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Catégorie : L’usine à rêves (Page 2 sur 41)

2023 : Palmarès de lecture

Pour ce dixième palmarès de lecture (le premier remontant, comme j’ai pu le constater, à décembre 2013, déjà !), je pourrai reprendre de manière quasiment identique l’introduction de mon palmarès de lecture de l’an passé…

En effet, en ce qui concerne mes lectures cinéphiles, il s’est passé rigoureusement la même chose en 2022 qu’en 2023.

Dans ces lectures de l’année, j’ai par deux fois convoqué un hyperactif du livre cinéphile, qui lui aussi a dû supporter de fêter un dixième anniversaire sur ce site et j’ai pu constater également par deux fois que quelqu’un avait décidé de publier un ouvrage sur Truffaut qui ne figurait pas encore dans ma bibliothèque et qu’il me fallait absolument lire… le terme absolument étant ici totalement partial, puisque concernant Truffaut j’en fais quasiment un impératif catégorique.

Comme à mon habitude, cet article s’articulera en trois temps :

  • la présentation du palmarès
  • le palmarès 2023
  • bilan et projets

ainsi qu’un petit retour sur deux expériences cinéphiles de cette année.

Présentation du palmarès

Comme chaque année depuis 2013, je finis le mois de décembre ou commence le mois de janvier par un palmarès de lecture de l’année passée.

Je vous glisse ici les liens des éditions précédentes :

Comme chaque année lorsque j’ajoute cette succession de liens, je m’agace de voir le lien de l’année précédente figurer juste après les deux points… mais je sais que, comme d’habitude, je n’y changerai rien !

Pour 2023, mes lectures ont commencé en novembre 2022, et j’ai réussi à terminer ces lectures et la rédaction des articles début octobre.

Cette année, mon bilan de lecture est un peu moins catastrophique que l’an dernier, et les lectures ont été à la fois plus régulières, et bien réparties entre lectures professionnelles, lectures cinéphiles et lectures plaisirs (même si ces deux dernières catégories se mélangent allègrement).

J’ai tout de même eu un démarrage un peu lent, étant donné que j’ai passé le tout début d’année en janvier sur une seule lecture, et ayant entrepris de relire certains volumes de la Recherche en février, je n’ai lu en février que le tome 3 du Château des animaux.

Ma relecture s’est poursuivie jusqu’en avril, puis j’ai profité des vacances pour me plonger dans d’autres univers littéraires et thématiques : six lectures en mai, trois lectures en juin et en juillet, sept lectures en août, deux en septembre, deux en octobre.

Concernant mes lectures cinéphiles, en voici un petit bilan :

  • Lino Ventura : le livre coup de poing !, Philippe Lombard (lu en 2022)
  • Ça tourne mal… à la télé !, Philippe Lombard (lu en 2022)
  • T’as la Réf ?, Mélanie Toubeau (lu en 2022)
  • François Truffaut en 24 images / secondes, Anne Terral (lu en 2022)
  • En cuisine avec Louis de Funès, chez Ynnis Éditions (lu en 2022)
  • C’est un scandale !, Guillaume Evin (lu en 2023)
  • C’est pour la vie ou pour un moment ?, Nadine Trintignant (lu en 2023)
  • Ciné Pop-corn 1975-1995, Philippe Lombard (lu en 2023)
  • Top secret : Cinéma et espionnage, chez Flammarion (lu en 2023)
  • Mon petit Truffe, ma grande Scottie, François Truffaut et Helen Scott (lu en 2023)

Palmarès 2023

Chaque année, j’essaye de regrouper ces quelques lectures en catégories plus ou moins signifiantes. Cette année je distingue quatre catégories, pour les dix lectures cinéphiles mentionnées ci-dessus : Pop-Corn, Acteurs / actrices, les bibles thématiques et François Truffaut.

Philippe Lombard ayant été bien à l’honneur cette année avec trois lectures, j’ose espérer qu’il ne m’en voudra pas de ne pas lui accorder une catégorie spécifique, mais de partager son cru 2022-2023 dans différentes catégories – mais il faut voir ça comme une façon d’avoir plus de chances de figurer au palmarès, comme les films sélectionnés aux festivals.

Et je commence justement par la catégorie Pop-Corn.

Pop-Corn

Dans cette catégorie, je regroupe trois ouvrages qui permettent de se plonger avec délectation soit dans les affres des tournages, soit dans les associations d’idées qui nous font passer d’un souvenir cinéphile à un autre.

  • Ça tourne mal… à la télé !, Philippe Lombard, La Tengo éditions, 2022
  • T’as la Réf ?, Mélanie Toubeau, Hors Collection, 2022
  • Ciné Pop-corn 1975-1995, Philippe Lombard, Hugo Images, 2023

Et pour cette catégorie je choisis donc l’ouvrage Ciné Pop-Corn de Philippe Lombard, qui m’a permis de voir à quel moment précis j’avais le déclic pour écrire un article cinéphile et qui m’a donné l’occasion de retourner sur le site Pop Corn Garage.

Acteurs / actrices

Dans cette catégorie, je place deux ouvrages dont j’ai fait le compte-rendu de lecture et un invité surprise… Je triche donc puisque c’est à cet ouvrage que je n’avais pas mentionné cette année sur mon site que va ma préférence.

  • Lino Ventura : le livre coup de poing !, Philippe Lombard, Hugo Images, 2022
  • En cuisine avec Louis de Funès, chez Ynnis Éditions, 2022
  • C’est pour la vie ou pour un moment ?, Nadine Trintignant, Bouquins éditions, 2021

J’ai lu ce livre cet été et j’ai été frappée par son élégance, son incroyable délicatesse, sa pudeur et sa retenue.

Je ne l’avais pas lu au moment de sa publication, et je ne serai pas forcément allée vers lui naturellement – j’ai eu l’opportunité de le lire parce qu’on me l’avait prêté – mais l’écriture de Nadine Trintignant, et les deux voix mêlées de Nadine et de Jean-Louis Trintignant, leur histoire, leurs lettres qu’elle reproduit dans ce livre, tout cela a fait de cette lecture estivale l’une des plus belles lectures cinéphiles de cette année.

Je vous encourage donc vivement à le découvrir.

