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Catégorie : L’usine à rêves (Page 1 sur 29)

D’une femme fatale à l’autre

Cette année 2018 est riche en trajectoires féminines réécrites (et ce n’est pas fini !).

En mars, j’avais déjà fait un petit compte-rendu de lectures récentes et de références consacrées aux femmes au cinéma : un documentaire, 50 femmes de cinéma, le journal de Carrie Fisher, et Hollywood : la Cité des femmes.

En mai, j’avais trouvé ce superbe roman, Hollywood Boulevard, consacré à la première « star » de cinéma américaine, Mary Pickford, et à l’une des premières scénaristes, Frances Marion.

Pour ce premier article de reprise, les femmes à nouveau sont à l’honneur, et pas n’importe lesquelles.

Femmes fatales : éléments de définition

Lorsque l’on cherche « femme fatale » sur notre moteur de recherche préféré (!), on est vite effarée à la lecture des premiers résultats – en tout cas je le suis :

Passons outre, rejetons d’emblée les 5 conseils et autres trucs et astuces pour devenir une femme fatale… et reportons nous à quelque chose qui, sans être parfait, a au moins le mérite d’offrir un éclairage historique et culturel de la question :

Une femme fatale est un personnage type qui utilise le pouvoir de la sexualité pour piéger le héros malchanceux. La femme fatale est généralement décrite comme une femme sexuellement insatiable.

Elle séduit, sans se « donner », et est souvent caractérisée physiquement comme une femme très féminine et moralement comme une femme séductrice (dans la littérature décadente, puis au cinéma).

Voilà pour les éléments de définition, passons à la mythologie à présent :

L’archétype de la femme fatale existe dans les mythes et le folklore de nombreuses cultures à tous les âges. Les premiers exemples sont Ishtar, la déesse sumérienne, et Ève, Dalila, et Salomé dans la Bible judéo-chrétienne. Dans la littérature de la Grèce antique, la femme fatale est incarnée par Aphrodite, la sirène, le Sphinx, Scylla, Circé, Lamia, Hélène de Troie, et Clytemnestre.

Je passe sur le fait que, dans cet article, hormis Marlène Dietrich et Rita Hayworth, peu d’exemples sont donnés de « femmes fatales » de cinéma, essayons donc d’enrichir quelque peu cette liste, sans s’arrêter aux caractéristiques physiques (brune ? blonde ? grande ? petite ?) :

  • Greta Garbo
  • Bette Davis
  • Sharon Stone
  • Glenn Close
  • Ava Gardner
  • Joan Crawford
  • ce à quoi on peut rajouter éventuellement quelques belles brunes du cinéma français, au moins dans certains rôles : Maria Casarès, Fanny Ardant, Isabelle Adjani

Vous pouvez, si vous le souhaitez, compléter cette liste, en précisant ce qu’est pour vous une femme fatale.

C’est peut-être d’ailleurs par facilité que j’ai choisi ce terme, afin de rassembler dans un même article, deux femmes qui finalement, ne se ressemblaient pas tant que ça… quoique !

Ces deux femmes, je ne les connaissais pas plus que ça – seulement de nom – et je dois leur découverte à deux petits livres, l’un paru en 2017, l’autre, plus récent, publié en mai 2018.

It girl

Le premier de ces deux livres, Le Sourire de Gary Cooper, est l’oeuvre de Sophie Pujas, publié en mars 2017 aux éditions Gallimard, dans la collection L’arpenteur.

C’est un ouvrage d’un peu plus d’une centaine de pages, entrainant, alternant les voix, passant avec aisance du « elle » au « je », passant continuellement du rire aux larmes, avec des fulgurances poétiques surprenantes, qui éclatent d’une phrase à l’autre, et qui portent le lecteur comme un souffle de la première à la dernière page.

Dans la salle obscure, elle s’invente la famille qu’elle n’a pas eue. Les bras protecteurs d’âmes amies. Elle frissonne, s’exalte. Elle apprivoise l’angoisse. Tout s’apaisera à la fin. Et quand bien même le héros mourrait, ce qui ne se fait guère, la lumière se rallumera. La terreur aura laissé le monde inentamé. Tremble tout ton soûl, petite fille. Meurs avec le cow-boy. Saute dans le vide. Galope. Ce ne sont que des vies d’emprunt, à l’infini. Peaux où se glisser, vite délaissées.

Celle que l’auteur évoque, esquisse, accompagne de la gloire à la solitude, c’est Clara Bow.

Clara Bow ?

La star des années 20, une gosse de Brooklyn, l’incarnation de la « garçonne » (ouvrant la voie à Dietrich et ses tailleurs pantalons, à Garbo et son androgynie fascinante), la IT GIRL – sex appeal des années folles. Un esprit libre, une scandaleuse, qui compte nombre d’aventures (Victor Fleming et Gary Cooper, entre autres) et le double de rumeurs infondées, avant de se retirer du monde, un peu à la manière de Garbo ou de Pickford, mais dans une ferme du Nevada.

Sophie Pujas en fait une icône, une sorte de météore croquant la vie à pleines dents, cherchant des rôles à sa mesure, luttant contre les hommes des studios (comme le feront, sans plus de succès, Marilyn Monroe, Bette Davis, et avec un peu plus de succès, Olivia de Havilland).

Elle en fait à la fois cette icône de femmes libres dont elle (on) se sent redevable, et, dans les dernières lignes de ce petit livre magnifique, l’icône de ces femmes étoiles filantes et sacrifiées : Marilyn, Jean Seberg, Françoise Dorléac, Sharon Tate.

Ajoutons Jean Harlow.

Victor Fleming, en 1933, dirigera une comédie cruelle, Bombshell, où tremble le souvenir de Clara. L’histoire d’une jeune actrice, Lola Burns (sous les traits de Jean Harlow), constamment entourée d’une foule de parasites.

