Etiquette d'archives: Charlie Chaplin

Humeur #StarWars côté lectures

Comme promis dans l’article précédent, j’évoquerai ce dernier compte-rendu de lectures de 2017, la date oblige, quasi exclusivement à des ouvrages consacrés à l’univers de Star Wars.

Message personnel

Je commencerai par une pensée solidaire et émue au Crime de l’Orient-Express, qui sort le même jour en France que l’épisode VIII de la saga…

J’ai essayé ces derniers temps d’imaginer avec mes amis ce que pourrait être la découverte pour le réalisateur, Kenneth Branagh, de la date de sortie, lors d’une conversation par exemple avec des producteurs (ou en tout cas les personnes qui gèrent le calendrier des sorties en salles) :

« Bon Kenneth, on a revu le calendrier. En France, ton film sortira le 13 décembre…

_ Ok, ce n’est pas loin des fêtes, les Français aiment bien les films avec plein de stars…

_ Le même jour que le dernier Star Wars

_ Noooooooooooonnnn ! (hurlement de désespoir) »

Bref, même si je déteste ce qu’il a fait à la moustache d’Hercule Poirot, j’irai voir (pas forcément le 13 décembre – et Star Wars non plus d’ailleurs) Le Crime de l’Orient-Express.

Qui sait, peut-être cette adaptation égalera-t-elle celle de Sidney Lumet, où figuraient notamment Lauren Bacall, Sean Connery, Jean-Pierre Cassel ou encore Anthony Perkins…

Mais revenons-en à Star Wars.

Le dixième et pas le moindre

Une fois encore, l’une des deux lectures que je vais évoquer ici est issue de la maison d’édition Akileos.

Après cette année Rio Bravo, Retour vers le futur, Le Voyage de Chihiro et Blade Runner, comme une apothéose, les éditions Akileos proposent pour finir l’année et comme dixième numéro de cette collection « BFI : Les Classiques du cinéma », un petit ouvrage consacré à Star Wars.

Évidemment, je ne dirai pas que ce dernier opus est le meilleur de toute la collection (mon plus beau souvenir restant la lecture du numéro 7, consacré à Rio Bravo). Mais ce numéro 10, qui revient principalement sur la genèse et la réalisation de ce qui deviendra l’épisode IV, est à la hauteur de l’ovni cinématographique que Star Wars continue de représenter.

L’homme qui voulait être Han Solo et qui devint Dark Vador

Le livre en question est l’oeuvre de Will Brooker, un universitaire anglais, qui a consacré plusieurs articles et ouvrages à la culture populaire, notamment Batman, Blade Runner, Alice au pays des merveilles, et bien-sûr Star Wars.

Il a été traduit et publié par Akileos en septembre 2017 (il était donc temps que j’en parle).

Après une introduction où l’auteur évoque le manque de travaux universitaires et d’essais sur Star Wars (et le manque de crédibilité que la saga suscite chez les critiques de films, mais aussi le mépris et la condescendance qu’elle provoque chez ce même public), il concentre son propos principalement sur son réalisateur, George Lucas.

Réalisateur certes, mais aussi producteur, et finalement créateur d’un univers qui égale en complexité ceux de Tolkien ou de George R.R. Martin…

Désormais, à chaque fois que l’on va me parler de George Lucas, je vais avoir en tête la vidéo où Carrie Fisher lui rend hommage, avec un humour irremplaçable :

Le propos est le même, ou presque, dans l’ouvrage de Will Brooker.

Ce dernier revient sur les années de formation de Lucas, sur son ambition d’inventer un autre cinéma, un cinéma expérimental, de nouvelles formes, et de se libérer du carcan commercial d’Hollywood.

Star Wars, c’est l’histoire d’un introverti agoraphobe et psychorigide (une sorte de « control freak ») qui voudrait être tout le contraire.

Star Wars, c’est l’histoire d’un réalisateur qui voudrait être le Godard américain (ouf, on l’a échappé belle !) et qui se retrouverait, imaginons, à réaliser La Grande Vadrouille. C’est l’histoire d’un homme qui voudrait incarner la rébellion et que son besoin de contrôle et son idéal d’ordre conduisent du côté obscur, du côté de l’Empire.

Bref, Star Wars, c’est l’histoire de quelqu’un qui voulait être Luke Skywalker, ou encore mieux, Han Solo, et qui se retrouve sous le casque de Dark Vador.

Voilà le portrait proposé par Will Brooker, étayé de souvenirs de tournage, d’archives et d’interviews.

On oscille en permanence, du coup, durant cette lecture, entre le rire et la compassion. Vous êtes un réalisateur formé, avec toute votre petite bande de copains, Coppola, Spielberg, au cinéma et bercé par la Nouvelle vague, vous rêvez de révolutionner le genre et la forme, et vous réalisez Star Wars.

La note d’espoir sur laquelle l’auteur clôt son livre, c’est qu’une fois la saga complète (mais le sera-t-elle jamais ?) George Lucas puisse enfin réaliser son rêve de cinéma expérimental.

En attendant, il faudra encore et toujours persuader les condescendants que George Lucas reste un artiste et un créateur d’univers, même si, à ceux-là, on ne peut plus envoyer Carrie Fisher, malheureusement…

Et si certains en doutent encore, qu’ils se penchent sur ma deuxième lecture. Si elle ne leur ouvrira peut-être pas les yeux, elle leur donnera du grain à moudre !

De l’histoire, de la mythologie, de la philosophie, et des sciences…

Lors de la sortie en salle de l’épisode VII, en décembre 2015, les ouvrages et les hors-séries de revues avaient abondé sur Star Wars, certains consacrés aux personnages, d’autres revenant sur le tournage, sur les influences de George Lucas, sur les questionnements philosophiques, sur les personnages…

Voici la photo d’une exposition Star Wars que j’avais faite au CDI à ce moment-là, et à l’occasion de laquelle j’avais rapporté de chez moi une sélection de livres et de magazines.