Les bibles thématiques

Dans cette catégorie, deux ouvrages qui se sont penchés avec érudition sur un aspect bien spécifique du cinéma :

  • C’est un scandale !, Guillaume Evin, Casa éditions, 2022
  • Top secret : Cinéma et espionnage, chez Flammarion, 2022

C’est à l’ouvrage de Guillaume Evin que va cette fois ma préférence, puisqu’il a titillé chez moi l’envie de me plonger dans d’autres ouvrages compilant notamment les plus grands films historiques.

François Truffaut

La dernières catégorie donne l’impression que justement, dans la réalisation de ce palmarès, c’est le souvenir le plus récent qui prime forcément.

J’ai donc gardé pour la fin les deux ouvrages consacrés à / de François Truffaut :

  • François Truffaut en 24 images / secondes, Anne Terral, Mediapop éditions, 2022
  • Mon petit Truffe, ma grande Scottie, François Truffaut et Helen Scott, éditions Denoël, 2023

Je prends donc le parti de ne pas trancher puisque d’un ouvrage à l’autre, côté coulisses et côté spectateur, l’un porté par les voix de François Truffaut et d’Helen Scott, l’autre porté par les images de ses films, c’est la même citation de Fanny Ardant qui m’est venue à l’esprit, et que je ne répéterai pas une nouvelle fois dans cet article, puisqu’on serait tenté de croire que j’ai décidé de faire apprendre par coeur à tout le monde ces quelques mots…

Bilan et projets

Voilà pour ce palmarès et ces lectures cinéphiles de 2023, qui ont tout de même été assez variées.

Concernant mes lectures de 2024, ma liste est déjà assez conséquente et elle entremêle cette fois-ci les lectures scientifiques et professionnelles (vu que j’ai cédé une petite place sur ce site à des notes de lecture, en 2023 principalement autour de l’intelligence artificielle, mais d’autres sujets suivront), les lectures cinéphiles et les lectures plaisirs.

Pour les lectures cinéphiles, j’ai déjà au programme un petit ouvrage sur le cinéma de science-fiction et un roman.

J’en termine avec trois escapades que j’ai eues l’occasion de faire cette année, qui, une fois n’est pas coutume, a été exempte d’exposition à la cinémathèque…

La première escapade est purement cinéphile, la seconde l’est indirectement, mais ça me donnera l’occasion d’en garder une trace sur ce site, la troisième également.

  • Ciné-concert Les Lumières de la ville

En avril dernier j’ai eu la chance d’assister à ce concert programmé à Montereau.

C’était la première fois que j’assistais à un ciné-concert, et même si je trouve justement l’expérience quelque peu déconcertante (j’ai eu l’impression d’hésiter chaque seconde entre le son et l’image), elle n’en m’en a pas moins parue magnifique.

  • Exposition Titanic, Porte de Versailles

En août, je suis allée à cette exposition en compagnie d’une amie, ce qui a donné l’occasion de revoir le film de James Cameron.

  • Maison Cocteau, Milly La Forêt

Également au mois d’août, avec la même amie je suis allée visiter la maison de Jean Cocteau à Milly La Forêt.

Voilà pour ces lectures et ces découvertes.

Vous retrouverez les suivantes dès février 2024, après le traditionnel article de janvier sur le bullet journal.

D’ici là, je vous souhaite à nouveau de très belles fêtes de fin d’année, et je vous mitonne pour très prochainement le dernier article #profdoc de 2023.

À très bientôt sur #Cinephiledoc !

Plaisirs régressifs et gourmandises cinéphiles

J’aimerais donner à ce nouveau compte-rendu de lecture la légèreté d’un grain de maïs soufflé, et sautiller tranquillement, comme à mon habitude, d’une référence cinéphile à l’autre.

L’ouvrage auquel cet article est consacré se prête parfaitement à cet exercice, mais avant toute chose, je voulais revenir au point de départ.

POP !

Le point de départ est quelque chose que j’ai déjà eu l’occasion d’aborder sur ce site, sous des formes plus ou moins sérieuses.

Je reviens en général sur le choix du livre, sur la façon dont mon regard est happé dans une librairie par tel ou tel ouvrage, et sur les différents prétextes d’écriture que ce dernier me donne.

Pour certains livres, le prétexte est vite trouvé.

Un énième travail sur François Truffaut va me permettre de céder à mon plaisir de parler une fois de plus de Truffaut sur Cinephiledoc (voir l’article précédent – ou suivant – ou l’article de tel ou tel mois passé ou à venir).

Pour d’autres, l’accouchement est plus compliqué. Je sais que je veux écrire dessus, mais comment, c’est autre chose.

Alors je patiente, et j’avance dans ma lecture. Et puis, la plupart du temps, au détour d’une page, ça arrive. Reconstitution en temps réel de l’événement dans une conversation :

Je suis en pleine lecture de Ciné Pop-corn, qui se déguste comme un seau de pop-corn… 🍿 J’étais tranquillement sur mon canapé, et comme d’habitude, pop !

l’idée et la structure de l’article ont surgi à la page 90… 

Comme dirait Annie Cordy dans « Le crime est notre affaire », laissez un message après le Pop… Pop !

De ce que j’indique ici, on peut tirer plusieurs observations :

  1. Je suis en général effectivement plongée dans ma lecture quand l’idée globale de l’article m’apparaît, et que, pour ne pas la perdre, je me lève du canapé (ou en tout cas je pose le livre) pour noter rapidement sur mon bullet journal la structure du compte-rendu à venir. D’ailleurs, ceci est une note pour le prochain BuJo : laisser plus de place pour l’ébauche des articles, parce que là c’était un peu serré
  2. Tous les prétextes sont bons pour citer Mon petit doigt m’a dit et Le Crime est notre affaire dans une conversation… ici le message vocal d’Annie Cordy, et encore je ne suis pas allée jusqu’au léopard tacheté ! Comme dirait Boby Lapointe dans une de ses chansons, comprend qui peut !

Bref, au détour de la page 90, une épiphanie (« Épipha… quoi ? » référence à la version française de Hook, Steven Spielberg), je savais comment parler du livre de Philippe Lombard, cru 2023 n°1 : Ciné Pop-Corn : 1975-1995. Les vingt glorieuses de Hollywood.

Un livre comme un seau de Pop-corn

J’étais tentée lorsque j’ai écrit cette phrase d’écrire « seau » comme un « saut », c’était d’ailleurs ainsi que je l’avais épelé dans ma tête dans un premier temps, surtout parce que je ne savais pas comment désigner le contenant du pop-corn… pot ? gobelet ? pas le sachet qui est trop souple, pas la boîte qui est fermée, bref seau comme un seau et pas saut comme un saut.