Ces deux phrases sont extraites du Sourire de Gary Cooper, p.84

Blonde platine

La voilà donc en Lola Burns, une star à l’existence chaotique, au rythme de travail effréné, tout de blanc vêtue sous son auréole platine et scrutée nuit et jour par les feuilles à scandale (…).

Platine, p.125

Comme un écho.

Platine, de Régine Detambel, a été publié chez Actes Sud en mai 2018. Lorsque je me suis arrêtée dans une librairie pour découvrir Hollywood Boulevard et les destins croisés de Mary Pickford et Frances Marion, à quelques livres de là était posé Platine.

Du sourire de Gary Cooper à Platine, les mêmes choses frappent : l’injustice, l’émotion, deux destins happés et sacrifiés, deux femmes ayant incarné une époque.

Jean Harlow ?

L’une des blondes volcaniques du star system américain, aux côtés de Marilyn, de Carole Lombard, de Grace Kelly, de Rita Hayworth. Des sex symbols, dont Wikipédia fournit ici très obligeamment une liste.

Avec Monroe et Lombard, la même impression de gâchis, extrêmement bien rendu dans ce roman de moins de 200 pages.

Monroe ? un suicide accidentel en 1962 à 36 ans.

Lombard ? morte à 33 ans dans un accident d’avion en 1942.

Harlow ? morte en 1937 à 26 ans de… de quoi au juste ?

Ce que nous fait comprendre l’auteur, avec une douceur teintée de cynisme, c’est la stupidité de cette mort et l’absurdité de la vie de Jean Harlow.

Au fil des pages, on suit cette petite gamine qui se mue en bombe sexuelle, toute en chevelure et en poitrine. On la suit avant même qu’elle ne devienne Jean Harlow, on suit le cinéma qui naît presqu’en même temps qu’elle (en tout cas elle partage son année de naissance avec celle du premier studio installé à Hollywood).

De la gloire en pleine lumière, on peut tout connaître. Ce que Detambel reconstitue à la perfection, c’est le côté sombre : la mère possessive, intrusive, jalouse, toxique, et l’amant de cette dernière, un sicilien proche de la mafia qui passe son temps à lui réclamer de l’argent.

Les mariages « fuites », le premier, à 16 ans, qui dure 3 mois. Le second, un vrai désastre, avec un type de 20 ans son aîné, atteint d’hermaphrodisme. Lorsqu’elle le découvre et éclate de rire le soir de la nuit de noce, il s’acharne sur elle, avant de se suicider quelques mois plus tard.

Alors sa mort, d’une crise d’urémie ? À la suite des coups portés par ce mari éphémère, en tout cas, mal soignés. Aggravés par une infection rénale. Ajoutez à cela une mère, adepte de la « Science chrétienne » et pour qui la maladie n’existe pas, et qui refusera quasiment jusqu’au bout de la faire soigner. Il faudra que William Powell et Clark Gable interviennent pour la faire admettre – trop tard – à l’hôpital.

Platine, avec efficacité, sobriété et douleur, c’est l’histoire de ce gâchis.


On referme ces deux livres avec exactement les mêmes sentiments : d’une part l’étonnement émerveillé devant ce que ces deux auteurs nous offrent, une émotion intense en seulement quelques pages, d’autre part, cette impression un peu nauséeuse d’avoir assisté à deux sacrifices humains.

Vous voulez revivre l’âge d’or du cinéma et son « intolérable cruauté » en un temps record ? Lisez Le Sourire de Gary Cooper, lisez Platine.

Autres lectures – juillet / août

Pour finir, voici un petit point (que j’espère systématiser tous les deux ou trois mois, si j’arrive à maintenir mon rythme de lecture) sur ce que j’ai pu lire cet été :

 

  • début juin, j’ai tenté de relire L’Iliade. Malgré la beauté du texte, trop de scènes de batailles à mon goût.
  • relecture du premier volume de Harry Potter en VO.
  • un roman historique : Moi, Médicis, de Matteo Strukul, agréable mais pas transcendant.
  • La Marche du mort, de Larry McMurtry, une vraie belle découverte que je dois à un collègue profdoc, Johann Jambu : l’ouest américain, des Texas rangers et des comanches, dépaysement total.
  • les deux derniers de mon chouchou : Zafón, Le Prisonnier du ciel (pas mal) et Le Labyrinthe des esprits (apothéose !)
  • tout un tas de lectures sur Paris au cinéma et Paris en littérature pour les hors-série de cet été
  • mon coup de coeur de juillet, L’art de la lecture, dont j’ai déjà parlé
  • les deux petits livres dont parle cet article
  • Les Guerres de religion (1559-1629) de Nicolas Le Roux, un pavé hyper érudit, parce que j’aime beaucoup cette période historique
  • Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel, des enquêtes policières steampunk dans le Paris du 19e siècle
  • Et moi, je vis toujours : mon premier D’Ormesson, pas très convaincant au début, fabuleux quand on parvient à entrer dedans au bout de quelques pages et qu’on le laisse nous raconter l’histoire.

Voilà pour ces quelques lectures, puisque fin août, je n’avais pas fini le dernier livre de ma liste.

J’espère vous avoir donné envie d’en lire quelques-uns.

Bonne reprise à tous et rendez-vous fin septembre pour l’article #profdoc !

Hors-série 1 : Paris au cinéma

Pour cet été, je vous propose sur Cinéphiledoc deux hors-série, encore une fois thématiques, et consacrés cette année à Paris.

Dans ce premier hors-série, je glisserai quelques productions que j’ai réussi à faire cette année, une petite nouveauté réalisée pour l’occasion, un compte-rendu de lecture, quelques bonnes adresses de sites internet, et un autre compte-rendu de lecture que j’ajouterai un peu plus tard…

Productions

Comme je l’ai indiqué dans un précédent article, je souhaitais depuis longtemps valoriser le rayon littérature du CDI (et plus spécifiquement le rayon 800, consacré dans mon CDI aux textes théoriques sur la littérature, et les oeuvres classiques). Grâce à Sandrine Duquenne, j’ai donc eu l’idée de proposer chaque mois une « découverte littéraire », la première de ces découvertes étant Paris.

