Dans cet article #profdoc un peu à part, et qui pourrait venir approfondir mes précédents comptes-rendus d’expérimentation sur l’intelligence artificielle publiés au mois de juin, je reviens de manière plus détaillée sur un projet mené début septembre 2026.

J’aurais pu intégrer cette action à l’article #profdoc du mois de septembre, mais cela aurait fait soit un article très long (trop long), soit cela ne m’aurait pas permis d’entrer véritablement dans les détails de ce projet.

Genèse du projet

À l’origine de ce projet, il y a plusieurs éléments.

  • Expérimentations pédagogiques sur l’intelligence artificielle

Le premier, ce sont les expérimentations autour de l’intelligence artificielle menées au CDI l’an dernier, dans le cadre d’ateliers proposés durant la fête de la science, puis dans le cadre du scénario pédagogique que j’ai construit pour mon rendez-vous de carrière et qui a été présenté en avril dernier.

J’ai eu l’occasion de faire un compte-rendu de ce scénario dans le premier article consacré à « L’IA dans mes pratiques professionnelles ». Je reprends ici quelques éléments pour illustrer ce scénario.

J’avais envie de reprendre l’une des propositions faites pendant cette séance aux élèves, et dont j’avais indiqué durant l’entretien avec mon inspectrice que cela pourrait être une piste d’amélioration du scénario.

En effet, dans le cadre originel de mon scénario, les élèves devaient, à partir de leurs trois livres préférés, proposer un prompt permettant de réaliser leur profil et leur blason de lecteur.

J’avais suggéré qu’ils pouvaient également réaliser leur bibliothèque idéale, et que cela pouvait être une piste de réflexion pour mener à l’élaboration d’une politique documentaire.

  • Création d’un petit groupe d’échanges autour de la lecture

Le deuxième élément à l’origine de ce projet, c’est la création d’un groupe whatsapp avec quelques enseignant(es) du lycée.

À l’origine, il s’agit d’un petit groupe de collègues avec lesquelles je m’entends bien et avec lesquelles j’échange plus ou moins régulièrement sur la lecture.

Ce groupe est moins conséquent que le groupe whatsapp du lycée, et je l’ai créé aussi afin que les actions autour de la lecture (bookclub, sieste contée…) aient davantage de visibilité, et se diluent moins dans les autres sujets qui font la vie du lycée.

Nous avons échangé tout l’été sur nos lectures et j’ai donc pu leur faire un teasing des premières actions qui seraient mises en place au CDI à la rentrée, le projet « Bibliothèques idéales » faisant partie de la première d’entre elles.

  • L’action « Rentrée des lecteurs »

Le troisième élément, c’est la première action organisée au CDI pour la rentrée, et que j’ai présentée dans l’article du mois de septembre.

Comme je l’ai indiqué dans cet article, je souhaitais cette année reprendre l’idée de Lénaïg l’an dernier, à savoir proposer un calendrier des animations du CDI avec une thématique par semaine.

En juin dernier, j’ai travaillé sur l’élaboration des premières actions, en essayant de leur donner le plus de cohérence possible pour qu’à chaque thématique correspondent :

  1. une ou plusieurs sélections thématiques
  2. une activité ou un événement proposé au CDI (mur d’expression, concours, sieste contée, bookclub…)
  3. des éléments qui viennent nourrir cette action (marques-pages, panorama, affiches informatives, actualité sur le portail E-SIDOC)

L’activité « Bibliothèque idéale » s’insérait donc dans la première action de l’année :

J’invitais les élèves et les collègues à participer à cette action, en indiquant sur un post-it leurs trois livres préférés.

Cependant, au bout de quelques jours, mon paperboard restait désespérément vide.

J’ai donc invité les collègues du petit groupe whatsapp du Bookclub à me donner leurs trois livres préférés, en précisant qu’il s’agissait d’un usage raisonné de l’IA sans utilisation des données personnelles.

Derrière mon écran, les coulisses du projet

  • Création d’un projet avec des consignes

En amont de ce projet, afin de préparer les très nombreuses participations (ou pas) d’une foule d’élèves en délire – ou au moins de quelques collègues intriguées et compatissantes (merci les filles !), j’ai utilisé mon outil d’intelligence artificielle générative de prédilection, Perplexity.