L’ouvrage de Philippe Lombard publié en mars 2023 aux éditions Hugo Image serait donc l’occasion de plonger la main dans le seau de pop-corn et de piocher tel ou tel grain, en le faisant bien croustiller sous la dent.

Si l’on veut parodier Rimbaud, c’est un ouvrage qui se lit « littéralement et dans tous les sens ». Dans sa structure, on peut certes l’aborder chronologiquement comme le propose le titre avec cette période délimitée sur vingt ans : 1975-1995.

Mais l’on peut tout aussi bien ouvrir Ciné Pop-corn au hasard, et comme moi s’arrêter peut-être pas à la page 90, mais à la celle qui nous apprend comme la voix d’ET a été choisie, celle qui fait le compte du « F word » dans les films de cette période, la réplique culte d’un incontournable, ou le témoignage nostalgique (ou le plus souvent un peu plus vachard) d’un acteur ou d’un réalisateur. À moins que l’on ne veuille tester ses connaissances sur Retour vers le futur ou sur Rocky.

En effet, et là convoquons Forrest Gump, en version originale s’il vous plait :

Mama always said life was like a box of chocolates, you never know what you’re gonna get

L’ouvrage de Philippe Lombard ressemble à la vie dans Forrest Gump, on ne sait pas au fil des pages sur quel chocolat (ou plutôt sur quel pop-corn) on va tomber, même si passée la page 90, et même avant, on est confortablement assis dans notre fauteuil et paré pour la projection.

On y retrouvera donc pêle-mêle :

  • la réplique culte comme dans Les Dents de la mer « Il nous faudrait un plus gros bateau. »
  • Silence… on tourne sur les anecdotes de tournage
  • Ça balance pas mal, lorsqu’une star en stress post-traumatique se venge en interview sur son réalisateur, ou lorsqu’un réalisateur épuisé raconte les caprices de sa star
  • Yoda a dit : la voix de la sagesse généralement, qui révèle les secrets de fabrication ou est rétrospectivement prophétique

Ce sont les rubriques que l’on retrouve le plus souvent, mais il y en a d’autres tout aussi jubilatoires : les Quiz qui testent notre culture, les statistiques déjà mentionnés plus haut qui font le compte des femmes séduites par James Bond (trop) ou du F… word, les VF vs VO avec les bizarreries de la traduction française (Chewie qui devient Chico) ou encore des questionnements sur les titres et les slogans promotionnels choisis…

Pop culture

En parcourant l’ouvrage de Philippe Lombard, je me suis rendue compte d’ailleurs que ce que l’on désigne sous le terme de « Pop culture » et que les personnes de ma génération ont pu voir alors qu’ils étaient enfants ou adolescents, je n’ai pu le voir qu’entre ma vingtaine et ma trentaine…

Exception faite des films de Spielberg, qui faisaient l’unanimité à la maison, je n’ai pu voir la plupart de ces films que lorsque mes amis me les ont montrés dans des séances de rattrapage : Star Wars, Retour vers le futur, Blade Runner se sont ajoutés tardivement à mon panthéon cinéphile (et ne parlons pas de Rocky, que j’ai décidé de voir de ma propre initiative en 2021 et parce que je voulais me défouler à ce moment-là).

Au-delà de ces références, ce que m’a rappelé Ciné Pop-corn, ce sont finalement tous ces films qui vont faire partie de notre propre panthéon cinématographique personnel (j’insiste sur la redondance du propre et du personnel) et que l’on va vouloir voir et revoir, même si cet été j’ai appris avec un peu de perplexité que certaines personnes ne revoient jamais un film plus d’une fois…

Dans mon cas, il y aura (et ce n’est pas exhaustif) :

  • les déjà cités Mon petit doigt m’a dit et Le Crime est notre affaire,
  • La Nuit américaine de Truffaut,
  • Hook, de Steven Spielberg,
  • Cinema Paradiso et Le Cercle des poètes disparus (qui sont mes madeleines de Proust)
  • Leçons de séduction de Barbra Streisand,
  • La Grande vadrouille et La Folie des grandeurs,
  • Astérix et Obélix Mission Cléopâtre,
  • Les Tontons flingueurs,
  • Imogène McCarthery,
  • Kaamelott,
  • et plus récemment Mamma Mia !

Je vais m’arrêter là, même si je me rends compte plus tard d’un oubli impardonnable, car la liste risque de s’allonger indéfiniment. Oui je vois, je revois et je revois encore sans me lasser ces films, et de nombreux autres, et c’est avec plaisir que le livre de Philippe Lombard m’a rappelé cette information.

Mais aussi, surtout et enfin, ce que cette lecture m’a apporté, c’est un questionnement tout en légèreté sur le pop-corn, et ce questionnement m’a conduite à sautiller d’un grain de maïs à un autre, à me promener d’un lien hypertexte à un autre pour une petite balade digestive.

Du Pop-corn au cinéma

J’aurais pu à nouveau me rappeler les anecdotes de tournage et l’excellente série de François Theurel alias le Fossoyeur de films, Film wars, sur les tournages apocalyptiques.

Mais après avoir vu un épisode de la saison 2 de Heartstopper, dans lequel Tao emmène Elle au cinéma voir Moonrise Kingdom et où les deux sont installés confortablement dans leurs fauteuils avec deux énormes seaux de pop-corn, deux plateaux repas et deux gobelets de soda, je me suis souvenue d’une autre vidéo du Fossoyeur de films, tout aussi jouissive :

Cette première vidéo m’a rappelée la non moins excellente série de Fabrice de Boni, Axel Lattuada et Marc de Boni : Une séance presque parfaite. Série dont je glisse ici l’épisode 1 :

Cela a poussé mes cogitations sur mais pourquoi les gens ils mangent des trucs au cinéma et non, ne fais pas ton asociale misanthrope et pourquoi le spectateur à côté de mon fauteuil va forcément faire du bruit…

et j’ai retrouvé la vidéo de Mélanie Toubeau sur sa chaîne, La Manie du cinéma, chaîne que j’ai découverte cette année :

Une amie m’avait offert une machine à pop-corn quand ma cinéphilie a commencé à s’exprimer pleinement (je crois même que c’était pour mon vingtième ou mon 25e anniversaire).