Pourquoi parler d’oeuvres classiques quand mon article veut se consacrer à Paris au cinéma ? Parce que pour chaque découverte, j’adjoins une affiche sur le cinéma, et voici celle que j’ai réalisée sur Paris :

Évidemment, cette affiche est des plus statiques… on y retrouve quatre films emblématiques de la capitale, ainsi qu’une citation. J’ai donc décidé cet été de lui ajouter une version augmentée :

On y retrouve une petite sélection de vidéos associées aux films se déroulant à Paris.

J’ai choisi pour cette carte :

  • Hôtel du Nord et Les Enfants du Paradis
  • Les Quatre-cents coups et Baisers volés
  • La Traversée de Paris et La Grande Vadrouille
  • Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain

Cela complète les deux cartes d’Europe que j’avais réalisées l’an dernier, proposant une sélection de films et de séries télévisées.

Compte-rendu de lecture

Pour cette réalisation, j’ai été très aidée et inspirée par l’une de mes dernières lectures cinéphiles de l’année scolaire, et dont je souhaitais faire véritablement le coeur de mon article.

Il s’agit d’une publication assez récente (mai 2018) et sitôt après avoir eu connaissance de cette parution, je n’ai pas pu résister longtemps avant de la commander.

Bien m’en a pris.

Le Paris de François Truffaut est l’oeuvre de Philippe Lombard, publié aux éditions Parigramme et c’est un petit bijou pour n’importe quel amoureux des films de Truffaut, ponctué de citations et de références.

Si dans ses premiers chapitres l’auteur reste sur un plan biographique, et s’attache aux quartiers familiers de l’enfance puis de la vie de cinéaste de Truffaut (Montmartre, la Cinémathèque française – première du nom – la maison de production des films du Carrosse), c’est dans les chapitres suivants que le livre prend toute sa saveur et son envol.

On y retrouve les lieux familiers des films, la Tour Eiffel qui revient sans cesse, depuis Les 400 coups où la caméra la cherche (la vraie) pendant tout le générique, jusqu’à Vivement dimanche !, où Fanny Ardant s’en sert (une réplique) pour assommer un suspect.

On y respire le parfum d’une certaine époque, faite d’autobus à plate-forme, de téléphone public, d’horloge parlante et de pneumatiques. On y fréquente évidemment les cinémas (et le plus grand d’entre eux, le Gaumont Palace), les salles de concert et les théâtres.

On se perd dans le Paris des livres chers à Truffaut (réels ou fictifs) et le Paris historique, de la Belle époque et de l’Occupation.

Enfin, on y suit, film après film, la saga Antoine Doinel, des 400 coups à L’Amour en fuite, avec cette superbe carte insérée dans le livre, et qui m’a justement donné l’idée de la carte que vous avez pu consulter plus haut.

Bref, ce livre est une merveille, que je recommande à tous les amoureux de Paris et à tous les amoureux des films de Truffaut.

Et c’est précisément ce livre qui m’a donné aussi l’idée de ces hors-série estivaux.

Paris fait son cinéma

Le second ouvrage dont je vais faire un bref compte-rendu de lecture a été publié en 2012 et a fait l’objet d’une mise à jour en 2014 : il s’agit de Paris fait son cinéma, de Barbara Boespflug et de Beatrice Billon, aux éditions du Chêne.

C’est un livre agréable, facile à lire, dont la mise en page est des plus soignées, et qui recense, comme sa couverture l’indique, 101 adresses « qui ont inspiré les plus grands films ».

J’avais déjà évoqué, il y a quelques années (sans doute les deux sorties ou mises à jour ont été simultanées) dans la même collection New York fait son cinéma.

L’ouvrage sur Paris a les mêmes qualités : une présentation agréable, des lieux classés par quartiers et dont est fait un bref historique, un QR-code renvoyant vers la bande-annonce du film principalement évoqué, quelques allusions à d’autres films qui ont pu être tournés au même endroit.

Le petit bémol : une préférence marquée pour les films récents, malgré quelques incursions dans les « classiques » (Hôtel du Nord, La Grande vadrouille, À bout de souffle), même si, j’en conviens, les classiques sont mentionnés et il est plus attrayant pour le public d’avoir des références récentes lorsqu’il visite les lieux.

Le petit plus : la page ci-dessous, très sympathique à découvrir,

et le site qui complète l’ouvrage, que je glisse juste après dans les adresses internet à retenir.


Pour conclure cet article, voici quelques sites que j’ai pu collecter sur Paris au cinéma :

Voilà pour cette première petite sélection, qui ne demande qu’à s’enrichir, et voilà pour ce premier hors-série de l’été, que je complèterai dès que possible.

Rendez-vous début août pour cette petite mise à jour, et fin août pour le deuxième hors-série !

 

Rochefort, l’élégance à la française

Fin d’année 2017 (bon, pour exact, entre juillet et décembre 2017) : trois monuments du cinéma français.

Claude Rich, Jeanne Moreau, Jean Rochefort

Ces trois-là ont bercé ma cinéphilie.

Ils faisaient partie des personnages que je croyais éternels du fait de leur longévité.

Claude Rich, pour moi, allait du truculent personnage d’Antoine Delafoy dans Les Tontons flingueurs au Crime est notre affaire de Pascal Thomas, en passant par Talleyrand dans Le Souper ou Panoramix dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

Claude Rich est allé jusqu’à jouer Claude Rich dans Les Acteurs de Bertrand Blier, et à mettre le doigt, non sans distance et sans auto-dérision sur son côté « Claude Rich » :

Jeanne Moreau.

