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Le projet « Bibliothèques idéales »

Dans cet article #profdoc un peu à part, et qui pourrait venir approfondir mes précédents comptes-rendus d’expérimentation sur l’intelligence artificielle publiés au mois de juin, je reviens de manière plus détaillée sur un projet mené début septembre 2026.

J’aurais pu intégrer cette action à l’article #profdoc du mois de septembre, mais cela aurait fait soit un article très long (trop long), soit cela ne m’aurait pas permis d’entrer véritablement dans les détails de ce projet.

Genèse du projet

À l’origine de ce projet, il y a plusieurs éléments.

  • Expérimentations pédagogiques sur l’intelligence artificielle

Le premier, ce sont les expérimentations autour de l’intelligence artificielle menées au CDI l’an dernier, dans le cadre d’ateliers proposés durant la fête de la science, puis dans le cadre du scénario pédagogique que j’ai construit pour mon rendez-vous de carrière et qui a été présenté en avril dernier.

J’ai eu l’occasion de faire un compte-rendu de ce scénario dans le premier article consacré à « L’IA dans mes pratiques professionnelles ». Je reprends ici quelques éléments pour illustrer ce scénario.

J’avais envie de reprendre l’une des propositions faites pendant cette séance aux élèves, et dont j’avais indiqué durant l’entretien avec mon inspectrice que cela pourrait être une piste d’amélioration du scénario.

En effet, dans le cadre originel de mon scénario, les élèves devaient, à partir de leurs trois livres préférés, proposer un prompt permettant de réaliser leur profil et leur blason de lecteur.

J’avais suggéré qu’ils pouvaient également réaliser leur bibliothèque idéale, et que cela pouvait être une piste de réflexion pour mener à l’élaboration d’une politique documentaire.

  • Création d’un petit groupe d’échanges autour de la lecture

Le deuxième élément à l’origine de ce projet, c’est la création d’un groupe whatsapp avec quelques enseignant(es) du lycée.

À l’origine, il s’agit d’un petit groupe de collègues avec lesquelles je m’entends bien et avec lesquelles j’échange plus ou moins régulièrement sur la lecture.

Ce groupe est moins conséquent que le groupe whatsapp du lycée, et je l’ai créé aussi afin que les actions autour de la lecture (bookclub, sieste contée…) aient davantage de visibilité, et se diluent moins dans les autres sujets qui font la vie du lycée.

Nous avons échangé tout l’été sur nos lectures et j’ai donc pu leur faire un teasing des premières actions qui seraient mises en place au CDI à la rentrée, le projet « Bibliothèques idéales » faisant partie de la première d’entre elles.

  • L’action « Rentrée des lecteurs »

Le troisième élément, c’est la première action organisée au CDI pour la rentrée, et que j’ai présentée dans l’article du mois de septembre.

Comme je l’ai indiqué dans cet article, je souhaitais cette année reprendre l’idée de Lénaïg l’an dernier, à savoir proposer un calendrier des animations du CDI avec une thématique par semaine.

En juin dernier, j’ai travaillé sur l’élaboration des premières actions, en essayant de leur donner le plus de cohérence possible pour qu’à chaque thématique correspondent :

  1. une ou plusieurs sélections thématiques
  2. une activité ou un événement proposé au CDI (mur d’expression, concours, sieste contée, bookclub…)
  3. des éléments qui viennent nourrir cette action (marques-pages, panorama, affiches informatives, actualité sur le portail E-SIDOC)

L’activité « Bibliothèque idéale » s’insérait donc dans la première action de l’année :

J’invitais les élèves et les collègues à participer à cette action, en indiquant sur un post-it leurs trois livres préférés.

Cependant, au bout de quelques jours, mon paperboard restait désespérément vide.

J’ai donc invité les collègues du petit groupe whatsapp du Bookclub à me donner leurs trois livres préférés, en précisant qu’il s’agissait d’un usage raisonné de l’IA sans utilisation des données personnelles.

Derrière mon écran, les coulisses du projet

  • Création d’un projet avec des consignes

En amont de ce projet, afin de préparer les très nombreuses participations (ou pas) d’une foule d’élèves en délire – ou au moins de quelques collègues intriguées et compatissantes (merci les filles !), j’ai utilisé mon outil d’intelligence artificielle générative de prédilection, Perplexity.

Sur Perplexity, inspirée par les retours d’expérimentation de ma comparse Cécile Paoli, j’ai créé en juin un dossier « Bibliothèque idéale », avec des consignes très détaillées :

L’idée était d’avoir une trame de consignes donnée à l’outil, que je n’aurai pas à répéter à chaque proposition :

  1. les thèmes des livres données et le profil du lecteur qui peut en découler ;
  2. l’organisation spatiale de la bibliothèque (ce qui m’intéressait le plus) avec les rayons, l’ameublement, la signalétique, les espaces ;
  3. une devise et un prompt permettant la génération d’une image correspondant à cette bibliothèque (généralement dans les réponses, Perplexity propose ce prompt en anglais) ;
  4. à partir des trois titres donnés au début, 10 recommandations de lecture

J’ai ensuite effectué quelques tests, qui se sont avérés concluants : à partir de mes consignes, je n’avais à indiquer dans le projet que les trois titres et leurs auteurs.

  • Exemple de réponse donnée par Perplexity

Je partage ci-dessous l’un des résultats avec mes premiers tests, ainsi qu’avec quelques éléments de structure, et avant que j’ai ajouté dans la consigne les 10 recommandations précises de lecture.

J’avais fait un premier test avec un prompt simple au moment de ma séance pédagogique présentée au début de cet article. J’ai fait un autre test lors de la création du projet dans Perplexity avec les titres suivants : « La Trilogie de Wielstadt » de Pierre Pevel, « Blitz » de Connie Willis et « L’Ombre du vent » de Carlos Ruiz Zafon.

Profil du lecteur :

Ce lecteur aime probablement les récits où l’Histoire n’est jamais un décor neutre, mais une force vivante qui contamine le réel. Dans La Trilogie de Wielstadt, on trouve une fantasy uchronique située dans l’Allemagne du XVIIe siècle, autour du chevalier Kantz et d’une cité protégée par un dragon. Blitz mêle la Seconde Guerre mondiale, le voyage temporel et l’angoisse concrète du Blitz sur Londres. L’Ombre du vent ajoute le goût des bibliothèques secrètes, des filiations littéraires et d’une Barcelone-miroir, presque hantée par ses livres.

