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Marilyn uncovered

Pour ce dernier article cinéphile avant l’été, je reprends une habitude que j’essaye d’entretenir certaines années, tantôt j’y parviens, tantôt c’est un peu plus compliqué en fonction du temps libre dont je dispose.

Cette habitude, c’est d’aborder l’été avec un article un peu plus léger, en revenant sur une sortie culturelle et cinéphile récente. À vrai dire, j’essaye de vous proposer cela une à deux fois par an, quand les expositions de la Cinémathèque française sont suffisamment source d’inspiration pour moi, et quand je parviens à les voir dans un délai raisonnable avant qu’elles se terminent.

Pour l’exposition Orson Welles, j’ai un peu raté le coche, puisque je suis allée la voir en décembre, mais j’ai mis deux mois à sortir l’article, et l’expo était, il me semble, déjà terminée, lorsque je l’ai finalement publié.

Même chose pour mes escapades cinéphiles de 2025, que j’ai présentée en septembre, quand la plupart des événements touchaient à leur terme.

C’est pourquoi j’étais particulièrement satisfaite de pouvoir me ménager un petit moment à la fin du mois de mai, cette année, pour aller admirer l’exposition consacrée à Marilyn Monroe pour son centième anniversaire.

Découverte, mise à nu, réhabilitation ?

D’une exposition consacrée à Marilyn Monroe, on s’attend à un certain nombre de chose, et de Marilyn Monroe, on a un certaine nombre d’images qui nous viennent, plus ou moins justes, plus ou moins flatteuses.

J’en avais déjà donné quelques-unes pour les soixante ans de sa disparition, lors desquels j’avais glané impressions de lecture, rediffusions, hommages, reportages, adaptation sur Netflix du roman Blonde de Joyce Carol Oates – je n’ai d’ailleurs jamais réussi à aller au bout de cette adaptation, alors que j’avais vraiment adoré le roman.

Est-ce mes autres lectures récentes, est-ce mes influences et mon regard qui a pu évoluer, mais les évocations qui me sont venues durant mes déambulations dans l’exposition sont celles de Tony Curtis sur le tournage de Certains l’aiment chaud (« embrasser Marilyn c’est comme embrasser Hitler ») ou celles d’Hitchcock affirmant que Marilyn avait le sexe affiché sur la figure, et lui préférant une Ingrid Bergman, une Grace Kelly, ou une Kim Novak et une Tippi Hedren qu’il s’amusait à modeler selon son idéal.

C’était ces représentations masculines que j’avais moi-même intégrées au point de préférer (ou de penser préférer ?) à Marilyn justement Grace Kelly ou Audrey Hepburn, comme s’il suffisait de comparer… alors que l’un des premiers livres qui figure depuis des années dans ma bibliothèque sont les Fragments de Marilyn publiés en 2010.

À l’entrée de l’exposition de la Cinémathèque, on voit bien quelles images je pouvais avoir en tête, la robe se soulevant au-dessus de la bouche de métro dans Sept ans de réflexion, Marilyn chantant Happy Birthday à JFK, quelques extraits allant de Certains l’aiment chaud à Comment épouser un millionnaire ? et rien ne me disposait, si ce n’est mes lectures récentes, ne me disposait à en attendre autre chose…

Le contrepied

Lorsqu’on entre dans cette exposition Marilyn Monroe, ce qui accueille le visiteur ce n’est pas l’image de Marilyn au dessus de la bouche de métro – et pourtant tout au long de cette exposition, elle est évidemment omniprésente sur les photos et dans les extraits vidéos.

Ce que l’on voit, c’est la photo des anonymes qui par centaines sont venus ce jour-là assister au tournage de cette scène. Ce que l’on voit en premier, ce n’est donc pas l’image de la star, figée pour l’éternité (allant jusqu’à être statufiée ainsi, si mes souvenirs sont bons, au musée Grévin ou chez Madame Tussaud), mais le regard des spectateurs.

Alors, si c’est à travers l’oeil des spectateurs que l’image de Marilyn s’est construite, cela va nous demander un effort supplémentaire d’aller au-delà de cette image, et c’est ce à quoi nous invite cette exposition, à élargir le prisme et à le démultiplier.

Vous attendiez la star glamour, figée dans la cire, sous l’image de la blonde idiote ou de la bombe sexuelle ? Vous découvrirez la comédienne dans la complexité de son jeu, celle qui a tenté de produire ses propres films.

Vous avez en tête les paroles de Candle in the wind ?

Loneliness was tough
The toughest role you ever played
Hollywood created a superstar
And pain was the price you paid
Even when you died
Oh the press still hounded you
All the papers had to say
Was that Marilyn was found in the nude

Et vous vous promenez au milieu des extraits vidéos de Kim Novak et de Jane Fonda évoquant comment les studios hollywoodiens modelaient les comédiennes, reconstruisant des sourcils et des mâchoires, ici pour accentuer le regard et là pour creuser les joues…

Mais à travers les extraits de films, vous redécouvrez aussi avec quelle intelligence Marilyn a incarné les différentes facettes de cette blonde qu’on voulait nous faire croire uniforme, univoque.

Marilyn Monroe, fragments

Bien-sûr, les photos que j’ai pu prendre de cette exposition correspondent aux souvenirs cinéphiles que j’en gardaient : l’affiche de Eve où d’ailleurs elle n’apparait pas, celle de How to marry a Millionnaire, la scène finale de Certains l’aiment chaud

Mais il y a aussi d’autres images, plus inattendues, plus complexes, qui ont arrêté mon regard :

Et en traversant l’exposition, je me suis aussi arrêtée sur cette archive de presse :

Dans cet article de 1953, elle y dénonçait les comportements toxiques des hommes dans les studios hollywoodiens.

Comme à mon habitude, en sortant de l’exposition, j’ai feuilleté le catalogue et j’ai parcouru les allées de la librairie de la Cinémathèque.

Les catalogues des précédentes expositions n’avaient pas forcément retenu mon attention, mais celui-ci m’a donné envie de prolonger la confrontation avec Marilyn, d’autant plus qu’il proposait lui aussi un portrait sous différents angles.

Le premier angle, celui donné par Florence Tissot, commissaire de l’exposition, plante aussitôt le décor « Célébrer la star, exposer l’actrice », et revient sur l’article « Wolves I have known » que j’ai mentionné plus haut.

Les différents spécialistes qui prennent ensuite la parole décortiquent le mythe, du costume à la coiffure en passant par le jeu de la star.

On y retrouve une analyse comparée avec Brigitte Bardot, la façon elle a été photographiée, de quelle manière elle a incarné la mode sans passer par les maisons de haute couture, l’image qu’a voulu en construire Arthur Miller (un énième loup parmi les loups…)

Ce qui m’a particulièrement intéressée dans ce catalogue, c’est l’article « Marilyn Monroe et le répertoire théâtral : variation sur la showgirl » de Marguerite Chabrol, qui revient sur les tentatives de l’actrice de complexifier le personnage qu’elle incarne à l’écran, j’y ai relevé la citation suivante :

toutes les blondes essaient de ressembler à Marilyn Monroe sauf Marilyn Monroe.