Sur Perplexity, inspirée par les retours d’expérimentation de ma comparse Cécile Paoli, j’ai créé en juin un dossier « Bibliothèque idéale », avec des consignes très détaillées :

L’idée était d’avoir une trame de consignes donnée à l’outil, que je n’aurai pas à répéter à chaque proposition :

  1. les thèmes des livres données et le profil du lecteur qui peut en découler ;
  2. l’organisation spatiale de la bibliothèque (ce qui m’intéressait le plus) avec les rayons, l’ameublement, la signalétique, les espaces ;
  3. une devise et un prompt permettant la génération d’une image correspondant à cette bibliothèque (généralement dans les réponses, Perplexity propose ce prompt en anglais) ;
  4. à partir des trois titres donnés au début, 10 recommandations de lecture

J’ai ensuite effectué quelques tests, qui se sont avérés concluants : à partir de mes consignes, je n’avais à indiquer dans le projet que les trois titres et leurs auteurs.

  • Exemple de réponse donnée par Perplexity

Je partage ci-dessous l’un des résultats avec mes premiers tests, ainsi qu’avec quelques éléments de structure, et avant que j’ai ajouté dans la consigne les 10 recommandations précises de lecture.

J’avais fait un premier test avec un prompt simple au moment de ma séance pédagogique présentée au début de cet article. J’ai fait un autre test lors de la création du projet dans Perplexity avec les titres suivants : « La Trilogie de Wielstadt » de Pierre Pevel, « Blitz » de Connie Willis et « L’Ombre du vent » de Carlos Ruiz Zafon.

Profil du lecteur :

Ce lecteur aime probablement les récits où l’Histoire n’est jamais un décor neutre, mais une force vivante qui contamine le réel. Dans La Trilogie de Wielstadt, on trouve une fantasy uchronique située dans l’Allemagne du XVIIe siècle, autour du chevalier Kantz et d’une cité protégée par un dragon. Blitz mêle la Seconde Guerre mondiale, le voyage temporel et l’angoisse concrète du Blitz sur Londres. L’Ombre du vent ajoute le goût des bibliothèques secrètes, des filiations littéraires et d’une Barcelone-miroir, presque hantée par ses livres.

Organisation spatiale :

Je verrais une bibliothèque en trois rayons principaux, disposés comme trois couloirs narratifs. Le premier rayon, “Guerres et cités”, rassemblerait la fantasy historique, les mondes en tension et les romans de siège ou d’épidémie morale. Le deuxième, “Temps fracturé”, accueillerait les récits où la chronologie se plie, se double ou se dérobe. Le troisième, “Livres, secrets et ombres”, serait consacré aux bibliothèques dans la fiction, aux enquêtes littéraires et aux villes-palimpsestes.

Ameublement et ambiance :

L’ameublement devrait combiner le bois sombre, le métal patiné et quelques vitrines de verre pour les éditions précieuses. On imaginerait de grandes tables de travail au centre, comme dans un scriptorium ou une salle d’archives, et des fauteuils profonds près des murs pour les lectures longues. La lumière serait chaude mais indirecte, avec des appliques orientables et quelques lampes de bureau, afin de créer une atmosphère de veille, d’enquête et de nuit studieuse. Une carte ancienne au mur, une horloge arrêtée et un globe légèrement usé suffiraient à rappeler que le temps est ici un matériau de lecture.

Signalétique et espaces : 

La signalétique pourrait utiliser des plaques en laiton gravé, avec une typographie inspirée des anciens livres de route et des archives. Les espaces pourraient inclure un “cabinet des chroniques” pour les sagas historiques, une “galerie des passages” pour les récits de traversée entre les époques, et une “chambre des manuscrits” pour les romans sur les livres eux-mêmes. Un petit coin de lecture nommé “Le Cimetière des Livres oubliés” serait un clin d’œil évident à Zafón, tandis qu’un autre, “La salle des alertes”, rappellerait la tension de Blitz.

Devise :

Lire, c’est traverser les ruines sans cesser de chercher la lumière.

Prompt image :

“Grande bibliothèque imaginaire dans une ville européenne ancienne, architecture en bois sombre et pierre, trois rayons thématiques visibles, ambiance entre fantasy historique, guerre et secret littéraire, grandes tables d’archives, vitrines de reliques, horloge ancienne, cartes murales, lumière chaude et poussière dorée dans les rayonnages, atmosphère de mystère, de mémoire et d’aventure, style cinématographique très détaillé.”

Lectures associées :

Pour prolonger l’élan de Wielstadt, les lecteurs sensibles à la fantasy historique peuvent aimer d’autres récits où le merveilleux s’inscrit dans une époque précise, avec une forte présence du politique, du religieux ou du duel. Pour aller vers l’esprit de Blitz, il faut chercher des romans qui croisent guerre, temporalité et exactitude historique, ou qui placent des personnages ordinaires face à une Histoire immense. Pour prolonger L’Ombre du vent, il faut privilégier les romans de bibliothèques, d’enquêtes littéraires, de villes secrètes et de filiations entre lecture et destin.

