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Catégorie : L’usine à rêves (Page 1 sur 29)

Rochefort, l’élégance à la française

Fin d’année 2017 (bon, pour exact, entre juillet et décembre 2017) : trois monuments du cinéma français.

Claude Rich, Jeanne Moreau, Jean Rochefort

Ces trois-là ont bercé ma cinéphilie.

Ils faisaient partie des personnages que je croyais éternels du fait de leur longévité.

Claude Rich, pour moi, allait du truculent personnage d’Antoine Delafoy dans Les Tontons flingueurs au Crime est notre affaire de Pascal Thomas, en passant par Talleyrand dans Le Souper ou Panoramix dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

Claude Rich est allé jusqu’à jouer Claude Rich dans Les Acteurs de Bertrand Blier, et à mettre le doigt, non sans distance et sans auto-dérision sur son côté « Claude Rich » :

Jeanne Moreau.

L’un de mes premiers souvenirs de Jeanne Moreau, c’est dans un film de Jean Dréville, La Reine Margot, où elle incarne ce personnage bien avant Adjani dans le film de Patrick Chéreau. Et enfant, puis adolescente, j’ai encensé ce film. Il faut dire que j’adorais aussi Françoise Rosay en Catherine de Médicis, et la petite apparition de Louis de Funès en Nostradamus.

Jeanne Moreau, je l’ai adorée dans Ascenseur pour l’échafaud, dans Les Quatre cents coups, dans Jules et Jim et dans Viva Maria, en étoile de la Nouvelle vague. À l’international, dans Le Procès, dans Le Journal d’une femme de chambre et dans Une Histoire immortelle. Plus tard, plus mûre, avec sa voix si particulière et sa détresse, dans Les Valseuses. Âgée et sans illusion, dans Le Temps qui reste de François Ozon. Et finalement à la télévision, en Mahaut d’Artois dans le remake des Rois maudits.

Mais toujours sous la pluie de Louis Malle et chantant un certain tourbillon pour Truffaut…

Vous l’aurez compris, cet article est un prétexte à faire résonner certaines voix. Passons à la principale.

Un jour en octobre 2017

Ce jour-là, c’était un lundi. Je me souviens du décès de Jean Rochefort comme je peux me souvenir de celui de Simone Veil, celui de David Bowie, celui de Michaël Jackson ou celui de Michel Serrault. Pas pareils vous me direz.

Mais de la même manière, je sais exactement ce que je faisais au moment du 11 septembre 2001, au moment du décès de Diana ou de celui de Mitterrand…

Voilà si l’on remonte assez loin dans « mon temps ».

Et je vais arrêter là la rubrique nécrologique !

Bref, ce lundi matin, j’échangeais par SMS avec une copine prof-doc qui se reconnaîtra, et une fois la nouvelle tombée, notre sentiment était commun : il fallait faire connaître (ou reconnaître) aux élèves ce qu’était Jean Rochefort. Non seulement la personnalité cinématographique, l’acteur et le comédien, mais aussi le formidable passeur de culture.

Et du coup, en quelques minutes, j’ai fabriqué ça :

Je ne prétends pas connaître par coeur l’intégralité de la filmographie de Jean Rochefort, mais j’ai le souvenir exact de son visage, sans moustache ou avec, dans tous les films où je l’ai vu.

En partenaire de Jean-Paul Belmondo dans Cartouche, ou de Jean Marais dans Le Masque de fer (quoiqu’il me semble qu’ils n’aient aucune scène commune, et qu’il faudrait plus parler de Jean-François Poron comme partenaire). Je n’ai jamais été une fan de la saga Angélique, donc je ne peux rien en dire. Voilà pour la période « sans moustache ».

Quelle moustache !

Mais pour moi, Jean Rochefort, ce sont deux rôles.

D’abord l’inaltérable Étienne Dorsay.

Plus que l’abbé Dubois dans Que la fête commence, plus qu’Antoine dans Le Mari de la coiffeuse, j’adore Rochefort dans Un éléphant ça trompe énormément et dans Nous irons tous au paradis, avec ses trois compères, Brasseur, Bedos et Lanoux.

L’absurdité, le contraste entre la voix du narrateur (Jean Rochefort) et la situation dont le spectateur est témoin, le flegme d’Étienne, les dialogues soignés, et la tendresse que l’on a pour chacun des personnages, en dépit de leurs défauts, tout cela rend ces deux films très attachants, et assez intemporels.

Mais il y a un autre rôle où j’adore Rochefort. C’est celui du marquis de Bellegarde dans Ridicule (sans moustache), en particulier une scène où il évoque sa collection de bons mots et où il rapporte celui prononcé par un jeune soldat décapité durant une bataille, qui trouve le temps de prononcer « Ciel, mais où ai-je la tête ? » (pardon pour l’inexactitude, je cite de mémoire).

Le comble est que pour ces deux films, je ne trouve pas d’extrait vidéo qui me satisfasse…

Consolons-nous donc avec un épisode des Boloss des belles lettres, et pas des moindres, celui sur Madame Bovary !

Je rajoute le lien de la chaîne YouTube, ça fera passer du bon temps 😉

https://www.youtube.com/channel/UC32vOdZp-NN4eZZhJrUNR6w

Par écrit, on entend encore sa voix

En mars 2018, les éditions Nova ont publié un livre regroupant des interviews et des conversations de Jean Rochefort.

Le titre ? Ultime : Jean Rochefort, interviews & conversations.

Collection Ultime.

Comme indiqué en deuxième de couverture :

ultime : La collection qui tire le portait d’une immense figure culturelle par le biais d’entretiens majeurs et de conversations inédites.

Effectivement, ça résume bien l’idée générale.

J’ai lu ce livre en une journée. C’est un petit bonheur à dévorer.

Après les quelques premiers entretiens, où Rochefort débutant rappelle plusieurs fois, à des interlocuteurs différents, son parcours, son enfance, ses premières armes au théâtre et au cinéma, on s’envole.