Organisation spatiale :

Je verrais une bibliothèque en trois rayons principaux, disposés comme trois couloirs narratifs. Le premier rayon, “Guerres et cités”, rassemblerait la fantasy historique, les mondes en tension et les romans de siège ou d’épidémie morale. Le deuxième, “Temps fracturé”, accueillerait les récits où la chronologie se plie, se double ou se dérobe. Le troisième, “Livres, secrets et ombres”, serait consacré aux bibliothèques dans la fiction, aux enquêtes littéraires et aux villes-palimpsestes.

Ameublement et ambiance :

L’ameublement devrait combiner le bois sombre, le métal patiné et quelques vitrines de verre pour les éditions précieuses. On imaginerait de grandes tables de travail au centre, comme dans un scriptorium ou une salle d’archives, et des fauteuils profonds près des murs pour les lectures longues. La lumière serait chaude mais indirecte, avec des appliques orientables et quelques lampes de bureau, afin de créer une atmosphère de veille, d’enquête et de nuit studieuse. Une carte ancienne au mur, une horloge arrêtée et un globe légèrement usé suffiraient à rappeler que le temps est ici un matériau de lecture.

Signalétique et espaces : 

La signalétique pourrait utiliser des plaques en laiton gravé, avec une typographie inspirée des anciens livres de route et des archives. Les espaces pourraient inclure un “cabinet des chroniques” pour les sagas historiques, une “galerie des passages” pour les récits de traversée entre les époques, et une “chambre des manuscrits” pour les romans sur les livres eux-mêmes. Un petit coin de lecture nommé “Le Cimetière des Livres oubliés” serait un clin d’œil évident à Zafón, tandis qu’un autre, “La salle des alertes”, rappellerait la tension de Blitz.

Devise :

Lire, c’est traverser les ruines sans cesser de chercher la lumière.

Prompt image :

“Grande bibliothèque imaginaire dans une ville européenne ancienne, architecture en bois sombre et pierre, trois rayons thématiques visibles, ambiance entre fantasy historique, guerre et secret littéraire, grandes tables d’archives, vitrines de reliques, horloge ancienne, cartes murales, lumière chaude et poussière dorée dans les rayonnages, atmosphère de mystère, de mémoire et d’aventure, style cinématographique très détaillé.”

Lectures associées :

Pour prolonger l’élan de Wielstadt, les lecteurs sensibles à la fantasy historique peuvent aimer d’autres récits où le merveilleux s’inscrit dans une époque précise, avec une forte présence du politique, du religieux ou du duel. Pour aller vers l’esprit de Blitz, il faut chercher des romans qui croisent guerre, temporalité et exactitude historique, ou qui placent des personnages ordinaires face à une Histoire immense. Pour prolonger L’Ombre du vent, il faut privilégier les romans de bibliothèques, d’enquêtes littéraires, de villes secrètes et de filiations entre lecture et destin.

Restitutions visuelles et formelles du projet

Après mes sollicitations auprès des collègues du Bookclub, j’ai commencé à collecter les différentes réponses.

La difficulté principale résidait dans le nombre de livres sélectionnés : trois, pour des lectrices et lecteurs assidus, c’est très compliqué. Et que choisir : les lectures d’enfance, des textes qui ont marqué et sont inscrits dans un panthéon de lecture personnel, ou les dernières claques émotionnelles ? Je laissais le choix.

  • Au CDI

Je décidais ensuite d’afficher uniquement l’image générée sur le Paperboard du CDI, puis la place venant à manquer, je colonisais l’un des panneaux en liège.

Les élèves restaient trop timides pour participer ? Qu’à cela ne tienne, ils pourraient toujours voter pour leur bibliothèque préférée, et les autres collègues aussi.

Je proposais sur le groupe général du lycée de deviner à quel lecteur ou à quelle lectrice appartenait telle ou telle bibliothèque, et à quelques élèves habitués du CDI de voter avec des étiquettes de couleurs.

Les collègues du Bookclub pouvaient également indiquer si elles étaient satisfaites du rendu visuel de leur bibliothèque.

  • Version numérique : document détaillé et image

À partir des réponses collectées, j’ai créé un dossier où j’ai rassemblé pour chaque collègue ayant participé le document détaillé présentant son profil de lecteur, l’organisation spatiale de sa bibliothèque, la devise et le prompt permettant de générer l’image et les dix recommandations de lecture, ainsi que l’image générée la plupart du temps sur l’outil Craiyon.

À la lecture des documents détaillés, je me suis rendu compte de deux petites défaillances imaginatives de Perplexity :

  1. il a tendance à ne pas être très original dans les propositions de devise et à proposer à plusieurs profils de lecteur ou lectrice la même devise (ce qui montre que la création artistique et littéraire n’est pas le point fort des outils d’intelligence artificielle générative, même pour un élément aussi court qu’une devise)
  2. il a tendance à tourner en boucle dans les recommandations de lecture et à proposer au lecteur l’un des trois titres servant de point de départ à la réalisation de sa bibliothèque idéale

En revanche, il tombe généralement juste dans les recommandations autres que ces trois titres, puisqu’il indique d’autres titres dans lesquels les participants se reconnaissent, pour les avoir déjà lus, ou qu’ils sont curieux de découvrir ensuite.

  • Prolongements inattendus et carte de lecteur

Durant sa visite au CDI et sa consultation des résultats, une collègue m’a fait la remarque suivante : « Je croyais qu’à partir de nos livres, tu allais nous attribuer un rayon du CDI ». Cela a titillé ma curiosité, et j’ai eu envie, effectivement, de proposer une cote Dewey unique pour chaque profil de lecteur.

J’ai donc ajouté à chaque session réalisée dans Perplexity la question de suivi suivante :

Propose pour ce profil de lecteur / lectrice et cette bibliothèque une cotation Dewey unique le représentant. Tu ne dois pas nécessairement rester cantonné à la classe 800 de la Dewey, tu peux aussi proposer d’autres classes si tu le juges plus pertinent.

Si j’ai précisé à l’outil de ne pas rester cantonné à cette classe 800, c’est parce qu’au bout de trois essais, en s’appuyant sur des textes qui étaient majoritairement des romans, il me proposait invariablement cette classe-là.

Il s’est ensuite risqué dans les autres classes, généralement en Philosophie (100), Sciences sociales (300) ou Histoire-géo (900).

J’ai eu aussi envie de proposer l’expérience à mes proches et j’ai ainsi pu collecter d’autres représentations de bibliothèques idéales.