à l’opposé (ou peut-être pas tant que ça) de la phrase que l’on prête à Cary Grant :

« Tout le monde veut être Cary Grant. Même moi, je veux être Cary Grant »

Qui est Marilyn Monroe, l’exposition de la Cinémathèque ne nous l’apprendra pas, elle nous donnera peut-être de quoi enrichir notre regard et déconstruire nos stéréotypes bien ancrés, ce à quoi contribuera également ce catalogue.

À qui appartient Marilyn Monroe ? « Je n’appartiens qu’au public et au monde », dans un dernier article aux accents nostalgiques, Catherine Hulin revient sur la succession de Marilyn, sur ses objets dispersés et aux mains des collectionneurs privés, quand d’autres comédiennes ont pu prendre à temps des dispositions pour que tout ne soit pas disséminé aux quatre vents (c’est le cas d’Audrey Hepburn et de Jeanne Moreau).

Alors oui, on peut regretter cette dissémination, mais ne participe-t-elle pas, elle aussi à la fragmentation du mythe et à sa complexité.

Même décortiquée depuis plusieurs années dans un dictionnaire de A à Z…

… même passée à la moulinette des nombreux documentaires, des séries, des fictions, des romans, des reportages, des chansons (de Elton John à Madonna), des réappropriations (de Debbie Harry à Billie Eilish), c’est dans ces fragments épars, dans ces éclats de kaléidoscope diffractés que le spectateur collectera le mythe.

De mon côté, l’image que je garde avec beaucoup plus de tendresse et de bienveillance que j’avais pu en avoir, et qui me donne davantage envie d’en explorer les différents contours, c’est celle qui nous accueille lorsqu’on arrive à la Cinémathèque et qu’on s’installe à la cafétéria :

Le catalogue et l’exposition offrent cet impératif au spectateur : Décris-moi ta Marilyn, je te dirai qui tu es.

Quelle est donc ma Marilyn ? (ou quelles sont mes Marilyn ?)

Quelle est la vôtre ? (ou quelles sont les vôtres ?)

Secrets de tournage, épisode 2

Comme je l’avais annoncé dans l’article du mois d’avril, et comme son titre l’indique, cet article est le deuxième épisode d’une série consacrée aux coulisses de films.

Je reprends ici la structure de l’article précédent, avec deux lectures cinéphiles récentes :

  • l’une dressera un panorama de la question, abordant une multitude d’aspects et de situations (dans l’article du mois d’avril, Ça alors ! de Philippe Lombard / dans cet article, 500 secrets de tournage, publié en octobre 2025) ;
  • l’autre se focalisera en gros plan sur la figure d’un réalisateur, en revenant sur ses écrits ou sur les coulisses du tournage de ses films (dans l’article précédent, la correspondance de François Truffaut avec ses comparses réalisateurs, tour à tour mentors, complices et disciples / dans cet article, le second volume des Guerres de Lucas en bande-dessinée).

Je profite donc opportunément du calendrier, qui coïncide avec le Star Wars Day, pour plonger une nouvelle fois dans l’univers de Star Wars.

À la recherche des anecdotes perdues

Comme pour l’article d’avril, c’est une idée pré-établie, et qui ne s’est pas forcément vérifiée par la suite, qui m’a lancée dans la lecture d’un des derniers ouvrages de Philippe Lombard, même si celui-ci en a depuis quatre ? cinq ? six ? de plus à son actif.

Qu’à cela ne tienne, j’avais envie de proposer cette série « coulisses de tournage » en deux parties, et je partais, convaincue de trouver, pour le premier épisode, quantités de lettres échangées entre François Truffaut et Steven Spielberg, en amont, en aval, au départ et à l’arrivée du tournage Rencontres du troisième type.

Il fallait bien ça après que Spielberg, cet éternel enfant admirateur de Peter Pan, ait décidé de donner le rôle de Claude Lacombe, scientifique français amateur d’extraterrestres, après avoir vu François Truffaut jouer le docteur Itard dans L’Enfant sauvage. L’anecdote est rapportée, ainsi que la suite du tournage, par Philippe Lombard dans Ça alors ! 

Je me suis donc plongée dans la correspondance de Truffaut, persuadée d’y trouver maintes évocations du tournage de la part de l’un des deux principaux intéressés. Comme je l’indique dans l’article du mois d’avril, j’ai finalement fait quelque peu chou blanc.

J’ai retiré bien d’autres choses de ces deux lectures, mais pas ce que je venais y chercher de prime abord… les joies de la sérendipité se révélaient une nouvelle fois à moi, comme elles n’ont pas tardé à le faire de nouveau pour cet article de mai.

Dans ma lecture des 500 secrets de tournage, j’étais persuadée de glaner un bon lot d’anecdotes sur les différents films de la saga Star Wars, ce qui me permettrait d’amorcer (et d’annoncer) la deuxième partie de cet article, et de lui adjoindre son lot de références et d’associations d’idées, de dresser – comme je l’avais fait en 2024 – un petit panorama de lectures sur l’univers de George Lucas.

Mais…

D’une part, cette rétrospective ne se serait nourrie que de fort peu d’éléments nouveaux, autres que ceux déjà mentionnés dans cette rétrospective de 2024 : j’y mentionnais déjà mes chouchous qui le sont restés, les ouvrages des éditions Taschen et le Journal d’une princesse de Carrie Fisher.

D’autre part, dans ses 500 secrets de tournage, Philippe Lombard ne mentionne la saga Star Wars que 4 fois dans l’index de l’ouvrage, et sur ces quatre fois, on ne peut retenir qu’une seule anecdote évoquant directement la saga. En effet :

  • la première d’entre elles raconte un élément de la carrière de J.J. Abrams ;
  • la seconde rapporte les plagiats turcs de la saga (que l’on peut retrouver dans l’excellent Ça retourne, du même Philippe Lombard) ;
  • la troisième revient sur les différents acteurs ayant doublé Harrison Ford en français.

Seule la toute dernière rapporte une anecdote directement liée à l’univers Star Wars, et à l’un de ses personnages. Et en furetant ici et là, on en retrouve aussi quelques autres,  au détour d’une page.

C’est donc en y cherchant les éléments pouvant donner accès à l’envers du décor et pénétrer l’esprit de George Lucas – si tant est que la chose fut possible, ce dont Carrie Fisher a quant à elle toujours douté – que j’ai collecté les pépites qui ont jalonné ma lecture de 500 secrets de tournage, et je garde celle sur Star Wars pour la fin.