Évidemment, depuis, la liste des ouvrages consacrés à la saga s’est allongée, et tout n’est pas forcément intéressant ou à portée financièrement… Comme tout univers en développement, on ne cesse de proposer au lecteur le « guide final », l’ouvrage « ultime » qui l’accompagnera, au moins jusqu’au prochain volet.

Ce qui m’a intéressée dans l’ouvrage que j’ai choisi pour achever cette année de lectures 2017, c’est que je connaissais déjà certains travaux de l’auteur. Je savais aussi qu’il proposerait à la littéraire que je suis, un éclairage particulier sur Star Wars, intéressant et à ma portée.

Il s’agit de : Faire des sciences avec Star Wars, de Roland Lehoucq, astrophysicien au CEA, et qui ne se contente pas de nous faire découvrir sous cet angle l’univers de Star Wars, mais qui est également connu pour ses conférences sur Interstellar, Seul sur Mars ou encore Tintin.

Dans ce petit livre de quelques 160 pages, il décrypte pour nous des éléments bien connus de l’univers Star Wars : la force, les sabres lasers, les blasters, l’étoile de la mort… pour ne citer que les premiers sur lesquels il s’attarde.

Pour chaque élément, il étudie les influences scientifiques et la faisabilité : peut-on fabriquer un sabre laser ? quelle est la taille de l’étoile de la mort ? comment peut-elle générer autant d’énergie pour détruire une planète ?

Certes, en bonne littéraire, je ne retiens pas forcément tout du propos de Roland Lehoucq, mais ce qui m’a amenée à le lire, c’est d’abord ma curiosité, et aussi ses talents de conteur et de vulgarisateur.

Cet ouvrage m’a permis d’apprendre et de comprendre des concepts scientifiques par le biais de Star Wars, mais c’est aussi un prétexte pour moi d’élargir mon propos.

Car s’il est agréable à lire, Roland Lehoucq est aussi captivant à écouter, et je vous recommande n’importe laquelle de ses conférences (au hasard je mets ci-dessous celle sur Interstellar).

En guise de prolongement et de conclusion…

Puisque nous sommes sur YouTube, restons-y (et cela me permettra d’évoquer tout autre chose que Star Wars et de vous souhaiter de bonnes fêtes en avance, par la même occasion) : ce mois de décembre, la chaîne The Chaplin Films propose un abécédaire Chaplin en anglais et en français.

Chaque jour vous pouvez retrouver deux mots dans une courte vidéo ainsi que des extraits des films de Chaplin illustrant ces mots.

C’est donc avec A comme Amour (si c’est pas mignon) que je vous laisse :

Je publierai le dernier article #profdoc de l’année le 22 décembre, et j’attendrai début janvier 2018 pour faire le palmarès des lectures de 2017.

D’ici là, bonnes lectures, bons films, belles vidéos, et à très bientôt sur Cinephiledoc.com !

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Le cinéma comique, enfin et plus que tout !

Pour ce dernier article cinéphile de l’année scolaire, éditeurs et traducteurs m’ont enfin permis de lire un ouvrage que j’attendais depuis longtemps !

En effet, c’est avec la lecture du dernier livre d’Enrico Giacovelli que j’accueille l’été.

Retour sur une attente…

Comment, je ne vous ai jamais parlé d’Enrico Giacovelli ? Si, bien-sûr, bien que ce soit très irrégulièrement…

La première fois, c’était en mars 2013, à l’occasion de la sortie de son premier ouvrage consacré au cinéma comique américain : Tartes à la crème et coups de pied aux fesses.

En effet, ce n’était là que le premier volume que signor Giacovelli avait décidé de publier sur la naissance, puis la gloire des étoiles du cinéma muet. Ce premier ouvrage revenait sur les premiers temps du cinéma et le court métrage muet, avec Mack Sennett, Fatty Arbuckle, et déjà Chaplin et Buster Keaton.

La fin de l’ouvrage promettait déjà la suite, que j’ai attendu fébrilement (déjà !) et qui est paru presqu’un an après : Le Silence est d’or (années 1920 et 1930). C’est dans celui-ci que j’ai retrouvé mes Chaplin préférés, Buster Keaton (encore) et les premiers Laurel & Hardy. Là encore, un effet d’annonce pour un troisième ouvrage.

Cela a suffi à faire germer dans ma tête l’idée que les publications de Giacovelli seraient plus régulières : en mars 2015, j’ai donc guetté avec impatience le 3e volume. Rien en 2015. Rien non plus en 2016.

Enfin, en janvier 2017, une lueur d’espoir : la sortie du 3e volume était annoncée. Je l’ai pré-commandé. Et derechef, j’ai attendu. Mais les éditeurs (et le traducteur) jouaient avec mes nerfs : la sortie a été plusieurs fois décalée, jusqu’à la mi-mai, date à laquelle j’ai finalement reçu l’objet de mon désir.

J’avais déjà attendu la sortie des Harry Potter, celle des romans de Carlos Ruiz Zafon, mais je n’aurais jamais cru attendre de manière aussi obsessionnelle un ouvrage sur le cinéma…

Donc, en mai 2017, le volume 3 d’Enrico Giacovelli consacré au cinéma comique américain, Parole de comique : La slapstick comedy dans les années d’or des dessins animés et de la comédie sophistiquée (1930-1950) a été publié chez Gremese. Voilà !

Et comme d’habitude, le sous-titre est à rallonge.

Attente, trop longue attente !