Je n’ai pas dû beaucoup l’utiliser, parce que je fais quand même partie, vous l’aurez compris, de ces intransigeants puristes qui veulent que tout le monde reste comme eux en apnée pendant les trois heures quatorze que dure Titanic (même si bon, dans ce cas là, pour l’apnée on repassera, et en plus l’eau est froide…).

Fun fact : cette intransigeance est valable au cinéma, lorsque je suis dans mon canapé à revoir un film vu de multiples fois, j’ai tendance à dire les répliques avant le personnage qui les prononce (ou en même temps).

Je terminerai donc sur une note plus positive qu’un autoportrait en spectatrice grincheuse, avec un autre souvenir suscité par la lecture du Ciné Pop-corn de Philippe Lombard (qui a depuis publié l’ouvrage Paris Pop Culture, plaçant définitivement 2023 comme l’année du « pop »), celle du jeu Pop-corn Garage, dont je glisse ici une capture d’écran :

Le but du jeu : retrouver sur l’image les 66 références cinématographiques. Vous voulez jouer ? C’est par ici :

https://popcorngarage.com/

Bon jeu, bonne séance de ciné et à très bientôt pour un nouvel article sur Cinephiledoc !

D’une Helen(e) à l’autre, en passant par Fanny et Alma

Au moment où je commence la rédaction de cet article, je pose sur mon temps libre mes lectures pour visionner en boucle deux documentaires de la chaîne YouTube Arte Cinéma (et j’en profite jusqu’au bout avant qu’ils ne soient plus disponibles, et je suis sur le point de me renseigner pour continuer à les regarder).

Les documentaires Arte cinéma sont des bijoux

Ces deux documentaires, ce sont :

Mon mois d’octobre (voire mon mois de novembre parfois, c’est comme la semaine de la presse, ça ne dure jamais qu’une semaine) est souvent – toujours, généralement, immanquablement – truffaldien.

Mon mois de février souvent aussi, mais c’est régulièrement à l’automne que je lis Truffaut, que je pense Truffaut et que je revois Truffaut.

Visionner en boucle ces deux documentaires a prolongé l’une des deux lectures qui font l’objet de cet article.

Quant à l’autre, elle m’a simplement donné l’inspiration pour son titre, mais évidemment je n’y reviendrai que plus loin, tout à mon plaisir de digresser dans un premier temps sur Fanny et sur Alma, Helen viendra après.

Fanny Ardant et moi

Concernant Fanny Ardant : Naissance d’une passion, je l’ai découvert un vendredi soir sur YouTube, ayant laissé passer une soirée consacrée à Fanny Ardant et diffusée sur Arte au mois de septembre.

J’emprunte à Vincent Delerm le titre de sa chanson, qui était contemporaine, en 2002 de ma découverte du cinéma de Truffaut et donc de Fanny Ardant. Je l’avais certes aperçue dans d’autres films, mais c’est avec Truffaut que j’ai appris à aimer son jeu, sa silhouette et sa voix.

J’avais réussi à me procurer à l’époque Les Dames de la côte en cassette vidéo, et j’étais parvenue à aller la voir au théâtre Edouard VII jouer Sarah avec Robert Hirsch (il va sans dire que je l’avais trouvée magnifique en Sarah Bernhardt), puis La Maladie de la mort au théâtre de la Madeleine.

Je l’ai adorée dans 8 Femmes, mais je ne suis pas non plus une inconditionnelle qui scrute aujourd’hui la moindre de ses apparitions.

En revanche, ce documentaire qui explore Fanny Ardant à travers François Truffaut, et qui est ponctuée de phrases envoûtantes – « J’aime ceux que j’agace, parce que je me dis que j’arriverai peut-être à les convaincre », je l’ai regardé comme si je cherchais à en imprimer la moindre inflexion de voix en moi.

Dans l’ombre d’Hitchcock : Alma et Hitch

Après mon troisième visionnage du documentaire sur Fanny Ardant, la lecture automatique sur YouTube m’a proposé de revoir un documentaire que j’avais vu un peu plus tôt au mois de septembre, et qui fait partie selon moi de certains indispensables pour mieux appréhender le cinéma d’Hitchcock.

Pour comprendre Hitchcock, il y a évidemment une littérature assez imposante, des ouvrages absolument passionnants comme les entretiens Hitchcock / Truffaut,  le Dictionnaire Hitchcock de Laurent Bourdon, ou encore le Hitchcock de Patrick Brion.

Côté documentaires et films, il y a :

  • le film Hitchcock avec Anthony Hopkins et Helen Mirren, qui revient sur le tournage de Psychose
  • l’excellent documentaire 78/52 qui fait l’analyse de la scène de la douche dans le même Psychose
  • le documentaire Hitchcock / Truffaut réalisé en 2015
  • et ce documentaire Dans l’ombre d’Hitchcock… mais cette liste est loin d’être exhaustive, et j’adore également une vidéo YouTube qui montrait toutes les apparitions d’Hitchcock dans ses films (il en existe d’ailleurs plusieurs, en voici un exemple)

Dans le documentaire consacré plus spécifiquement au couple Alma et Hitch, on entend évidemment la voix de Truffaut, enregistrée durant les fameux entretiens avec la collaboration précieuse d’Helen Scott.

Helen Scott est la deuxième Helen du titre de mon article, mais si elle arrive en deuxième, c’est tout de même à elle que je dois le déclic qui m’a fait réaliser que je parlerai d’elle (et d’une autre Helen) pour ce compte-rendu de lecture du mois d’octobre.

Have you heard… of Helene Hanff ?

Ma rencontre avec la première Helene remonte à mai 2023, et nous nous serions rencontrées avant, puisque son nom d’auteur figurait dans ma liste de lecture depuis l’été 2022.

J’avais lu à l’époque L’Infini dans un roseau, d’Irène Vallejo.

Dans ce livre foisonnant qui revient sur l’invention du livre et des bibliothèques, tout en proposant un itinéraire de lectrice, l’auteur évoquait au détour d’une page (et en note de bas de page) un autre texte, qui avait immédiatement retenu mon attention : 84, Charing Cross Road, de Helene Hanff.

