Etiquette d'archives: littérature

Février 2017 : séances et animations du CDI

Comme je l’avais annoncé dans l’article précédent, je reprendrai dans cet article quelques actions de la fin janvier, février ayant été particulièrement raccourci à la fois par les vacances scolaires et pour des raisons personnelles…

Cela ne m’a pas empêchée de faire quelques séances (poursuites de projets déjà amorcés), d’organiser une exposition thématique, et de voir naître un beau projet de mutualisation.

Séances

En attendant la grande effervescence de la semaine de la presse – j’ai déjà sondé le terrain et amorcé des échanges avec les enseignants qui ont déjà travaillé avec moi – je n’ai eu durant cette période fin janvier / fin février que 3h de séances en demi-groupes.

  • EMC 1STMG3 : suite de la séance sur le complotisme

Comme je l’avais indiqué en décembre et en janvier, j’ai commencé à travailler avec deux classes de Premières STMG sur le complotisme, en collaboration avec leurs enseignants d’histoire-géo respectifs.

Pour les STMG1, je n’ai pu faire à ce jour que la séance 1 de ce travail, que l’enseignant a poursuivi en classe.

Pour les STMG3, j’ai pu voir un demi-groupe faire la séance 1 début janvier et revoir ce demi-groupe durant une deuxième séance fin janvier.

Pour rappel, les élèves devaient faire le choix d’une théorie du complot, trouver trois arguments complotistes et trois contre-arguments. La démarche était complexe.

Pendant cette deuxième heure de travail, les élèves ont donc poursuivi leurs recherches, et en fin d’heure, 4 élèves ont pu passer à l’oral, présenter leur théorie du complot et les différents arguments. Je notais au tableau les points successifs des interventions (voir ci-dessous) et finalement, avec ma collègue d’histoire-géo, nous avons été plutôt satisfaites de cette séance.

  • Formation à la recherche 2nde2

Fin février, j’ai animé 2h en demi-groupe de formation à la recherche auprès d’une nouvelle classe de Seconde. Après le classicisme et le siècle des Lumières, j’ai donc travaillé avec cette classe sur la tragédie grecque.

Mêmes modalités d’organisation que pour les séances précédentes : une présentation d’une dizaine de minutes du portail e-sidoc, puis une mise en pratique par les élèves via le questionnaire suivant :

Enfin, les élèves remplissaient le padlet avec les informations recueillies. J’aurais souhaité, pour changer, faire utiliser un autre outil aux élèves, j’avais envie de faire réaliser une carte mentale interactive et collaborative par demi-groupe, mais je n’ai pas trouvé ce que je souhaitais comme outil.

Il faut dire que mes exigences étaient élevées : un outil de carte mentale gratuit, sans connexion, collaboratif en temps réel, beau, et sur lequel on puisse ajouter vidéos, images et liens internet. Bref, un padlet en carte mentale. Après une matinée entière de recherches, tests et bidouillages, j’en suis donc revenue au Padlet.

Made with Padlet

Voilà pour les séances de cette période, c’est peu par rapport aux mois précédents, mais avec la semaine de la presse qui s’annonce, je ne me fais pas de soucis, mon agenda va se garnir…

Exposition thématique / Valorisation du fonds

Pour remplacer l’exposition sur la journée de l’amitié franco-allemande, j’ai installé fin janvier une exposition sur la Saint Valentin, dont voici l’affiche :

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L’exposition est en deux partie : d’un côté, textes philosophiques et littéraires ainsi que documentaires sur l’amour, de l’autre, la littérature amoureuse avec des romans, des pièces de théâtre et des recueils de poésie.

Cette exposition est restée installée jusqu’à quasiment la fin du mois de février, elle va ensuite céder la place aux deux « poids lourds » du mois de mars, le printemps de poètes et la semaine de la presse.

Nous avons également reçu au retour des vacances notre première commande de 2017, surtout des nouveautés pour le rayon Sciences.

La bonne nouvelle est la réception de deux rayonnages supplémentaires, à l’origine pour la science-fiction, qui était coincée à côté de la sortie de secours et mal valorisée auprès des élèves.

Avec mon collègue aide-documentaliste (qui malheureusement nous quitte à l’issue de ce mois), nous avons décidé de transvaser l’ensemble de la littérature en langue étrangère, et de décaler le reste des fictions (poésie, théâtre, romans policiers) afin que la SF soit davantage visible pour les élèves.

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Et j’en viens au projet phare de ce mois de février.

Promotion de la lecture et littérature classique au CDI

Ce projet aurait pu ne jamais voir le jour, ou du moins il aurait pu ne pas être réalisé aussi facilement. Je tiens donc à remercier chaleureusement les trottoirs inégaux de ma ville, et mon sens inné de l’équilibre, pour l’entorse du genou qui m’a valu une semaine d’arrêt maladie.

Sans eux, je n’aurais pas pu proposer à Sandrine Duquenne (@spdocs), avec laquelle j’avais déjà planché sur un Padlet permettant de proposer des nouveautés pour enrichir un fonds documentaire, de travailler à nouveau avec moi.

La semaine du 30 janvier, nous avons donc échangé pour mutualiser ensemble : oui mais quoi ? comment ? avec quel outil ? et sur quel thème ?

Très vite, Sandrine a suggéré de travailler sur la promotion de la littérature classique, en s’inspirant des travaux réalisés par les académies de Nancy-Metz (merci Laureline Lemoine, alias @Baccadoc, pour l’inspiration) et de Toulouse dans le cadre des TraAM Documentation.

Nous nous sommes principalement inspirées de ces deux projets :

Nous avons donc décidé de proposer des affiches consacrées à des auteurs ou à des genres littéraires, avec des QR-codes donnant l’accès à la lecture de leurs œuvres principales, et de mettre en ligne ces affiches sur un Padlet, afin de permettre soit d’imprimer individuellement certaines affiches, soit de les intégrer une par une ou en totalité sur un site ou un portail documentaire.

Durant la semaine du 30 janvier, nous avons travaillé quasiment deux jours complets à distance et réalisé 7 infographies le premier jour et 14 le deuxième, la répartition du travail donnant lieu à quelques échanges comiques :

« Ouin, tu as pris Hugo je voulais faire Hugo !