Évidemment, je ne vous cache pas qu’après avoir attendu aussi longtemps, il fallait que le résultat soit à la hauteur de mes espérances.

Donc je vais commencer par mes petites déceptions concernant cet ouvrage, qui relèvent davantage de la forme que du fond.

  1. ah bon, c’est fini ? mais tu avais dit que… Première déception : 4 volumes étaient prévus à l’origine, mais il semble que Giacovelli ait revu ses ambitions à la baisse. Aucune annonce en fin d’ouvrage, à moins que l’éditeur en ait eu marre d’attendre, lui aussi.
  2. et il est où mon contenu enrichi ? Deuxième déception : Une idée que j’avais adorée pour les deux premiers volumes s’est fait la malle ! La chaîne YouTube liée à l’ouvrage, et proposant les films en parallèle à la lecture, n’intervient pas dans cet opus.
  3. c’est quoi cette phrase ? bon tant pis je passe à la suite… Troisième déception : Il semble que la traduction aussi ait pâti de l’attente, il y a quelques coquilles, des phrases traduites un peu à l’emporte-pièce, mais ça ne vient pas trop altérer la qualité d’ensemble de l’ouvrage, donc j’arrête de râler !

J’ai adoré retrouver cet ouvrage à peu près de même facture que les deux autres (à l’exception de la chaîne YouTube), avec cette couverture rouge qui fait suite à une couverture jaune et une couverture bleu – l’idéal pour ne pas perdre cette aventure du cinéma dans sa bibliothèque !

J’ai adoré retrouver un auteur qui n’est ni avare d’illustrations, ni frileux dans sa manière de parler du cinéma. Entre amoureux cinéphiles, on se comprend !

Bref, ne vous y méprenez pas, malgré mes quelques réserves, je suis ravie d’avoir pu dévorer ce Parole de comique !

Au pays des merveilles du cinéma comique…

Retour sur la lecture de ce troisième volume. Il reprend l’aventure là où, en tout logique, le second l’avait suspendue. Nous sommes donc à l’arrivée du cinéma parlant, qui a fait taire John Gilbert et quelques autres, qui a stoppé net, ou presque, la course effrénée (mais impassible) de Buster Keaton, et dont, pour avoir un aperçu colorisé, il n’y a rien de mieux que Chantons sous la pluie.

Dans les premières pages, l’auteur fait un bref résumé des épisodes précédents en quelques images. C’est, pour le coup, une des petites particularités sympathiques qu’il a gardé d’un livre à l’autre.

Il fait ensuite la distinction entre, si je force le trait, slapstick et screwball, et ce depuis le cinéma muet. En gros, le slapstick, c’est le comique de farce (poursuites, tartes à la crème, coups de pied aux fesses) qui survit notamment avec le cartoon.

Et screwball, c’est la comédie sophistiquée incarnée par Lubitsch, Hawks et Capra, entre autres. La frontière des deux, dans le cinéma comique, est des plus poreuses, comme la chronologie, même lorsqu’il s’agit d’un seul acteur comique.

Premier chapitre, on retrouve les Laurel & Hardy, parlants cette fois. J’y ai glané aussi les plus belles phrases du livre :

Notre sympathie va à ces éternels enfants tout à fait dépourvus de la mignonnerie qui indisposait tant Pascal : petits anarchistes, enfants terribles comme ceux de Cocteau et Vigo, imperméables à la pensée et à l’action commune, au point de se permettre ce que les adultes ne peuvent ou ne veulent plus faire. Voilà pourquoi on éprouve de l’admiration pour Keaton, de l’envie pour Llyod, de la solidarité pour Chaplin, de l’amour pour Laurel et Hardy.

J’en profite pour ponctuer les chapitres de ce livre d’extraits vidéos de mes souvenirs préférés. Pour moi, Laurel & Hardy, c’est Them Thar Hills (1934) :

Je passe sur Buster et Llyod que je ne connais pas assez bien pour leur rendre justice. Je glisse au passage ce petit extrait de Chaplin, toujours agréable à revoir :

Dans un chapitre, Giacovelli évoque les Marx Brothers, qui m’ont toujours fascinés par leurs jeux sur le langage, mais dont visiblement mon préféré n’est pas celui de l’auteur. Il s’agit du Grand Magasin, qui est un de mes souvenirs d’enfance :

Ensuite, le rythme s’affole, avec la screwball comedy : j’ai retrouvé avec plaisir L’Impossible Monsieur Bébé, un film d’Howard Hawks de 1938 avec Katharine Hepburn et Cary Grant ; Ernst Lubitsch avec Ninotchka et Greta Garbo, qui rit enfin, et avec le magnifique Le Ciel peut attendre, avec Don Ameche et Gene Tierney ; Women, de Cukor, avec un casting exclusivement féminin ou encore les films de Katharine Hepburn (encore elle) avec Spencer Tracy.

Enfin je suis arrivée au chapitre qui évoquait les dessins animés : les premiers Disney et leurs personnages (j’ai assisté à la naissance de Mickey, Dingo, Pluto et Donald), qui ne suscitent que très peu l’indulgence de l’auteur…

J’ai donc mis quelque peu en sourdine mon faible pour Disney, mais seulement le temps de quelques pages. Et de toute façon, c’était pour mieux connaitre Betty Boop, Popeye et Woody Woodpecker, et pour retrouver la fine équipe de la Warner et de Tex Avery, ça valait le coup.

J’ai savouré la naissance de Porky, Daffy Duck, Bugs Bunny, évidemment, puis de Titi et Grosminet, Vil Coyote et Bip Bip, ainsi que Tom et Jerry.  J’ai retrouvé mon Bugs Bunny favori, Slick Hare, ou apparaît Humphrey Bogart en dur à cuire qui veut absolument manger du lapin.