Les cailloux de Petite poucette cinéphile

Sur le chemin de la cinéphilie, il y a certes des répliques et des scènes, mais il y a aussi des rencontres (pas que du troisième type, celle-là), des baisers, des passions et des haines, des cascades et des bagarres, des gueuletons et des cuites, des « Moteur, ça tourne, partez » et des « coupés au montage ».

Afin de m’y retrouver, j’ai semé, comme j’en ai pris l’habitude depuis quelque temps dans mes lectures cinéphiles (mais aussi pour retrouver quelques phrases mémorables dans mes piles de lecture), des post-it de toutes les couleurs.

J’avais commencé à en parsemer la correspondance de Truffaut, pour retrouver tel ou tel échange, comme la fameuse réponse à Jean-Luc Godard (anecdote #225 : Godard VS Truffaut) ou la lettre de Michel Audiard de 1982, après la découverte tardive de Tirez sur le pianiste (anecdote #204 : François Truffaut VS Michel Audiard).

Les couleurs ne correspondent à rien, je les dispose au gré de mes envies et de mes souvenirs, et au fil des pages, retrouvant :

  • tout au début (anecdote #2) la scène culte de Drôle de drame, entre Michel Simon et Louis Jouvet (« je vous assure mon cher cousin, que vous avez dit « Bizarre, bizarre »… – Moi j’ai dit « Bizarre » ? comme c’est bizarre »),
  • le recyclage d’un décor de La Folle de Chaillot aux studios Victorine de Nice pour le tournage de La Nuit américaine (anecdote #151), tiens d’ailleurs le même film qui a provoqué la rupture entre Godard et Truffaut (retour à l’anecdote #225)
  • Truffaut (encore lui) et Chabrol tombant dans une piscine en voulant interviewer Hitchcock (anecdote #130), faisant dire à Hitchcock plusieurs années plus tard « Je pense à vous à chaque fois que je vois des glaçons dans un verre de whisky »
  • le même Hitchcock sur le tournage de L’Étau (film d’espionnage sous-estimé de la filmographie de Hitch), qui engueule Piccoli et demande à Philippe Noiret « How was the paté ? » (scène de repas assez dingue et anecdote #90)
  • d’ailleurs si l’on veut poursuivre par une scène de repas, on peut compter sur les anecdotes concernant Lino Ventura (puisqu’il ne faudra compter que sur une seule scène de baiser avec Angie Dickinson), qu’il serve des pâtes en y mettant la quantité dans La Gifle, ou quand on sert à Jean Lefebvre un mélange de whisky, de cognac, de poire et de poivre pour le faire pleurer dans la scène de la cuisine des Tontons flingueurs (anecdote #79)
  • et c’est donc avec l’anecdote #480 que je termine (ou presque) cette petite promenade, et avec des larmes, celle d’un très jeune fan de Star Wars lors de sa rencontre avec Alec Guinness, lequel ne partageait absolument pas l’enthousiasme de son interlocuteur pour la saga…

Vous remarquerez que j’ai tenté, vaille que vaille, dans les morceaux choisis de ces secrets de tournage, de tisser un mince fil d’Ariane, sacrifiant au passage la cascade de Jeanne Moreau dans Jules et Jim (plouf, dans la Seine) et la baffe baguée de Bette Davis à Errol Flynn dans La Vie privée d’Elisabeth d’Angleterre.

Mais le propre d’une séance de rushes est bien de ne garder que certaines scènes.

L’une de ces scènes cultes est celle rapportée dans l’anecdote #111 « Nés sous X », classée secret défense et dans laquelle Carrie Fisher apprend par Mark Hamill durant le tournage du Retour du Jedi que Dark Vador est son père, ce qui provoque chez elle un fou rire.

En effet, propos de la principale intéressée : « c’est exactement comme si l’on m’avait dit : « Carrie, Eddie Fisher n’est pas votre père ! Votre père, c’est Hitler ! »

Secrets de tournage, épisode V

On assiste à une réaction quelque peu similaire dans le récit du tournage de L’Empire contre-attaque proposé par Laurent Hopman et Renaud Roche, à savoir la réaction d’Harrison Ford découvrant durant la projection de L’Empire contre-attaque la fameuse phrase « Luke, I am your father ».

Le premier volume des Guerres de Lucas, publié en 2024, revenait sur les jeunes années de George Lucas, sa venue au cinéma et le succès triomphal, quoiqu’enfanté dans la douleur, du premier épisode de la saga.

Oui, j’avoue qu’entre les différents numéros, chiffres romains ou chiffres arabes, on s’y perd un peu. Donc, dans cette deuxième partie de cet article, épisode 2 d’une série consacrée aux secrets de tournage, je vais évoquer désormais l’épisode 2 d’une série de bandes-dessinées consacré à l’épisode V (donc 2e volet de la trilogie) de la saga Star Wars. Suivent qui peuvent.

Après l’incroyable succès de Star Wars, ce deuxième tome s’ouvre sur le spectaculaire accident de voiture de Mark Hamill en janvier 1977, qui manque de compromettre la suite de l’aventure, ou tout du moins sa participation.

On y suit le calvaire de la production du film et les errances de créateurs de George Lucas, entre désir de lâcher-prise et volonté de contrôle, et parmi les nombreux déboires au compteur :

le budget du film qui enfle progressivement, un début de tournage calamiteux en Norvège par moins trente degrés, l’incendie des studios voisins occupés par Kubrick qui tourne Shining, obligeant l’équipe à se contenter d’un nombre restreint de plateaux, les jours de retard s’accumulant, le début de dépendance de Carrie Fisher à la drogue et à l’alcool qui malmène son jeu d’actrice…

Au détour des pages, on découvre les différents éléments qui viendront consolider le mythe : décors, effets spéciaux, véhicules de guerre, et l’apparition de Yoda, sur la genèse duquel les auteurs reviennent.

Si le premier volume donnait un aperçu de la psyché inaccessible de George Lucas (et donnait la part belle aux guerres intérieures du créateur pour accoucher de sa création), c’est sur ses combats contre financiers et collaborateurs que revient le deuxième opus, pour finalement offrir aux spectateurs ce qui est considéré encore aujourd’hui comme le chef d’oeuvre de cette saga.

Et si lorsque je découvrais le premier volume, j’avais en tête la partie de l’hommage de Carrie Fisher à George Lucas où elle s’exclame que tout le monde lui a caché que Star Wars serait un succès pour savoir à quoi ressemblerait son visage lorsqu’il change d’expression…

dans ce deuxième volume, j’avais plutôt en tête la partie, également présente dans cette superbe bande-dessinée, où Leïa devient même une bouteille de shampoing.

Il n’y a qu’un mot à dire pour clore cet article, vivement l’épisode 3 (et pour le coup, je parle de la bande-dessinée, même si cela pourrait tout à fait s’appliquer à autre chose) !

Secrets de tournage, épisode 1

Pour cet article cinéphile du mois d’avril, je vous propose un premier épisode d’une série qui en comportera deux, consacrée aux secrets de tournage. Pour chacun des épisodes je reviendrai sur deux lectures récentes.