Enfin, pour garder une trace du projet et donner une version plus synthétique pour chaque lecteur de sa bibliothèque idéale, j’ai réalisé sur Canva une carte de lecteur, reprenant les différents éléments :

  1. à quoi ressemble la bibliothèque et quelle est la devise du lecteur
  2. la cote Dewey unique
  3. le profil du lecteur

Voici deux exemples réalisés avec les trois livres de deux de mes proches :

Sandrine m’avait donné comme titres : « Le train bleu » d’Agatha Christie, « Le Pacte des Marchombres et la BD « Blacksad ».

Cyril m’avait donné comme titres : « Le jour des fourmis » de Werber, « La nuit des temps » de Barjavel et la « Lettre à Ménécée ».

Je me suis beaucoup amusée pour ce projet à associer intelligence artificielle et expériences de lectures, à proposer des éléments visuels et numériques aux différents participants.

Je tiens ici à remercier toutes les personnes qui se sont prêtées au jeu !

La voix d’Adèle

Comme traditionnellement depuis quelques années, mon article cinéphile du mois d’octobre est consacré, directement ou indirectement, à François Truffaut.

Pour cette année, c’est une approche indirecte que je choisis, mettant en lumière le visage et la voix d’une femme (et même de plusieurs femmes), intention que j’avais déjà annoncée dans mon article de mars dernier, et que je concrétise ici avec cet article.

En effet, se sont installées sur ce site quelques petites coutumes, auxquelles certes il m’arrive parfois de déroger, mais auxquelles je ne manque pas de revenir : celle, déjà mentionnée, d’évoquer François Truffaut, et si ce n’est pas en octobre, c’est en février ; celle de privilégier les figures de femmes au mois de mars ; ou encore celle de dédier un ou plusieurs articles à des expositions ou des événements cinématographiques auxquels je pourrais assister.

Ainsi, dans l’introduction de mon article de mars 2025, Voix de femmes, j’avais indiqué que j’aurais adoré parler d’un ouvrage en particulier, mais il venait tout juste d’être publié, et je n’avais pas encore pu me le procurer, et quand bien même à ce moment-là je l’aurais déjà eu entre les mains, il aurait été malhonnête d’en faire le compte-rendu.

C’est à la faveur de l’été que j’ai pu me plonger dans sa lecture, une lecture qui ne m’a pris qu’une journée, tant j’ai été happée par le texte et transportée par l’histoire qu’il reconstituait.

Quel rapport avec Truffaut ? Commençons par là, et nous en viendrons ensuite à l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui.

Regards croisés sur un personnage

Dans un article publié dans L’Express le 3 mars 1975 et rassemblé depuis dans le recueil Le Plaisir des yeux, article intitulé « Je ne connais pas Isabelle Adjani », François Truffaut revient sur sa rencontre et sur son travail avec Isabelle Adjani.

L’article reprend à plusieurs reprises cette même phrase, « Je ne connais pas Isabelle Adjani », et se termine par une autre phrase, sur laquelle je reviendrai plus tard :

Je dis parfois à Isabelle Adjani « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre.» Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur.»

J’ai cherché à nouveau dans la correspondance de François Truffaut, mais sans pouvoir la retrouver, la lettre qu’il avait envoyée à Isabelle Adjani :

Chère Isabelle Adjani, je n’ai jamais senti un désir aussi impérieux de fixer un visage sur la pellicule, tout de suite, toutes affaires cessantes. Votre visage tout seul raconte un scénario (…).

Cette lettre, Isabelle Adjani la cite dans la préface de l’ouvrage de Laura El Makki, Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, publié en mars 2025.

Ces deux phrases, l’une lue au début de ma lecture, et l’autre se rappelant à moi à la fin, n’ont cessé de résonner en moi après cette lecture que je convoque à nouveau ici.

Chaque film est le mur

Quand on scrute la filmographie de François Truffaut, on se prend à essayer de classer, de catégoriser tel ou tel film, les Antoine Doinel d’un côté, mais si l’on veut faire un classement avec les films sur l’enfance, on reprend les Quatre cents coups que l’on range avec L’Argent de poche ou avec L’Enfant sauvage, les histoires d’amour de l’autre, mais La Mariée était en noir, est-ce un polar ou une histoire d’amour (même question pour La Sirène du Mississippi) ?

Et L’Histoire d’Adèle H, est-ce un film historique, une histoire d’amour impossible à rapprocher de La Chambre verte, ou Adèle est-elle aussi une enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron ?

Bref, comme dans toute bibliothèque, aucun classement n’est suffisant ni satisfaisant à lui tout seul, et aucun film de François Truffaut ne rentre dans une seule case, bien trop étroite, de notre esprit. Il faut donc donner pleinement raison à la réponse faite à Truffaut par Isabelle Adjani : « Chaque film est le mur ».

Et quel mur ! Pour revenir sur la genèse et le tournage de ce film-mur, au scénario co-écrit par François Truffaut, Suzanne Schiffman et Jean Gruault, il faut se plonger dans différents ouvrages qui reviennent sur cette entreprise de longue haleine, puisqu’il a fallu un certain nombre d’échanges et de négociations, rappelés par Truffaut dans sa correspondance, avec l’universitaire Frances Vernor Guille, un long travail d’écriture ensuite mené par Truffaut et ses deux collaborateurs en parallèle d’autres projets, pour aboutir à ce « visage (qui) tout seul raconte un scénario ».

Notamment dans le Truffaut par Truffaut, ou François Truffaut au travail de Carole Le Berre, on voit les ébauches de ce scénario, que le spectateur a depuis inextricablement lié au visage d’Isabelle Adjani, lui préférant ce visage à l’original.

Votre visage tout seul raconte un scénario

Il suffit que je ferme les yeux un court instant, et lorsque je pense à Adèle Hugo, ce n’est pas son portrait ou sa photographie qui me vient immédiatement en tête, c’est le visage d’Isabelle Adjani.

Pourtant, au moment du tournage du film, pour lequel la comédienne quitte la Comédie française,  elle a dix-neuf ans, et le personnage qu’elle incarne est supposé avoir dépassé la quarantaine au début de l’histoire.

Ce film est un mur, pas seulement parce qu’il s’érige en monument, l’un des nombreux monuments féminins de la carrière d’Isabelle Adjani, parmi La Reine Margot et Camille Claudel, autres poings levés douloureusement contre le patriarcat, mais parce que viennent se heurter contre ce mur infranchissable de la filmographie conjuguée de Truffaut et d’Adjani, la voix et le visage réels et tout aussi tragiques d’Adèle Hugo.

Après L’Histoire d’Adèle H., qui pour réaliser un film sur Adèle Hugo ? Et après Isabelle Adjani, qui pour l’incarner ? J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne vois pas beaucoup d’autres personnages réels à ce point dépassés par leur interprète à l’écran.