J’en rajoute un petit pour la route :

Enfin, après toutes ces aventures, le livre se referme avec mélancolie sur les deux derniers Chaplin qui pour l’auteur appartiennent à cette époque et sont un hommage ultime au cinéma comique, Monsieur Verdoux et Les Feux de la rampe, dont je laisse ici l’extrait qui réunit Chaplin et Buster Keaton :

C’est sur ce souvenir, et avec regret, que l’on referme Parole de comique, car l’auteur, s’il clôt courtoisement ce dernier avec un post-scriptum, nous abandonne à la nostalgie, quand le quatrième tome qu’il nous faisait miroiter, promettait également de belles échappées…

Comme pour s’excuser, il termine avec une citation de Spencer Tracy à Edward Brophy dans La Dernière Fanfare de John Ford : « Comment remercie-t-on quelqu’un qui nous a fait tant rire ? »

On ne peut alors pas lui en vouloir, la phrase s’applique à lui, même par procuration, et on ne peut que le remercier de nous avoir, pendant 3 volumes, tenus en haleine.

Merci Enrico Giacovelli, d’avoir réveillé le rire en nous, et quelques souvenirs bien ancrés.

Post-scriptum, moi aussi

J’avais éventuellement évoqué le fait de parler d’un deuxième ouvrage pour cet article cinéphile, mais je préfère rester sur cette note de lecture des plus agréables, et garder d’autres images et d’autres lectures pour cet été.

Durant l’été, je pense publier cette fois-ci un article cinéphile hors-série par mois, et dont le thème n’est pas encore arrêté, et évidemment, fin août un article sur Ludovia.

D’ici là, vous retrouverez dans quelques jours l’article #profdoc, et j’en profiterai pour vous souhaiter de bonnes vacances.

Beaux rêves cinéphiles et à bientôt !

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Revoir Chaplin, relire Chaplin, penser Chaplin, rêver Chaplin

Voici, un peu plus d’un mois après ma visite à Chaplin’s world, le compte-rendu de lecture du trésor déniché là-bas.

Vous voyez que d’emblée je donne le ton. Chaplin’s world m’avait donné envie de revoir les films de Chaplin et de relire son autobiographie.

Le livre dont je vais parler dans quelques instants et que je viens de terminer m’a donné envie lui aussi de revoir non seulement Chaplin en Charlot, mais aussi de revoir Chaplin l’homme : images d’archives, coulisses de films, et même Chaplin incarné par un autre, Robert Downey Jr, bluffant, dans le biopic réalisé par Richard Attenborough. Mais tout cela, j’y reviendrai plus tard.

Rêver le dernier Chaplin

En 1967 sort le dernier film de Chaplin, La Comtesse de Hong-Kong, avec Marlon Brando et Sophia Loren. Comme dans Monsieur Verdoux, Les Feux de la rampe et Un Roi à New-York, on n’y retrouve plus le personnage de Charlot. Chaplin y fait une apparition.

Autant le dire, je n’ai jamais vu La Comtesse de Hong-Kong. Et si Monsieur Verdoux et Les Feux de la rampe sont parmi mes Chaplin préférés – bien qu’il soit difficile pour moi d’en faire un quelconque classement – je n’ai jamais ressenti la même admiration pour Un roi à New-York. Peut-être faudrait-il que je lui donne une seconde chance ?

Donc, La Comtesse de Hong-Kong sort en 1967. Chaplin meurt au matin de Noël 1977. Dix ans sans projet ? Connaissant le personnage, c’est peu probable. Après avoir lu The Freak, on se rend compte que c’est impossible.

The Freak, qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, c’est un livre de Pierre Smolik, écrivain et cinéaste suisse, livre publié en 2016 par les éditeurs Call me Edouard. L’ouvrage est sorti simultanément dans une version française et une version anglaise. Comme l’indique son titre, il a pour sujet le dernier film de Chaplin, son dernier projet, jamais réalisé.

Ce projet, Chaplin commence à y travailler un peu avant la réalisation de La Comtesse de Hong-Kong, et il le tient en haleine jusqu’en 1974.

The Freak, c’est l’histoire d’une jeune femme, Sarapha, qui un soir tombe sur le toit de la maison isolée d’un scientifique, le professeur Latham. « Tombe sur » car Sarapha n’est pas une femme ordinaire : des ailes lui ont poussé dans le dos.

Un ange ? Un oiseau ? Un monstre ? Un « freak » justement, comme on nommait les malheureuses créatures qu’on exhibait dans les foires : femme à barbe, nain, siamois, Venus hottentote, Elephant man… ?

Sarapha, tombée sur le toit d’une maison en Terre de feu, va être tour à tour étudiée, vénérée, crainte. Enlevée par des profiteurs sans scrupule, elle va voyager jusqu’à Londres, se voir tour à tour déniée ou reconnue son humanité, être traquée par des fanatiques ou par les services de l’immigration, harcelée par les uns, mais aussi défendue bec et griffes (c’est le cas de le dire) par d’autres. Avec toujours cette question : de quoi ses ailes sont-elles le signe ? D’un miracle, d’un paradis ou d’un enfer à venir, de l’innocence ?

Sur plus de 300 pages, Pierre Smolik dissèque ce projet, nous le donne à voir en images, en notes, et nous le fait rêver, comme le faisait, une fois encore, l’excellent livre de Simon Braund, Les plus grands films que vous ne verrez jamais, dans lequel The Freak aurait tout à fait eu sa place.