J’ai ajouté ce livre dans ma liseuse, mais je ne l’ai ouvert qu’au mois de mai suivant, et j’ai eu un tel coup de foudre pour ce texte, dévoré en moins de deux heures, que je l’ai immédiatement commandé à ma librairie en 5 exemplaires, en en laissant un au passage à ma libraire qui ne le connaissait pas.

Je me suis fait l’effet d’être une lectrice qui n’aurait pas démérité aux yeux du lecteur François Truffaut, qui était lui aussi capable d’acheter les livres qu’il aimait en plusieurs exemplaires pour les offrir à son entourage.

Dans ce texte fulgurant, lumineux, drôle et touchant, Helene Hanff, une New-Yorkaise fauchée, entretient une correspondance avec Frank Doel, un libraire londonien.

Je dois à Laura Truffaut d’avoir appris que ce texte avait été porté à l’écran avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins, et voir ce film était encore dans ma to do list, jusqu’au 1er octobre, où j’ai sauté le pas, l’ayant trouvé sur Amazon Prime.

Cette adaptation, où Anne Bancroft est parfaite, m’a fait me souvenir d’un film que j’avais adoré la seule et unique fois où j’ai pu le voir dans un cycle Sidney Lumet à la cinémathèque : À la recherche de Garbo. On connaît généralement Anne Bancroft pour son rôle de Mrs Robinson dans Le Lauréat, mais elle est à la fois drôlissime et touchante (en tout cas dans mon souvenir) dans ce film et dans le rôle d’Helene Hanff.

Dans cette adaptation, j’ai aussi découvert Judi Dench, et cela m’a fait tout drôle de la voir dans des rôles avant celui de M. dans James Bond.

Reverrai-je un jour le film de Sidney Lumet ? Je l’espère !

Dans tous les cas, Helene Hanff est une correspondante irrésistible, extravagante, qui s’enflamme et se révolte, tantôt attachante, tantôt agaçante.

J’ai rangé ce livre dans l’écrin des favoris de ma bibliothèque, et lorsque j’ai abordé ma seconde lecture (et ma seconde Helen), la première Helene m’est revenue en mémoire.

Les deux Helen(e) n’ont cessé de se mélanger et de s’alimenter l’une l’autre dans mon esprit, et c’est en empruntant le titre du roman photo d’Hitchcock, « Have you heard ? » que j’évoque la première, quand c’est la même manie d’entretenir une correspondance qui a fait surgir la seconde.

Les Helen sont des épistolières redoutables

La seconde, c’est Helen Scott.

Helen Scott, les admirateurs de François Truffaut la connaissent bien. C’est elle qui accueille Truffaut à New York en pleine promotion des Quatre cents coups.

Elle participe à l’aventure des entretiens avec Hitchcock, permettant la publication simultanée en anglais et en français. Elle assiste au tournage de Fahrenheit 451, et elle s’installe à Paris à la fin des années 60.

Suite à leur rencontre en 1960, Helen Scott et François Truffaut commencent à correspondre, et si ses lettres sont bien plus nombreuses (et bien plus longues) que celles de Helen Hanff, elle y fait montre de tout autant d’exubérance et d’humour.

Cette relation amicale et fusionnelle, Serge Toubiana l’avait merveilleusement racontée en 2020, avec L’Amie américaine publié aux éditions Stock.

Cette fois, pour le plus grand bonheur des cinéphiles, ce qu’il nous offre, c’est la correspondance entre le « petit Truffe » et la « grande Scottie » entre 1960 et 1965.

Évidemment, comme pour chaque ouvrage s’intéressant à Truffaut (et dans une moindre mesure à Hitchcock), je n’ai pas pu résister et je l’ai immédiatement ajouté à ma bibliothèque.

Sa lecture cet été a fait mes délices.

Dans sa préface, Serge Toubiana rappelle qu’à plusieurs lettres écrites par semaine par Helen, Truffaut ne répond qu’une lettre tous les deux ou trois mois… elle est exigeante, ses lettres débordent d’anecdotes, d’esprit et d’affection.

Lire une correspondance n’est pas toujours quelque chose d’aisé, en tout cas de mon point de vue. Il faut au-delà de la relation entre les correspondants, que le lecteur puisse créer une certaine connivence avec eux, pour avoir envie d’entrer dans cette relation.

Cette connivence, même subjective et acquise de mon point de vue, est immédiate lorsqu’on lit les lettres échangées entre Helen Scott et François Truffaut.

Côté Truffaut, on assiste (en coulisses) à la maturation de son oeuvre durant cette période, qu’il s’agisse de ses films comme des entretiens avec Hitchcock et la préparation de Fahrenheit 451.

Côté Helen, on est tour à tour amusé et ému par cette femme pleine de tendresse et d’esprit, qui tourne ses lettres avec virtuosité. En témoignent ces quelques pages qui m’ont frappée…

Un poème en réponse à celui envoyé par Truffaut :

Un dialogue avec elle-même :

Ou bien un dialogue imaginaire avec François Truffaut :

Excessive et attendrissante, c’est avec cette citation qu’elle m’a définitivement bouleversée :

L’amour maternel est possessif et inquiet, l’amour sexuel – n’en parlons pas ! Alors que la relation que j’ai avec vous est complètement rassurante et de tout repos. Il y a plus de hauts que de bas, et il n’y a jamais de crises. Si je ne suis pas aimée, dans le sens généralement accepté, je joue, en tout cas, un rôle dans votre vie. Et ce qui est bien plus important, je trouve en vous l’objet idéal d’une affection qui a été bafouée dans mon enfance ainsi que dans ma vie sentimentale.

À la fin de l’ouvrage figurent une note sur l’édition expliquant les choix opérés dans la retranscription de cette correspondance, et une notice biographique sur Helen Scott, à laquelle on préférera de beaucoup lire, relire et relire encore L’Amie américaine.

Elle se termine néanmoins sur une phrase qu’on ne lit pas sans sentir une certaine émotion monter au coeur en même temps qu’une larme monter aux yeux :

François Truffaut est mort le 21 octobre 1984, à l’hôpital américain de Neuilly-sur-Seine. Helen Scott est morte trois ans plus tard, dans la nuit du 20 octobre 1987. Lui avait 52 ans. Elle en avait 72.

Et lorsque l’on finit sur cette phrase, on est tenté de reprendre le livre à son commencement (comme j’ai repris les images cinéphiles des documentaires Arte) pour suivre à nouveau leurs voix.