Les échanges fourmillent de pépites, dont le fameux « Sans moustache, j’ai l’air asexué ».

L’un des bonheurs à découvrir, est une interview à trois voix avec Marielle et Noiret, où chaque question des journalistes commence par « Vous n’en avez pas marre ? » :

Vous n’en avez pas marre de vous voir ? (…)

Vous n’en avez pas marre de toutes ces interviews ?

Chacune de ces questions ponctue l’interview sans la surcharger, laissant les trois énergumènes développer la réponse.

Lire cet ouvrage m’a rappelé Bernard Pivot échangeant avec Truffaut dans Apostrophes, et indiquant que la qualité des entretiens était que parfois, certaines questions étaient plus longues que les réponses.

(je remets l’échange ci-dessous, c’est vraiment un beau moment)

C’est le cas quand Rochefort est en conversation avec deux personnes : Frédéric Beigbeder et Frédéric Mitterrand, et je ne pense pas que ce soit une question de prénom…

… mais plutôt une question de profession. Les deux Frédéric ayant fait profession d’écrivains, ils n’ont pu que s’accorder avec cet amoureux de la littérature (c’est du moins ce que j’ai ressenti à ma lecture) – Frédéric Mitterrand lisant également dans cet entretien des extraits d’un livre écrit par Rochefort.

Ce petit livre de 200 pages est à garder, parcourir, feuilleter, poser, et reprendre, et ranger à côté des Mémoires cavalières de Noiret, de quelques livres de Brialy ou du Vous avez dit Serrault ? de Michel Serrault… bref, à côté de ces monstres qui savent tout jouer et qui, en plus, lorsqu’ils écrivent, restent en mémoire.

Rien de plus à ajouter, si ce n’est pour retrouver, encore une fois, Jean Rochefort, l’épisode que Blow Up lui a consacré :

Bons mots, bons films, bonnes lectures et bel été à tous (après le dernier article #profdoc de l’année scolaire) !

Splendeurs et misères du cinéma muet

Voici un deuxième compte-rendu de lecture en l’espace de quelques jours, après l’article sur les incipits cinématographiques.

Le sujet n’en est pas si éloigné, puisque je discutais il y a peu avec un ami qui me demandait s’il y avait tout autant d’excipits cinématographiques que d’incipits.

Parmi les excipits que j’ai pu trouvés durant cette conversation, je me suis souvenue, évidemment du final très suggestif de La Mort aux trousses, de la fuite en robe de mariée et en bus du Lauréat, du «Frankly my dear, I don’t give a damn» d’Autant en emporte le vent (l’excipit qui te casse), du regard de Norman Bates dans Psychose et du discours du Dictateur.

Il y en a un aussi, très marquant, et sur lequel je reviendrai un peu plus loin dans cet article, pas seulement pour des raisons formelles, mais aussi pour des raisons thématiques.

Univers du cinéma muet

Sur Cinephiledoc, j’ai souvent parlé du cinéma muet. D’abord parce que Chaplin fait partie de mon panthéon cinéphile, avec Hitchcock et Truffaut et qu’il suffit qu’un livre sorte sur ces trois-là, pour que je me rue dans une librairie ou sur Internet.

J’ai donc souvent parlé de Chaplin.

Mais ce qui me fascine dans le cinéma muet, c’est sa fragilité. Le fait qu’après avoir été porté aux nues par le public, ce dernier se soit détourné de lui avec tant de violence, de moquerie, de cruauté et d’absolu.

«Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré»

Des milliers de films détruits ou perdus de manière irrémédiable. Non seulement, cela émeut justement le cinéphile et l’être humain (les histoires d’ascension et de chute sont souvent celles que l’on préfère) mais aussi ceux qui, comme moi, ont une vocation ratée d’archéologue ou d’archiviste.

Plusieurs de mes livres préférés sur le cinéma, et dont j’ai fait la critique sur ce site, portent sur le cinéma muet et cet univers disparu :

Je vous ai également parlé avec abondance des ouvrages de Enrico Giacovelli, qui retracent l’histoire naissante du cinéma, et des comiques muets, puis des comiques parlants, mettant en lumière quelques carrières brisées en pleine gloire : Fatty Arbuckle, Mabel Normand…

Et j’avais fait, il y a déjà quelques années, le compte-rendu de lecture de l’autobiographie de Buster Keaton, La Mécanique du rire.

Toutes ces lectures ont en commun des films perdus et des gloires perdues. Et le livre qui m’intéresse aujourd’hui ne fait pas exception.

Le cinéma, naissance et premières gloires

Lorsque j’ai indiqué à une amie qu’il fallait, après le travail, que j’aille récupérer un livre que j’avais vu en vitrine d’une librairie, et lorsqu’elle a vu le titre du livre en question, elle a juste observé :

« Ça m’aurait étonnée que tu ne l’achètes pas, celui-là. »

Et pourtant, je n’avais pas encore lu, ni la quatrième de couverture, ni les premières lignes.

Hollywood Boulevard est un roman de Melanie Benjamin, publié chez Albin Michel en avril 2018. Parution donc toute récente, ce qui rafraîchit un peu mes articles, consacrés ces derniers temps à des publications de 2017.

Ma seule réticence devant la vitrine concernait le bandeau rouge : « par l’auteur des Cygnes de la Cinquième Avenue » Je n’aimais pas beaucoup cette indication, que je trouvais quelque peu racoleuse et je craignais de me retrouvais devant un Hollywood Babylone transporté dans l’univers de la fiction.

Mes craintes se sont vite dissipées, et d’ailleurs la lecture du résumé des Cygnes de la Cinquième Avenue a achevé de me faire apprécier l’auteur…

Voici la quatrième de couverture de Hollywood Boulevard :

Frances Marion a tout quitté pour suivre sa vocation : écrire des histoires pour un nouvel art, qui consiste à projeter des images en mouvement sur un écran. Mary Pickford est une actrice dont les boucles blondes et la grâce juvénile lui valent déjà le surnom de « La petite fiancée de l’Amérique ». Toutes deux vont nouer une amitié hors norme et participer à cette révolution qu’est la naissance du cinéma. Mais, dans un monde dominé par les hommes, on voit d’un mauvais œil l’ambition et l’indépendance de ces deux femmes…

Ce seul aperçu avait déjà de quoi m’allécher… et les toutes premières lignes ont fini de m’embarquer :

Ces derniers temps, la frontière entre les films et la vraie vie est devenue floue.