Et cela est d’autant plus tragique pour un être dont on a à ce point renié et volé la voix. Marguerite de Navarre, après tout ou malgré tout, a quand même réussi à être reine, quant à Camille Claudel, ses oeuvres vengent désormais son aliénation. Mais Adèle ?

Dans la famille Hugo, je demande la fille

Si j’ai lu l’ouvrage de Laura El Makki en moins d’une journée – pour plagier Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – c’est parce qu’elle restitue avec un souffle à la fois poignant et glaçant la façon dont un être est progressivement mis sous cloche.

Le titre du film de François Truffaut rend bien compte de cela : dès le départ, Adèle est dépossédée de son nom de famille, celui-ci étant accaparé par l’ogre paternel. Quant au prénom, il lui faut le partager avec sa mère, si bien que dans cet ouvrage qui lui est consacré, il faut distinguer le propos de la mère (Adèle Hugo, MH) et le sien (AH).

Il lui faut également compter avec l’ombre envahissante jusqu’au bout de sa soeur disparue, Léopoldine. Quant aux deux frères, Charles et François-Victor, ils peinent à trouver leur place face au patriarche, l’un se tournant vers la photographie, l’autre se plongeant dans la traduction de Shakespeare. En effet, pour exister face à Hugo père, mieux vaut aller vers des arts et des langages qu’il ne maîtrise pas : ce sera donc les expériences photographiques pour Charles, l’anglais pour François-Victor et la musique pour Adèle.

Son journal, rédigé au début de l’exil à Jersey puis à Guernesey, est considéré par sa famille pour ainsi dire comme une oeuvre de commande, elle y retranscrit les moindres événements vécus par les exilés, où elle apparaît moins en participante qu’en spectatrice, et où le texte, soumis à la validation familiale – voire exclusivement paternelle – est annoté de « oui » et de « bien » comme la rédaction appliquée d’un écolier.

Il faut pouvoir traduire la partie cryptée de son journal pour qu’on puisse enfin entendre la voix de son autrice. Et au moment où cette voix se tait peu à peu, il faut suivre le récit de Laura El Makki, émaillé des lettres des différents témoins, pour reconstituer le véritable itinéraire d’Adèle Hugo : Hugo le père, imperturbable dans son exil et convaincu que toute sa famille ne connaît le bonheur qu’à travers lui, Adèle la mère qui cherche vainement à défendre la personnalité et l’épanouissement de plus en plus fragilisés de sa fille, les deux frères qui vont et viennent comme des oiseaux qui se cognent aux fenêtres.

À lire ce journal crypté, ces lettres et cette histoire, si au départ on est amusé et presque agacé par cette fantasque Adèle qui cherche dans chaque regard masculin la reconnaissance et l’amour, on est progressivement happé par cette voix qui hurle en silence, par cet être qui se construit un amour pour se cabrer contre la comédie paternelle de l’exil et contre un père qui forge sa propre légende au détriment des siens.

Et finalement, quand on comprend à la fin que c’est le silence qui gagne, et qu’à force d’avoir trop lutté, notre Adèle s’est effacée et s’est faite emmurer, jusqu’à disparaître, certes après tout les siens, mais ô combien discrètement, on se dit que ce drame silencieux, Victor Hugo, trop préoccupé de sa gloire, n’aurait jamais pu l’écrire alors qu’il l’avait quotidiennement sous les yeux.

Ce n’est pas la première fois que Laura El Makki donne la parole aux femmes, que ce soit dans Les Incomprises, en préfaçant les Lettres choisies de la famille Brontë, ou en en faisant la biographie (Les Soeurs Brontë : la force d’exister, mon préféré à ce jour et qui me donne envie de revoir le film d’André Téchiné, avec un scénario de Jean Gruault et Isabelle Adjani en Emily Brontë, comme quoi, il n’y a pas de hasard…) ou avec son premier roman, Combien de lunes.

Et pour poursuivre le voyage, il me tarde de lire l’un de ses derniers travaux, Petit éloge de l’imagination, publié en 2025 aux éditions Les Pérégrines.

Printemps espagnol

Pour ce nouvel article cinéphile, je cède à la facilité (et au manque d’inspiration) dans le choix du titre.

Après avoir consulté les titres de mes derniers articles sur le cinéma, et après être retombé sur celui de septembre 2024, « Étés anglais », je me contente donc d’un sobre « Printemps espagnol », laissant l’exubérance et la profusion au contenu de l’article à défaut de son titre.

Je profite aussi de ce nouveau compte-rendu de lecture pour dresser un panorama subjectif de la culture hispanique, mêlant ici films et lectures, sans forcément m’arrêter aux subtilités géographiques. Ce panorama ressemble d’ailleurs beaucoup à celui que j’avais dressé du cinéma espagnol il y a quelques années…

Mon parcours scolaire m’a conduite à apprendre l’allemand, l’anglais et le latin, et donc à n’avoir qu’une approche très lointaine des problématiques culturelles, identitaires et politiques des pays hispanophones, tout en ayant en parallèle une attirance certaine pour ces cultures.

Très récemment, j’ai commencé à apprendre l’espagnol et je me heurte à la difficulté de la prononciation puisque ma langue maternelle et la langue anglaise viennent parasiter chaque syllabe et transformer l’expression « parler comme une vache espagnole » (pourquoi d’ailleurs ici s’en prendre systématiquement aux bovins ibériques, je n’ai eu l’explication qu’en la cherchant au cours de la rédaction de cet article).

Je ferai donc se succéder ici les références castillanes et catalanes, les expériences de lectures lointaines et récentes, et les images venues tout aussi bien de l’autre côté des Pyrénées que de l’autre côté de l’Atlantique.

L’auberge espagnole

Si je me concentre exclusivement sur la Catalogne et sur sa capitale, c’est un souvenir un peu ancien qui remonte à la surface : celui de L’Auberge espagnole de Cédric Klapisch, sorti en 2002.

Ma mémoire me joue des tours : ai-je vu le film à sa sortie, je ne suis pas sûre, j’étais encore au lycée et les histoires d’étudiants qui partaient passer un an en Erasmus à l’étranger ne retenaient pas encore mon attention.

Et pourtant cette déambulation festive dans Barcelone et les premières subtilités des identités hispaniques (catalan VS castillan) m’avaient marquée et l’énergie de ce film choral m’avait donné envie de poursuivre l’aventure avec Les Poupées russes. Casse-tête chinois m’a laissée plus perplexe, même si j’ai retrouvé l’esprit de l’expérience originelle avec la série Salade grecque en 2023.