L’idée m’est venue d’associer ces différentes lectures, a priori relativement différentes les unes des autres, mais qui ont toutes pour point commun de nous plonger dans les coulisses, dans l’envers du décor ou dans la tête des réalisateurs.

Les deux livres présentés dans chaque article traitent cette thématique à chaque fois d’une façon qui a aussi retenu mon attention :

  • le premier dressera un panorama de la question, abordant une multitude d’aspects et de situations ;
  • le second se focalisera en gros plan sur la figure d’un réalisateur, en revenant sur ses écrits ou sur les coulisses du tournage de ses films

Côté casting

À l’origine de ce premier épisode, je place un élément personnel, à savoir l’organisation d’une journée thématique sur le cinéma et sur la lecture. Je souhaitais en effet proposer à mes convives quelques petits jeux autour des films et des livres, et j’avais collecté plusieurs pistes à explorer :

  • faire deviner un livre ou un film en le résumant très mal ;
  • le jeu du post-it avec des personnages littéraires ou cinématographiques ;
  • mimer la scène culte d’un film sans parler ;
  • et le dernier, qui correspondait de manière inattendue à l’une de mes dernières lectures cinéphiles, le casting improbable, en imaginant pour un film célèbre un casting complètement décalé, par exemple Star Wars avec uniquement des acteurs français…

À rebours de ce scénario a posteriori – trouver pour un rôle culte un acteur ou un personnage complètement improbable (j’essaye d’imaginer en ce moment même un acteur ayant une voix très aigüe ou avec un cheveu sur la langue pour incarner Dark Vador) – le premier livre qui m’intéresse dans cet article s’est plongé sur des projets bien réels, et qui ont pu donner lieu à de véritables réalisations cinématographiques.

Jeu d’énigmes, sept familles et Rubik’s cube

En reprenant en main ce premier ouvrage, me reviennent en tête non pas une mais deux scènes de La Nuit américaine, de François Truffaut.

Dans la première scène, on voit Jean-François Stévenin et Bernard Menez assister à un jeu sur le cinéma, portant sur la filmographie de Jeanne Moreau :

Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la partenaire d’Orson Welles et l’interprète de Shakespeare ? (…) Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la soeur de Charles IX et l’épouse du roi de Navarre ?

Dans la deuxième scène, on voit deux enfants jouer à un jeu de sept familles sur le cinéma : dans la famille opérateur la mère, etc.

Et je n’ai pas fini, une nouvelle fois, de parler de François Truffaut dans cet article.

Mais revenons-en à notre livre. Sur la première de couverture, on retrouve le même esprit joueur et assez taquin, même s’il ne s’agit ni d’un questionnaire, ni d’un jeu de sept familles.

En revanche, c’est un Rubik’s cube en train d’être manipulé, et sur les faces duquel sont disposés les visages entre autres de Jean Yanne, de Romy Schneider, de Dave, de Jean-Pierre Marielle, de Bruce Lee, ou encore de Truffaut dans La Nuit américaine. Et une autre image me vient : celle assez nostalgique du cinéma de Minuit.

Le générique de cette émission faisait se superposer des photographies de scènes cultes de cinéma, avec des couples composés d’un acteur et d’une actrice, changeant alternativement en fondu enchaîné.

D’une seconde à l’autre, on voyait donc apparaître sur l’écran le « vrai couple » ayant figuré au casting, suivi d’une scène rêvée n’existant que l’espace d’une seconde, avant de voir le nouveau couple de la scène réelle suivante, le tout avec une musique absolument hypnotique.

Le casting était presque parfait

Ce livre, avec sa couverture de Rubik’s cube, c’est le sixième opus d’une collection proposé par Philippe Lombard aux éditions La Tengo, collection qui commence sacrément à avoir de la gueule, et que j’énumère au gré des articles qui lui sont consacrés :

  1. Ça tourne mal !
  2. Ça tourne mal… à Hollywood !
  3. Ça s’est tourné près de chez vous
  4. Ça tourne mal… à la télé !
  5. Ça retourne !
  6. Et voici donc le petit sixième : Ça alors !

Ça alors ! au sous-titre prometteur : L’Histoire des castings de films les plus dingues, a été publié en octobre 2025, je n’ai donc pas beaucoup de retard à en parler maintenant !

Si dans un livre précédent, Philippe Lombard évoquait les splendeurs et misères d’un tournage dans les dunes espagnoles, celui-ci nous donnerait l’impression de voir surgir Alice Sapritch dans la dernière scène de La Folie des grandeurs, qui fait s’écrier à De Funès et Montand « La vieille ! »

Il reconstitue ainsi quelques apparitions mémorables, au moment où l’on s’y attend le moins, qu’il s’agisse des européens à l’affiche de films hollywoodiens, des américains venant tourner en France, de participations et de rencontres inattendues, dont voici un petit florilège :

  • l’ouvrage revient sur certains chocs culturels (des événements dont on peut encore se demander comment la mayonnaise a pu prendre, si jamais elle a pris), ainsi Mireille Darc dans un film de Godard – sur un tournage où il était odieux avec elle, est-ce surprenant ? ou Dorothée dans L’Amour en fuite de Truffaut (à titre personnel je n’y repense jamais sans une certaine tendresse) ;
  • les apparitions d’acteurs français dans des westerns, certains tournés à Almeria (reprendre ici le livre précédent de Philippe Lombard dont j’ai parlé un peu plus haut, Almeria 68) ;
  • les actrices françaises qui se retrouvent James Bond girl – à croire qu’il y a un marché dédié pour les recruter…
  • les invités surprises, jolie catégorie où l’on compte des sportifs, des chanteuses, des présentateurs télé, un actuel président des États-Unis (pfff) auquel je préfère la mention de Dave dans La Cité de la peur, et j’étais étonnée de ne pas y retrouver Glenn Close (bon, dans son élément mais barbue et en pirate) et Phil Collins dans Hook.
  • on retrouve ensuite des rencontres improbables de personnages, allant de Dracula avec les Charlots à Sherlock Holmes contre les nazis… des affrontements inattendus, des couples (bien ?) assortis, pour finir par quelques réunions au sommet, entre Einstein et Chaplin notamment ;
  • un petit détour par des doubleurs français bien connus, dont Robert Dalban qui a doublé Clark Gable dans Autant en emporte le vent, ou Patrick Dewaere ayant doublé Dustin Hoffman dans Le Lauréat, et quelques rencontres un peu moins innocentes…

Le tout imprime dans nos têtes quelques associations d’idées et quelques combinaisons d’acteurs que pourrait allègrement générer un outil d’intelligence artificielle, histoire de donner un semblant de réalité à nos fantasmes (mais ne vaudrait-il pas mieux qu’ils restent dans un coin de notre imaginaire, et que l’on en revienne à des rencontres bien réelles ?)