Parfois, je suis assaillie par les images du passé – le rétroviseur fêlé de ma première voiture, la danse fantomatique d’un rideau devant une fenêtre ouverte, du temps où j’étais enfant et facilement impressionnable, un jour où j’étais alitée, en proie à la fièvre. (…)

Et plus je fouille dans mes souvenirs, moins je suis sûre de leur origine . Ces souvenirs sont-ils vraiment les miens ? Ou bien sont-ils issus d’un film dont j’aurais écrit le scénario ?

Melanie Benjamin nous prend par la main et nous fait suivre l’itinéraire de deux femmes bien réelles : Frances Marion, journaliste, écrivaine et scénariste américaine, et Mary Pickford, actrice et productrice américano-canadienne.

Cela semble en tout point réel, mais est-ce bien vrai ? L’auteur entretient une savante illusion, comme pour le personnage qui prend la parole au début du roman, entre les souvenirs et la vraie vie, entre le rêve et la réalité, entre les films et l’envers du décor.

Deux femmes, deux parcours

Avec Frances, qui s’exprime à la première personne, et dont la voix ouvre le livre, nous assistons à la naissance du cinéma.

Jeune femme ambitieuse ayant emménagé à Los Angeles, mariée avec un homme qui l’indiffère (et dont elle divorcera au plus vite), elle est d’abord dessinatrice commerciale.

Un jour qu’elle passe dans la rue, elle assiste au tournage d’une scène. Tout semble indiquer dans la description qu’il s’agit d’une scène des Keystone cops, ce cinéma burlesque mettant en scène des policiers.

Frances y croise Chaplin a ses débuts, encore anonyme mais déjà remarquable, mais surtout elle y pressent ce qui va devenir sa vie : faire partie de l’usine à rêves, participer à sa manière – elle est déterminée à ne pas être actrice – à cette industrie naissante, encore méprisée par ses contemporains, mais qui a tout du futur septième art.

Elle trouve alors le moyen de rencontrer Mary Pickford.

Contrairement à Frances, Mary Pickford ne s’exprime pas à la première personne. Déjà parce que Mary Pickford, ce n’est pas elle, c’est le nom qu’on lui a choisi et qu’elle s’est appropriée.

Ensuite parce qu’après une enfance sur les planches, et une première expérience avec Griffith, Mary Pickford est toujours en représentation, c’est l’incarnation de ce que va devenir le star system.

À travers ces deux voix féminines, l’une du côté des coulisses, qui témoigne, qui écrit, et qui invente, l’autre sous le feu des projecteurs, qui incarne, ce sont deux visions du cinéma à ses débuts que Melanie Benjamin nous offre.

Et quelle place elle donne à ces femmes ! Grâce à elle, on se souvient que Alice Guy a été la première femme réalisatrice, et que le cinéma, dès sa naissance, n’a pas été qu’une affaire d’hommes !

Les hommes ne sont d’ailleurs pas à leur avantage dans ce livre : les producteurs ? des hommes d’affaires peu scrupuleux qui aiment seulement gagner de l’argent. Douglas Fairbanks ? un être fat et possessif, obsédé par son image, et sans grande intelligence. Et Chaplin ? un pitre coureur de femmes, jaloux en amitié.

Ces deux femmes veulent révolutionner le cinéma chacune à leur façon : Frances Marion par l’écriture, Mary Pickford en faisant naître la mythologie hollywoodienne : la «petite fiancée de l’Amérique» c’est elle, Pickfair (la première demeure de star) c’est elle, les Artistes associés (première maison de production gérée par des artistes avec Chaplin, Fairbanks et Griffith) c’est elle aussi.

L’auteur alterne les chapitres : Frances prend la parole, puis on suit Mary. On s’attache à leurs pas, on scrute leurs triomphes, leurs angoisses, leur intimité, leur fragilité. On observe le passage du temps, et de l’Histoire, sur leurs vies.

De Hollywood Boulevard à Sunset Boulevard

Au fil des pages, il y a pourtant cette intuition que tout va finir par se dérégler.

Je n’ai jamais vu de films avec Mary Pickford, le seul aperçu que j’avais jusqu’alors de sa vie, c’est le biopic que Richard Attenborough a consacré à Chaplin, et où ce dernier, incarné par Robert Downey Junior, évoque Mary avec beaucoup d’ironie et de mépris.

Dans ses ouvrages, Enrico Giacovelli se concentre sur le cinéma comique, et n’évoque pas la petite fiancée de l’Amérique, qui, à l’instar de John Gilbert et d’autres stars du muet, ne se sont jamais remis du parlant.

D’autres, comme Garbo, ont mis fin à leur carrière et ont vécu en reclus les dernières années de leur vie.

Alors que Frances triomphe et devient, malgré la mort de son mari, l’une des scénaristes les plus en vue de Hollywood, on assiste au déclin de Mary, qui se cloître chez elle et sombre peu à peu dans l’alcoolisme.

Lorsque j’ai refermé Hollywood Boulevard, deux pensées me sont venues : j’ai essayé de démêler, là encore, le rêve de la réalité (aidée en cela par la note finale de l’auteur, qui indique au lecteur la manière dont elle a travaillé pour écrire son livre) et j’ai voulu revoir Sunset Boulevard, puisque, même de manière exagérée, Norma Desmond a tellement en commun avec Mary Pickford.

Du muet au parlant : Chantons sous la pluie et Sunset Boulevard

Si Chantons sous la pluie raconte le passage du muet au parlant sous la forme d’une comédie musicale haute en couleurs, avec drôlerie et une certaine euphorie, comme en témoigne la scène de sonorisation :

Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder, raconte la rencontre entre un jeune scénariste et une star déchue du muet, cloîtrée dans sa villa hollywoodienne, persuadée qu’on ne l’a pas oubliée, et convaincue qu’elle peut faire son retour au cinéma.

