c’est quoi ? » Blier n’en pouvait plus, mais il avait les larmes aux yeux en nous parlant du pot-au-feu d’un restaurant à la gare du Nord. Ensemble, on a commencé à « peindre » ce pot-au feu. Et d’un coup, ils se sont levés de table et Jean a dit : « On y va ! » Je leur ai dit : « Ça, c’est pas possible, les gars ! Demain on va mourir, on va éclater ! » À onze heures du soir, on prenait la voiture et on allait bouffer un pot-au-feu !

Soirée de gala du Clan des Siciliens :

À la soirée de gala, Lino remercie l’assistance au nom de son association et laisse la place à Verneuil, qui décide de jouer un tour à Jean Gabin, resté assis dans la salle, car il a horreur de prendre la parole en public. « Devant 2000 personnes, je lui ai dit : « Mon cher Jean (…) je suis très fier d’avoir fait un tout petit bout de chemin dans ma vie avec toi. » Je n’avais pas fini que 2000 personnes se sont levées, et que 500 d’entre elles se sont ruées sur Gabin. On l’a pris par la peau des fesses et je l’ai vu tout d’un coup porté à bout de bras tandis qu’il criait : « On veut m’buter ! On veut m’buter ! » Et sans que Delon, Ventura ou moi n’ayons eu le temps de bouger, il s’est trouvé catapulté sur scène en deux secondes.

L’auteur s’appuie sur un certain nombre de textes de témoins directs, dont je retiendrais deux que j’ai moi-même particulièrement aimé :

  • Conversations avec Claude Sautet, de Michel Boujut. De passionnants entretiens avec le réalisateur de Max et les ferrailleurs, César et Rosalie, Les choses de la vie, Un coeur en hiver et Nelly et Monsieur Arnaud. L’un des réalisateurs fétiches de Romy Schneider.
  • Lino Ventura : une leçon de vie, de Clelia Ventura. Un magnifique ouvrage, avec des facs similés, des photos, des documents, rassemblés par la fille de Ventura sur son père. Je promets bientôt un article sur les enfants d’acteurs et de réalisateurs qui écrivent sur leurs parents, mais celui-là compte parmi mes préférés.

On referme ce livre, Les Grandes gueules du cinéma français, avec une foule d’images dans la tête. Bien que mes préférences aillent à Ventura et Gabin, et que j’aie beaucoup d’images d’eux qui me viennent, je vais essayer de conclure en donnant pour les quatre le film que je retiens, et bien que ce ne soit pas l’esprit du livre, en les séparant :

  • Gabin. Je tricherais si je parlais de Deux hommes dans la ville, qui est vraiment un film magnifique avec Delon, poignant et bouleversant. Je préfère évoquer French Cancan, son premier film en couleur, qui évoque Montmartre et la naissance du Moulin Rouge, le monde de la rue et du spectacle, sous la direction de Renoir.
  • Ventura. C’est avec lui que c’est le plus difficile de n’en choisir qu’un. Dans la comédie, il y a les inévitables Tontons flingueurs, dans le drame historique, la tension permanente de L’Armée des ombres. Je choisis Garde à vue, où il incarne face à Michel Serrault, soupçonné de meurtre, un commissaire impeccable. Apparition spectrale de Romy Schneider qui joue la femme énigmatique et très peu solidaire de Serrault.
  • Belmondo. L’as des as : une intrigue à la Indiana Jones avant l’heure, avec des scènes à hurler de rire (évidemment, Gérard Oury en réalisateur) et une Marie-France Pisier impériale pour donner la réplique à Jo Cavalier.
  • Delon. Le Cercle rouge, de Jean-Pierre Melville. D’abord, pour l’exploit du casse, méticuleusement préparé. Ensuite pour le casting, avec des pointures aussi impressionnantes que Delon : Montand, Périer… Et Bourvil, dans son dernier rôle, et selon moi, le plus beau.

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