L’un de mes premiers souvenirs de Jeanne Moreau, c’est dans un film de Jean Dréville, La Reine Margot, où elle incarne ce personnage bien avant Adjani dans le film de Patrick Chéreau. Et enfant, puis adolescente, j’ai encensé ce film. Il faut dire que j’adorais aussi Françoise Rosay en Catherine de Médicis, et la petite apparition de Louis de Funès en Nostradamus.

Jeanne Moreau, je l’ai adorée dans Ascenseur pour l’échafaud, dans Les Quatre cents coups, dans Jules et Jim et dans Viva Maria, en étoile de la Nouvelle vague. À l’international, dans Le Procès, dans Le Journal d’une femme de chambre et dans Une Histoire immortelle. Plus tard, plus mûre, avec sa voix si particulière et sa détresse, dans Les Valseuses. Âgée et sans illusion, dans Le Temps qui reste de François Ozon. Et finalement à la télévision, en Mahaut d’Artois dans le remake des Rois maudits.

Mais toujours sous la pluie de Louis Malle et chantant un certain tourbillon pour Truffaut…

Vous l’aurez compris, cet article est un prétexte à faire résonner certaines voix. Passons à la principale.

Un jour en octobre 2017

Ce jour-là, c’était un lundi. Je me souviens du décès de Jean Rochefort comme je peux me souvenir de celui de Simone Veil, celui de David Bowie, celui de Michaël Jackson ou celui de Michel Serrault. Pas pareils vous me direz.

Mais de la même manière, je sais exactement ce que je faisais au moment du 11 septembre 2001, au moment du décès de Diana ou de celui de Mitterrand…

Voilà si l’on remonte assez loin dans « mon temps ».

Et je vais arrêter là la rubrique nécrologique !

Bref, ce lundi matin, j’échangeais par SMS avec une copine prof-doc qui se reconnaîtra, et une fois la nouvelle tombée, notre sentiment était commun : il fallait faire connaître (ou reconnaître) aux élèves ce qu’était Jean Rochefort. Non seulement la personnalité cinématographique, l’acteur et le comédien, mais aussi le formidable passeur de culture.

Et du coup, en quelques minutes, j’ai fabriqué ça :

Je ne prétends pas connaître par coeur l’intégralité de la filmographie de Jean Rochefort, mais j’ai le souvenir exact de son visage, sans moustache ou avec, dans tous les films où je l’ai vu.

En partenaire de Jean-Paul Belmondo dans Cartouche, ou de Jean Marais dans Le Masque de fer (quoiqu’il me semble qu’ils n’aient aucune scène commune, et qu’il faudrait plus parler de Jean-François Poron comme partenaire). Je n’ai jamais été une fan de la saga Angélique, donc je ne peux rien en dire. Voilà pour la période « sans moustache ».

Quelle moustache !

Mais pour moi, Jean Rochefort, ce sont deux rôles.

D’abord l’inaltérable Étienne Dorsay.

Plus que l’abbé Dubois dans Que la fête commence, plus qu’Antoine dans Le Mari de la coiffeuse, j’adore Rochefort dans Un éléphant ça trompe énormément et dans Nous irons tous au paradis, avec ses trois compères, Brasseur, Bedos et Lanoux.

L’absurdité, le contraste entre la voix du narrateur (Jean Rochefort) et la situation dont le spectateur est témoin, le flegme d’Étienne, les dialogues soignés, et la tendresse que l’on a pour chacun des personnages, en dépit de leurs défauts, tout cela rend ces deux films très attachants, et assez intemporels.

Mais il y a un autre rôle où j’adore Rochefort. C’est celui du marquis de Bellegarde dans Ridicule (sans moustache), en particulier une scène où il évoque sa collection de bons mots et où il rapporte celui prononcé par un jeune soldat décapité durant une bataille, qui trouve le temps de prononcer « Ciel, mais où ai-je la tête ? » (pardon pour l’inexactitude, je cite de mémoire).

Le comble est que pour ces deux films, je ne trouve pas d’extrait vidéo qui me satisfasse…

Consolons-nous donc avec un épisode des Boloss des belles lettres, et pas des moindres, celui sur Madame Bovary !

Je rajoute le lien de la chaîne YouTube, ça fera passer du bon temps 😉

https://www.youtube.com/channel/UC32vOdZp-NN4eZZhJrUNR6w

Par écrit, on entend encore sa voix

En mars 2018, les éditions Nova ont publié un livre regroupant des interviews et des conversations de Jean Rochefort.

Le titre ? Ultime : Jean Rochefort, interviews & conversations.

Collection Ultime.

Comme indiqué en deuxième de couverture :

ultime : La collection qui tire le portait d’une immense figure culturelle par le biais d’entretiens majeurs et de conversations inédites.

Effectivement, ça résume bien l’idée générale.

J’ai lu ce livre en une journée. C’est un petit bonheur à dévorer.

Après les quelques premiers entretiens, où Rochefort débutant rappelle plusieurs fois, à des interlocuteurs différents, son parcours, son enfance, ses premières armes au théâtre et au cinéma, on s’envole.

Les échanges fourmillent de pépites, dont le fameux « Sans moustache, j’ai l’air asexué ».

L’un des bonheurs à découvrir, est une interview à trois voix avec Marielle et Noiret, où chaque question des journalistes commence par « Vous n’en avez pas marre ? » :

Vous n’en avez pas marre de vous voir ? (…)

Vous n’en avez pas marre de toutes ces interviews ?

Chacune de ces questions ponctue l’interview sans la surcharger, laissant les trois énergumènes développer la réponse.

Lire cet ouvrage m’a rappelé Bernard Pivot échangeant avec Truffaut dans Apostrophes, et indiquant que la qualité des entretiens était que parfois, certaines questions étaient plus longues que les réponses.