Une star, un scénariste.

Et un film fabuleux où tout l’univers du cinéma muet et du Hollywood des années 20 aux années 50 est restitué : on y croise Erich von Stroheim, Cecil B De Mille, ou encore Buster Keaton. On y évoque Chaplin et Garbo. Norma Desmond est incarnée par Gloria Swanson, qui était elle aussi une star du muet, et son rôle avait été proposé, sans succès, à Mary Pickford.

J’ai revu le film il y a quelques jours et j’ai été happée, à la fois par la comparaison avec le livre de Melanie Benjamin, et par ce suspense, cette tension, cette ironie cinglante et cette tristesse qui font toute la beauté de Sunset Boulevard.

Non seulement Hollywood Boulevard est un coup de coeur de cette année, mais je dois à son auteur d’avoir pu revoir l’un des plus beaux films sur le cinéma.

Attention au spoil, je clos donc cet article par son excipit :

Incipits cinématographiques

Avec un peu de retard, voici le compte-rendu de lecture du mois d’avril 2018. Pour cet article, comme pour les précédents articles cinéphiles, j’ai essayé de regrouper sous une même thématique plusieurs ouvrages.

En février, je m’étais intéressée, à travers deux romans, au personnage du figurant. En mars, j’ai profité de la Journée internationale du droit des femmes pour évoquer trois livres consacrées aux femmes de l’univers du cinéma ou écrits par ces dernières.

Cette fois-ci, et bien que la relation entre les deux ouvrages que j’ai choisis soit quelque peu superficielle, je vous propose un petit voyage dans des incipits cinématographiques.

Incipits ?

Qu’est-ce qu’un incipit ? Soyons bêtes et disciplinés et retrouvons la définition qu’un professeur de français aurait pu nous donner (surtout si nous avons eu un parcours littéraire, ce qui est mon cas) :

INCIPIT, subst. masc. inv. PALÉOGR. [P. réf. à la loc. lat. que l’on trouve au début des manuscrits lat. du Moy. Âge : incipit liber « ici commence le livre »] Premiers mots d’un manuscrit, d’un texte ; début d’une œuvre musicale.

Ceci est la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.
Et donc, un incipit, c’est tout aussi bien :
« En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. » ;
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » ;
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » ;
« Longtemps je me suis couché de bonne heure. » ;
« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Ceux que je viens de citer font partie de mes préférés, je vous laisse retrouver d’où ils viennent.

La définition du CNRTL nous informe que l’incipit est le début d’un texte ou d’une oeuvre musicale. Ce peut tout aussi bien être les premières images d’un film, et il peut aussi s’agir, par extension (mais suffisamment maîtrisée), de ce qu’il y a juste avant le film.

Certains spectateurs des salles de cinéma ne supportent pas de louper les bandes-annonces, même lorsqu’elles sont disponibles sur Internet et même si cela doit leur faire subir les publicités.

Pour ma part, j’aime observer la façon dont le cinéma va adapter les bandes-annonces proposées par rapport au film que je vais voir juste après (cinéma d’action, SF, cinéma d’auteur, film pour enfants).

Imaginez ce que cela donnerait si d’aventures le cinéma confondait deux salles ? Je profite donc de cet article pour évoquer une autre forme d’incipit, cette mise-en-bouche particulière qui va nous annoncer un film.

Mise-en-bouche cinéphile

Pour ce premier compte-rendu de lecture, et en guise d’introduction, les images valent mieux que les mots :

Ce que vous venez de voir, c’est donc le générique et l’introduction d’une des plus célèbres émissions françaises consacrée au cinéma :

Le « Cinéma de minuit« , créée en 1976 et diffusée tous les dimanches soir sur France 3.

J’étais adolescente lorsque j’ai découvert cette émission, et je n’ai donc profité du Cinéma de minuit qu’à partir des années 2000.

Et c’est justement cela qui me frappait, et qui a laissé, peut-être injustement, une trace plus forte en moi que les films qui étaient programmés : le générique, avec sa musique et les visages qui se transformaient… Vivien Leigh, Clark Gable, Ava Gardner, Humphrey Bogart, Ingrid Bergman…

Puis il y avait cette voix, tellement particulière, avec son phrasé si élégant, qui vous expliquait ce que vous alliez voir. La voix de Patrick Brion.

Pour les films, je dois au Cinéma de minuit la découverte des toutes jeunes années de Danielle Darrieux (et sa collaboration avec Henri Decoin), et quelques films italiens comme, évidemment, Voyage en Italie de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman et George Sanders.

Et tous les débuts parfaits ne suscitent-ils pas une fin digne de ce nom ? Aussi j’ai toujours associé le générique du Cinéma de minuit à la scène finale de Cinema Paradiso :

Et donc, pourquoi le Cinéma de minuit ?

Parce qu’en octobre 2017, Patrick Brion a publié aux éditions Télémaque un livre magnifique consacré à son émission : Cinéma de minuit : 40 ans – 2000 films.

L’ouvrage est sublime. Sur ses 760 pages et quelques s’étale la programmation de l’émission, décennie après décennie, cycle après cycle :

Ce qui compte surtout pour le lecteur, ce sont les images et les films replacés dans chaque cycle.

J’y ai retrouvé le cycle Decoin, diffusé entre le 11 mai et le 15 juin 2003, le cycle « Aspects du cinéma italien » qui m’a fait connaître Parfum de femme le 2 novembre 2003, le cycle Vincente Minnelli avec lequel j’ai découvert La Toile d’araignée le 2 janvier 2005, le cycle Douglas Sirk, durant lequel j’ai continué à suivre Lauren Bacall dans Écrit sur du vent le 6 novembre de la même année.