– Ben tu n’as qu’à faire Flaubert…

– J’aime pas Flaubert ! (…)

Deux heures plus tard :

– Je fais Voltaire, tu fais Rousseau ?

– Ok, je fais le mec qui abandonne ses enfants, toi tu fais celui qui traite le peuple de canaille… »

Une fois les 21 infographies réalisées, nous les avons mises en ligne sur le Padlet, en les classant par siècle. Une rubrique séparée est consacrée aux auteurs étrangers, une autre aux genres littéraires. Un petit bloc d’introduction présente le projet et les possibilités d’utilisation.

La semaine de la reprise (20-24 février), nous avons continué d’enrichir ce Padlet, principalement en ajoutant : la littérature antique, médiévale et renaissante, des auteurs étrangers, la philosophie et quelques genres littéraires…

Trêve de suspense, voici donc le bébé :

Made with Padlet

De plus, Sandrine m’a autorisée à publier sur ce blog les affiches dont je suis les plus fières, en voici donc trois…

Histoire romaine :

Témoins du 19e siècle :

Et littérature épistolaire :

Évidemment, le Padlet continuera de s’enrichir, et je conclus cet article en indiquant que je l’ai proposé en intervention sur un Explorcamp pour la prochaine édition de Ludovia, je croise donc les doigts !

Je finis cet article par une excellente nouvelle reçue le 23 février au soir : le collectif OA, qui était venu au lycée présenter son travail autour du film « Je suis enchanté » le mois dernier, s’est vu décerné le prix du public du Nikon Film Festival. C’est une heureuse conclusion pour cette équipe et l’annonce, très certainement, d’autres très beaux projets à venir, un immense bravo à eux !

Et à très bientôt sur Cinéphiledoc !

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Deux amours, entre littérature et cinéma

Voici le compte-rendu de lecture du mois de mai, qui sera suivi, si tout va bien, d’un autre petit article cinéphile un peu exceptionnel d’ici quelques jours.

D’un livre à l’autre…

Avant de faire la lecture de l’ouvrage que j’ai choisi ce mois-ci, j’ai eu écho de nombreuses réactions très positives (articles, tweets…). Je me suis effectivement rendue compte que ce livre avait en qualités tout ce qui manquait à celui dont j’ai fait le compte-rendu à l’été 2014, qui traitait d’un sujet approchant : un ouvrage de Jean Cléder, publié en 2012 chez Armand Colin, Entre littérature et cinéma : les affinités électives.

Ce livre évoquait, comme l’indiquait très justement son titre, les relations entre littérature et cinéma, avec plusieurs exemples à l’appui, et avec beaucoup d’érudition, peut-être même un peu trop… Un ouvrage intéressant, mais écrit par un universitaire, et se mettant peu à la portée du lecteur lambda. Cette lecture m’avait quelque peu découragée des livres sur ce sujet, jusqu’au mois dernier.

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Les écrivains du 7e art est l’œuvre de Frédéric Mercier, critique de cinéma, publiée en avril 2016 aux éditions Seguier.

J’ai choisi ce livre après avoir vu passer plusieurs mentions élogieuses sur Twitter, et parce que justement, après la lecture déçue de l’ouvrage de Cléder, j’espérais trouver dans cette nouvelle expérience quelque chose de plus réussi.

Souvenirs de littérature

Ce que j’ai ressenti en premier face à ce livre était cependant antérieur à sa lecture : j’ai aimé la couverture toute en sobriété, avec ce Malraux hiératique. Lorsque je me suis penchée sur la quatrième de couverture et que j’ai parcouru les noms mentionnés (Gide, Giono, Aragon, Céline, Gary), cela m’a donné envie d’une petite traversée subjective de la littérature française depuis le lycée jusqu’à aujourd’hui.

Vous excuserez je l’espère, cette évocation toute personnelle, ponctuée de citations de mes œuvres de chevet… Je précise d’emblée que j’aime principalement la littérature des 19e et 20e siècles.

Au lycée, en première Littéraire : je fais mes premières tentatives avortées de me plonger dans A la recherche du temps perdu, après une lecture de passages choisis de Combray. C’est trop tôt, Marcel me perd et me tombe des mains…

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De cette période, je garde deux souvenirs marquants : Nadja de Breton dont les plongées dans l’inconscient et les promenades parisiennes me laissent sans voix :

« Mais…et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d’arriver à cette étoile. A vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empêcherait : rien, pas même moi… Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais. Vous ne comprenez pas : elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. « 

et Un Roi sans divertissement de Giono, qui manque de me perdre, jusqu’à la fin, en épiphanie, où je comprends enfin la magie de Giono.

Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers. Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères  » ?

Après le lycée, je m’oriente vers une prépa (littéraire, est-ce utile de le préciser) : j’y découvre de Genet surtout (Les Bonnes et Le Balcon), et Duras avec Le ravissement de Lol V Stein : 

Une fois sortie de chez elle, dès qu’elle atteignait la rue,
dès qu’elle se mettait en marche,
la promenade la captivait complètement,
la délivrait de vouloir être ou faire
plus encore que jusque-là l’immobilité du songe.

En 3e année (en véritable masochiste, j’ai cubé), on lit pour préparer l’ENS Albertine disparue. À l’occasion d’un séjour à Venise, j’ai repensé à ces quelques lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route.

Je fais une nouvelle tentative, réussie cette fois, de lire La Recherche. J’y plonge d’autant plus que je consacre à Proust mes deux années de Master de Littérature française et un mémoire sur l’influence de Proust dans le cinéma de Truffaut.

Durant ce Master, sous l’influence d’un directeur de recherche sartrien, je découvre Sartre, Drieu La Rochelle, et Le Chiendent de Queneau. Je lis enfin La Promesse de l’aube de Gary et je suis éblouie par Les Faux-Monnayeurs de Gide.

J’ai aussi le coup de foudre pour Beauvoir, dont j’aime par-dessus tout Tous les hommes sont mortels et Les Mandarins, et pour Sagan, dont mon préféré reste Les bleus à l’âme.