(je remets l’échange ci-dessous, c’est vraiment un beau moment)

C’est le cas quand Rochefort est en conversation avec deux personnes : Frédéric Beigbeder et Frédéric Mitterrand, et je ne pense pas que ce soit une question de prénom…

… mais plutôt une question de profession. Les deux Frédéric ayant fait profession d’écrivains, ils n’ont pu que s’accorder avec cet amoureux de la littérature (c’est du moins ce que j’ai ressenti à ma lecture) – Frédéric Mitterrand lisant également dans cet entretien des extraits d’un livre écrit par Rochefort.

Ce petit livre de 200 pages est à garder, parcourir, feuilleter, poser, et reprendre, et ranger à côté des Mémoires cavalières de Noiret, de quelques livres de Brialy ou du Vous avez dit Serrault ? de Michel Serrault… bref, à côté de ces monstres qui savent tout jouer et qui, en plus, lorsqu’ils écrivent, restent en mémoire.

Rien de plus à ajouter, si ce n’est pour retrouver, encore une fois, Jean Rochefort, l’épisode que Blow Up lui a consacré :

Bons mots, bons films, bonnes lectures et bel été à tous (après le dernier article #profdoc de l’année scolaire) !

Splendeurs et misères du cinéma muet

Voici un deuxième compte-rendu de lecture en l’espace de quelques jours, après l’article sur les incipits cinématographiques.

Le sujet n’en est pas si éloigné, puisque je discutais il y a peu avec un ami qui me demandait s’il y avait tout autant d’excipits cinématographiques que d’incipits.

Parmi les excipits que j’ai pu trouvés durant cette conversation, je me suis souvenue, évidemment du final très suggestif de La Mort aux trousses, de la fuite en robe de mariée et en bus du Lauréat, du «Frankly my dear, I don’t give a damn» d’Autant en emporte le vent (l’excipit qui te casse), du regard de Norman Bates dans Psychose et du discours du Dictateur.

Il y en a un aussi, très marquant, et sur lequel je reviendrai un peu plus loin dans cet article, pas seulement pour des raisons formelles, mais aussi pour des raisons thématiques.

Univers du cinéma muet

Sur Cinephiledoc, j’ai souvent parlé du cinéma muet. D’abord parce que Chaplin fait partie de mon panthéon cinéphile, avec Hitchcock et Truffaut et qu’il suffit qu’un livre sorte sur ces trois-là, pour que je me rue dans une librairie ou sur Internet.

J’ai donc souvent parlé de Chaplin.

Mais ce qui me fascine dans le cinéma muet, c’est sa fragilité. Le fait qu’après avoir été porté aux nues par le public, ce dernier se soit détourné de lui avec tant de violence, de moquerie, de cruauté et d’absolu.

«Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré»

Des milliers de films détruits ou perdus de manière irrémédiable. Non seulement, cela émeut justement le cinéphile et l’être humain (les histoires d’ascension et de chute sont souvent celles que l’on préfère) mais aussi ceux qui, comme moi, ont une vocation ratée d’archéologue ou d’archiviste.

Plusieurs de mes livres préférés sur le cinéma, et dont j’ai fait la critique sur ce site, portent sur le cinéma muet et cet univers disparu :

Je vous ai également parlé avec abondance des ouvrages de Enrico Giacovelli, qui retracent l’histoire naissante du cinéma, et des comiques muets, puis des comiques parlants, mettant en lumière quelques carrières brisées en pleine gloire : Fatty Arbuckle, Mabel Normand…

Et j’avais fait, il y a déjà quelques années, le compte-rendu de lecture de l’autobiographie de Buster Keaton, La Mécanique du rire.

Toutes ces lectures ont en commun des films perdus et des gloires perdues. Et le livre qui m’intéresse aujourd’hui ne fait pas exception.

Le cinéma, naissance et premières gloires

Lorsque j’ai indiqué à une amie qu’il fallait, après le travail, que j’aille récupérer un livre que j’avais vu en vitrine d’une librairie, et lorsqu’elle a vu le titre du livre en question, elle a juste observé :

« Ça m’aurait étonnée que tu ne l’achètes pas, celui-là. »

Et pourtant, je n’avais pas encore lu, ni la quatrième de couverture, ni les premières lignes.

Hollywood Boulevard est un roman de Melanie Benjamin, publié chez Albin Michel en avril 2018. Parution donc toute récente, ce qui rafraîchit un peu mes articles, consacrés ces derniers temps à des publications de 2017.

Ma seule réticence devant la vitrine concernait le bandeau rouge : « par l’auteur des Cygnes de la Cinquième Avenue » Je n’aimais pas beaucoup cette indication, que je trouvais quelque peu racoleuse et je craignais de me retrouvais devant un Hollywood Babylone transporté dans l’univers de la fiction.

Mes craintes se sont vite dissipées, et d’ailleurs la lecture du résumé des Cygnes de la Cinquième Avenue a achevé de me faire apprécier l’auteur…

Voici la quatrième de couverture de Hollywood Boulevard :

Frances Marion a tout quitté pour suivre sa vocation : écrire des histoires pour un nouvel art, qui consiste à projeter des images en mouvement sur un écran. Mary Pickford est une actrice dont les boucles blondes et la grâce juvénile lui valent déjà le surnom de « La petite fiancée de l’Amérique ». Toutes deux vont nouer une amitié hors norme et participer à cette révolution qu’est la naissance du cinéma. Mais, dans un monde dominé par les hommes, on voit d’un mauvais œil l’ambition et l’indépendance de ces deux femmes…

Ce seul aperçu avait déjà de quoi m’allécher… et les toutes premières lignes ont fini de m’embarquer :

Ces derniers temps, la frontière entre les films et la vraie vie est devenue floue.