J’étais une visiteuse occasionnelle du Cinéma de minuit, avec une cinéphilie quelque peu hasardeuse : j’ai regardé Decoin parce que j’aimais Danielle Darrieux, Minnelli et Sirk parce que j’adorais Lauren Bacall dans les films qu’elle avait tournés avec Humphrey Bogart.

Les émissions passaient tard le dimanche soir, je les enregistrais sur cassettes vidéos. Mais toujours ce qui me captivait, c’était ce générique et cette voix, magnifiques introductions à la découverte du cinéma.

Incipits cinématographiques

Les premières images d’un film : un moment aussi décisif que les premiers mots qu’on lit d’un roman.

Je dois ma deuxième lecture à mon amie Laura, qui déniche pour moi des textes cinéphiles qui n’ont pas encore eu la chance ni le temps d’être traduits en français : grâce à elle, j’avais découvert In my father’s shadow, de Chris Welles Feder, la fille d’Orson Welles, et l’autobiographie d’Anjelica Huston.

Cette fois-ci, il s’agit d’un ouvrage publié en 2017 aux Columbia University Press, Cinematic Overtures : how to read opening scenes.

Son auteur est Annette Insdorf, professeure à l’université de Columbia et que je connaissais jusque là surtout pour avoir écrit une biographie de François Truffaut, publiée en français dans la collection « Découvertes Gallimard ».

Ce livre tend à démontrer que les premières minutes d’un film sont déterminantes. De la même manière, les premiers mots de ce livre posent le décor, avec sobriété et efficacité, et donnent envie de prolonger la lecture :

First impressions count. A strong opening sequence leads the spectator to trust the filmmakers. My experience watching films – as well as teaching cinema history and criticism – suggests that a great movie tends to provide in the first few minutes the keys by which to unlock the rest of the film.

Je traduis (ou du moins j’essaye) :

Les premières impressions comptent. Une scène d’ouverture pleine de force amène le spectateur à se fier aux réalisateurs. D’après mon expérience de spectatrice – et de professeur enseignant l’histoire du cinéma et la critique de films – un grand film va chercher à proposer dans ses premières minutes les clefs pour déchiffrer le reste du film.

J’ai essayé de donner la traduction la plus fluide possible, mais évidemment je ne suis ni bilingue, ni professeur d’anglais…

Tout en évoquant ce livre et ses différents chapitres, je ponctuerai mon texte des premières images qui m’ont marquée en tant que spectatrice, qu’elles soient anciennes ou récentes.

L’ouvrage se découpe en huit chapitres qui, chacun à leur tour, explore une façon d’ouvrir un film, sans pour autant réduire ce film à une façon de faire.

Si le premier chapitre se concentre surtout sur le générique, avec des exemples tels que les ouvertures des films d’Hitchcock (comme La Mort aux trousses) d’Almodovar (Annette Insdorf évoque Parle avec elle, mais je lui préfère l’ouverture de Volver) ou encore celles de Stephen Frears, les chapitres suivants évoquent davantage les premières scènes.

Dans son premier chapitre, Insdorf étudie les premières scènes d’un film adapté d’un livre, et donne comme exemple Le Conformiste, L’Insoutenable légèreté de l’être ou encore Le Tambour

Elle étudie ensuite les différentes façons d’installer une histoire : soit avec une longue prise qui tient sans interruption le spectateur en haleine, comme dans Le Parrain, soit avec une histoire qui se superpose à différentes images et que l’on va construire progressivement, à partir des éléments qui nous sont donnés, comme dans Z ou La Liste de Schindler.

Puis elle oppose un film s’ouvrant avec le point du personnage principal, comme dans Le Lauréat, le spectateur tout comme le personnage ayant à répondre à la question « Qui suis-je ? » durant le reste du film, et le point de vue collectif, avec la présentation d’une communauté, comme dans Le Bal d’Ettore Scola (un film incroyable qui raconte l’Histoire de 1936 aux années 1990, à travers une salle de bal) et La Nuit américaine de François Truffaut.

Enfin, les deux derniers chapitres sont ceux consacrés aux réalisateurs qui s’amusent à égarer le spectateur avec leurs scènes d’ouverture, soit en les menant dans une direction inattendue (Hitchcock nous montrant une scène d’amour dans les premières minutes de Psychose, bien éloignée de ce qui va ensuite se produire), soit en ouvrant le film avec la voix d’un personnage, jusqu’à ce que l’on découvre que ce dernier est mort, et un flashback. C’est le cas de deux bijoux cinématographiques que j’adore : Sunset Boulevard et American Beauty.

L’ouvrage d’Insdorf est captivant, même si je me doute que, ne maîtrisant pas parfaitement l’anglais, et n’ayant pas vu tous les films dont elle parle, je n’ai pas pu l’apprécier complètement et à sa juste valeur.

Néanmoins, sa mission semble parfaitement remplie, puisqu’elle m’a donné envie de revoir les films que je connaissais, pas seulement leurs premières minutes, mais véritablement d’un bout à l’autre, et d’aller à la rencontre des films qu’elle me présentait pour la première fois.

Et vous, que vous faut-il dans les premières minutes d’un film pour vous donner envie de voir le reste ? Et quelles scènes d’ouverture vous ont marqués suffisamment dans votre imaginaire de spectateur ?

Il aurait fallu parler aussi des séries télévisées : quelles séries nous font « mordre à l’hameçon » et comment ? Faut-il juste le générique, qui installe une ambiance, ou bien le premier épisode, qui présente les personnages ? Ou faut-il passer un rite d’initiation et accepter deux ou trois premiers épisodes déconcertants avant d’être embarqués par l’histoire ?

Et parmi les films que j’ai cités, je rajoute donc quelques séries, qui m’ont embarquée dès le début ou que j’ai dû laisser m’apprivoiser pour les apprécier : Breaking Bad, Game of Thrones, House of Cards, Sense 8, Westworld, The Newsroom, Downton Abbey, The Crown, La Casa de Papel

Tout cela à voir ou à revoir sans modération !

Femmes au cinéma

Mes deux articles de mars, cinéphile et #profdoc, auront des thématiques communes.