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Il nous plonge dans les différentes versions du scénario, dans les notes du cinéaste, qui voulait confier le rôle de Sarapha à sa fille Victoria. L’ouvrage se lit comme un roman, et de manière haletante, et pendant cette lecture, on tente à chaque page de saisir tout ce qui nous échappe, cette chimère qui n’a pas pu exister, cette créature incroyable à force de complexité et d’absurde. La chose nous paraît, comme un freak, à la fois sublime et monstrueuse.

En effet l’auteur ne se contente pas de nous donner à lire un projet de scénario : il sonde chaque page de ce scénario, reprend chaque idée de Chaplin, décortique chaque détail. Le réalisateur voulait situer le film en Terre de feu, pourquoi donc ? Des anges apparaissent déjà dans le Kid, mais de quelle manière ? Et le message de Sarapha, pourquoi ressemble-t-il autant, à quelques années d’intervalle, au discours à la fin du Dictateur ? Ce ne sont quelques questions, parmi les dizaines que posent ce livre, dans lequel on part en quête non seulement de l’œuvre de Chaplin, mais aussi de l’homme.

A la recherche de Chaplin…

Le livre ressemble parfaitement à ce qu’il cherche à rattraper : un beau monstre, à la fois étude cinématographique, plongée dans des archives, lecture d’un testament artistique (comme on pouvait lire il y a quelques années celui de Federico Fellini, Le Voyage de G. Mastorna), analyse anthropologique, sociologique, religieuse, politique, biographie…

Source : Sonatine éditions

 

On y étudie les coutumes des indiens de la Terre de feu, les rues de Londres, les faiseurs de miracles religieux, l’emploi du temps de Chaplin à Corsier-sur-Vevey, on y feuillette son album familial tout en pudeur, on tente de déchiffrer son écriture avec sa secrétaire, de construire des accessoires et des décors, de trouver des musiques…

The Freak, c’est tout cela à la fois, mais c’est surtout le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à l’œuvre d’un homme.

Un livre qui s’ouvre avec un magnifique dessin de Pierre Etaix, et avec les mots de la petite fille de Chaplin, Aurelia Thierrée. A chaque page ou presque, une découverte : photographies du cinéaste, de sa famille, de sa maison, et du projet, qu’il en soit au stade de notes manuscrites ou de pages tapées à la machine, citations de Chaplin ou de ses proches, idées fortes du livres reprises et presque psalmodiées.

Non seulement ce livre égale, en terme de référence cinématographique, l’autobiographie de Chaplin, mais elle se hisse, selon moi, au rang de bible pour les cinéphiles, au même titre que cette autobiographie déjà citée, ou que le Hitchcock / Truffaut.

Et comme je l’ai dit plus haut, il donne envie de relire Chaplin et de revoir Chaplin.

Pourquoi les coiffeurs ?

Avant d’entamer cette captivante lecture, je m’étais déjà plongée, un peu plus tôt, dans un petit livre dont la publication remonte à 2010 : …Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, de Jean Narboni, aux éditions Capricci. Capricci est une très bonne maison d’édition, avec laquelle j’ai une bonne expérience cinéphile. Cela aurait déjà pu suffire amplement à ce que j’ouvre le livre de Jean Narboni, par ailleurs critique de cinéma reconnu.

Ce petit ouvrage, qui se lit d’une traite, ou par petits bouts, ne va cependant pas retracer toute la genèse du Dictateur, et tout son destin, de la préparation à l’émerveillement que le film suscite toujours aujourd’hui. Il s’amuse avec Le Dictateur, s’attarde sur des détails auxquels on n’avait pas prêté attention, l’attrape par un côté, puis, comme s’il s’agissait d’un rubik’s cube, passe à une autre face.

Le tout sous forme de questions et de petits textes de trois à quatre pages à chaque fois, parfois moins :

« Pourquoi Chaplin introduit-il son film par un long prologue sur la guerre de 14-18, aussitôt vu qu’oublié, en attendant qu’une autre vision le propose à notre attention ? » « Pourquoi dit-on toujours « le petit barbier juif » quand c’est le terme de « coiffeur » qui conviendrait, pour des raisons profondes et anciennes ? » « Pourquoi faut-il que la ressemblance entre Hynkel et le petit homme ne soit relevée par personne dans le film ? »
Il s’intéresse à cette fameuse moustache de discorde entre Chaplin et Hitler, aux noms des personnages, à leurs discours, à la musique utilisée dans le film, et à cette volonté imperturbable de Chaplin de faire ce film, décrié à l’époque, perçu comme daté ou d’une incroyable modernité, voire comme visionnaire.
Là encore, cette lecture, qui suscite des images plus familières que The Freak, s’agissant évidemment d’un film vu et revu, nous donne envie de revoir Le Dictateur, de revoir Hynkel s’époumoner devant la foule, embrasser le monde jusqu’à son éclatement, ou de revoir le barbier sautiller en cadence au rythme de la Cinquième danse hongroise de Brahms.

Revoir l’œuvre, retrouver l’homme

Il y a quelques années, j’avais découvert qu’il existait un biopic consacré à Chaplin. Évidemment, lorsque l’on se plonge dans son autobiographie, on voit à quel point Chaplin est un personnage cinématographique en lui-même. Mais un biopic ? Il faut les épaules.

Je me suis donc procurée Chaplin, de Richard Attenborough, avec un peu de méfiance mais aussi beaucoup d’impatience. Richard Attenborough, c’est l’acteur qui incarne John Sturges dans La Grande évasion, et le milliardaire excentrique John Hammond dans Jurassic Park. Vous savez, celui qui veut ressusciter les dinosaures. C’est également le réalisateur de l’immense biopic sur Gandhi avec Ben Kingsley dans le rôle titre. Autant dire que le biopic, il connaissait.

Au casting, un Robert Downey Jr bluffant de ressemblance avec Chaplin, Anthony Hopkins et Geraldine Chaplin, fille de Chaplin, qui joue sa mère. Vous avez suivi ? La fille de Chaplin joue la mère de Chaplin.