Zafón : le deuil impossible

Au-delà de mon expérience cinéphile, sur laquelle je reviendrai un peu plus bas, une figure indétrônable a accompagné et construit depuis une quinzaine d’années ma culture espagnole, c’est celle de Carlos Ruiz Zafón.

C’est donc à nouveau Barcelone que je convoque ici. Lorsque j’ai visité cette ville pour la première fois en 2009, c’était justement à l’invitation d’une amie qui y passait une année en Erasmus. Elle m’avait donné comme consigne de lire, soit avant mon séjour, soit dans l’avion, le livre L’Ombre du vent.

Je n’avais alors jamais entendu parler de l’auteur, je ne connaissais quasiment rien à la littérature espagnole, mais j’avais respecté la consigne, au point de ne plus pouvoir décoller du livre pendant mon séjour.

Par la suite j’ai acheté et dévoré frénétiquement les ouvrages de Carlos Ruiz Zafón, guettant chaque nouvelle publication (en particulier la tétralogie du cimetière des livres oubliés) et me félicitant que l’auteur, relativement jeune, allait accompagner pendant de longues années mon parcours de lectrice… jusqu’en 2020.

Zafón m’a alors laissée orpheline (comme beaucoup de lecteurs), et j’ai cherché depuis à combler ce vide qui m’évoquerait soit sa ville, soit sa culture.

Je me suis plongé dans un polar au titre évocateur, Le Bourreau de Gaudi, d’Aro Sáinz de la Maza, où l’architecture de Barcelone fait là aussi figure de personnage principale. J’ai suivi un temps les pas d’Arturo Pérez Reverte, dont j’avais adoré Deux hommes de bien et le premier volet des aventures du Capitaine Alatriste, dont je dois toujours lire la suite.

Je regrette encore qu’un livre aussi cinématographique que L’Ombre du vent n’ait jamais fait l’objet d’une adaptation, mais simultanément, quelle adaptation pourrait rendre justice à une telle oeuvre ?

Plus récemment, comme élargissement de mon horizon hispanique, ce sont les ouvrages de Catherine Bardon, et sa saga des Déracinés qui m’ont accompagnée et qui ont fait jaillir dans mon cerveau des images, des parfums et des couleurs au dépaysement salutaire.

Le mois dernier, j’avais alors, quatorze ans après ma première visite et cinq ans après le décès de Zafón, un séjour à Barcelone prévu à mon agenda, un autre ouvrage de Catherine Bardon sur ma pile de lecture mais aussi un livre de Pedro Almodóvar, et c’est avec un réalisateur madrilène que j’ai préparé ce retour à l’heure espagnole.

Almodóvar, un peu, beaucoup, passionnément ?

Malgré quelques tentatives infructueuses, et malgré des lectures qui commencent à dater un peu, comme le très beau Le Cinéma espagnol : 250 films incontournables de la cinématographie hispanique et latino-américaine, du cinéma sonore à nos jours (ouvrage publié en 2011), la quasi totalité de ma culture cinématographique hispanique repose sur Almodóvar. 

Pourtant dans ce très bel ouvrage, sur 250 films incontournables, on ne retrouve que cinq films de ce dernier : Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, La Loi du désir, Femmes au bord de la crise de nerfs, Tout sur ma mère et Volver.

De loin, les deux derniers emportent ma préférence.

Je suis loin d’avoir également une vision exhaustive de la filmographie d’Almodóvar, l’ouvrage qui lui est consacré dans ma bibliothèque a été publié en 2007 et n’a pour l’heure pas fait l’objet d’une réédition plus récente.

J’ai eu une période où j’allais systématiquement voir chaque film de ce réalisateur à sa sortie, et où j’avais aussi essayé de voir ses premières oeuvres. J’ai donc successivement vu : Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?, Femmes au bord de la crise de nerfs, Kika, Attache-moi, Parle avec elle, La Mauvaise éducation, Les Amants passagers. Douleur et gloire attend encore dans ma bibliothèque, et je n’ai pas vu les plus récents.

J’ai laissé volontairement de côté mes préférés, dont l’histoire, les acteurs, l’atmosphère et la musique continuent de m’accompagner : Talons aiguilles, La Fleur de mon secret, Tout sur ma mère et Volver.

Je ferme les yeux et je revois encore Marisa Paredes dans Talons aiguilles ou dans La Fleur de mon secret, j’entends encore Piensa en mi ou la chanson Volver, je revois les femmes de la prison improviser une danse toujours dans Talons aiguilles, le fils dans tout sur ma mère regarder All about Eve ou lire Truman Capote (Musiques pour caméléons) et aller voir Un Tramway nommé désir, et les femmes du village de Volver astiquer les tombes du cimetière.

Autobiographie non officielle

C’est donc avec ces images en tête, et même en n’ayant pas vu les films les plus récents que j’ai croisé dans les rayonnages de ma librairie l’ouvrage suivant :

Le Dernier rêve a été publié aux éditions Flammarion en août 2024, et j’avais prévu de le lire au début de 2025, mais j’ai un peu trainé, et ce n’est qu’en préparant mon séjour à Barcelone que j’ai décidé de me plonger dedans.

L’image de la couverture s’était d’ailleurs quelque peu transformée dans mon esprit, et je voyais un saut de popcorn à la place du pot de fleurs… mais je trouvais que ces deux images superposées, celle de mon esprit et celle réellement imprimée sur le livre, donnaient une bonne idée du réalisateur.

Ce recueil de textes réunis assez modestement donne un aperçu relativement fidèle de l’univers d’Almodóvar, et il le présente comme tel dans sa préface : les écrits assez personnels et indirectement autobiographiques, destinés à être transformés en films si la fantaisie lui en prend, ou qui l’ont déjà été.

Dans La Visite, on retrouve avec appréhension des éléments de La Mauvaise éducation, des réminiscences de Tout sur ma mère se glissent entre les lignes de Trop de changements de genre.

D’autres textes sont plus inattendus : une histoire de vampires avec La Cérémonie du miroir, des échos à L’Étrange histoire de Benjamin Button dans Vie et mort de Miguel, la rencontre du Christ et du voleur Barabas dans La Rédemption, une réécriture de La Belle au bois dormant teintée d’histoire espagnole avec Jeanne, la belle au bois dormant.

Et pour le coup, des récits beaucoup plus personnels avec Le Dernier rêve, Souvenir d’un jour vide ou Un mauvais roman, qui reviennent sur des souvenirs ou sur son rapport à l’écriture. L’avant-dernier, Souvenir d’un jour vide, était peut-être mon préféré.

