Pour ce dernier article cinéphile avant l’été, je reprends une habitude que j’essaye d’entretenir certaines années, tantôt j’y parviens, tantôt c’est un peu plus compliqué en fonction du temps libre dont je dispose.

Cette habitude, c’est d’aborder l’été avec un article un peu plus léger, en revenant sur une sortie culturelle et cinéphile récente. À vrai dire, j’essaye de vous proposer cela une à deux fois par an, quand les expositions de la Cinémathèque française sont suffisamment source d’inspiration pour moi, et quand je parviens à les voir dans un délai raisonnable avant qu’elles se terminent.

Pour l’exposition Orson Welles, j’ai un peu raté le coche, puisque je suis allée la voir en décembre, mais j’ai mis deux mois à sortir l’article, et l’expo était, il me semble, déjà terminée, lorsque je l’ai finalement publié.

Même chose pour mes escapades cinéphiles de 2025, que j’ai présentée en septembre, quand la plupart des événements touchaient à leur terme.

C’est pourquoi j’étais particulièrement satisfaite de pouvoir me ménager un petit moment à la fin du mois de mai, cette année, pour aller admirer l’exposition consacrée à Marilyn Monroe pour son centième anniversaire.

Découverte, mise à nu, réhabilitation ?

D’une exposition consacrée à Marilyn Monroe, on s’attend à un certain nombre de chose, et de Marilyn Monroe, on a un certaine nombre d’images qui nous viennent, plus ou moins justes, plus ou moins flatteuses.

J’en avais déjà donné quelques-unes pour les soixante ans de sa disparition, lors desquels j’avais glané impressions de lecture, rediffusions, hommages, reportages, adaptation sur Netflix du roman Blonde de Joyce Carol Oates – je n’ai d’ailleurs jamais réussi à aller au bout de cette adaptation, alors que j’avais vraiment adoré le roman.

Est-ce mes autres lectures récentes, est-ce mes influences et mon regard qui a pu évoluer, mais les évocations qui me sont venues durant mes déambulations dans l’exposition sont celles de Tony Curtis sur le tournage de Certains l’aiment chaud (« embrasser Marilyn c’est comme embrasser Hitler ») ou celles d’Hitchcock affirmant que Marilyn avait le sexe affiché sur la figure, et lui préférant une Ingrid Bergman, une Grace Kelly, ou une Kim Novak et une Tippi Hedren qu’il s’amusait à modeler selon son idéal.

C’était ces représentations masculines que j’avais moi-même intégrées au point de préférer (ou de penser préférer ?) à Marilyn justement Grace Kelly ou Audrey Hepburn, comme s’il suffisait de comparer… alors que l’un des premiers livres qui figure depuis des années dans ma bibliothèque sont les Fragments de Marilyn publiés en 2010.

À l’entrée de l’exposition de la Cinémathèque, on voit bien quelles images je pouvais avoir en tête, la robe se soulevant au-dessus de la bouche de métro dans Sept ans de réflexion, Marilyn chantant Happy Birthday à JFK, quelques extraits allant de Certains l’aiment chaud à Comment épouser un millionnaire ? et rien ne me disposait, si ce n’est mes lectures récentes, ne me disposait à en attendre autre chose…

Le contrepied

Lorsqu’on entre dans cette exposition Marilyn Monroe, ce qui accueille le visiteur ce n’est pas l’image de Marilyn au dessus de la bouche de métro – et pourtant tout au long de cette exposition, elle est évidemment omniprésente sur les photos et dans les extraits vidéos.

Ce que l’on voit, c’est la photo des anonymes qui par centaines sont venus ce jour-là assister au tournage de cette scène. Ce que l’on voit en premier, ce n’est donc pas l’image de la star, figée pour l’éternité (allant jusqu’à être statufiée ainsi, si mes souvenirs sont bons, au musée Grévin ou chez Madame Tussaud), mais le regard des spectateurs.

Alors, si c’est à travers l’oeil des spectateurs que l’image de Marilyn s’est construite, cela va nous demander un effort supplémentaire d’aller au-delà de cette image, et c’est ce à quoi nous invite cette exposition, à élargir le prisme et à le démultiplier.

Vous attendiez la star glamour, figée dans la cire, sous l’image de la blonde idiote ou de la bombe sexuelle ? Vous découvrirez la comédienne dans la complexité de son jeu, celle qui a tenté de produire ses propres films.

Vous avez en tête les paroles de Candle in the wind ?