Quand Hollywood et Nouvelle vague se rencontrent

Dans les premières pages de Ça alors !, Philippe Lombard revient sur un casting a priori improbable : celui de François Truffaut incarnant le scientifique Claude Lacombe dans Rencontres du troisième type de Steven Spielberg.

Il revient sur les premiers écrits de critique de François Truffaut, pas vraiment tendres à l’égard de la science-fiction, puis sur l’idée de Spielberg, concrétisée par un coup de téléphone le 2 mars 1976 (comment la date précise est-elle parvenue jusqu’à nous… mystère, est-elle conservée dans les archives labyrinthiques de Truffaut, ou dans celle de Spielberg ? à quelle fourmi de l’archéologie du cinéma devons-nous ce détail ?)

Il n’en reste pas moins qu’entre mai 1976 et mars 1977, Truffaut va découvrir les conditions d’un tournage hollywoodien et ce qu’il conservera comme souvenir de l’attente des acteurs.

Cependant, finalement, il n’y a pas beaucoup d’écrits du principal intéressé sur cette expérience (en tout cas moins que ce à quoi on pourrait s’attendre de la part de quelqu’un ayant autant laissé de traces écrites)… et c’est ce qui a retenu mon attention pour faire la transition avec le deuxième ouvrage de cet article.

Le cinéaste parle aux cinéastes

En mars 2022, Bernard Bastide avait déjà publié aux éditions Gallimard 500 pages issues de la correspondance de François Truffaut.

J’étais revenue sur cette lecture qui m’avait permis non seulement de redécouvrir le François Truffaut épistolier mais également de découvrir ses destinataires.

En 2025, ce sont 500 nouvelles pages qui ont été publiées : cette fois, il s’agissait de la Correspondance de François Truffaut avec des cinéastes, ces échanges de pair à pairs s’étalant sur trente ans, entre 1954 et 1984.

Ce que je cherchais en ouvrant ce deuxième volume, c’était les échanges consacrés au tournage de Rencontres du troisième type avec Spielberg. Mais visiblement, comme le mentionne plus haut Ça alors !, les échanges entre les deux réalisateurs ont dû être principalement téléphoniques.

Du fameux tournage, une seule lettre fait le récit : celle adressée à Jacques Rivette en juillet 1976. Il y revient brièvement sur les conditions de tournage, sur le fait d’être mis dans la peau d’un acteur objet, et sur ses relations avec les autres acteurs du film.

Ce n’est donc pas cette seule lettre qui a marqué ma lecture, mais d’autres, bien d’autres et la totalité, me laissant encore une fois une impression de mélancolie et de tendresse, comme j’en éprouve à chaque fois que je lis un ouvrage de Truffaut ou sur Truffaut (et allez savoir pourquoi cela me met dans cet état…)

Il y a des choses qui m’ont amusée ou touchée : une lettre de Georges Lautner au critique François Truffaut qui n’a encore tourné que Les Mistons, les échanges filiaux ou fraternels avec Jean Renoir, le respect à l’égard du cinéaste Abel Gance et d’Alfred Hitchcock, une lettre à Gérard Oury… également des échanges avec des réalisateurs plus jeunes comme Claude Sautet ou Pascal Thomas.

On y retrouve quelques moments cultes qui ont marqué l’histoire du cinéma : la genèse des entretiens Hitchcock / Truffaut, l’affaire de la Cinémathèque, mais aussi deux lettres bien connues des cinéphiles : la lettre de Godard envoyée à Truffaut à la sortie de La Nuit américaine, et sa réponse. Les deux étant à lire en étant bien accrochés.

On y observe un correspondant tantôt cinglant à la plume acérée, tantôt plein de délicatesse à l’égard de ses destinataires. Personnellement, j’ai souvent souri des petites phrases au début de certaines lettres, que ce soit celles de Truffaut ou de ses correspondants : « J’ai essayé de vous joindre par téléphone sans succès, donc je vous écris ».

Ce n’est pas forcément la citation exacte, mais on retrouve ici l’esprit d’une époque, et d’une personne qui avait l’écriture chevillée au corps.

En reposant le livre, j’ai voulu me souvenir de toutes les scènes des films de Truffaut où les personnages s’écrivent, j’ai repensé à Jules et Jim, aux Deux Anglaises, à Baisers volés, à L’Homme qui aimait les femmes

J’ai repensé à la précédente préface de Bernard Bastide : la correspondance de Truffaut, c’est « Cent vint-deux boîtes d’archives, plus de vingt mètres linéaires, plusieurs milliers de lettres envoyées ou reçues ». Le Dictionnaire Truffaut indique quant à lui que la correspondance amoureuse de Truffaut était sous scellée jusqu’en 2005, sera-t-elle un jour publiée ?

Il n’y a chez moi aucun voyeurisme, juste un peu de curiosité, et l’idée que dans ce monde et ce temps bien mouvementé où tout se veut instantané, lire quelqu’un qui prenait autant de temps à écrire, qui se posait chaque jour et accomplissait l’acte généreux d’écrire à quelqu’un, peu importe à qui, lire les lettres de cette personne ne peut être qu’une façon (et je plagie Proust ici) de retrouver ce temps perdu et de savourer un moment précieux, hors du temps.

D’un hommage à l’autre

Ce premier article cinéphile de 2026 est l’histoire d’une déambulation d’une oeuvre à une autre, qui s’est faite au hasard.

Déambulation ou errance ? Errance me paraît quelque peu négatif, je lui préfère l’idée d’une promenade, pas tout à fait réfléchie, ce à quoi correspond mieux le mot déambulation. Il manque cependant la question du hasard, la surprise de la rencontre, le caractère impromptu de la sérendipité dans tout cela.

Butinage cinéphile

Et si je choisissais le terme « butinage » ? Un terme que j’affectionne tout particulièrement dans mon travail, et dont je n’ai finalement pas tant abusé que cela sur ce site.

Pour celles et ceux à qui ce mot ne parleraient pas particulièrement, voici ce qu’en dit le CNRTL, un site qui m’a toujours fait aimer les mots :

Emploi trans. ou intrans. [En parlant d’abeilles] Voler de fleur en fleur pour en amasser le pollen. L’abeille butine le miel, le pollen, les fleurs ou sur les fleurs :

3. Il [le chasseur d’abeilles] ne se trompe ni sur l’abondance des luzernes, des trèfles et des sainfoins, ni sur la pousse des arbres fruitiers, ni sur la sortie des bruyères et des ajoncs dans les landes, toutes plantes qui offrent des floraisons successives, sur lesquelles les abeilles commencent à butinerPesquidouxChez nous,1923, p. 40.
− P. métaph. [Ds le domaine intellectuel ou artistique] Chercher ça et là et accumuler des idées, des objets, des documents. Butiner dans une œuvre littéraire. Le lecteur avait butiné çà et là une pensée, une idée, une anecdote (SueAtar Gull,1831, p. 20):
4. Ce matin, après avoir butiné quelque peu dans les œuvres et les lettres de Lord Byron − et dans cette vivid, all alive biographie que m’a prêtée Maurois… Du BosJournal,1924, p. 105.