Parfois, je suis assaillie par les images du passé – le rétroviseur fêlé de ma première voiture, la danse fantomatique d’un rideau devant une fenêtre ouverte, du temps où j’étais enfant et facilement impressionnable, un jour où j’étais alitée, en proie à la fièvre. (…)

Et plus je fouille dans mes souvenirs, moins je suis sûre de leur origine . Ces souvenirs sont-ils vraiment les miens ? Ou bien sont-ils issus d’un film dont j’aurais écrit le scénario ?

Melanie Benjamin nous prend par la main et nous fait suivre l’itinéraire de deux femmes bien réelles : Frances Marion, journaliste, écrivaine et scénariste américaine, et Mary Pickford, actrice et productrice américano-canadienne.

Cela semble en tout point réel, mais est-ce bien vrai ? L’auteur entretient une savante illusion, comme pour le personnage qui prend la parole au début du roman, entre les souvenirs et la vraie vie, entre le rêve et la réalité, entre les films et l’envers du décor.

Deux femmes, deux parcours

Avec Frances, qui s’exprime à la première personne, et dont la voix ouvre le livre, nous assistons à la naissance du cinéma.

Jeune femme ambitieuse ayant emménagé à Los Angeles, mariée avec un homme qui l’indiffère (et dont elle divorcera au plus vite), elle est d’abord dessinatrice commerciale.

Un jour qu’elle passe dans la rue, elle assiste au tournage d’une scène. Tout semble indiquer dans la description qu’il s’agit d’une scène des Keystone cops, ce cinéma burlesque mettant en scène des policiers.

Frances y croise Chaplin a ses débuts, encore anonyme mais déjà remarquable, mais surtout elle y pressent ce qui va devenir sa vie : faire partie de l’usine à rêves, participer à sa manière – elle est déterminée à ne pas être actrice – à cette industrie naissante, encore méprisée par ses contemporains, mais qui a tout du futur septième art.

Elle trouve alors le moyen de rencontrer Mary Pickford.

Contrairement à Frances, Mary Pickford ne s’exprime pas à la première personne. Déjà parce que Mary Pickford, ce n’est pas elle, c’est le nom qu’on lui a choisi et qu’elle s’est appropriée.

Ensuite parce qu’après une enfance sur les planches, et une première expérience avec Griffith, Mary Pickford est toujours en représentation, c’est l’incarnation de ce que va devenir le star system.

À travers ces deux voix féminines, l’une du côté des coulisses, qui témoigne, qui écrit, et qui invente, l’autre sous le feu des projecteurs, qui incarne, ce sont deux visions du cinéma à ses débuts que Melanie Benjamin nous offre.

Et quelle place elle donne à ces femmes ! Grâce à elle, on se souvient que Alice Guy a été la première femme réalisatrice, et que le cinéma, dès sa naissance, n’a pas été qu’une affaire d’hommes !

Les hommes ne sont d’ailleurs pas à leur avantage dans ce livre : les producteurs ? des hommes d’affaires peu scrupuleux qui aiment seulement gagner de l’argent. Douglas Fairbanks ? un être fat et possessif, obsédé par son image, et sans grande intelligence. Et Chaplin ? un pitre coureur de femmes, jaloux en amitié.

Ces deux femmes veulent révolutionner le cinéma chacune à leur façon : Frances Marion par l’écriture, Mary Pickford en faisant naître la mythologie hollywoodienne : la «petite fiancée de l’Amérique» c’est elle, Pickfair (la première demeure de star) c’est elle, les Artistes associés (première maison de production gérée par des artistes avec Chaplin, Fairbanks et Griffith) c’est elle aussi.

L’auteur alterne les chapitres : Frances prend la parole, puis on suit Mary. On s’attache à leurs pas, on scrute leurs triomphes, leurs angoisses, leur intimité, leur fragilité. On observe le passage du temps, et de l’Histoire, sur leurs vies.

De Hollywood Boulevard à Sunset Boulevard

Au fil des pages, il y a pourtant cette intuition que tout va finir par se dérégler.

Je n’ai jamais vu de films avec Mary Pickford, le seul aperçu que j’avais jusqu’alors de sa vie, c’est le biopic que Richard Attenborough a consacré à Chaplin, et où ce dernier, incarné par Robert Downey Junior, évoque Mary avec beaucoup d’ironie et de mépris.

Dans ses ouvrages, Enrico Giacovelli se concentre sur le cinéma comique, et n’évoque pas la petite fiancée de l’Amérique, qui, à l’instar de John Gilbert et d’autres stars du muet, ne se sont jamais remis du parlant.

D’autres, comme Garbo, ont mis fin à leur carrière et ont vécu en reclus les dernières années de leur vie.

Alors que Frances triomphe et devient, malgré la mort de son mari, l’une des scénaristes les plus en vue de Hollywood, on assiste au déclin de Mary, qui se cloître chez elle et sombre peu à peu dans l’alcoolisme.

Lorsque j’ai refermé Hollywood Boulevard, deux pensées me sont venues : j’ai essayé de démêler, là encore, le rêve de la réalité (aidée en cela par la note finale de l’auteur, qui indique au lecteur la manière dont elle a travaillé pour écrire son livre) et j’ai voulu revoir Sunset Boulevard, puisque, même de manière exagérée, Norma Desmond a tellement en commun avec Mary Pickford.

Du muet au parlant : Chantons sous la pluie et Sunset Boulevard

Si Chantons sous la pluie raconte le passage du muet au parlant sous la forme d’une comédie musicale haute en couleurs, avec drôlerie et une certaine euphorie, comme en témoigne la scène de sonorisation :

Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard) de Billy Wilder, raconte la rencontre entre un jeune scénariste et une star déchue du muet, cloîtrée dans sa villa hollywoodienne, persuadée qu’on ne l’a pas oubliée, et convaincue qu’elle peut faire son retour au cinéma.

Une star, un scénariste.