Enfin je découvre émerveillée L’Étranger de Camus, qui me tombait jusque-là des mains. Par contre je n’ai jamais pu venir à bout de Céline ou de Madame Bovary

Traversée inattendue

Voilà pour cette traversée littéraire, uniquement suscitée par la quatrième de couverture des Écrivains du 7e art de Frédéric Mercier.

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Un peu à la manière des Plus grands films que vous ne verrez jamais, ce superbe ouvrage de Simon Braund qui faisait la part belle aux films n’ayant jamais vu le jour, Frédéric Mercier raconte, dans un voyage subjectif, les amours et désamours des écrivains qui se sont essayés un jour au cinéma, et des cinéastes qui sont aussi des écrivains (bien qu’il réserve à ces derniers un – trop – court ultime chapitre).

Vous ne trouverez pas (ou peu) d’histoires de succès dans ce livre : Mercier ne s’attarde pas sur les « monstres » (j’utilise l’expression sous sa forme méliorative comme dans monstres sacrés) que sont Cocteau, Guitry, ou Duras, et il n’aborde que rapidement le travail de scénariste de Prévert.

Il s’intéresse aux relations plus complexes… Aux écrivains qui, si j’ose dire, n’inscriraient pas « en couple avec le cinéma » sur Facebook, mais plutôt « C’est compliqué ».

Son lecteur découvre (ou redécouvre) donc ces expériences ratées, ces projets avortés ou méconnus, la confiance ou la méfiance excessives d’un art (la littérature) envers un autre (le cinéma) et ce depuis la naissance du second.

Car les premiers écrivains que nous fait croiser l’auteur sont contemporains des premières armes du cinéma : on y voit Aragon, Artaud, Céline, ou encore Gide.

Ces écrivains rêvent d’un cinéma sans pour autant toujours concrétiser ce rêve dans des projets qui verront le jour, sans pour autant écrire des scénarios, ont avec lui des rendez-vous manqués, et se heurtent, comme beaucoup après eux, aux contraintes techniques imposées par le cinéma.

C’est en effet ce qui revient le plus sous la plume de Frédéric Mercier dans son parcours : des auteurs qui se confrontent, parfois brutalement, aux différences de langage entre cinéma et littérature, et à ce que Mercier nomme souvent les « contingences matérielles et humaines de la machinerie cinéma ».

Écrivains de cinéastes et écrivains cinéastes

Après ces premiers contemporains du cinéma, Mercier nous fait partir à la rencontre d’écrivains qui ont principalement oeuvré, parfois avec succès, comme scénaristes. On y croise brièvement Prévert et Pagnol, puis on y redécouvre quelques grandes figures :

Kessel qui a passé sa vie à écrire des scénarios, mais dont on connaît mieux les adaptations de ses romans, Belle de Jour par Buñuel et la magnifique Armée des ombres par Jean-Pierre Melville, qu’il n’a toutefois pas scénarisés lui-même :

Sagan et le scénario de Landru qu’elle co-écrit avec Chabrol ;

Modiano dont j’ai découvert grâce à l’auteur qu’il avait été le scénariste de Lacombe Lucien, l’un de mes Louis Malle préférés ;

et d’autres figures qui, si j’en connais le nom, me sont moins familières : Nimier, Green, Gégauff…

Et puis il y a les écrivains cinéastes :

Giono et son rêve de cinéma pur, aussi libre que la plume, et irréel, et qui a collaboré à l’adaptation de son Roi sans divertissement, et réalisé un film, Crésus ;

Malraux qui avait souhaité, avec L’Espoir, que le cinéma serve jusqu’au bout son engagement aux côtés des républicains espagnols ;

Romain Gary, auteur d’un film maudit avec Jean Seberg, mal aimé et jamais ressorti…

Dans un autre chapitre, Frédéric Mercier évoque également des auteurs plus contemporains : Houellebecq, Emmanuel Carrère, scénariste notamment de la série Les Revenants, Éric Vuillard et François Bégaudeau.

Son ultime chapitre est consacré aux cinéastes littéraires : Rohmer, Desplechin et Truffaut, et il clôt cette belle promenade par une évocation, trop brève à mon goût, de Perec et de Genet.

Un auteur qui lui ressemble

Ce serait le seul reproche que j’aurais à adresser à ce livre, agréable, fin et accessible, ce post-scriptum à Perec et Genet, très court, très curieux, semblant sortir de nulle part, et ouvrant un horizon plutôt que de clore cette traversée cinéphile et littéraire…

Mais peut-être le but est-il justement de ne pas clore la promenade, et le post-scriptum n’est-il pas l’invitation à un prochain voyage ? Comment savoir ?

Durant cette lecture où j’ai découvert beaucoup de choses, sans pour autant jamais avoir l’impression de me perdre dans trop d’érudition, un portrait d’auteur m’a semblé correspondre à celui de Frédéric Mercier.

Je ne connais pas Frédéric Mercier, je ne le connaissais pas avant d’ouvrir son livre, mais en lisant ces quelques mots sur Emmanuel Carrère, je me suis imaginée que quelqu’un pouvant écrire ces lignes, devait certainement lui ressembler :

Si Carrère se tourne d’emblée vers Positif*, c’est d’abord une affaire de goût. La revue a toujours fait la part belle aux cinéastes de l’imaginaire, du rêve et du fantastique, vanté Resnais plutôt que Pialat, défendu la première Stanley Kubrick et John Boorman (…). Dès son premier article paru en janvier 1977, et qui porte sur la mise en scène des batailles, Carrère fait montre d’une culture ouverte, hétérogène. D’emblée il mêle avec bonheur Ridley Scott à Clausewitz, Woody Allen et Buster Keaton, Hegel à Gance et La Grande vadrouille.

*revue mensuelle de cinéma fondée en 1952

J’ai imaginé Frédéric Mercier comme un auteur des plus ouverts lui aussi, et pour qui, la culture est forcément hétérogène, mêlée, rêvée et imaginée.

C’est en tout cas ce que la lecture de son livre m’a laissé penser, et refermer un ouvrage sur cette impression, c’est plutôt… positif, justement.

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Dans les coulisses de Cannes

Voici enfin le compte-rendu de lecture du mois de mai… il sera certainement un peu plus court que les précédents, car le livre dont il parle m’a laissée sur un avis plutôt mitigé.