Je renvoie pour la énième fois et comme une boucle à cette citation de Fanny Ardant :

On ne rencontre jamais quelqu’un qu’on a aimé impunément. Aimer quelqu’un, ce n’est pas forcément le voir ou le toucher, c’est d’avoir changé quelque chose de soi, pas parce qu’on a abandonné, mais parce qu’on a été impressionnée au sens fort du terme – imprégnée – par des façons de penser, par des façons d’agir, par des façons de raisonner, qui fait qu’on ne sera plus jamais la même. Alors la véritable impression, c’est ce qui fait que comme sur un tableau, la couleur ne peut plus changer.

Et je laisse ces silhouettes féminines imprégner la pellicule : Helene Hanff, Helen Scott, Alma Hitchcock, Fanny Ardant.

Espionnage et cinéma, espionnage au cinéma

Pour cet article de rentrée et ce nouveau compte-rendu de lecture cinéphile, je vais revenir sur une exposition de la Cinémathèque française qu’une fois n’est pas coutume, je n’ai pas pu visiter.

Il s’agissait de l’exposition organisée entre octobre 2022 et mai 2023 : « Top secret : cinéma et espionnage ». Généralement, ces expositions thématiques et transversales, propices aux associations d’idées et à la convocation des références cinématographiques les plus diverses font mes délices.

Cependant, cette fois-ci, l’occasion ne s’est tout simplement pas présentée. Néanmoins, j’avais vu sur la page dédiée à l’exposition un descriptif de son catalogue qui m’a pour le moins alléchée :

Sous la forme d’un abécédaire thématique, le livre interroge la relation entre le cinéma et l’espionnage, des années 1920 à aujourd’hui, en faisant appel à des spécialistes des deux univers.

J’ai pu feuilleter le catalogue et c’est cette forme d’abécédaire thématique, ainsi qu’une mise en page soignée et très largement illustrée qui m’a décidée à en faire la lecture, et globalement, je n’ai pas regretté le voyage.

Couverture

Je choisis à dessein le terme « couverture » qui m’amuse dans cet article précis pour sa polysémie. Voulant vérifier cette polysémie, j’ai cherché simplement le mot sur un moteur de recherche, et je me suis vue proposer tous les sites commerciaux vendant des plaids et autres couettes…

Un petit tour sur Wiktionnaire et je me suis davantage sentie dans mon élément :

  1. Grande pièce d’étoffe épaisse couvrant le lit, se plaçant au-dessus des draps.
  2. (Imprimerie) Première page d’un ouvrage imprimé.
  3. (Sens figuré) Ce qui sert à cacher ou à dissimuler.
  4. (Par extension) Fausse identité endossée ponctuellement par un agent secret ou un policier en mission d’infiltration.

Je ne donne ici que les définitions les plus significatives, puisque le Wiktionnaire en relève plus d’une vingtaine. Mais revenons à la deuxième d’entre elles.

Ce qui m’a happée (et ce qui avait attiré mon regard lorsque je voulais aller visiter cette exposition sans jamais réussir à bloquer une date pour le faire) c’est l’affiche de l’exposition, qui se décline sur la couverture du catalogue d’exposition :

Les deux silhouettes de Jean Dujardin dans OSS 117 et de Eva Marie Saint dans La Mort aux trousses avaient effectivement tout pour me séduire.

La quatrième de couverture m’a confortée dans mon choix : en effet, comme souvent avec les ouvrages proposés par la Cinémathèque française dans le cadre de ses expositions, le catalogue ne se réduit pas à une recension en images des objets et des films présentés.

Certes, voir l’exposition aurait pu mettre ma lecture en perspective. Mais le propos de l’ouvrage est suffisamment riche et évocateur pour rappeler cette exposition tout en laissant le lecteur cinéphile y injecter ses propres références cinématographiques.

La perspective de retrouver la filmographie d’Hitchcock aux côtés des films des franchises comme James Bond, Jason Bourne ou Mission impossible, de la série Le Bureau des légendes et quelques-unes des icônes du cinéma telles que Marlene Dietrich, Greta Garbo ou Hedy Lamarr a achevé de me convaincre.

Missions

Ce livre ressemble à la panoplie du parfait espion, et dès le sommaire, le lecteur aura l’impression de se retrouver dans l’atelier de Q, responsable de la division recherche et développement du MI6 dans la série des James Bond.

On y côtoie de manière hétéroclite et sous la forme promise de l’Abecedarium (pourquoi avoir choisi le terme latin ?) des rôles, des films, des personnages, des noms et des objets.

Alphabétiquement l’ouvrage nous conduit de A comme Argo à Z comme Zero dark thirty en passant par C comme Cicéron , F comme Farewell, ou M comme Mata Hari.

Numériquement, il s’ouvre en toute logique avec 007.

007 fonctionne comme le produit d’appel : le placer en premier est stratégiquement idéal, et il en remplit presque parfaitement la mission.

Le court texte de l’article, proposé par l’un des contributeurs de l’ouvrage, Léo Soesanto, est efficace et les pages suivantes reviennent en images (photos et affiches) sur quelques moments clés de la franchise.

À la suite de ces photos, le premier entretien de l’ouvrage, ce qui opère pour le lecteur un premier changement de rythme : c’est l’interview de Léa Seydoux, dernière James Bond girl en date.

Si l’un des objectifs affichés de l’exposition et du catalogue est de redonner toute leur place et leur valeur aux rôles que jouent les femmes dans l’espionnage, on aura rarement vu une interview plus contre-productive, tant elle est creuse et narcissique.

Heureusement, dès la page suivante, l’entretien avec le réalisateur Olivier Assayas relève à nouveau le niveau et le lecteur y retrouve son compte.

De manière générale, les contributeurs de l’ouvrage donnent un éclairage des plus passionnants à la question. Ils réussissent à intéresser, même lorsque l’on a pas (encore) vu les films qu’ils évoquent.

On peut les ranger en deux catégories : les professionnels du cinéma (acteurs et réalisateurs) et les cinéphiles professionnels (commissaires d’exposition, collaborateurs artistiques, auteurs et journalistes).

Les seconds vont se pencher sur certains films, certaines séries, et parmi eux, quatre ont retenu mon attention : Léo Soesanto que j’ai déjà mentionné et qui va proposer généralement sur une page le résumé d’un film et la plongée dans son univers ; Alexandra Midal et Mathieu Orléan, et Chloé Aeberhardt.