Et on y croise donc tous les personnages qui ont traversé la vie de Chaplin : son frère Sidney, Mack Sennett, Douglas Fairbanks, Mary Pickford, J. Edgar Hoover, Edna Purviance, Paulette Goddard, et évidemment, Oona O’Neill.

Le film est une belle galerie de portraits, un beau concentré de cinéma que l’on regarde avec sympathie, même si la fin est un peu longue. On y voit Chaplin à ses débuts, à 5 ans sur une scène de théâtre, puis dans la troupe de Fred Karno, on le voit créer Charlot, on le voit réalisateur exigeant, artiste, homme d’affaires redoutable, homme engagé sans affiliation politique, et amoureux.

Pour celles et ceux qui veulent découvrir l’homme, c’est une expérience à tenter. Pour ceux aussi qui veulent voir Robert Downey Jr avant Iron man et Sherlock Holmes dans un rôle vraiment à sa hauteur, n’hésitez pas.

Prochaine lecture ?

Et pour ceux qui se demandent quelle sera ma prochaine lecture sur Chaplin, puisque après The Freak et Pourquoi les coiffeurs ?, l’homme et l’œuvre me fascinent toujours autant, j’ai jeté mon dévolu sur Footlights, paru en octobre 2014 par les éditions du Seuil, le seul roman écrit par Chaplin, et qui a inspiré Les Feux de la rampe.

J’en toucherai peut-être un mot une fois sa lecture achevée. En attendant, je vais préparer quelques hors-séries pour cet été…

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Chaplin’s world

Comme promis dans l’article précédent, voici un petit article cinéphile un peu exceptionnel : celui consacré à ma visite de Chaplin’s world, le musée dédié à Chaplin, qui a ouvert à Corsier-sur-Vevey le 17 avril dernier.

Ceux qui me suivent sur Twitter savent que l’ouverture de ce musée, dans la demeure suisse de Chaplin, avait suscité mon enthousiasme, et que depuis, je bouillais d’impatience à l’idée de le découvrir.

C’est donc parti pour une petite visite, riche en photos et en émotions.

Arrivée

La première chose que l’on aperçoit, c’est le portail…

Évidemment en arrivant sur Vevey par l’autoroute, le visiteur comprendra facilement la place de Chaplin dans cette ville, en voyant les façades des immeubles sur lesquelles apparaît Charlot dans quelques-unes de ses scènes les plus célèbres. Les ronds-points aussi lui rendent hommage.

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Une fois entré dans Chaplin’s World, passé le restaurant et l’accueil, on voit enfin le manoir. N’importe qui ayant été ému par Charlot, comme moi dans mon enfance, ne peut s’empêcher d’avoir le souffle coupé à cette vision.

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Sans exagérer, on ressent à chaque pas, à la vue de chacune des fenêtres du manoir, ceci : « il a marché ici, s’est peut-être assis sur ce banc, a contemplé ces montagnes, a respiré cet air… »

Le manoir

Pour faire le tour du musée, son manoir, son studio, et son parc, il faut environ trois heures, bien occupées et riches en émotions et en remémorations. On se dit que peut-être, on ne manquera pas de croiser Chaplin au détour d’un couloir, et c’est effectivement ce qui se passe.

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À l’entrée du manoir, bien en évidence, la première statue de cire de notre ami, couvée du regard par une belle photographie de Oona. D’emblée, on est saisi.

Le manoir se compose de deux étages à visiter, qui alternent anciennes pièces à vivre et pièces d’exposition, voire mêlent les deux : le rez-de-chaussée avec son bureau, son salon, sa bibliothèque, sa salle à manger, et le premier étage avec une salle de projection où Oona et son mari semblent toujours regarder des films de famille, et la chambre de Chaplin – est-ce là qu’il s’est tranquillement endormi un soir de Noël 1977 pour ne plus se réveiller ?

Les salles d’exposition présentent la vie de Chaplin sous différents angles : voyages, Chaplin en Suisse, célébrités fréquentées par Chaplin… Bien évidemment c’est dans les pièces à vivre que l’émotion reste à son comble…

Après une promenade dans le parc, où l’on respire lilas et cerisiers en contemplant les montagnes, on gagne le studio.

Le studio

On nous fait patienter devant des scènes de Charlot, puis entrer dans une salle de projection assez impressionnante. Le personnel du musée nous annonce que l’on va assister à un film de 10 minutes sur la vie de Chaplin. Images d’archives, aucun dialogues hormis ceux des films et la musique du Cirque, des Temps modernes

Le film s’achève sur quelques gamins dans les rues de Londres au début du 20e siècle. Puis il y a cet instant magique où l’écran se soulève et l’on est invité à se promener dans une reconstitution des rues de Londres : on y croise Jackie Coogan et le policier du Kid, une petite aveugle qui vend des fleurs.

On entre sous le chapiteau d’un cirque. On traverse un couloir où s’anime Charlot dans plusieurs scènes et où il s’affiche.

On y reconnaît la boutique du barbier du Dictateur, une prison, un restaurant, une usine aux rouages énormes dans lesquels on peut se glisser, une maison bien instable, un studio rempli de pellicules, des vitrines où l’on voit le fameux costume de Charlot, les souliers de La Ruée vers l’or, et une banque où sont conservés entre autres un lion de Venise, deux Oscars…


La visite finie, le néophyte et le passionné trouveront de quoi se rassasier à la boutique. Les inévitables chapeaux melon, les magnets, cartes postales, marques-pages et autres produits dérivés, les films, bien entendu, et des livres, beaucoup de livres, notamment l’incontournable autobiographie de Chaplin, dont je n’ai cessé de vous recommander la lecture…

Personnellement, je regrette juste que le musée n’ait pas proposé son propre catalogue. Certes, il y a l’application gratuite Chaplin’s World, disponible sur Apple Store et sur Google Play, qui donne un bel aperçu du manoir mais ne révèle rien (volontairement ?) du studio.