En effet, l’article cinéphile évoquera les femmes au cinéma, alors que l’article #profdoc traitera en grande partie d’une séquence que j’ai commencée le 9 mars avec mon collègue d’histoire-géographie sur les inégalités hommes/femmes, notamment dans l’univers de la culture.

Mais j’y reviendrai fin mars.

Pour cet article cinéphile, je parlerai tout de même un petit peu de ce projet, car il m’a amenée à faire quelques recherches. J’aborderai trois ouvrages, l’un très récent, les deux autres publiés en fin d’année dernière et en 2016, mais où à chaque fois, les femmes sont à l’honneur.

Recherches sur la question

Pour préparer mon travail avec les élèves, j’ai choisi plusieurs domaines où s’expriment les inégalités hommes/femmes, le sexisme, les représentations… Puis j’ai essayé de trouver des ressources de différentes natures : articles, infographies, images, vidéos.

Pour la représentation des femmes dans la culture, j’abordais la question sous différents angles :

  1. la représentation à proprement parler des femmes au cinéma (idéalisation, test de Bechdel…)
  2. le sexisme (en particulier à l’égard des réalisatrices)
  3. les affaires, plus ou moins récentes, de harcèlement

J’ai donc cherché des ressources sur ces différents sujets, j’ai voulu amener les élèves à (ré)écouter le discours de Natalie Portman, à visionner une vidéo sur le sexisme au cinéma, et à consulter l’émission que Stupéfiant! a consacré à ces différentes thématiques en novembre dernier.

Mais durant la première séance, le couac évidemment : l’accès aux vidéos de Stupéfiant! était impossible. Pendant que les élèves travaillaient, j’ai donc cherché des vidéos (ou autres) traitant des mêmes questions, et voilà ce que j’ai pu glaner :

Et bien-sûr, ces petites recherches m’ont fait repenser à mes lectures du moment, et à d’autres un peu plus anciennes, et m’ont d’autant plus donné envie d’écrire cet article.

50 femmes au premier plan

Le premier livre sur lequel je reviendrai est également mon achat le plus récent. Je vadrouillais comme à mon habitude dans le rayon cinéma, lorsque j’ai mis la main sur cet ouvrage :

50 Femmes de cinéma, de Véronique Le Bris, publié en février 2018 – ce qui tombe à pic dans le contexte actuel et avec pour horizon la journée internationale des droits des femmes – chez Marest éditeur.

Cela m’a donné l’occasion de découvrir un éditeur spécialisé en ouvrages sur le cinéma, qui m’était totalement inconnu ! Donc, déjà, merci à ce livre.

50 femmes, ça peut paraître beaucoup, mais c’est peu. Comment faire un choix ? Comment privilégier telle star, telle réalisatrice, telle assistante ou costumière, au détriment de telle autre ?

Pourquoi privilégier Olivia de Havilland par rapport à Bette Davis (l’une a perdu un procès quand l’autre l’a gagné), pourquoi préférer Coline Serreau à Diane Kurys ou Danièle Thompson, pourquoi citer Edith Head mais pas Suzanne Schiffman ?

Réponse : parce qu’il le faut bien, malheureusement ! 50, c’est 50. Et les choix de l’auteur sont construits, judicieux et justifiés.

C’est ce que j’ai le plus aimé dans ce livre : pour chaque femme, l’auteur indique en chapeau son « fait d’arme », ce qui fait de cette femme quelqu’un d’exceptionnel, et ce qui l’a amenée à figurer dans ce livre.

Quelques exemples :

Florence Lawrence : Elle a inventé le star system et le clignotant

Olivia de Havilland : En 1944, elle obtient au tribunal une définition plus stricte des contrats qui lient les acteurs aux studios hollywoodiens.

Jane Camion : En soixante-dix éditions du festival de Cannes, elle est la seule réalisatrice à avoir reçu une Palme d’or.

Le livre se découpe en trois chapitres : les pionnières, les passionnées et les engagées.

Les pionnières, bien-sûr, s’ouvre avec Alice Guy, la première réalisatrice de cinéma. On y fait un tour du monde, principalement de réalisatrices, mais pas seulement.

Dans les passionnées, on trouve des costumières, des compositrices, des productrices, des écrivains.

Enfin, dans les engagées, on retrouve des personnalités ayant arrêté leur carrière, temporairement ou non, pour se consacrer à des domaines complètement différents : engagement dans l’armée, sciences, politique, causes sociétales ou humanitaires…

Un beau tour d’horizon que cet ouvrage !

Princesse, et alors ?

Le deuxième livre que j’ai choisi pour cet article de mars 2018 est paru, dans sa traduction française, en octobre 2017.

J’aurais pu en parler bien avant, il a fait partie de mes « craquages » post-fêtes de fin d’année et je l’ai dévoré en quelques jours.

Il s’agit du Journal d’une princesse de Carrie Fisher aux éditions Dargaud / Fantask.

Carrie Fisher y raconte le tournage de Star Wars, avec un ton bien à elle, et on croit l’entendre parler à chacune des phrases qu’on lit.

L’ouvrage s’ouvre sur l’année 1976, année faste et riche en événements, durant laquelle ce qui ne s’appelait pas encore l’épisode IV fut tourné à Londres. Elle revient ensuite brièvement sur sa vie « avant Leia ».

Ensuite, récit du tournage, depuis le casting jusqu’à l’avion du retour aux États-Unis, en passant par la fameuse coiffure de Leia et la liaison de l’actrice avec Harrison Ford.

À la fin du récit du tournage, on passe à la lecture du journal que Carrie Fisher a tenu pendant cette période. Beaucoup de mal-être, des poèmes, quelqu’un qui se cherche… le ton tranche beaucoup avec le reste du livre, et pour cause : avant et après ce journal, on a le regard rétrospectif de la comédienne sur elle-même.

Le journal se clôt, on repasse quarante ans plus tard. L’atmosphère devient moins pesante, plus pince-sans-rire, un humour noir bien incisif, qui ne fait pas dans le détail et qui ne s’appesantit pas.