Il s’agit d’un roman, comme pour la 3e fois de cette année. Cinq critiques, trois romans.

Petit rappel

En janvier, il s’agissait d’une biographie polyphonique de James Dean. Si la découverte de la personnalité de James Dean m’avait assez plu, le parti pris de l’auteur, qui consistait à faire parler l’acteur, et les personnes de son entourage, de sa vie et de la leur, ne m’avait pas particulièrement emballée. Je trouvais que l’auteur se dispersait trop d’un personnage à un autre et nous faisait manquer l’essentiel, ce qui nous empêchait de nous identifier à un protagoniste en particulier.

En mars, c’était un roman très réussi où un ancien du FBI se lançait à la recherche, pour un collectionneur, d’un film muet disparu, et portant le nom du roman : Londres après minuit. La réalité se mêlait habilement à la fiction et l’auteur entraînait son lecteur dans une brume tout à fait propre à l’univers du film noir. Londres après minuit a été pour moi le vrai coup de cœur de ce début d’année.

Hésitations

Et voici donc la critique d’un autre roman, sorti en mai 2015. Cette année, visiblement, les romanciers – et tous ceux qui ont des prétentions à l’être et dont ce n’est pas la première occupation – sont très inspirés par le cinéma.

J’ai longtemps tergiversé avant de me décider à choisir cet ouvrage. Et même pendant sa lecture, à la toute fin du mois, je me suis demandée si je n’allais pas l’arrêter et lui préférer un autre roman, que j’avais également repéré – et que je garde en réserve pour le mois de juin : Alice Guy, La première femme cinéaste de l’histoire, paru aux éditions Plon en mai 2015, sous la plume d’Emmanuelle Gaume.

alice guy

Finalement le temps m’a manqué et j’ai fini cette lecture avec un peu de mauvaise volonté…

Le roman en question est l’œuvre de Gilles Jacob, président du Festival de Cannes jusqu’à l’année dernière. Il a été publié chez Grasset en mai 2015, sans doute pour que sa sortie coïncide avec le-dit Festival, et porte justement, habilement, le titre : Le Festival n’aura pas lieu.

le festival n'aura pas lieu

J’apprécie beaucoup les interventions de Gilles Jacob, lorsqu’on l’entend et lorsqu’on le voit, on sait immédiatement avoir affaire à un passionné, capable de beaucoup d’éclectisme dans ses goûts, et qui pourrait reprendre à son compte la phrase d’Henri Langlois : « Je pense cinéma, je vois cinéma, mon imagination est cinéma ».

Le fait est que son livre correspond lui aussi complètement à cette phrase. Une imagination cinéma.

Un Festival – galerie de portraits

Le roman suit la trajectoire de Lucien Fabas, personnage inspiré de Robert Favre Le Bret, délégué général du Festival de Cannes de 1952 à 1972 et président de 1972 à 1984. Où s’arrête la réalité, où commence le roman, je ne connais pas assez Robert Favre Le Bret pour prétendre le savoir.

Lucien Fabas, lui, se présente au lecteur comme un journaliste cinéphile et lépidoptérophile (collectionneur de papillons), envoyé sur le tournage du film Mogambo, de John Ford.

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J’ai un souvenir très coloré de Mogambo, film qui se déroule dans la jungle kenyane des années 50 – les blancs y sont encore, pour peu de temps, les seuls êtres plus ou moins civilisés du décor. On y suit les hésitations amoureuses de Clark Gable entre la flamboyante brune Ava Gardner et la très sage – trop sage – blonde Grace Kelly (trop sage dans mon souvenir, bien-sûr, et que j’ai toujours préférée dans les Hitchcock, en particulier Fenêtre sur cour).

Rétrospectivement, maintenant, j’ai un souvenir beaucoup plus enthousiaste du film de John Huston, The African Queen, avec Bogart et Katharine Hepburn, que de Mogambo.

Le livre de Gilles Jacob s’ouvre donc sur l’arrivée, trempée et sans valise, de Lucien Fabas sur les lieux, où il rencontre toute l’équipe : John Ford, les 3 comédiens principaux et la soeur d’Ava Gardner, Bappie, qui sert à cette dernière de confidente, de chaperon, et occasionnellement, de souffre-douleur.

Dans cette ambiance aventureuse et glamour, ce que décrit Gilles Jacob, c’est surtout l’envers du décor, à l’ombre des stars et des artistes : l’histoire d’amour compliquée de Fabas avec Bappie, les aléas climatiques et politiques dans lesquels le tournage est plongé.

Et une fois le tournage terminé, c’est encore tout cela qu’il nous montrera : l’envers du cinéma, l’envers de Hollywood et de ses scandales, l’envers d’Ava Gardner, l’envers du Festival de Cannes et l’envers de mai 68.

On y croise toute une galerie de portraits plus ou moins flatteurs : anciennes stars du muet comme Lilian Gish, journalistes, ambitieux, réalisateurs tels que Truffaut, Godard, Polanski, Fritz Lang, et jusqu’aux politiques avec De Gaulle, arrivant de Baden-Baden en hélicoptère et repartant après quelques instants, vision fugitive et aussi surréaliste que les autres personnages.

Des images, des instantanés, des moments pris sur le vif, un héros toujours en train de courir après des papillons, cinématographiques ou non, et le cinéma comme une divinité exigeante à laquelle on sacrifie tout : voilà le propos, voilà le message proposé par Gilles Jacob.

De cette traversée, cependant, le lecteur ne sort pas transporté.

Le coup de cœur n’aura pas lieu

Certes tout dans ce livre crie l’amour du cinéma. Le personnage de Fabas préfère y sacrifier sa tranquillité, sa vie et mêmes les événements – il se bat pour empêcher l’arrêt du Festival en 68 – tout, pourvu que le cinéma règne.

Tout est louable dans ce qu’il entreprend, tout se défend, tout se comprend. Il devrait avoir l’adhésion complète du lecteur. Il court après les films, court après le temps, court après les stars. Mais sa course est celle d’un papillon, désordonnée, butinante, pleine d’indécisions et de retournements de situation.