Loneliness was tough
The toughest role you ever played
Hollywood created a superstar
And pain was the price you paid
Even when you died
Oh the press still hounded you
All the papers had to say
Was that Marilyn was found in the nude

Et vous vous promenez au milieu des extraits vidéos de Kim Novak et de Jane Fonda évoquant comment les studios hollywoodiens modelaient les comédiennes, reconstruisant des sourcils et des mâchoires, ici pour accentuer le regard et là pour creuser les joues…

Mais à travers les extraits de films, vous redécouvrez aussi avec quelle intelligence Marilyn a incarné les différentes facettes de cette blonde qu’on voulait nous faire croire uniforme, univoque.

Marilyn Monroe, fragments

Bien-sûr, les photos que j’ai pu prendre de cette exposition correspondent aux souvenirs cinéphiles que j’en gardaient : l’affiche de Eve où d’ailleurs elle n’apparait pas, celle de How to marry a Millionnaire, la scène finale de Certains l’aiment chaud

Mais il y a aussi d’autres images, plus inattendues, plus complexes, qui ont arrêté mon regard :

Et en traversant l’exposition, je me suis aussi arrêtée sur cette archive de presse :

Dans cet article de 1953, elle y dénonçait les comportements toxiques des hommes dans les studios hollywoodiens.

Comme à mon habitude, en sortant de l’exposition, j’ai feuilleté le catalogue et j’ai parcouru les allées de la librairie de la Cinémathèque.

Les catalogues des précédentes expositions n’avaient pas forcément retenu mon attention, mais celui-ci m’a donné envie de prolonger la confrontation avec Marilyn, d’autant plus qu’il proposait lui aussi un portrait sous différents angles.

Le premier angle, celui donné par Florence Tissot, commissaire de l’exposition, plante aussitôt le décor « Célébrer la star, exposer l’actrice », et revient sur l’article « Wolves I have known » que j’ai mentionné plus haut.

Les différents spécialistes qui prennent ensuite la parole décortiquent le mythe, du costume à la coiffure en passant par le jeu de la star.

On y retrouve une analyse comparée avec Brigitte Bardot, la façon elle a été photographiée, de quelle manière elle a incarné la mode sans passer par les maisons de haute couture, l’image qu’a voulu en construire Arthur Miller (un énième loup parmi les loups…)

Ce qui m’a particulièrement intéressée dans ce catalogue, c’est l’article « Marilyn Monroe et le répertoire théâtral : variation sur la showgirl » de Marguerite Chabrol, qui revient sur les tentatives de l’actrice de complexifier le personnage qu’elle incarne à l’écran, j’y ai relevé la citation suivante :

toutes les blondes essaient de ressembler à Marilyn Monroe sauf Marilyn Monroe.

à l’opposé (ou peut-être pas tant que ça) de la phrase que l’on prête à Cary Grant :

« Tout le monde veut être Cary Grant. Même moi, je veux être Cary Grant »

Qui est Marilyn Monroe, l’exposition de la Cinémathèque ne nous l’apprendra pas, elle nous donnera peut-être de quoi enrichir notre regard et déconstruire nos stéréotypes bien ancrés, ce à quoi contribuera également ce catalogue.

À qui appartient Marilyn Monroe ? « Je n’appartiens qu’au public et au monde », dans un dernier article aux accents nostalgiques, Catherine Hulin revient sur la succession de Marilyn, sur ses objets dispersés et aux mains des collectionneurs privés, quand d’autres comédiennes ont pu prendre à temps des dispositions pour que tout ne soit pas disséminé aux quatre vents (c’est le cas d’Audrey Hepburn et de Jeanne Moreau).

Alors oui, on peut regretter cette dissémination, mais ne participe-t-elle pas, elle aussi à la fragmentation du mythe et à sa complexité.

Même décortiquée depuis plusieurs années dans un dictionnaire de A à Z…

… même passée à la moulinette des nombreux documentaires, des séries, des fictions, des romans, des reportages, des chansons (de Elton John à Madonna), des réappropriations (de Debbie Harry à Billie Eilish), c’est dans ces fragments épars, dans ces éclats de kaléidoscope diffractés que le spectateur collectera le mythe.

De mon côté, l’image que je garde avec beaucoup plus de tendresse et de bienveillance que j’avais pu en avoir, et qui me donne davantage envie d’en explorer les différents contours, c’est celle qui nous accueille lorsqu’on arrive à la Cinémathèque et qu’on s’installe à la cafétéria :

Le catalogue et l’exposition offrent cet impératif au spectateur : Décris-moi ta Marilyn, je te dirai qui tu es.

Quelle est donc ma Marilyn ? (ou quelles sont mes Marilyn ?)

Quelle est la vôtre ? (ou quelles sont les vôtres ?)