On assiste à l’après Star Wars, à la difficulté d’échapper à un personnage, aux produits dérivés, aux conventions de fans.

Plusieurs fois, l’ouvrage m’a fait hurler de rire. Un exemple ? La visite à Madame Tussauds, face à son double de cire :

Quand on se rapproche de mon double, on peut voir qu’elle a la peau un peu épaisse et qu’elle transpire, alors restez à distance. Il lui manque un grain de beauté sur les reins, mais je n’en aurais pas non plus si j’avais le choix. Peut-être mon moi en cire pourra prendre le relais quand mon moi de chair déposera les armes. Mais il devra le faire dans ce putain de Bikini.

C’est drôle, grinçant, et d’une franchise décomplexée pleine de naturel. Et cela rappelle à qui ne le saurait pas : Carrie Fisher n’était pas seulement une princesse, c’était un des script doctors les plus renommés de Hollywood, une scénariste et un écrivain de grand talent.

Ouvrir au hasard la bible des stars

Les 50 Femmes de cinéma m’ont donné envie de me replonger dans ma troisième lecture.

Je n’en avais pas vraiment besoin : j’ai toujours plus ou moins envie de me replonger dans ce livre, tant sa richesse et sa beauté me fascinent.

Je l’ai dit il n’y a pas très longtemps sur Twitter : le livre est posé à côté de mon lit, le soir je l’attrape, j’ouvre à une page au hasard, je découvre ou je redécouvre… et toujours je m’émerveille.

Il s’agit de Hollywood, la cité des femmes : Histoire des actrices de l’âge d’or d’Hollywood, 1930-1955, d’Antoine Sire, publié chez Actes Sud en août 2016.

Le livre d’Antoine Sire a tout d’une bible : c’est une merveille d’érudition, une référence sur la question (qui d’autre a bien pu rappeler, en France, l’importance d’une Agnes Moorehead, d’une Judith Anderson ou d’une Thelma Ritter ?), et on en tourne les pages avec précaution, avec son papier fin et sa couverture brillante.

Qu’y a-t-il d’autre à ajouter ? C’est l’ouvrage parfait pour le cinéphile, à la hauteur du Hitchbook ou de l’autobiographie de Chaplin…

Antoine Sire a d’ailleurs participé à l’émission Stupéfiant! dont je parlais au début de l’article, pour évoquer ces femmes de cinéma.

J’ai retrouvé sur YouTube l’émission en question, je la laisse en conclusion :

J’espère qu’elle sera disponible pendant un bon moment !

Bonnes lectures et bons films, et à bientôt sur Cinephiledoc !

Rêveries de figurants solitaires

Je publie ce premier compte-rendu de lecture 2018 avec un peu de retard, et dans le désordre.

Depuis début janvier, en effet, j’ai lu ou parcouru cinq livres consacrés au cinéma, et j’en ai encore un en attente, une publication plus ancienne, sur un univers de série télévisée.

Pour respecter mon ordre de lecture, il aurait fallu que je commence par des publications datant d’octobre 2017, puis de novembre, et enfin de janvier 2018.

Si j’ai souhaité commencer par mes dernières lectures, ce n’est pas seulement parce qu’elles me demandent moins d’effort de mémoire, c’est aussi parce que les deux ouvrages se ressemblent beaucoup, et pourtant ils ne m’ont pas du tout laissé la même impression.

Seconds rôles et figurants

On les voit partout et parfois, dans le meilleur des cas, on connaît leur nom. Même si je les mets, par facilité, dans le même panier, il y a un fossé (ou un chemin) énorme qui sépare le second rôle du figurant.

Le second rôle, même sans le connaître, lorsqu’on va le retrouver d’un rôle à l’autre, va nous faire dire : « oui, c’est celui qui joue untel dans tel film », ou encore, en discutant avec des amis : « j’adore l’infirmière de James Stewart dans Fenêtre sur cour » (sans savoir à ce moment là qu’elle joue aussi aux côtés de Bette Davis dans All about Eve).

C’est aussi en s’intéressant d’un peu plus près aux seconds rôles, qu’on se rend compte que certains sont toujours abonnés aux mêmes rôles, ou que Agnès Moorehead, qu’on a vu toute notre enfance dans Ma sorcière bien aimée, a joué dans les premiers films d’Orson Welles et dans Les Passagers de la nuit, avec Lauren Bacall et Humphrey Bogart.

Bref, le second rôle est un visage connu.

Et le figurant ? Peut-être un visage connu en devenir… Johnny Hallyday a bien commencé par jouer l’un des gamins du pensionnat dans Les Diaboliques d’Henri-Georges Clouzot, et on ne fait que l’apercevoir.

Vous le voyez, le petit blond derrière Simone Signoret, avec déjà une coupe de cheveux bien à lui ? Voilà un instant qui a dû faire le bonheur de quelques archéologues du cinéma quand ils l’ont déniché…

Pourquoi ce long préambule ? Parce que mes deux lectures évoquent des figurants qui le sont restés, qui n’ont pas atteint la marche des deux répliques au détour d’une porte, voire de la consécration du second rôle (pour ne rien dire du premier).

Au-delà de ce point commun, les deux ouvrages ont aussi comme caractéristiques similaires :

  • le fait d’être tout deux des romans
  • un narrateur interne (troisième personne pour le premier livre, première personne pour le second)
  • un personnage hyper cinéphile
  • un promeneur parisien amoureux du détail.

Et pourtant c’est bien là leurs seules ressemblances.

Éternel figurant cherche place dans le monde

Si jamais il souhaitait déposer une petite annonce – et si jamais c’était quelque chose qui se faisait encore – voilà ce que cette dernière pourrait dire : « éternel figurant cherche place dans le monde ».

C’est ainsi que je vois le personnage principal de Microfilm (écrit sur la première de couverture en minuscule) d’Emmanuel Villin, publié en janvier 2018 chez Asphalte éditions.