Indécis, susceptible, borné, ombrageux, il peine à obtenir notre sympathie, et il n’est d’ailleurs pas le seul… Aucun des personnages décrit n’y parvient, d’une Ava Gardner aussi papillonnante que lui, d’un Clark Gable trop fugitif bien qu’attachant, à des jeunes cinéastes qui ne sont pas dépeints, loin de là, à leur avantage…

Et de toutes les réussites de Fabas, de tout ce qu’il peut entreprendre pour le cinéma dans une vie entièrement dédiée au cinéma, ce que retient Gilles Jacob, finalement, ce sont les échecs : les déconvenues et les mésaventures de Mogambo, l’échec sentimental du héros marié qui aime par intermittence et ne parvient pas à se décider, l’échec finalement à construire, en dehors du cinéma, quelque chose qui en vaille la peine.

Certes, ce que retient le lecteur, c’est que Fabas, loin d’être proche de Truffaut par les événements de Mai 68, l’est au moins par la philosophie, « Le cinéma est plus important que la vie ». Mais cette déclaration d’amour se perd derrière tout ce que Fabas n’a pas fait et tout ce qu’il n’a pas réussi à avoir.

Ce qu’on retiendra de ce livre, Le Festival n’aura pas lieu, c’est un chant du cygne, où le flamboiement du cinéma se teinte trop souvent d’amertume et empêche presque d’en admirer la magie.

Hollywood /  Cannes

Et n’était-ce finalement pas le but de Gilles Jacob, nous présenter ce monde comme un monde perdu, plein de désillusions et de gloires passées, des fantômes un peu décevants, un peu vains, et qui ne nous laissent qu’une incommensurable impression de tristesse.

Avec un peu d’ingratitude, le lecteur ne gardera donc que le flamboiement, il retiendra la face heureuse, en lumière, nimbée dans ce livre de flou artistique : le charme de Clark Gable – qui donne envie de revoir toute la filmographie de Clark Gable – la sensualité d’Ava Gardner, qui donne envie de la poursuivre de Mogambo à Mayerling, en passant par les camps gitans et les palais de La Comtesse aux pieds nus, et la fragilité de Grace Kelly, qu’on aime tant chez Hitchcock…

Il se plongera dans les livres sur Cannes, de Gilles Jacob, qui en a écrit, et de Serge Toubiana, auteur d’un Cannes Cinéma aux photos mythiques de Traverso.

cannes cinéma

Et il retournera voir des films, des films et encore des films de cet âge d’or du cinéma.

Quelques mots pour finir…

Voilà pour cette critique en demi-teinte, d’un livre qui aurait peut-être mérité mieux. Nous verrons ce que réserve le rayon cinéma au mois de juin, et si rien ne retient mon attention, je me rabattrai sur le livre mentionné plus haut, encore un roman qui mêle réalité et fiction, le Alice Guy d’Emmanuelle Gaume.

Et si j’ai commencé le précédent article, sur le bilan de mai du CDI, par une évocation cinéphile, je terminerai cet article cinéphile de début juin, par une petite recommandation aux docs.

Dans mes pérégrinations à travers des séries, bonnes ou moins bonnes, ou excellentes et enthousiasmantes, j’ai récemment découvert, entre la saison 4 de Downton Abbey et la saison 5 de Game of thrones, ce que j’appellerai très objectivement un petit bijou.

Il s’agit de The Newsroom, série de 3 saisons, diffusée entre 2012 et 2014 et qui suit le quotidien d’une chaîne d’information américaine, le tout créé par Aaron Sorkin, scénariste du film The Social Network.

C’est une série brillante, avec des comédiens talentueux, et des dialogues virtuoses, qui dissèquent la fabrication et la diffusion de l’information au 21ème siècle. Elle plaira donc tout autant aux puristes des séries et aux documentalistes.

Petite mise en bouche avec le trailer :

À bientôt pour un autre épisode doc !

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Enquêtes, eaux troubles et cinéma

Encore une fois avec retard, voici le compte-rendu de lecture que j’aurais dû publier en mars. Comme généralement j’attends avec impatience une publication qui retiendra mon attention jusqu’au 15 ou au 20 du mois, lorsque finalement je me retrouve le bec dans l’eau, je fais le tour des publications un peu moins récentes, et parfois – parfois seulement – je trouve quelques pépites…

Adhésion sans conditions

Le choix sur lequel je me suis arrêtée plaira à tous, cinéphiles ou non, tant son intrigue est foisonnante. C’est un roman, pour la deuxième fois de l’année, dans lequel je me suis plongée avec beaucoup plus de plaisir – même si ma lecture a été souvent interrompue, faute de temps – que le roman biographique sur James Dean, dont j’ai fait le compte-rendu en janvier.

Il s’agit de Londres après minuit, d’Augusto Cruz, publié en février 2015 chez Christian Bourgeois.

Londres-après-minuit

Autant le dire tout de suite, ce livre est un véritable coup de cœur : rien n’est à ajouter, rien n’est à enlever. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à avoir eu cette réaction à sa lecture, ayant vu circuler avis et critiques dithyrambiques.

J’ai ressenti un vrai bonheur à le lire, principalement parce que l’auteur m’a entraînée et perdue dans une intrigue sans pour autant se moquer de moi. Son histoire, complexe et foisonnante ne cède jamais ni à la facilité, ni au deus ex machina de dernière minute.

Dans un premier temps, et d’une manière quelque peu systématique, je vais lister les nombreuses qualités de cet ouvrage, puis je reviendrai plus en détails sur certaines d’entre elles dans un second temps.