J’ai néanmoins trouvé ce qui sera ma lecture cinéphile du mois de juin, et je garde un souvenir ébloui de cette visite.

Aller plus loin, sur Cinéphiledoc

En attendant, vous reprendrez bien un peu de Chaplin ?

Deux articles sur le cinéma muet en général, et qui abordent un peu Chaplin :

Allez plus loin, avec Chaplin’s world

Pour télécharger l’application gratuite Chaplin’s world : http://www.chaplinsworld.com/actualites-musee/l-application-mobile-de-chaplin-s-world

Le site internet du musée : http://www.chaplinsworld.com/

Pour suivre le musée sur Twitter : https://twitter.com/chaplins_world

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Classé dans L'usine à rêves

Clowns et ministres

Un curieux titre pour ce dernier compte-rendu de lecture de 2015, me direz-vous. Les ministres sont parfois des clowns, j’ignore si les clowns peuvent être ministres, y’en a-t-il eu, d’ailleurs des clowns ministres, je ne saurais le dire… Même si le rire du clown (rire aux larmes) peut sembler éloigné du sérieux du ministre, comique et politique font souvent ménage, et presque toujours pour s’affronter. Il n’en est rien, ou presque, néanmoins, dans le livre dont je vais vous parler aujourd’hui. Mais avant, quelques mots.

Le choix du dernier

Choisir un dernier ouvrage pour finir l’année est toujours difficile pour moi. J’aurais pu, dans l’attente impatiente du dernier Star Wars, reprendre un livre consacré à la saga, mais je n’ai pas trouvé de quoi faire un article conséquent. Évidemment, je suis tombée en arrêt devant les « beaux livres » publiés à l’occasion des fêtes, mais là encore, rien de décisif.

Une fois passé le rayon cinéma, je suis allée, comme d’habitude, fureter du côté des autobiographies et romans. J’ai hésité devant les mémoires de Michel Piccoli, j’ai tergiversé devant celles de Charlotte Rampling, je me suis dit que je ne connaissais pas assez bien Pasolini pour parler de ses scénarios réédités, et finalement, c’est une couverture et un titre qui m’ont décidée.

Sur cette couverture, la représentation quasi parfaite du titre : Deux Messieurs sur la plage. Deux Messieurs en noir et blanc, et d’ailleurs l’un en noir, l’autre en blanc, l’un svelte, l’autre imposant. Une image sérieuse, calme, posée, qui semble vouloir recréer un couple à la Laurel et Hardy. Winston Churchill et Charlie Chaplin prenant la pose.

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J’avais reconnu les deux : l’un parce que j’aime ses films, l’autre parce que l’histoire en général, et l’histoire du Royaume-Uni en particulier, me passionne. Et d’un seul coup, en moi, j’ai eu deux réactions simultanées : la première était de me dire qu’on pouvait difficilement trouver, a priori, couple plus improbable. La seconde, qu’on ne pouvait certainement trouver association plus complémentaire.

J’ai retourné le livre, lu la quatrième de couverture, qui a fini d’allécher ma curiosité, et qui a emporté la dernière hésitation, fondée sur la date de parution de l’ouvrage, juillet 2015. Mon dernier compte-rendu de lecture ne porte donc pas sur un livre publié le mois dernier ou le mois d’avant, mais qui avait échappé à ma vigilance et qui est finalement un coup de cœur.

Il s’agit donc d’un roman de Michael Köhlmeier, publié aux éditions Jacqueline Chambon, maison d’édition associée à Actes Sud.

Le clown, le politique et le chien noir

Cet ouvrage a suscité en moi tout un flot de réactions et d’émotions si diverses, et que je vais tant bien que mal essayer d’ordonner, mais encore faudrait-il pouvoir résumer Deux Messieurs sur la plage. L’ouvrage n’épouse pas une chronologie parfaite, adopte des points de vue différents, qu’il suive la trajectoire de Chaplin ou de Churchill, et qu’il la suive de l’intérieur ou en témoin extérieur. C’est pourquoi, avant d’aller plus loin, je choisis la facilité, et reprend strictement la quatrième de couverture.

En 1929, sur une plage de Californie, eut lieu la rencontre improbable de deux Anglais : Charlie Chaplin, le tramp des bas-fonds londoniens, et Winston Churchill, l’aristocrate qui allait bientôt sauver l’Angleterre de la barbarie nazie. Ils se découvrirent un ennemi commun : leur mélancolie, et décidèrent que chaque fois que l’un d’eux serait en proie au “chien noir”, nom que donnait Churchill à sa dépression, il appellerait l’autre à l’aide. Et c’est ce qu’ils firent.

L’intrigue a l’air simple, quoi de plus simple qu’une rencontre ? On se dit que l’auteur va nous conduire doucement, en nous prenant par la main, d’un point A à un point B, mais ce serait trop facile ! Car non seulement, c’est la chronologie tout en allers et retours de Chaplin et Churchill, que suit le lecteur, mais c’est aussi celles des témoins, directs ou indirects, secrétaire particulier de l’un, chauffeur de l’autre, intervieweurs, familles et amis, auxquels s’ajoute le narrateur (est-ce l’auteur ?) qui fait le récit d’éléments de sa propre vie, lui-même clown et écrivain, et de celle de son père, admirateur de Chaplin et de Churchil.