Microfilm, c’est aussi bien un objet / des objets (le contenu de la statuette tant convoité dans La Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock – et pourtant on ne saura jamais ce qui figure dessus), que le propos du livre, tout entier captivé par des « micro films », des « micro – instants », des détails.

Le personnage principal, figurant de métier et évidemment anonyme, échoue lors d’un casting, se voyant décrit ainsi par la directrice « Physique quelconque, visage commun ».

Durant des démarches pour trouver un nouvel emploi, sous prétexte qu’il a un temps travailler pour une revue de cinéma étudiante appelée « Microfilm », on l’envoie en tant que spécialiste en microfilms auprès d’une obscure « Fondation pour la paix continentale ».

Sur cette fondation, ni le personnage principal, ni le lecteur ne comprendront quoi que ce soit, et puisque la visionneuse à microfilms restera inusitée durant tout le roman, on ne pourra que suivre dans un dédale absurde ce figurant qui reste figurant dans le monde réel.

Qu’il traverse imperturbablement Paris en vélo (sauf quand il découvre ce dernier vandalisé), qu’il échoue de salles d’exposition en brasserie, ou qu’il passe ses journées sur internet ou à tester différentes marques de stylos, ou qu’il doive sans raison se rendre au Portugal pour une soit-disant mission, tout lui échappe, et à nous aussi.

Le fait que sa voix se fasse entendre à la troisième personne rend la distance encore plus grande, tout comme son anonymat. On le suit, d’abord avec intérêt, curiosité, puis on finit (en tout cas moi) par osciller entre curiosité et agacement.

Certains apprécieront de se voir ainsi guidés par l’auteur puis perdus, déambulant dans cet univers où tout est si détaillé (du trajet en métro au langage HTML) mais où rien n’a de sens.

Et il est vrai que si le livre m’a quelque peu déroutée, et si le style, prompt à décortiquer chaque menu japonais et chaque voltage de visionneuse, m’a parfois prise de court, j’ai été sensible à cette absurdité, et à l’ironie que l’on sent poindre derrière chaque phrase.

C’est cependant un texte beaucoup plus mélancolique et nostalgique que j’ai préféré ce mois-ci, et dont je vais maintenant vous parler.

Bonheur fané, cheveux au vent, baisers volés, rêves mouvants

Il s’agit de mon premier coup de coeur de 2018, un vrai beau livre, tout en sobriété et en retenue, avec derrière chaque mot quelque chose de magique, une révélation.

Certes, le sujet avait tout pour retenir mon attention : le narrateur, qui cette fois s’exprime à la première personne, est figurant sur le tournage de Baisers volés, de François Truffaut. Il y rencontre Judith, apparition blonde et fugace, elle aussi figurante, qui n’en finira pas de lui échapper.

Quarante-cinq ans plus tard, il essaye toujours de retrouver cette silhouette évanouie, déambulant lui aussi dans Paris, tentant, à coup de photogrammes et de visionnage frénétique du film – arrêt sur images – de reconstituer ses souvenirs et de retrouver cet amour perdu qui correspond si bien à la chanson de Trenet qui ouvre le film.

Ce livre magnifique, simple, évident, c’est Le Figurant de Didier Blonde, publié dans la collection Blanche chez Gallimard.

J’ai dévoré ses 150 et quelques pages en deux jours, et j’ai suivi avec plaisir ce narrateur dans ses promenades sur les lieux du tournage, les cafés, les rues, la place de Clichy et ses alentours, le cimetière Montmartre (mais est-ce vraiment lui ?), dans ses recherches et ses reconstitutions.

À un moment, j’ai été prise de doute : et si tout cela était réel ? et si tout cela était faux ? qu’en était-il vraiment ? C’est bel et bien dans les rêves mouvants que Didier Blonde nous conduit.

J’ai voulu vérifier que la jeune fille blonde existait vraiment, et qu’elle apparaissait bien à l’instant où l’auteur l’avait fait apparaître.

Sans doute était-ce là le point de départ, ce qui l’avait marqué dans ce film, car même s’il a fini par donner une identité à Judith, une carrière, s’il a voulu étoffer un peu le rôle de la figurante, on continue à douter, et on ne fera que douter du début à la fin : est-ce réel ? est-ce inventé ?

Didier Blonde a réveillé chez moi des souvenirs et des bonheurs, essentiellement truffaldiens.

Il m’a poussé, certes, à revoir ces scènes de Baisers volés, qu’il évoque dans Le Figurant, mais dont tout cinéphile averti se souvient.

Il m’a fait m’interroger : quelles scènes, même sans les avoir vu de l’intérieur, avais-je retenu de Baisers volés ? Certainement celle avec Delphine Seyrig, à laquelle Blow Up a récemment rendu hommage :

Pour finir, j’ai vu passer un bon lot d’articles consacrés au livre de Didier Blonde, tout aussi élogieux les uns que les autres, et je ne voulais ni trop tarder, ni être en reste, car c’est vraiment l’un des plus beaux livres sur le cinéma, et l’un des plus beaux romans, que j’ai pu lire.

Et depuis que je guette des ouvrages sur le cinéma, depuis que je scrute non seulement les documentaires, mais aussi les fictions qui abordent ce thème, c’est avec Londres après minuit, Un renoncement, ou plus récemment The Freak, la plus belle découverte parmi mes lectures…

Cela m’a encore inspiré une attitude tout à fait truffaldienne, car je sais qu’il en avait l’habitude : celle de racheter et d’offrir les livres qu’on aime à notre entourage.

C’est donc tout naturellement que j’ai racheté en deux exemplaires Le Figurant, et c’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai trouvé Microfilms, son voisin immédiat dans la librairie où je vais régulièrement…

Pour toutes ces raisons, je voulais parler sans plus tarder de ces deux livres, si ressemblants et si différents, mais qui, chacun à leur manière, ont ouvert l’année 2018 de mes lectures cinéphiles, une année des plus prometteuses !

Sur ce, je vous souhaite d’aussi belles lectures que les miennes et vous dis à bientôt, sur Cinephiledoc !

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