L’ensemble est à l’image du cinéma d’Almodóvar, protéiforme et foisonnant, et pour quelque chose qui n’est pas une autobiographie, on y retrouve davantage son univers que pour d’autres publications, comme celle de Pascal Thomas, Souvenirs en pagaille, même si là encore, le fond et la forme sont à l’image de celui qui les a façonnés.

Le livre refermé, j’étais d’autant plus prête pour mon escapade espagnole, j’avais envie à nouveau de découvrir d’autres réalisateurs et j’avais surtout envie de revoir les films d’Almodóvar, voire de prolonger le voyage en relisant un livre hommage sous forme de fiction, et publié en 2008, Le Théorème d’Almodóvar, d’Antoni Casas Ros, encore un ouvrage dont le souvenir m’est revenu durant l’écriture de cet article, et qui traduit bien l’inquiétante étrangeté dans laquelle certains des films de l’exubérant madrilène nous plonge.

Et passées ces visions kaléidoscopiques, je suis retournée me débattre avec mon vocabulaire et ma prononciation.

Nouvelle vague, entre rêve et réalité

Pour la première fois depuis quelques années, je n’ai pas en ce début d’année 3 ou 4 (voire 5) articles tout prêts et rédigés, écrits pendant les soirées d’hiver et les vacances de la Toussaint ou de Noël.

Si j’ai quelques lectures d’avance dans ma pile de livres sur le cinéma (enfin quelques… disons deux) et si j’ai aussi dans cette pile déjà les pistes des prochains articles, la transformation de la lecture en article a été bousculée par le planning de début d’année – dont vous avez ou aurez un aperçu dans les articles #profdoc.

Comme j’essaye également de poursuivre mes lectures scientifiques et professionnelles, les lectures cinéphiles et plus récréatives prennent aussi parfois du retard, et j’ai tendance à d’autant plus les savourer, sans forcément que me vienne immédiatement l’idée ou l’analyse qui me permettront d’écrire dessus.

Néanmoins, l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui était en 2023 ma dernière lecture sur le cinéma (avant quelques romans, deux ouvrages scientifiques et trois bandes-dessinées), et j’avais la certitude d’avoir envie de lui consacrer un compte-rendu.

Suspension consentie de l’incrédulité

Autant le dire tout de suite, ce livre fait partie de mes coups de coeur de lecture de 2023.

Pas seulement parce qu’il parle de cinéma, mais aussi parce qu’il fait partie de ces textes à qui je laisse une place de choix dans ma bibliothèque, pour la simple et bonne raison qu’ils vont magistralement tisser un univers fictif autour du cinéma, et qui vont faire que, malgré une analyse très fine de la réalité, je vais en tant que lectrice marcher constamment sur le fil entre rêve et réalité.

En d’autres termes : ce sont les ouvrages qui me procurent cette « suspension consentie de l’incrédulité ».

Je recherche sans arrêt cette expression, je sais ce qu’elle évoque, j’ai souvenir dans une discussion avec des amis l’avoir eue sur le bout de la langue et très agacée de ne pas la retrouver, l’avoir recherchée sur Chat GPT.

Vous remarquerez que la formulation de ma question laissait quelque peu à désirer et que j’ai tout de même obtenu satisfaction… je n’en suis tout de même pas à faire rédiger l’intégralité de mes articles par une IA, et lorsque j’ai commencé à rédiger celui-ci, au lieu de retourner directement sur Chat GPT, j’ai cherché directement « suspension d’incrédulité » et suis allée consulter Wikipédia.

L’expression suspension consentie de l’incrédulité (de l’anglaiswilling suspension of disbelief) décrit l’opération mentale effectuée par le lecteur ou le spectateur d’une œuvre de fiction qui accepte, le temps de la consultation de l’œuvre, de mettre de côté son scepticisme.

Et cette définition était plus en accord avec l’ouvrage dont je vais parler dans un instant. En effet, mon interpellation de Chat GPT intervenait juste après la projection du dernier volet d’Indiana Jones, durant laquelle justement je peinais à ressentir cette suspension consentie de l’incrédulité.

En revanche, pendant ma lecture, j’étais comme un funambule sur le fil tendu par l’auteur qui, selon moi, s’amusait constamment à tester cette suspension : rêve ou réel ? Et cette tension, c’est elle que je perçois dans les meilleurs romans (du moins mes préférés) sur le cinéma.

Vertige littéraire dans l’usine à rêves

Dans mon panthéon des romans sur le cinéma, il y a entre autres :

  • Londres après minuit, d’Augusto Cruz qui est une pépite sur le cinéma muet,
  • Un renoncement de René de Ceccatty sur la figure de Greta Garbo,
  • Numéro Deux de David Foenkinos consacré au garçon qui n’a pas été retenu pour jouer Harry Potter,
  • et Le Figurant, qui nous entraine dans l’univers cinématographique de Truffaut, en particulier le tournage de Baisers volés.

Pour chacun de ces livres, je me suis demandée si ce que je lisais appartenait au domaine du rêve ou de la réalité, et l’ouvrage étant consacré au cinéma, la mise en abyme était double : une histoire de rêve dans une histoire rêvée.

Voilà donc ce que je guette quand j’ouvre un roman consacré au cinéma : ce vertige où j’en viens à douter et à hésiter entre fantasme, coulisses, reconstitution savante ou architecture minutieuse, et où finalement l’écrivain s’amuse avec moi comme si nous étions dans une scène d’Inception.

Le titre, avant et après la virgule

Je me souviens d’avoir vu ce livre et sa couverture jaune sur les présentoirs de la librairie Albin Michel du boulevard Saint-Germain à Paris.

Je me souviens (et je plagie à dessein Georges Perec, pour le citer plus loin) d’avoir pris le livre et d’avoir considéré pendant un moment la photo de Jean-Paul Belmondo et de Jean Seberg dans À bout de souffle qui figurait sur la première de couverture.

Je me souviens avoir été persuadée que le titre me donnerait une idée fidèle de l’ouvrage, et mon idée originelle était une reconstitution, elle aussi fidèle, exacte et exhaustive d’une époque.

Et ce n’est que quelques mois après, au fil de ma lecture, que j’ai pris toute la mesure de ce que supposait le titre, avant et après sa virgule : Nouvelle Vague, roman.

334. Je me souviens de la Nouvelle Vague

Nouvelle Vague, roman est donc le vertige sublime écrit par Patrick Roegiers et publié aux éditions Grasset en mai 2023.