  • L’ouvrage mélange savamment la réalité et la fiction, les personnages ayant réellement existé et des personnages inventés dans une intrigue qui s’étale, si l’on considère les événements rapportés et ceux vécus, sur environ 80 ans ;
  • Le roman est construit comme un roman policier incroyablement efficace, à l’histoire et aux péripéties haletantes, ce qui rend difficile de lâcher le livre lorsqu’on l’a en mains ;
  • Il évoque avec érudition le cinéma d’horreur, de science-fiction et l’univers du film noir, et crée une cinémathèque imaginaire, à moitié réelle, à moitié fantasmée, à couper le souffle pour le cinéphile amateur ou averti ;
  • Il évoque également l’univers du FBI et le personnage de son directeur à la longévité exceptionnelle et à la toute-puissance redoutable, John Edgar Hoover, le lecteur a donc en toile de fond l’histoire des États-Unis, mafia, prohibition, assassinats et chasses aux sorcières compris ;
  • L’intrigue fait voyager le lecteur à Londres (évoqué simplement par le titre du livre), aux États-Unis et au Mexique, en évoquant pour ce dernier un certain nombre de spécialités culinaires et de paysages luxuriants, dépaysement garanti ! ;
  • Enfin – mais je pourrais continuer, en cherchant bien, à allonger cette liste – c’est un livre superbement bien écrit (en tout cas très bien traduit) et d’une qualité rare !

Maintenant que j’espère vous avoir alléché à la perspective de cette lecture, avec cette succession d’arguments tous plus objectifs les uns que les autres, revenons au livre en lui-même.

Londres après minuit : première rencontre

Lorsque j’ai décidé de lire ce livre, je suis partie avec une idée fausse, l’idée que son titre me donnerait le cadre, le contexte, le décor de son intrigue. J’ai imaginé dans ma tête une histoire de cinéma, avec en arrière plan les rues de Londres, le métro, Saint Paul, Hyde Park, les taxis, et une ambiance à la Jack l’éventreur.

Il y a certes une ambiance à la Jack l’éventreur dans ce livre, qu’on doit tout autant à ce que cherche le héros, qu’aux êtres qui le poursuivent et le hantent.

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McKenzie est un ancien agent du FBI, ayant fait partie de la garde rapprochée de Hoover, et ayant recueilli ses dernières confidences. Il est contacté par un collectionneur fantasque, passionné du cinéma d’horreur et de science-fiction, et souffrant des premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer, Forrest J. Ackerman. Ce dernier souhaite qu’il retrouve un film muet, Londres après minuit, l’un des films déclarés perdus  et recherché le plus désespérément par les cinéphiles. Cette quête le conduira dans les abysses du cinéma mondial et des studios hollywoodiens aux fin-fonds de la brousse mexicaine.

Ajoutez à cela que tous ceux ayant participé de près ou de loin au tournage du film et à sa mythologie, et tous ceux qui ont eu la chance de le voir, ont également disparu dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Entrainant à leur suite le lecteur, McKenzie et Augusto Cruz tissent une tapisserie sans cesse en péril où se mêlent Nosferatu et Frankenstein, Metropolis et La Momie, Le Grand sommeil et Le Trésor de la Sierra Madre.

Cinéma et roman noir

Quand le cinéma maudit rencontre le roman noir, il suffit que le tout soit bien écrit et bien mené pour que le cocktail soit détonnant ! C’est évidemment le cas pour Londres après minuit.

Le lecteur embarque pour une aventure qui, par ses dédales, n’est pas éloignée d’un film comme Le Grand sommeil, et d’ailleurs, quelle que soit l’époque que le romancier nous restitue, on s’attend à chaque instant à croiser Humphrey Bogart, Lauren Bacall, Edward G Robinson, Rita Hayworth, ou Orson Welles.

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Quelques éléments de l’intrigue restent dans l’ombre… le lecteur n’aura jamais de réponses à certaines de ses interrogations. Je ne dirai pas lesquelles.

Tout se bouscule, les personnages de détectives privés, leur cigarette et leur borsalino, les monstres et les serial killers à l’ancienne.

Lorsque je lis un roman, et d’autant plus lorsque ce dernier évoque le cinéma, je m’attends à quelque chose de foisonnant, de mystérieux, tout en plis et en replis, et le plus souvent, c’est le roman noir qui y excelle et m’apporte le plus de satisfaction.

J’avais déjà évoqué dans plusieurs articles le roman que je place au panthéon de l’évocation cinéphile et de l’intrigue policière : Le Livre des illusions, de Paul Auster. Il y a aussi L’Homme intérieur, de Jonathan Rabb, un roman noir qui vous plonge dans le cinéma allemand des années 30, avec parmi la grande galerie de personnages fictifs et réels, Fritz Lang.

Mais parmi mes lectures cinéphiles et mes autres lectures, dernièrement, aucune ne m’a apporté autant de plaisir que celle de Londres après minuit.

Une ode au cinéma

Je ne chercherai pas ici à démêler l’habile tissage de l’auteur entre le vrai et le faux, l’imaginaire et la réalité, les événements ayant réellement survenus et ceux propres à l’intrigue. N’est-ce pas le propre de toute fiction, et en particulier du cinéma, de vouloir nous faire croire à une invention et de faire de la réalité une illusion ?

Cependant un scénariste et un cinéaste seraient bien en peine s’ils devaient adapter cette histoire à l’écran, et il est vain pour moi de tenter de la résumer.

L’auteur alterne l’histoire présente et les flashbacks, l’intrigue policière et l’évocation cinéphile, d’un chapitre à l’autre. Mais à chaque instant où le cinéma revient au premier plan, c’est avec la même magie, et une passion inaltérable.

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Certes, c’est le cinéma d’horreur qui reste omniprésent dans toute cette affaire, Londres après minuit étant un film d’horreur disparu. Des créatures surgissent et hantent les lieux comme il se doit : celles déjà évoquées de Frankenstein et de Nosferatu, celles qui les ont incarnés comme Bela Lugosi et Boris Karloff, celles du robot de Metropolis et du gorille de King Kong. Monstres presque humains qui passent de l’écran au monde réel, et qui côtoient les humains monstrueux – ou presque – que rencontre le héros.

Si j’ai déjà évoqué cette atmosphère du film noir qui rappelle l’intrigue si particulière du Grand Sommeil, sous la caméra de Howard Hawks, c’est toute une galerie de films et de personnages que le lecteur, s’il est un cinéphile averti, reconnaîtra : les films de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, Key Largo, Les Désaxés, mais aussi Boulevard du crépuscule, La Comtesse aux pieds nus, Les Passagers de la nuit, tous ces films avec Bogart et Bacall, et plus généralement, tout ce cinéma des années 50, tous les Hitchcock, et pour finir, tout le cinéma depuis les premiers temps du muet jusqu’aux déclins des studios.