C’est évidemment ce dernier sens que je retiens : passer de mots en mots, de pages en pages, de livres en livres, pour y faire son miel.

Évidemment encore, ce qui vaut pour la lecture ou les promenades dans les rayons d’une bibliothèque, vaut pour l’expérience cinématographique, même s’il parait plus compliquer de « butiner » d’un film à l’autre, lorsque l’on est installé confortablement dans un fauteuil de cinéma ou dans son canapé, à moins que l’on considère l’action de zapper (mais cela n’est pas très valorisant pour le film zappé) ou de scroller comme du butinage…

On pourrait alors, si l’on regarde le butinage comme une action résolument positive, parler de butinage intérieur ou de butinage différé : le fait de passer d’un film à l’autre, d’un univers cinématographique à un autre, par une association d’idées que ferait notre esprit de lui-même (remercions pour cela notre culture cinéphile qui nous l’aurait inspirée) ou qui nous serait soufflée par le réalisateur.

Butinage cinéphile donc – j’aurais pu nommer ainsi cet article – qui m’a conduite d’un film à une exposition, d’une exposition à un livre, de cette exposition à un autre film, et de ce livre à d’autres livres.

Et comme j’ai toujours du mal à amorcer l’écriture d’un article, j’ai pris le prétexte de cette longue digression pour, en ce mois de février 2026, à nouveau parler de Truffaut, mais pas seulement.

Butinage reconstitué

En décembre dernier, j’ai décidé de revoir La Nuit américaine, de François Truffaut. Il fait partie des films que je connais par coeur, mais grâce à la personne avec laquelle je le visionnais, et qui le découvrait à cette occasion, j’ai eu l’impression de le redécouvrir.

Suite à ce visionnage, je suis allée voir l’exposition Orson Welles à la Cinémathèque, ce qui m’a permis de trouver l’ouvrage dont je parlerai un peu plus bas, et qui m’a donné envie de revoir Citizen Kane. Enfin, cette lecture et Citizen Kane ont donné lieu au feuilletage d’un certain nombre de livres et à des discussions sur un certain nombre de films, ce qui laisse à penser que finalement, le butinage est une démarche qui ne s’interrompt jamais, même en dormant !

C’est ce que montre bien la scène de La Nuit américaine qui a constitué le déclic à l’envie de plonger dans l’univers d’Orson Welles.

Pas la scène où Ferrand reçoit un colis de livres sur le cinéma en écoutant la musique de Georges Delerue, qui est pourtant ma scène préférée.

Mais le rêve de Ferrand en trois parties et en noir et blanc où un petit garçon est affublé d’une canne trop grande pour lui qui servira à un larcin un peu particulier…

Exposition Orson Welles

L’exposition « My name is Orson Welles » se tenait à la Cinémathèque du 8 octobre 2025 au 18 janvier 2026.

J’ai été un peu pressée par le temps pour aller la voir, et j’ai finalement réussi à la découvrir en décembre dernier.

J’ai également réussi l’exploit d’y emmener quelqu’un qui n’avait vu aucun film d’Orson Welles, mais c’est aussi le tour de force généralement de la Cinémathèque de nous donner accès à des expositions qui permettent tout aussi bien le plaisir des spécialistes que des néophytes.

Pour le coup, je dois dire qu’à titre personnel, mon Orson Welles était quelque peu rouillé, même si la déambulation (effective cette fois-ci) dans l’exposition m’a fait me souvenir des films que je connaissais : La Splendeur des Amberson, Le Procès, Une histoire immortelle, et évidemment Citizen Kane.

Mais même pour les films que je ne connais pas encore, les images proposées par la Cinémathèque exercent une fascination incroyable et un pouvoir hypnotique.

C’est au détour des affiches et des caméras que j’ai retrouvé la scène de La Nuit américaine, et que les quelques extraits de Citizen Kane ont à leur tour opéré leur charme de madeleine de Proust.

La visite d’une exposition de la Cinémathèque se conclut toujours pour moi par un passage obligé à la librairie, mais cette fois-ci, ce n’est pas le catalogue officiel qui a suscité ma curiosité…

Revoir Citizen Kane et discuter du fusil de Tchekhov

La page dédiée à l’exposition Orson Welles sur le site de la Cinémathèque contient cette phrase qui à elle seule résume tout ce que j’ai pu dire précédemment sur le butinage :

Il y a des signes qui ne trompent pas : quand on remet Kane en route, ce sont soudain cent fleurs qui s’épanouissent.

Le spectateur qui voit pour la première fois Citizen Kane ne fait peut-être pas attention aux indices qui ponctuent le film.

Un esprit mal intentionné pourra se comporter avec lui comme le personnage de Lucy avec Charlie Brown sur cette planche des Peanuts que j’adore et qui se trouvait d’ailleurs en bonne place dans l’exposition :

Le spectateur qui a déjà vu Citizen Kane glane ces indices d’un oeil malicieux, et les ramasse comme les cailloux semés du Petit poucet, puisque rien ne pourra empêcher l’inéluctable scène finale.

Le visionnage du film (et du même coup le souvenir de La Nuit américaine) donnera alors lieu à un débat animé : y’a-t-il dans ces deux films un fusil de Tchekhov ?

Le principe du fusil de Tchekhov vient du dramaturge Anton Tchekhov :

« Si, dans le premier acte, un fusil est accroché au mur, il doit absolument servir dans le dernier acte. »

Au cinéma (et en narration en général), ça désigne le fait d’introduire un objet, un détail ou une information dans une scène pour qu’il ait une utilité narrative plus tard.

Ce principe est-il à l’oeuvre dans La Nuit américaine ? Dans Citizen Kane ?

Les deux films semblent jouer avec ce principe mais de manière opposée.

En effet, La Nuit américaine parle du cinéma en train de se faire. Du coup, Truffaut s’amuse à montrer des “setups” qui n’auront jamais de payoff, il semble saboter en permanence ce principe, à montrer des indices qui n’ont pas forcément vocation à résoudre une énigme… à l’exclusion d’une scène : la canne du petit garçon, qui lui donne sa démarche si particulière, servira bien à quelque chose.

Quant à Citizen Kane, le film est construit comme un gigantesque setup, où Rosebud doit forcément avoir un sens, mais qui ne se révèle qu’au spectateur qu’au point final et ne répond en rien à l’énigme Kane, puisque même un scénario parfait ne suffit à expliquer une vie.

D’un film à l’autre on entend les échos de cette phrase prononcée par Truffaut dans le couloir de l’hôtel Atlantic, et à laquelle on cherchera, vaille que vaille, à donner raison : « Les films sont plus harmonieux que la vie ».