Et autant j’étais persuadée qu’un des « Je me souviens » de Georges Perec était « Je me souviens du Parc Montsouris » – mais ma mémoire doit me trahir et c’est plutôt Prévert qui se souviens du Parc Montsouris…

– autant j’étais aussi convaincue en ouvrant le livre que j’irai avec lui d’un point A à un point B, des prémices de la Nouvelle Vague dans les bureaux des Cahiers du cinéma à ses influences les plus récentes.

J’ai donc suivi l’auteur dans ses pérégrinations, persuadée qu’il était un historien et un archéologue, et en cela mes petites brèches dans la connaissance du cinéma de la Nouvelle Vague lui étaient des aides précieuses.

Il y avait bien sûr des allers-retours, des percées poétiques de cette promenade, des détours entre hier et aujourd’hui (où aujourd’hui n’était pas tout à fait aujourd’hui) mais je suivais toujours mon guide.

Il m’a séduite à la page 122 avec son évocation du Parc Montsouris, forcément le plus beau de Paris, parce que c’est celui où j’allais petite et où déjà mes grands-parents emmenaient se promener mon père et son frère, et dont je guette chaque réappropriation du poème de Prévert* …

Il m’a définitivement conquise avec ses chapitres sur Truffaut, en particulier encore, toujours et encore, encore et toujours, l’évocation de cette scène sublime de Baisers volés, Delphine Seyrig, Jean-Pierre Léaud, Fabienne Tabard, Antoine Doinel et ce « Oui, monsieur ».

* Des milliers et des milliers d’années
Ne sauraient suffire
Pour dire la petite seconde d’éternité
Où tu m’as embrassé
Où je t’ai embrassée
Un matin dans la lumière de l’hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.

Nouvelle Vague : rêve ou réalité ?

Et du coup si j’ai suivi l’auteur pendant les premiers chapitres en voyant dans son texte la reconstitution millimétrée d’une époque, j’ai très vite accepté de lâcher prise et d’être la spectatrice amusée de ses facéties littéraires et de ses manies.

Des listes, des énumérations, des dialogues, des sauts temporels, des rencontres (fictives ou avérées, au bout d’un moment on ne cherche plus à savoir) et puis à intervalles réguliers, comme un running gag, cette réécriture d’une scène du film On connait la chanson, avec Jean-Pierre Bacri et André Dussolier qui visite un appartement… jamais le même, mais toujours celui d’un film, d’un acteur ou d’un réalisateur de la Nouvelle Vague.

Et à lire ce dialogue savoureux entre Bacri et Dussolier, on entend presque leurs voix si singulières, et on s’imagine nous aussi les croiser pour visiter l’appartement d’à côté.

D’ailleurs, même si ce sont eux dont on se souvient le mieux, parce qu’ils viennent souvent au détour d’une page visiter un appartement, on croise les autres personnages du film, Camille, Odile, Claude… et évidemment on en croise bien d’autres, d’autres films, et d’autres réalisateurs.

Alors démêler dans cette fresque délirante ce qui appartient au rêve ou à la réalité devient véritablement secondaire, et on se laisse emporter par ce vertige, ou plutôt par cette vague, qui si elle nous est familière, parce qu’on en reconnaît certaines scènes vues et revues, parvient à nous sembler de nouveau nouvelle, grâce à la virtuosité et à l’ingéniosité de son auteur.


Grâce à ce roman j’ai eu envie de voir ou de revoir bon nombre de films qui y sont mentionnés :

  • évidemment Baisers volés pour cette scène troublante que je ne finis pas de savourer entre Delphine Seyrig et Jean-Pierre Léaud,
  • évidemment On connaît la chanson pour la thèse sur les paysans de l’an mil au lac de Paladru mais aussi pour sa bande-annonce où l’on voit Jean-Pierre Bacri réciter « Siffler sur la collline » Zaï zaï zaï zaï
  • et c’est le film Garçon ! de Claude Sautet que j’ai découvert à cette occasion, parce qu’il faisait partie des films de Claude Sautet que je n’avais jamais vus, moi qui pourtant revois régulièrement ceux avec Romy Schneider et le diptyque Un coeur en hiver / Nelly et Mr Arnaud.

Je vous laisse donc sur ces quelques images en suggestions et vous donne rendez-vous très bientôt pour un nouvel article sur Cinéphiledoc !

Truffaut en poésie

Voici, comme à l’accoutumée, au moins l’un des deux articles consacrés chaque année à François Truffaut sur ce site.

J’ai beau parfois m’efforcer de choisir d’autres ouvrages, d’autres sujets cinématographiques, je n’y peux rien, Truffaut revient.

Questions préliminaires

Et à chaque fois avec cette surprise éventuelle : l’article sera-t-il court ou long ?

Reviendra-t-il comme à chaque fois sur l’origine de cette singulière obsession que j’ai du cinéma de Truffaut et de ce réalisateur ?

S’attardera-t-il comme tous les ans, comme dans tous les articles ou presque, sur cette bibliothèque en expansion où l’étagère Truffaut semble s’échapper toute seule à force de se développer, comme par une volonté qui lui est propre ?

Fera-t-il à nouveau la liste de tous ces livres au sujet commun et dressera-t-il à nouveau le palmarès qui distingue le nécessaire si nécessaire du superflu qui ne l’est pas tant que ça ?

À chacune de ces questions, pour une fois, je répondrai non, et je préférerai faire tourner l’article, comme un argile encore malléable entre mes mains, d’une autre manière…

Une rencontre

C’est l’histoire d’un petit livre à couverture jaune.

Mais reprenons d’abord les choses à leur commencement. Comment ça, quel commencement ? Comme d’habitude, c’est aussi l’histoire d’une rencontre.

On me l’a répété il y a quelques temps, toute la beauté d’une rencontre tient à la surprise, à tout ce qui ressort de l’improvisation et de la spontanéité. On ne rencontre pas quelqu’un / quelque chose en cochant des cases. On ne rencontre pas quelqu’un en s’y préparant… tiens, cela me rappelle quelque chose !

Cela me rappelle mes pages préférées de Proust que j’ai encore relu il y a peu de temps :

… des photographies manquées… pas si éloignées de la passante de Baudelaire…

Cela me rappelle la façon dont Fanny Ardant parle de sa rencontre avec François Truffaut dans une interview qui ne ressemble en rien aux interviews que donnent les comédiens et les metteurs en scène actuellement :

On ne rencontre jamais quelqu’un qu’on a aimé impunément. Aimer quelqu’un, ce n’est pas forcément le voir ou le toucher, c’est d’avoir changé quelque chose de soi, pas parce qu’on a abandonné, mais parce qu’on a été impressionnée au sens fort du terme – imprégnée – par des façons de penser, par des façons d’agir, par des façons de raisonner, qui fait qu’on ne sera plus jamais la même. Alors la véritable impression, c’est ce qui fait que comme sur un tableau, la couleur ne peut plus changer.