Voici donc deux personnalités fortes, l’un des plus grands cinéastes du 20ème siècle – voire le plus grand – et l’un des plus grands hommes politiques – voire le plus grand – qui se rencontrent. Certes, pour Chaplin, si vous connaissez sa biographie (et son autobiographie, lecture nécessaire et parmi les bibles du cinéphile) vous savez ce genre de rencontres aussi surprenantes que nombreuses : Cocteau, Gandhi, Einstein…

Mais même lorsque l’on se figure que les comiques sont tristes, même lorsqu’on revoit leurs personnages, Charlot si solitaire et bouleversant, Buster Keaton, l’homme qui ne sourit jamais, on ne parvient pas à s’imaginer qu’ils puissent être sujets à la dépression.

Et que dire de Churchill, qui porta l’Angleterre et l’Europe à bout de bras dans la résistance à l’Allemagne nazie ? L’homme qui affirme :

Vous vous demandez : quel est notre but ? Je réponds par un seul mot : la victoire, la victoire à n’importe quel prix, la victoire en dépit de toutes les terreurs, la victoire quelque longue et difficile que soit la route pour y parvenir, car sans victoire, il n’y a pas de survie.

aurait donc souffert de dépression. Et fait incroyable, et que se propose de nous raconter Deux Messieurs sur la plage, il aurait ainsi conclu un pacte avec Chaplin, rencontré aux hasards d’une soirée mondaine, pour lutter contre le « chien noir », ainsi qu’étaient surnommées ces attaques de mélancolie.

Comme remèdes à ces attaques, l’amitié, la solidarité immédiate et sans conditions à celui des deux qui traverserait cette mauvaise passe, et la « méthode du clown » : rire, s’observer de l’extérieur, et s’écrire à soi-même, en spirale et allongé nu sur une feuille, une lettre. Avec quelques autres méthodes personnelles : l’alcool, l’écriture et la peinture pour l’un, le cinéma et le travail pour l’autre.

Dans l’intimité de l’histoire et du cinéma

Cet ouvrage est l’occasion pour le lecteur, cinéphile, historien, ou ni l’un ni l’autre, de découvrir ou de redécouvrir ces deux hommes. Derrière leur apparente force oratoire, qu’elle s’exprime à travers une figure de petit homme au chapeau melon et à la moustache en trapèze, ou à travers des discours et des images d’archives, Michael Köhlmeier nous révèle leur fragilité.

D’un côté l’enfance de Churchill, héritier cancre d’une longue lignée, son mariage et ses enfants, sa traversée du désert, sa carrière littéraire (un prix Nobel de littérature), ses habitudes, sa consommation d’alcool, ses activités de peintre, ses voyages et jusqu’à son rôle de premier ministre pendant la seconde guerre mondiale.

De l’autre, Chaplin, dont la vie nous est livrée avec moins de détails et d’approfondissements, un portrait tout en ébauches, mais tout aussi complexe : son amitié avec Douglas Fairbanks et Mary Pickford, la réalisation du Cirque, sa relation avec son frère Sydney, ses femmes très légèrement entrevues (sauf Oona, qui n’apparaît pas), et ses enfants les plus âgés, jusqu’à sa « retraite » à Vevey.

Ce sont, pour chacun d’eux, ces détails qui intriguent, qu’on les connaisse ou non. Au fil des rencontres et des échanges, on se demande moins s’ils ont réellement eu lieu, s’ils se sont réellement passés ainsi, que si ces deux personnages ont véritablement existé. On en vient à douter qu’ils soient autre chose que les créatures du romancier ou que le fruit de notre propre imagination, à les voir tantôt créer, tantôt combattre, tantôt se débattre avec le chien noir qui les poursuit.

L’auteur construit de manière habile un jeu de miroirs vertigineux où tous les personnages fonctionnent par paires, s’emmêlent et se démêlent, et s’interpellent entre eux : Churchill et Charlot, Churchill et son secrétaire particulier, Charlot et Sydney, Charlot et son chauffeur, ou encore le narrateur et son propre père.

Tous écrivains, tous orateurs, tous hommes de spectacle, tous clowns, tous humains obsédés par la mort, finalement.

À l’horizon

Finalement, dans ce méandre d’êtres humains, de doubles et de reflets, et d’allers-retours, Michael Köhlmeier nous entraine à la poursuite du destin de Churchill et de Chaplin : chien noir ou non, incarner en dépit de tout la résistance.

Résister par l’humour et combattre Hitler en le tournant en ridicule pour Chaplin, en réalisant Le Dictateur. Résister par les armes et par toute sa force politique et oratoire pour Churchill et incarner à lui seul tout le flegme britannique face au Blitz.

Deux Messieurs sur la plage m’a donné envie de me replonger dans cette période historique des années 30 et 40, et d’en apprendre plus sur Churchill et de me replonger dans le fabuleux roman de science-fiction de Connie Willis, Blitz, que je vous recommande.

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J’ai eu envie aussi de revoir et d’entendre Churchill en tant que premier ministre, et de chercher ce que je pouvais trouver comme vidéos sur le sujet… Si j’en trouve une qui me satisfait, je l’ajouterai ici.

Quant à Chaplin, quoi de plus évident ? Le livre donne envie de revoir les films, tous sans exception, et parmi eux, Le Cirque, parce que c’est l’un des premiers mentionnés, Les Lumières de la ville, parce que c’est, selon l’auteur, avec Churchill que Chaplin a eu l’idée de la scène avec le milliardaire ivre que Charlot sauve de la noyade, mais surtout Le Dictateur, parce qu’on en voit le contexte de création, la façon dont l’idée poursuit Chaplin, le tournage et jusqu’à la première projection, et parce que, quoi que l’on fasse, aujourd’hui plus que jamais, on voudrait réentendre son discours final :

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