Les premiers vont donner un tour plus personnel à la question, et vont évoquer des souvenirs de tournage – voire pour certains des souvenirs tout court.

Le déguisement dans le déguisement

Le pari le plus réussi de l’ouvrage, c’est d’expliquer au lecteur cinéphile la manière dont espionnage et cinéma s’entrecroisent constamment.

Ainsi, si l’on songe évidemment au costume de l’espion, au rôle qu’il incarne, et au fait qu’il soit sous couverture, si l’on a en tête le smoking de James Bond et les postiches d’Ethan Hunt dans Mission Impossible, c’est à travers les objets, mais également à travers le film que l’ouvrage explore cette thématique…

Ou plutôt à travers les films, puisque l’une des entrées de l’Abecedarium est le nombre  et on y retrouve les films avec lesquels la Stasi formait ses agents à leurs différentes missions.

Parfois, avec une mise en abîme ingénieuse et vertigineuse, on ne parvient pas à démêler le faux du vrai, la réalité de la fiction – et les contributeurs ne le peuvent pas davantage.

À la lettre K comme Kaplan, le réalisateur Nicolas Saada nous raconte l’aventure qui lui est survenue lors d’un contrôle dans un aéroport, où un homonyme était recherché par la police.

L’occasion pour lui de convoquer avec virtuosité le personnage de George Kaplan / Roger Thornhill / Cary Grant / Archibald Leach dans La Mort aux trousses, les figures des doubles dans le cinéma d’Hitchcock, et de finir sur cette question quelque peu angoissante :

Et si ce Nicolas Saada était mon George Kaplan ? De qui suis-je le George Kaplan ? Affaire à suivre.

Spectateur espion

J’ai parcouru cet ouvrage avec une attention parfois quelque peu distraite, quand certains articles évoquaient des films, des séries ou des personnages qui ne m’évoquaient pas grand chose… mais souvent mon intérêt était à nouveau éveillé par l’article suivant.

L’article E comme Enigma rédigé par Alexandra Midal et qui venait faire s’entrelacer espionnage, intelligence artificielle et cinéma, avec ses références au film Imitation Game, et en toile de fond au moment de ma lecture la grève des scénaristes et des acteurs à Hollywood en raison de l’utilisation par les industries cinématographiques de l’intelligence artificielle, m’a hameçonnée.

L’article H comme Hitchcock m’a définitivement emportée. Pas seulement parce qu’il s’agissait d’Hitchcock, pas seulement pour cette envie quasiment irrépressible de revoir La Mort aux trousses ou L’Étau, qui même s’il ne fait pas l’unanimité, reste pour moi l’un des meilleurs films d’espionnage.

Pas seulement parce retrouver un article H comme Hitchcock m’a aussi donné envie de me replonger dans le brillant Dictionnaire Hitchcock de Laurent Bourdon, où j’étais sûre de retrouver des articles sur le MacGuffin ou sur le George Kaplan déjà cité.

Mais aussi parce qu’à la suite de cet article est reproduit l’intégralité du roman-photo d’Alfred Hitchcock « Have you heard ? The story of Wartime Rumors », publié dans Life le 13 juillet 1942, et dont la chaîne Blow Up d’Arte avait proposé le récit en vidéo, ce qui reste l’un de mes épisodes préférés de cette chaîne :

S’il me manquait une raison de lire ce livre, je l’ai trouvée à ce moment, et j’ai poursuivi ma lecture, bondissant d’une référence à l’autre…

Je me suis dit qu’il fallait absolument que je relise le livre de Guillaume Evin, L’Histoire fait son cinéma, qui doit évoquer quelques films ayant la Guerre froide comme toile de fond, ou celui consacré à la série James Bond, Bons baisers du monde, co-écrit avec Laurent Periot et même me plonger dans l’un des derniers livres de Guillaume Evin, Les 101 meilleurs films historiques, même si d’ailleurs j’ai déjà parlé d’un de ses livres les plus récents, C’est un scandale, dans mon article de juin dernier

Je me suis dit qu’il fallait que je revois des films sur la Guerre froide, que j’avais adoré le film La Vie des autres, pour moi l’un des meilleurs films autour du mur de Berlin avec Goodbye Lenin, sur ce capitaine de la Stasi qui se trouble progressivement en surveillant un auteur de théâtre est-allemand soupçonné de dissidence.

Je me suis dit qu’il fallait que je revois aussi Le Bureau des légendes, qui constitue l’un de ces miracles de séries télévisées françaises, et que je redonne une chance peut-être à Homeland et à la série The Americans que j’avais commencée.

Je me suis dit que j’avais aussi envie de revoir OSS 117 (au moins les deux premiers) et ce malgré la petite erreur présente dans l’article de l’ouvrage qui lui est consacré, et qui lui fait porter un costume de Peter Pan, alors qu’il se grime en Robin des Bois / Errol Flynn.

Au féminin

Enfin, et c’est parce que je les ai évoquées plus haut, et qu’elles ont dans le livre une place de choix, notamment grâce à Chloé Aeberhardt, cette lecture m’a donné envie de voir avec un autre oeil les figures féminines du cinéma d’espionnage (et de l’espionnage en général) :

celles que l’on cantonne comme on l’a longtemps déploré, au rôle de « piège à miel » (mais qui m’ont aussi donné envie de revoir tous ces films peuplés de femmes fatales) ;

celles que l’on surnomme de manière involontairement péjorative, les nouvelles Mata-Hari ;

celles qui ont été victimes des opérations Roméo organisées par la Stasi, les comédiennes qui se sont faites espionnes, les espionnes qui ont joué un double rôle, et celles à qui justement Chloé Aeberhardt donne justement la parole dans son ouvrage et dans sa série documentaire Les espionnes racontent :

Mission accomplie donc pour cet ouvrage de la Cinémathèque, qui suscite bien des images et révèle bien des secrets !

Celui par qui le scandale se projette

Lorsque j’ai commencé à feuilleter le livre qui m’intéresse dans cet article, c’est une scène de Cinema Paradiso qui m’est revenue en mémoire.

Flashback

L’une des premières scènes, au début du flashback.

Seul dans la salle de cinéma, le curé du village de Sicile fait projeter sur l’écran les films qui seront proposés aux spectateurs du cinéma.