Et voilà, j’ai encore digressé… et pour retrouver cette citation exacte, j’ai dû aller me promener dans les bonus du DVD de La Femme d’à côté, ce qui m’a donné aussi envie de revoir tout le film, et surtout Mme Jouve, cela m’a donné envie de reprendre la lettre à La Femme d’à côté que j’avais publiée sur Cinephiledoc (rubrique Écriture), mais je m’égare encore, décidément !

J’en étais à cette histoire de livre à la couverture jaune.

Au détour d’Instagram

Depuis quelques mois, j’utilise un peu plus mon compte Instagram, principalement à des fins personnelles.

Les publications que j’y poste en tant que profdoc sont rarissimes – généralement pour des activités qui me tiennent vraiment à coeur, pour suivre les élèves de la MDL ou de l’atelier Journal ou pour interpeler de manière totalement infructueuse le compte Instagram de la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois, qui ne répond jamais….

Sur mon compte Instagram on trouve principalement trois types de publications :

  • mes lectures en cours, qu’elles soient cinéphiles ou non (un peu)
  • mes escapades (beaucoup)
  • mes sorties restau ou des réalisations culinaires dont je suis particulièrement fière (trop)

J’y glane à mon tour quelques idées de lecture, et si je suis quelques collègues ou copains copines profs docs ainsi que leurs activités professionnelles, l’intitulé de ce compte et les publications qui lui sont associées m’autorisent plus de liberté, et de pouvoir tout autant suivre les nouvelles publications aussi bien de ma prof de yoga, de mon restaurant préféré, de Véronique Gallo que de Lady Gaga.

Voyez comme avec souplesse je fais rimer dans cette phrase yoga et gaga.

Et comment je n’ai toujours pas parlé du petit livre à couverture jaune.

Le petit livre à la couverture jaune

Il y a environ un an sur Instagram, justement, j’avais posté la photo d’un livre sur François Truffaut, un livre dont j’ai tiré l’un de mes articles de 2022, et qui lui aussi avait une couverture jaune.

Ce livre, c’était celui-ci, François Truffaut : La leçon de cinéma, publié chez Denoël :

Sous mon post Instagram, j’ai pu voir le « J’aime » d’une personne qui à l’origine n’était pas abonnée à mon compte, peut-être avais-je pour une fois ajouté à ma publication un hashtag pertinent ou insolite qui lui avait fait trouver mon post…

Et pour une fois, il ne s’agissait pas du genre de compte qui a le don de m’exaspérer quand il ne suscite pas chez moi le dégoût ou l’effroi, à savoir les comptes de « vieux gars creepy » qui aiment dix de vos publications en moins de trente secondes et tentent d’engager la conversation avec des « Coucou ça va ? » débordant d’originalité.

Non cette fois, il s’agissait d’un compte tout à fait bienveillant et aux apparences des plus rassurantes, avec a priori pour seule idée fixe celle de faire imprimer sur ma rétine une couverture jaune.

C’est ainsi que j’ai rencontré le petit livre à la couverture jaune.

Sur son compte, Anne Terral le met en scène comme un véritable personnage, et cela m’a rappelé de manière très prosaïque (j’espère qu’elle excusera la comparaison si cette dernière lui déplaît) le nain de jardin dans Amélie Poulain qui devient l’acteur des Polaroïds envoyés des quatre coins de la planète au père d’Amélie pour l’inciter à partir en voyage.

Invitation au voyage, invitation à la lecture, il n’y a pas loin (c’est même rigoureusement la même chose selon moi).

Pari gagné, donc, en voyant se multiplier sous mes yeux les photos de François Truffaut en 24 images/seconde, ces deux bandes jaunes encadrant une photo de tournage de L’Argent de poche, j’ai voulu absolument l’avoir entre les mains pour le découvrir.

Truffaut en poésie

Des livres sur Truffaut, j’en ai des palanquées… de manière plus réaliste et moins imagées, j’en ai environ deux étagères pleines.

Parmi ces livres, il y a désormais deux ovnis qui se distinguent par le genre et par l’écriture :

  • Le François Truffaut en BD de Noël Simsolo et Marek qui ne m’a absolument pas laissé un souvenir impérissable (bien au contraire) et qui ne survit dans ma bibliothèque que par son sujet et son genre ;
  • Le François Truffaut en 24 images/seconde d’Anne Terral parce qu’il se dégage de ce livre une poésie extrêmement douce et tout autant de simplicité…

Son texte fait partie de ceux, rarissimes dans mes étagères (parce que je ne les cherche pas ou parce que je ne les ai pas encore trouvés) qui associent cinéma et poésie.

Poésie en prose me direz-vous, mais poésie tout de même. Les 24 scènes proposées par Anne Terral sont belles, délicates tout autant qu’efficaces, à la lisière instantanée de l’évocation et du témoignage.

Je les ai découvertes page après page, en essayant de réfréner une certaine gloutonnerie qui m’aurait fait dévorer ce petit livre d’à peine quatre-vingt pages sans lui accorder le temps et l’attention qu’il méritait.

Il est difficile de le résumer, ce petit livre, sinon en disant qu’il porte très bien son titre, une succession (je me répète) d’instantanés, que le lecteur spécialiste de Truffaut reconnaitra aisément. Il est impossible d’en extirper une citation ici ou là sans avoir l’impression d’en amputer le texte.

Qu’il me suffise de dire que l’auteure alterne les scènes biographiques du réalisateur, les scènes tirées de ses films ou de ses tournages, et ses propres souvenirs de spectatrice.

J’ai refermé le livre en me disant que, si j’avais été capable d’écrire un livre entier (et pas seulement de me complaire dans la forme courte de l’article) sur François Truffaut, c’est le livre d’Anne Terral que j’aurais voulu écrire.

Et même si cet article est un peu court, comme le texte d’Anne Terral, je le trouve suffisant, sans qu’il y ait besoin d’ajouter autre chose.

Ah si, peut-être juste une chose :

François Truffaut en 24 images/seconde, Anne Terral chez Mediapop Editions, publié le 21 octobre (évidemment) 2022.

Un petit bijou à garder précieusement mais aussi et surtout à partager.

Ce bijou partagé, je vous dis à très bientôt pour un nouvel article sur Cinephiledoc !

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