Restitutions visuelles et formelles du projet

Après mes sollicitations auprès des collègues du Bookclub, j’ai commencé à collecter les différentes réponses.

La difficulté principale résidait dans le nombre de livres sélectionnés : trois, pour des lectrices et lecteurs assidus, c’est très compliqué. Et que choisir : les lectures d’enfance, des textes qui ont marqué et sont inscrits dans un panthéon de lecture personnel, ou les dernières claques émotionnelles ? Je laissais le choix.

  • Au CDI

Je décidais ensuite d’afficher uniquement l’image générée sur le Paperboard du CDI, puis la place venant à manquer, je colonisais l’un des panneaux en liège.

Les élèves restaient trop timides pour participer ? Qu’à cela ne tienne, ils pourraient toujours voter pour leur bibliothèque préférée, et les autres collègues aussi.

Je proposais sur le groupe général du lycée de deviner à quel lecteur ou à quelle lectrice appartenait telle ou telle bibliothèque, et à quelques élèves habitués du CDI de voter avec des étiquettes de couleurs.

Les collègues du Bookclub pouvaient également indiquer si elles étaient satisfaites du rendu visuel de leur bibliothèque.

  • Version numérique : document détaillé et image

À partir des réponses collectées, j’ai créé un dossier où j’ai rassemblé pour chaque collègue ayant participé le document détaillé présentant son profil de lecteur, l’organisation spatiale de sa bibliothèque, la devise et le prompt permettant de générer l’image et les dix recommandations de lecture, ainsi que l’image générée la plupart du temps sur l’outil Craiyon.

À la lecture des documents détaillés, je me suis rendu compte de deux petites défaillances imaginatives de Perplexity :

  1. il a tendance à ne pas être très original dans les propositions de devise et à proposer à plusieurs profils de lecteur ou lectrice la même devise (ce qui montre que la création artistique et littéraire n’est pas le point fort des outils d’intelligence artificielle générative, même pour un élément aussi court qu’une devise)
  2. il a tendance à tourner en boucle dans les recommandations de lecture et à proposer au lecteur l’un des trois titres servant de point de départ à la réalisation de sa bibliothèque idéale

En revanche, il tombe généralement juste dans les recommandations autres que ces trois titres, puisqu’il indique d’autres titres dans lesquels les participants se reconnaissent, pour les avoir déjà lus, ou qu’ils sont curieux de découvrir ensuite.

  • Prolongements inattendus et carte de lecteur

Durant sa visite au CDI et sa consultation des résultats, une collègue m’a fait la remarque suivante : « Je croyais qu’à partir de nos livres, tu allais nous attribuer un rayon du CDI ». Cela a titillé ma curiosité, et j’ai eu envie, effectivement, de proposer une cote Dewey unique pour chaque profil de lecteur.

J’ai donc ajouté à chaque session réalisée dans Perplexity la question de suivi suivante :

Propose pour ce profil de lecteur / lectrice et cette bibliothèque une cotation Dewey unique le représentant. Tu ne dois pas nécessairement rester cantonné à la classe 800 de la Dewey, tu peux aussi proposer d’autres classes si tu le juges plus pertinent.

Si j’ai précisé à l’outil de ne pas rester cantonné à cette classe 800, c’est parce qu’au bout de trois essais, en s’appuyant sur des textes qui étaient majoritairement des romans, il me proposait invariablement cette classe-là.

Il s’est ensuite risqué dans les autres classes, généralement en Philosophie (100), Sciences sociales (300) ou Histoire-géo (900).

J’ai eu aussi envie de proposer l’expérience à mes proches et j’ai ainsi pu collecter d’autres représentations de bibliothèques idéales.

Enfin, pour garder une trace du projet et donner une version plus synthétique pour chaque lecteur de sa bibliothèque idéale, j’ai réalisé sur Canva une carte de lecteur, reprenant les différents éléments :

  1. à quoi ressemble la bibliothèque et quelle est la devise du lecteur
  2. la cote Dewey unique
  3. le profil du lecteur

Voici deux exemples réalisés avec les trois livres de deux de mes proches :

Sandrine m’avait donné comme titres : « Le train bleu » d’Agatha Christie, « Le Pacte des Marchombres et la BD « Blacksad ».

Cyril m’avait donné comme titres : « Le jour des fourmis » de Werber, « La nuit des temps » de Barjavel et la « Lettre à Ménécée ».

Je me suis beaucoup amusée pour ce projet à associer intelligence artificielle et expériences de lectures, à proposer des éléments visuels et numériques aux différents participants.

Je tiens ici à remercier toutes les personnes qui se sont prêtées au jeu !