De Truffaut à Welles, allers-retours

Comme je l’ai indiqué un peu plus haut, l’ouvrage qui a retenu mon attention en sortant de « My name is Orson Welles » n’est pas le catalogue de l’exposition.

Parmi les livres mis en présentation à la librairie, l’un d’eux faisait l’objet d’un coup de coeur des libraires de la Cinémathèque – je n’ai absolument plus en tête ce que disait le commentaire, mais la quatrième de couverture suffisait pour emporter tous mes suffrages.

Il s’agissait d’un curieux roman de Chantal Pelletier, L’Ourson, publié en février 2023 aux éditions Joelle Losfeld.

Au point de départ de l’histoire, l’annonce du décès de François Truffaut. Le personnage principal, Anne, une petite souris aux multiples fêlures qui travaille dans une photothèque cinématographique, se retrouve à déjeuner avec Orson Welles.

L’autrice flirte constamment avec la suspension consentie de l’incrédulité, et tantôt nous y entraîne, tantôt nous en éloigne. À cette lecture, j’ai ressenti un vertige qui s’est prolongé au-delà, et j’ai navigué d’hommages cinéphiles en hommages cinéphiles, de Truffaut à Orson Welles, et où la citation mentionnée plus haut de La Nuit américaine trouvait son écho dans ces quelques lignes :

Vous le savez bien : il est difficile d’être quelqu’un. On est juste une durée. Jamais un film. On ne peut pas faire le montage des bonnes séquences, conserver seulement ce qui plaît, ce qui flatte. On n’est jamais que des rushes. Juste un bout-à-bout de morceaux approximatifs. Des premières prises.

À suivre le personnage butinant cinéphile de ce roman, funambule en déséquilibre qui rappelle Chaplin dans Le Cirque, j’ai poursuivi moi-même mon butinage : il m’a conduit de Fahrenheit 451 à La Chambre verte, où j’ai retrouvé les mêmes lecteurs et spectateurs incendiaires.

J’ai fait une brève halte au Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore. Et j’ai repris ma route jusqu’aux ouvrages sur Orson Welles édités par les Cahiers du cinéma, pour finir par le livre de Chris Welles Feder sur son père lu il y a quelques années : In my father’s shadow.

J’ai repensé à toutes ces scènes de vertiges et de miroirs, à nouveau Le Cirque de Chaplin, et La Dame de Shanghaï (de retour chez Welles). Et du miroir, je suis retournée à l’incendie, et j’ai fini quasiment là où j’avais commencé, avec Rosebud, Citizen Kane, et La Nuit américaine.

Voilà pour ce début d’année un beau tour de manège.

Des blondes, des cowboys et des chansons

Au détour d’un chapitre du livre auquel sera consacré cet article, on trouve une référence à l’un de mes films préférés, Le Cercle rouge.

Le Cercle rouge est un film de Jean-Pierre Melville, sorti en 1970 et réunissant entre autres à l’écran Alain Delon, Yves Montand, Gian Maria Volonte, et Bourvil dans son avant-dernier film, et dans l’un de ses meilleurs rôles. C’est d’ailleurs le seul film où il est crédité au générique avec son prénom, André Bourvil.

Mais ce qui retient notre attention ici, ce n’est pas le film en lui-même, l’histoire d’un casse dans une bijouterie et la traque des cambrioleurs par un commissaire particulièrement minutieux, ni le fait qu’André Bourvil incarne magistralement ce commissaire à contre-emploi pour lui.

Ce qui retient l’attention, c’est la citation (soit disant de Bouddha, peut-être davantage de Jean-Pierre Melville) qui ouvre le film :

Çakyamuni le Solitaire, dit Sidarta Gautama le Sage, dit le Bouddah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit: Quand des hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. — Rama Krishna

Cette citation fait depuis longtemps écho en moi à une autre, tirée d’un roman d’Agatha Christie (ce dont nous aurons l’occasion de reparler l’an prochain sur ce site) : L’Heure zéro.

Je sais apprécier un bon roman policier. Mais, voyez-vous, ils commencent toujours par le mauvais bout! Ils commencent par le meurtre. Or le meurtre n’est jamais que la fin. L’histoire débute bien avant ça – des années plus tôt, parfois – avec les mille et une causes et la longue suite d’événements qui font que des individus donnés sont présents un jour donné, à une heure donnée, dans un endroit donné.(…) L’heure zéro…

Cette citation, que je pourrai relire en ayant désormais toujours le phrasé et la gestuelle de Jacques Sereys, qui incarne le juge Charles Trevoz dans l’adaptation de Pascal Thomas, se complète parfaitement avec celle du Cercle rouge.

Temps, lieux et personnages sont pour ainsi dire synchronisés : le destin a fait qu’ils se retrouveront, aussi improbable que cela puisse paraître, au même moment au même endroit.

Et cette concordance des temps et des lieux se manifeste forcément pour un crime – ou pour sa résolution ? – car ce qui réunit l’ensemble des personnages ce n’est pas tant le crime qui, comme l’indique la citation, n’est jamais que la fin (ou le commencement de l’histoire pour le lecteur et pour le spectateur), que le faisceau d’indices concordants qui conduisent le détective à poser pièce après pièce tous les éléments du puzzle dans le même cadre.

Et ce cadre, c’est Almeria.

Le désert avant Star Wars

Qu’est-ce que c’est, Almeria ?

Par Tschubby — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=117046610

C’est une ville au sud de l’Espagne dotée d’un aéroport international. Vous auriez l’idée de vous rendre à Almeria en Espagne ? Avant la lecture de l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui, pas moi. Madrid, oui ; Barcelone, oui ; Séville, Grenade, Valence… Almeria ? Inconnu au bataillon.

Cependant, dans les années 1950-1960, la province d’Almeria accueille des dizaines de productions cinématographiques, principalement des westerns spaghettis, réalisateurs et producteurs appréciant ses décors de déserts qui rappellent à moindres frais l’ouest américain.

Niveau studios et lieux de tournages prisés des cinéphiles, on est donc après les beaux jours des studios de la Victorine à Nice (et avant leur utilisation par François Truffaut dans La Nuit américaine), et avant, pour un autre désert, la Tunisie prisée par George Lucas dès 1976 pour servir de décor à Tatooine dans Star Wars.

Parmi les films tournés à Almeria, on retrouve ainsi Un taxi pour Tobrouk, Le Cid, Lawrence d’Arabie, Cléopâtre (qui décidément semble avoir une raison supplémentaire d’avoir été un gouffre financier), la trilogie du dollar et Il était une fois dans l’ouest de Sergio Leone entre 1964 et 1968, Boulevard du rhum ou encore La Folie des grandeurs en 1971, Mon nom est personne en 1973… Principalement du film historique, du film de guerre et du western donc.

À partir de 1975 ça commence à se calmer un peu, mais en 1968, c’est la ruche. Sur une seule année, une bonne quarantaine de tournages. Et pourtant, ce n’est pas non plus l’année la plus calme en terme d’événements historiques.