Et un film fabuleux où tout l’univers du cinéma muet et du Hollywood des années 20 aux années 50 est restitué : on y croise Erich von Stroheim, Cecil B De Mille, ou encore Buster Keaton. On y évoque Chaplin et Garbo. Norma Desmond est incarnée par Gloria Swanson, qui était elle aussi une star du muet, et son rôle avait été proposé, sans succès, à Mary Pickford.

J’ai revu le film il y a quelques jours et j’ai été happée, à la fois par la comparaison avec le livre de Melanie Benjamin, et par ce suspense, cette tension, cette ironie cinglante et cette tristesse qui font toute la beauté de Sunset Boulevard.

Non seulement Hollywood Boulevard est un coup de coeur de cette année, mais je dois à son auteur d’avoir pu revoir l’un des plus beaux films sur le cinéma.

Attention au spoil, je clos donc cet article par son excipit :

Incipits cinématographiques

Avec un peu de retard, voici le compte-rendu de lecture du mois d’avril 2018. Pour cet article, comme pour les précédents articles cinéphiles, j’ai essayé de regrouper sous une même thématique plusieurs ouvrages.

En février, je m’étais intéressée, à travers deux romans, au personnage du figurant. En mars, j’ai profité de la Journée internationale du droit des femmes pour évoquer trois livres consacrées aux femmes de l’univers du cinéma ou écrits par ces dernières.

Cette fois-ci, et bien que la relation entre les deux ouvrages que j’ai choisis soit quelque peu superficielle, je vous propose un petit voyage dans des incipits cinématographiques.

Incipits ?

Qu’est-ce qu’un incipit ? Soyons bêtes et disciplinés et retrouvons la définition qu’un professeur de français aurait pu nous donner (surtout si nous avons eu un parcours littéraire, ce qui est mon cas) :

INCIPIT, subst. masc. inv. PALÉOGR. [P. réf. à la loc. lat. que l’on trouve au début des manuscrits lat. du Moy. Âge : incipit liber « ici commence le livre »] Premiers mots d’un manuscrit, d’un texte ; début d’une œuvre musicale.

Ceci est la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.
Et donc, un incipit, c’est tout aussi bien :
« En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. C’était un vieillard d’environ soixante-quinze ans ; il occupait le siège de Digne depuis 1806. » ;
« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » ;
« La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. » ;
« Longtemps je me suis couché de bonne heure. » ;
« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Ceux que je viens de citer font partie de mes préférés, je vous laisse retrouver d’où ils viennent.

La définition du CNRTL nous informe que l’incipit est le début d’un texte ou d’une oeuvre musicale. Ce peut tout aussi bien être les premières images d’un film, et il peut aussi s’agir, par extension (mais suffisamment maîtrisée), de ce qu’il y a juste avant le film.

Certains spectateurs des salles de cinéma ne supportent pas de louper les bandes-annonces, même lorsqu’elles sont disponibles sur Internet et même si cela doit leur faire subir les publicités.

Pour ma part, j’aime observer la façon dont le cinéma va adapter les bandes-annonces proposées par rapport au film que je vais voir juste après (cinéma d’action, SF, cinéma d’auteur, film pour enfants).

Imaginez ce que cela donnerait si d’aventures le cinéma confondait deux salles ? Je profite donc de cet article pour évoquer une autre forme d’incipit, cette mise-en-bouche particulière qui va nous annoncer un film.

Mise-en-bouche cinéphile

Pour ce premier compte-rendu de lecture, et en guise d’introduction, les images valent mieux que les mots :

Ce que vous venez de voir, c’est donc le générique et l’introduction d’une des plus célèbres émissions françaises consacrée au cinéma :

Le « Cinéma de minuit« , créée en 1976 et diffusée tous les dimanches soir sur France 3.

J’étais adolescente lorsque j’ai découvert cette émission, et je n’ai donc profité du Cinéma de minuit qu’à partir des années 2000.

Et c’est justement cela qui me frappait, et qui a laissé, peut-être injustement, une trace plus forte en moi que les films qui étaient programmés : le générique, avec sa musique et les visages qui se transformaient… Vivien Leigh, Clark Gable, Ava Gardner, Humphrey Bogart, Ingrid Bergman…

Puis il y avait cette voix, tellement particulière, avec son phrasé si élégant, qui vous expliquait ce que vous alliez voir. La voix de Patrick Brion.

Pour les films, je dois au Cinéma de minuit la découverte des toutes jeunes années de Danielle Darrieux (et sa collaboration avec Henri Decoin), et quelques films italiens comme, évidemment, Voyage en Italie de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman et George Sanders.

Et tous les débuts parfaits ne suscitent-ils pas une fin digne de ce nom ? Aussi j’ai toujours associé le générique du Cinéma de minuit à la scène finale de Cinema Paradiso :

Et donc, pourquoi le Cinéma de minuit ?

Parce qu’en octobre 2017, Patrick Brion a publié aux éditions Télémaque un livre magnifique consacré à son émission : Cinéma de minuit : 40 ans – 2000 films.

L’ouvrage est sublime. Sur ses 760 pages et quelques s’étale la programmation de l’émission, décennie après décennie, cycle après cycle :

Ce qui compte surtout pour le lecteur, ce sont les images et les films replacés dans chaque cycle.

J’y ai retrouvé le cycle Decoin, diffusé entre le 11 mai et le 15 juin 2003, le cycle « Aspects du cinéma italien » qui m’a fait connaître Parfum de femme le 2 novembre 2003, le cycle Vincente Minnelli avec lequel j’ai découvert La Toile d’araignée le 2 janvier 2005, le cycle Douglas Sirk, durant lequel j’ai continué à suivre Lauren Bacall dans Écrit sur du vent le 6 novembre de la même année.

J’étais une visiteuse occasionnelle du Cinéma de minuit, avec une cinéphilie quelque peu hasardeuse : j’ai regardé Decoin parce que j’aimais Danielle Darrieux, Minnelli et Sirk parce que j’adorais Lauren Bacall dans les films qu’elle avait tournés avec Humphrey Bogart.