Collectionner : redonner vie aux objets

Enfin, la dernière chose que j’évoquerai de ce livre, mais non la moindre, sera celle qui parlera peut-être aux documentalistes, en tout cas à tous ceux qui se prennent de passion – pas toujours documentalistes donc – pour collectionner, trier, archiver et recenser tout le savoir et tous les trésors de l’humanité (à l’heure où certains s’emploient, quant à eux, à détruire les vestiges de la civilisation) : archéologues, conservateurs, chercheurs, ou simples curieux.

Citizen Kane

Le livre abonde de ces personnages obsédés rien qu’à l’idée d’acquérir, pour le mal ou pour le bien, une œuvre unique, de rassembler ce savoir en un lieu lui aussi unique et d’en donner ou d’en interdire l’accès. Des êtres semblables au Charles Foster Kane du Citizen Kane d’Orson Welles (encore une évocation cinéphile) ou à Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque française, auquel j’avais consacré un article il y a quelques mois.

Au premier rang de ces personnages figure le collectionneur Forrest Ackerman, qui charge McKenzie de son enquête. Citer quelques lignes le mettant en scène permettra de donner une idée du cinéma et du collectionneur dans ce livre, et de rendre hommage à la qualité de ce roman. Voici donc l’incipit de ce texte :

Forrest Ackerman vivait pour les monstres et certains d’entre eux, les plus légendaires, survivaient grâce à lui. (…) Dans son dos s’empilaient des tours de DVD, de beta vidéo-cassettes et de VHS, de films super 8 ou de 16 mm et de boîtes en fer-blanc dans lesquelles il rangeait des négatifs. Chaque centimètre de mur était recouvert de photos où des dinosaures, des extraterrestres et d’autres êtres étranges l’étreignaient et saluaient avec enthousiasme l’appareil. Les rayonnages, bourrés de livres, menaçaient à tout moment de s’écrouler tandis que trois meubles pour archives qu’il était impossible de fermer semblaient prêts à cracher de leurs entrailles des centaines de documents : si les monstres logés dans son bureau ne l’avalaient pas, ce seraient sans doute ces montagnes de papier qui le feraient.

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Que vous soyez profs docs, bibliothécaire, cinéphile, simplement curieux, humaniste exaltant avec ferveur le savoir et la mémoire des civilisations, ou juste adepte des intrigues policières à couper le souffle, Londres après minuit est fait pour vous. Il est, à sa mesure, l’équivalent du Nom de la rose d’Umberto Eco, avec la même érudition, le même suspense qui se mérite et qui se donne, et le même amour de l’art, qu’il provienne d’une bibliothèque du Moyen-âge ou de l’arrière-salle d’un cinéma.

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La biographie polyphonique de James Dean

Voici enfin le premier compte-rendu de lecture de 2015.

Le non-article de Cinephiledoc…

J’ai passé le mois de janvier à guetter les nouvelles publications, aussi bien en documentaires qu’en fictions…

Jusqu’à la semaine dernière, je furetais encore sur les sites des grandes enseignes culturelles, consultais pour la énième fois mon fil RSS de « nouvelles parutions » et imaginais même un article qui ressemblerait davantage à un « non-article ».

À quoi aurait ressemblé ce non-article ? On y aurait retrouvé toutes mes envies de lecture du moment, quelque chose d’assez indéfinissable : un roman sur le cinéma plus comme-ci ou moins comme ça, un documentaire qui traite des poignées de porte dans les thrillers ou une adaptation en livre des superbes vidéos de Blow Up

J’ai imaginé d’autres textes, d’autres ouvrages,  que j’aurais aimé lire, ou plutôt dont la lecture aurait suscité une révélation sur le cinéma, sur tel ou tel réalisateur ou sur tel ou tel acteur…

Bref, jusqu’à la semaine dernière, j’étais à l’affût du moindre livre sur le cinéma, et malheureusement pour lui, je plaçais la barre très haut en terme d’exigences.

Là encore, jusqu’à la semaine dernière, c’était peine perdue.

Dans ce genre de situation, et quand j’arrive à une fin de mois sans livre, je délaisse les documentaires pour les fictions, parce que je me dis, un peu arbitrairement, que je lirai plus vite un roman qu’une analyse sur tel ou tel aspect du cinéma, ce qui est pourtant loin d’être systématique.

je vous écris dans le noir

Et c’est donc dans le rayon « romans » d’une librairie que j’ai hésité un petit moment entre Je vous écris dans le noir, de Jean-Luc Seigle publié par Flammarion (j’ai toujours de bonnes surprises avec Flammarion), et celui que j’ai finalement choisi, Vivre vite, de Philippe Besson, aux éditions Julliard.

Enfin le nom du livre !

Voilà, au bout de cette longue introduction – digression, vous avez enfin le titre du roman choisi. Lorsqu’on lit ce titre, on n’a pas du tout idée de ce qu’on va trouver derrière – pour reprendre un vocabulaire de prof doc, il n’est pas du tout significatif. Et l’autre livre que j’ai mentionné ne l’est pas davantage.

En ce qui concerne Je vous écris dans le noir, j’en avais entendu parler, et je savais que son rapport avec l’univers du cinéma était indirect : l’histoire d’une femme jugée pour meurtre dans les années 50-60, dont l’affaire a été adaptée au cinéma (son rôle était joué par Brigitte Bardot dans La Vérité) et qui s’exile au Maroc à la sortie de ce film.

vivre vite

Quant à Vivre vite, c’est la couverture qui m’a d’abord attiré l’oeil, une photographie couleur assez mélancolique de James Dean, en marinière. J’ai vérifié qu’il y avait bien un rapport entre première et quatrième de couverture – « Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre » était une citation de James Dean – et rassurée sur ce point, je me suis dit que j’avais enfin trouvé ma lecture de janvier, certes un peu tardivement.