Ça n’a pas pour autant empêcher un beau casting de s’y retrouver entre début janvier et fin mars de cette année, un peu avant que les esprits s’échauffent, me direz-vous. Et ce cercle rouge à l’heure zéro, c’est Philippe Lombard qui nous le raconte.

Mais qu’allaient-ils tous faire dans cette galère ?

C’est qu’il n’a pas son pareil, Philippe Lombard, pour nous raconter les entreprises désespérées et les expériences cinématographiques quasi apocalyptiques.

Déjà mentionnés à son palmarès, Ça tourne mal et Ça tourne mal à Hollywood.

Cette fois-ci, il place sa machine à remonter le temps à Almeria, début 1968, avec trois tournages simultanés et leurs lots d’aléas, de cascades et de rebondissements :

  •  Shalako (Edward Dmytryk’s Shalako) d’Edward Dmytryk avec Sean Connery, Brigitte Bardot, Stephen Boyd, Honor Blackman ;
  • Enfants de salauds (Play Dirty) d’André de Toth avec Michael Caine, Nigel Davenport, Nigel Green, Harry Andrews ;
  • Une corde, un Colt… de Robert Hossein avec Michèle Mercier, Robert Hossein

Trois films qui, avant ma lecture, m’étaient aussi inconnus que le lieu du tournage, si ce n’est que pour en avoir discuté de vive voix avec Philippe Lombard au moment où son projet d’écriture arrivait à son terme, je lui ai dit que l’entreprise me rappelait le tournage du Mogambo de John Ford (Grace Kelly, Clark Gable et Ava Gardner) ou son African Queen (Katharine Hepburn et Humphrey Bogart), John Huston étant lui davantage habituée des opérations suicides cinématographiques, quitte à faire attraper la dysenterie à Katharine Hepburn.

Sur le papier, l’idée de retrouver une icône du cinéma français avant sa retraite anticipée, la première incarnation de James Bond, Angélique marquise des anges et, pour les cinéphiles les plus jeunes, Alfred Pennyworth dans la trilogie de Christopher Nolan, est des plus alléchantes.

Mais on se doute bien que rien (ou presque) ne va se passer comme prévu.

Premier plan, Shalako

Dans cet Almeria 68, publié aux éditions Hugo en mai 2025, Philippe Lombard évoque une Brigitte Bardot déjà revenue du cinéma, dans les derniers mois de son troisième mariage avec l’homme d’affaire Gunter Sachs.

Son partenaire à l’écran, Sean Connery qui a décidé de tourner la page de 007 en se laissant pousser la moustache, même si l’on est pas encore au combo slip / moustache / tresse de Zardoz.

Niveau ambiance, on est dans le western, avec un groupe d’européens qui décide de venir chasser dans une réserve apache.

Au second plan, nous avons Enfants de salauds, un réalisateur britannique qui reconstitue un épisode de la seconde guerre mondiale en Afrique du Nord, avec un groupe de mercenaires, parmi lesquels on retrouve donc Michael Caine. Un film de guerre, donc.

Et enfin (même si la liste ne s’arrête pas là), nous avons Robert Hossein qui veut réaliser son rêve de tourner un western français, une belle histoire de vengeance, avec sa partenaire d’Angélique, marquise des anges, Michèle Mercier, avec ce titre évocateur : Une corde, un colt

Tout ce beau se partage le décor et les chambres d’hôtel d’Almeria, les chevaux traversent le décor de la seconde guerre mondiale, Bardot fait la fête jusqu’à pas d’heure et donne à manger à des chiens errants (quand elle ne décide pas de les recueillir), tempêtes de sable, cascadeurs, parrain de la mafia, repérages photo pour films cultes de science-fiction, décors incendiés.

Et pendant ce temps là, on assiste à Paris à la première de Bonnie and Clyde avec Faye Dunaway et Warren Beatty, Godard et Truffaut font le coup de poing pour soutenir Henri Langlois, renvoyé de la Cinémathèque française, et Marguerite Duras envoie à Bardot une lettre la conjurant de venir en aide aux bébés phoques.

Et toujours pendant ce temps, sur les ondes et dans d’autres studios, s’écrit et se chante le mythe Bardot.

Tout finit par des chansons

Au moment où elle tourne Shalako, Bardot a déjà enregistré les titres écrits pour elle par Serge Gainsbourg : c’est la période Harley Davidson (vive les cuissardes), Comic strip et évidemment Bonnie and Clyde, qui reprend le poème écrit par Bonnie Parker, vous l’avez ?

Vous avez lu l’histoire de Jesse James
Comment il vécut, comment il est mort
Ça vous a plu hein, vous en demandez encore
Eh bien, écoutez l’histoire de Bonnie and Clyde

De cette chanson, il me reste surtout le clip, entr’aperçu dans une émission consacrée à Gainsbourg, Bardot avec son béret, son porte-jarretelles et ses yeux magnétiques, Gainsbourg qui flegmatiquement recharge son flingue.

La playlist évoquée par Philippe Lombard m’est familière, mes parents écoutaient beaucoup Gainsbourg, et je connais par coeur un bon nombre de ses chansons, même si quelque chose s’arrête aussi pour moi à Almeria : j’ai toujours, sauf quelques exceptions (L’ami caouette, L’Hippopodame, Dieu fumeur de havanes…), préféré Gainsbourg à Gainsbarre, et donc préféré La Javanaise, La chanson de Prévert, et Initials BB à L’homme à tête de chou et Aux armes, etc.

Mais c’est à Philippe Lombard que je dois la résolution d’un mystère que je ne m’étais jamais donné la peine d’éclaircir : le mot final d’Initials BB, qui pour moi restait imprononçable et incompréhensible.

J’avais encore une fois vu des émissions et des images d’archives montrant Gainsbourg enregistrant Initials BB, avec les échos de la Symphonie du nouveau monde de Dvorak.

Lorsque cette chanson passait, j’arrivais donc au dernier couplet :

À chaque mouvement
On entendait
Les clochettes d′argent
De ses poignets
Agitant ses grelots
Elle avança
Et prononça ce mot…

Et là, plus rien. America ? A… mamia ? Il aurait fallu se pencher plus en détails sur les quelques mois qu’avait duré la liaison tumultueuse entre Brigitte Bardot et Serge Gainsbourg, et cela, à l’époque, ne me passionnait pas plus que ça.

Néanmoins, en plus de m’offrir une balade mouvementée et riche en rebondissements avec cet Almeria 68, Philippe Lombard m’a donné envie de réécouter ces quelques titres de Gainsbourg, et il a certainement anticipé sur l’effet qu’aurait son récit sur le spectateur, puisque l’ouvrage se clôt mêlant bandes originales, titres de Bardot et de Gainsbourg, mais aussi des Beatles et de Scott McKenzie.

Chapeau l’artiste !

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