Les émissions passaient tard le dimanche soir, je les enregistrais sur cassettes vidéos. Mais toujours ce qui me captivait, c’était ce générique et cette voix, magnifiques introductions à la découverte du cinéma.

Incipits cinématographiques

Les premières images d’un film : un moment aussi décisif que les premiers mots qu’on lit d’un roman.

Je dois ma deuxième lecture à mon amie Laura, qui déniche pour moi des textes cinéphiles qui n’ont pas encore eu la chance ni le temps d’être traduits en français : grâce à elle, j’avais découvert In my father’s shadow, de Chris Welles Feder, la fille d’Orson Welles, et l’autobiographie d’Anjelica Huston.

Cette fois-ci, il s’agit d’un ouvrage publié en 2017 aux Columbia University Press, Cinematic Overtures : how to read opening scenes.

Son auteur est Annette Insdorf, professeure à l’université de Columbia et que je connaissais jusque là surtout pour avoir écrit une biographie de François Truffaut, publiée en français dans la collection « Découvertes Gallimard ».

Ce livre tend à démontrer que les premières minutes d’un film sont déterminantes. De la même manière, les premiers mots de ce livre posent le décor, avec sobriété et efficacité, et donnent envie de prolonger la lecture :

First impressions count. A strong opening sequence leads the spectator to trust the filmmakers. My experience watching films – as well as teaching cinema history and criticism – suggests that a great movie tends to provide in the first few minutes the keys by which to unlock the rest of the film.

Je traduis (ou du moins j’essaye) :

Les premières impressions comptent. Une scène d’ouverture pleine de force amène le spectateur à se fier aux réalisateurs. D’après mon expérience de spectatrice – et de professeur enseignant l’histoire du cinéma et la critique de films – un grand film va chercher à proposer dans ses premières minutes les clefs pour déchiffrer le reste du film.

J’ai essayé de donner la traduction la plus fluide possible, mais évidemment je ne suis ni bilingue, ni professeur d’anglais…

Tout en évoquant ce livre et ses différents chapitres, je ponctuerai mon texte des premières images qui m’ont marquée en tant que spectatrice, qu’elles soient anciennes ou récentes.

L’ouvrage se découpe en huit chapitres qui, chacun à leur tour, explore une façon d’ouvrir un film, sans pour autant réduire ce film à une façon de faire.

Si le premier chapitre se concentre surtout sur le générique, avec des exemples tels que les ouvertures des films d’Hitchcock (comme La Mort aux trousses) d’Almodovar (Annette Insdorf évoque Parle avec elle, mais je lui préfère l’ouverture de Volver) ou encore celles de Stephen Frears, les chapitres suivants évoquent davantage les premières scènes.

Dans son premier chapitre, Insdorf étudie les premières scènes d’un film adapté d’un livre, et donne comme exemple Le Conformiste, L’Insoutenable légèreté de l’être ou encore Le Tambour

Elle étudie ensuite les différentes façons d’installer une histoire : soit avec une longue prise qui tient sans interruption le spectateur en haleine, comme dans Le Parrain, soit avec une histoire qui se superpose à différentes images et que l’on va construire progressivement, à partir des éléments qui nous sont donnés, comme dans Z ou La Liste de Schindler.

Puis elle oppose un film s’ouvrant avec le point du personnage principal, comme dans Le Lauréat, le spectateur tout comme le personnage ayant à répondre à la question « Qui suis-je ? » durant le reste du film, et le point de vue collectif, avec la présentation d’une communauté, comme dans Le Bal d’Ettore Scola (un film incroyable qui raconte l’Histoire de 1936 aux années 1990, à travers une salle de bal) et La Nuit américaine de François Truffaut.

Enfin, les deux derniers chapitres sont ceux consacrés aux réalisateurs qui s’amusent à égarer le spectateur avec leurs scènes d’ouverture, soit en les menant dans une direction inattendue (Hitchcock nous montrant une scène d’amour dans les premières minutes de Psychose, bien éloignée de ce qui va ensuite se produire), soit en ouvrant le film avec la voix d’un personnage, jusqu’à ce que l’on découvre que ce dernier est mort, et un flashback. C’est le cas de deux bijoux cinématographiques que j’adore : Sunset Boulevard et American Beauty.

L’ouvrage d’Insdorf est captivant, même si je me doute que, ne maîtrisant pas parfaitement l’anglais, et n’ayant pas vu tous les films dont elle parle, je n’ai pas pu l’apprécier complètement et à sa juste valeur.

Néanmoins, sa mission semble parfaitement remplie, puisqu’elle m’a donné envie de revoir les films que je connaissais, pas seulement leurs premières minutes, mais véritablement d’un bout à l’autre, et d’aller à la rencontre des films qu’elle me présentait pour la première fois.

Et vous, que vous faut-il dans les premières minutes d’un film pour vous donner envie de voir le reste ? Et quelles scènes d’ouverture vous ont marqués suffisamment dans votre imaginaire de spectateur ?

Il aurait fallu parler aussi des séries télévisées : quelles séries nous font « mordre à l’hameçon » et comment ? Faut-il juste le générique, qui installe une ambiance, ou bien le premier épisode, qui présente les personnages ? Ou faut-il passer un rite d’initiation et accepter deux ou trois premiers épisodes déconcertants avant d’être embarqués par l’histoire ?

Et parmi les films que j’ai cités, je rajoute donc quelques séries, qui m’ont embarquée dès le début ou que j’ai dû laisser m’apprivoiser pour les apprécier : Breaking Bad, Game of Thrones, House of Cards, Sense 8, Westworld, The Newsroom, Downton Abbey, The Crown, La Casa de Papel

Tout cela à voir ou à revoir sans modération !

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