Pourtant je ne savais pas grand chose de James Dean, sinon tout ce que tout le monde sait – une carrière fulgurante, La Fureur de vivre, et un stupide accident de voiture à 24 ans – et tout ce qu’il incarne : jeunesse, icône fauchée en pleine gloire, et que l’on met sur la même marche que Marilyn Monroe, Françoise Dorléac, Patrick Dewaere, Heath Ledger ou Paul Walker, pour ne citer que les stars de cinéma (et si j’ai oublié quelques disparitions précoces et forcément tragiques, libre à vous d’en rajouter…).

J’ai donc décidé de prendre le livre comme il se présente : un roman. Bien-sûr j’ai profité de cette lecture pour me documenter et pour regarder quelques images. Mais globalement, c’est comme une fiction que j’ai choisi de le lire. Et je ne crois pas qu’être une spécialiste ou une inconditionnelle de James Dean m’aurait apporté beaucoup plus.

Biographie polyphonique

Il y a plusieurs choses qui frappent lorsque l’on se plonge dans ce roman.

D’abord, quel personnage pourrait être plus fascinant que celui de James Dean ? L’auteur cherche à nous en montrer toute la complexité, toute l’ambiguité, et toute la fulgurance en s’appuyant sur un procédé qui a déjà fait ses preuves, la polyphonie, et que j’ai tendance à trouver superbe dans certaines oeuvres, que ce soit chez G.R.R. Martin dans la série du Trône de Fer, ou chez André Brink, disparu il y a quelques jours, dans Une chaîne de voix.

Philippe Besson fait tour à tour prendre la parole aux parents de James Dean, à ses amis, à ses relations – féminines ou masculines – à ses réalisateurs et partenaires, et à James Dean lui-même. Cependant, j’ignore si c’est parce que les personnalités des uns et des autres sont trop marquées, ou si c’est parce l’auteur brosse leur portrait un peu trop rapidement pour nous familiariser pleinement avec eux, mais j’ai eu du mal à rentrer dans Vivre vite par ce biais-là.

james dean

Le fait que la plupart des personnes appelées à témoigner aient connu une fin prématurée et tragique met d’ailleurs curieusement mal à l’aise.

Ou peut-être est-ce simplement parce que j’ai préféré, arbitrairement, entendre la voix de James Dean lui-même, d’Elia Kazan et de Nicholas Ray, de Natalie Wood, de Marlon Brando et de Liz Taylor, que suivre celles des autres, pas moins intéressantes mais qui tout bonnement me parlaient moins.

Sans doute parce que ce que je recherchais dans ce roman, c’était moins des voix qu’une atmosphère… et cette atmosphère, l’auteur me l’apportait davantage dans les petits détails qu’à travers les prises de paroles.

Un aperçu des années 50

C’est ça que j’avais guetté dans Vivre vite : que l’auteur m’entraîne, à toute allure, à perdre haleine, dans le cinéma des années 50 et dans l’Amérique des années 50. Je voulais être embarquée dans l’histoire de ce gamin, de cette étoile filante, avec l’impression que je n’aurais qu’à ouvrir le livre à la première page pour me retrouver à la dernière. Et j’ai eu l’impression que les voix, malgré leur beauté et leurs émotions, me ralentissaient plutôt qu’elles me portaient…

J’ai voulu comprendre pourquoi un gamin qui perd sa mère à neuf ans d’une maladie tabou à l’époque, et dont les pérégrinations américaines m’ont fait penser aux Raisins de la colère, s’entête à tout faire en accéléré. Certes, tout cela, l’auteur me l’explique. Mais j’aurais voulu m’identifier, me focaliser sur ce gamin, me perdre dans sa déchéance ou sa lumière. Mais les voix ne m’en ont laissé que des échos ou des étincelles.

grapes of wrath

Certes, je suis injuste. Car ce livre a également suscité en moi des images cinématographiques et des paysages américains fabuleux.

J’ai fait le parallèle avec la vie de Marilyn Monroe, je me suis souvenue de la lecture de Blonde, de Joyce Carol Oates, j’ai vu une galerie d’acteurs qui ont déferlé sur le Hollywood des années 50 et rafraîchi tout Sunset Boulevard.

Je me suis fait mon propre panorama du cinéma américain de ces années-là, et j’ai entrevu, aux côtés de James Dean, et du reste, pour certains, évoqués par l’auteur, Marlon Brando et Un Tramway nommé désir, certains Hitchcock, Liz Taylor, Grace Kelly, les dernières années de Bogart et de Clark Gable, et j’en passe.

un tramway nommé désir

Je me suis aussi souvenue des événements de ces années-là : les années Eisenhower, le maccarthysme, les dix d’Hollywood. Je me suis fait la remarque que mes parents étaient de très jeunes enfants – ou n’étaient pas encore nés – dans les années 50. Et je me suis dit qu’il y avait de bien belles séries actuellement qui me les évoquaient : Mad Men, et la série sur Les Kennedy avec Katie Holmes…

L’auteur m’a rappelé à quel point l’histoire américaine de l’époque, et l’histoire du cinéma de cette même époque, est passionnante.

En attendant février…

Alors ce roman ? Certes, en le choisissant tout à la fin du mois, j’attendais beaucoup de lui. Vivre vite reste une lecture agréable, moins dans ses choix de construction que pour toute l’atmosphère qu’il parvient à susciter.

Il ne m’a pas autant portée que les autres romans sur le cinéma que j’ai pu lire : L’Homme intérieur, Blonde, Le Livre des illusions, Le Théorème Almodovar, Un renoncement, Une année studieuse ou L’Année des volcans… Les comptes-rendus de lecture de la plupart de ces romans sont disponibles sur Cinephiledoc.

En revanche il m’a vraiment donné envie d’approfondir ma connaissance du cinéma des années 50, en particulier de ses gueules d’ange tourmentées de l’époque, Marlon Brando et James Dean.

Et pour ceux qui, comme moi, veulent en découvrir un peu plus, voici une petite mise en bouche, à compléter, si le coeur vous en dit, par le livre de Philippe Besson.

Quant à moi, j’attends avec impatience un nouveau livre sur le cinéma – j’ai déjà quelques idées pour ce mois de février, ainsi qu’un petit espoir, celui qu’Enrico Giacovelli veuille bien publier le troisième volume de son essai sur le cinéma comique américain.

Vivement d’autres lectures !

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