À chaque scène tendancieuse, à chaque baiser sulfureux entre deux personnages, à chaque dévoilement érotique d’une forme féminine, ne serait-ce qu’entrevue, le même geste est répété d’une manière comique : le père Adelfio agite frénétiquement sa clochette avec réprobation et fait couper la scène par le projectionniste.

Caché derrière un rideau, Toto assiste à ce découpage systématique qui prive les spectateurs d’une partie du film.

Lui qui est le témoin des coulisses n’en est que amusé lorsqu’il observe les réactions de ses voisins de fauteuil une fois la projection lancée : sifflements, huées, et manifestations de désespoir, l’un d’eux commentant le fait que depuis tout le temps qu’il va au cinéma, « j’en n’ai jamais vu qui s’embrassent ».

Par Elena Green artist — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=85728347

Après l’incendie du cinéma, celui-ci est reconstruit grâce au millionnaire Spaccafico, et prend le nom de « Nuovo cinema paradiso ». Durant la projection organisée pour l’inauguration, la première scène de baiser non censurée est acclamée par les spectateurs, qui remercient le nouveau propriétaire, lequel se frotte les mains à la pensée de cette opportunité financière à venir, confirmée par la projection quelques années plus tard du film Et Dieu… créa la femme.

Mises en abyme et séries cinéphiles

Petit saut et allers-retours dans le temps puisque je profite de cette lecture, et de ces souvenirs qu’elle a suscités, pour en évoquer d’autres.

Cinema Paradiso reste encore aujourd’hui l’un de mes films préférés (avec La Nuit américaine), et s’il me permet d’aborder la thématique de la censure, il pourrait me permettre (ou m’a déjà permis) d’évoquer n’importe quel autre sujet, au choix : le cinéma en général, les histoires d’amour et d’amitié, l’Italie et la Sicile, Philippe Noiret, Jacques Perrin, les musiques d’Ennio Morricone, les affiches de cinéma et Autant en emporte le vent

Au moment où j’écris cet article, une série télévisée française sur Brigitte Bardot est diffusée, et j’y reviendrai dans un instant, puisque Bardot semble être devenue, un peu malgré moi et malgré elle, le fil conducteur de cet article.

J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’y revenir : j’adore les mises en abyme.

C’est donc tout naturellement que je vais être attirée par Cinema Paradiso comme par La Nuit américaine (ou plus récemment par Once upon a time in Hollywood) et plus généralement par tout ce qui met en scène les coulisses de la création (artistique), que ce soit dans la peinture, la littérature, le cinéma ou les séries télévisées, au premier rang desquels en la matière je place :

  • The Newsroom : une série en trois saisons créée par Aaron Sorkin qui revient sur le quotidien d’une chaîne d’information en continu ;
  • Dix pour cent, qui reste pour moi l’une des meilleures séries télévisées françaises, avec la vie d’une agence artistique ;
  • Et tout en haut du podium à un niveau que je qualifierais de stratosphérique, la série Feud qui met en scène la rivalité de Bette Davis et Joan Crawford sur le tournage du film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?

C’est donc à nouveau tout naturellement que la série Bardot aura titillé ma curiosité, ajoutant à cet intérêt pour la mise en abyme un intérêt pour l’histoire du cinéma, dont Bardot fait évidemment partie, et un intérêt pour la période historique évoquée par cette création.

Chapitre Bardot

Soyons honnête, je ne connais Bardot que de manière très rudimentaire, et même ce qui constitue les pièces maîtresses de son mythe, je ne les connais que par échos et par référence : les extraits projetés dans Cinema Paradiso et les évocations dans tel ou tel documentaires.

Je n’ai vu ni Et Dieu… créa la femme, ni Le Mépris, qui sont généralement les incontournables des cinéphiles en la matière. Le seul film que j’ai pu voir et revoir avec elle est Viva Maria ! avec Jeanne Moreau.

Finalement je connais mieux Bardot telle que l’a chantée et faite chanter Serge Gainsbourg, puisque pour moi elle reste indissociable de Bonnie and Clyde et Initials BB.

C’est tout de même avec curiosité que je me suis plongée dans la lecture du chapitre consacrée à Et Dieu… créa la femme, l’un des plus de 80 chapitres du l’ouvrage auquel s’intéresse cet article.

Pourquoi ça coupe ?

Il s’agit de l’ouvrage de Guillaume Evin, C’est un scandake ! Ces films qui ont choqué leur époque : de 1915 à nos jours, publié en mai 2022 chez Casa éditions.

Si je l’ai choisi, c’est pour deux raisons.

D’abord pour l’intérêt que l’on peut qualifier de professionnel qu’en tant que professeur documentaliste je porte au phénomène de censure.

En 2019, j’avais proposé une exposition thématique aux élèves sur les livres qui ont un jour été interdits (et sur les livres qui peuvent être interdits pour des raisons parfois surprenantes) :

Ensuite, en tant que cinéphile, pour la façon dont cette dernière s’est manifestée dans l’histoire du cinéma, notamment à travers le fameux Code Hays aux États-Unis :

  1. « Aucun film ne sera produit qui porterait atteinte aux valeurs morales des spectateurs. De la même manière la sympathie du spectateur ne doit jamais aller du côté du crime, des méfaits, du mal ou du péché ».
  2. « Des standards de vie corrects, soumis uniquement aux exigences du drame et du divertissement, doivent être montrés ».
  3. « La loi, naturelle ou humaine, ne sera pas ridiculisée et aucune sympathie ne sera accordée à ceux qui la violent »

mais surtout à travers la façon dont les cinéastes redoublaient de virtuosité et d’ingéniosité pour s’en affranchir ou le contourner, comme Hitchcock dans Les Enchaînés, La Main au collet ou La Mort aux trousses.

Pourquoi à un moment donné, pour tel ou tel film, il va y avoir un père Adelfio qui va agiter une clochette, et pourquoi quelques années plus tard, on se demandera, à la manière de Shakespeare, si tout cela n’était pas, finalement, beaucoup de bruit pour rien ?

C’est l’entreprise que propose de reconstituer Guillaume Evin dans son ouvrage : en se penchant sur un peu plus de 80 films, de Naissance d’une nation de Griffith (1915) à Grâce à Dieu de Ozon (2019), il étudie le contexte historique, politique, religieux et social qui fait que la sortie d’une oeuvre cinématographique va échauffer, voire enflammer les esprits, avant généralement un épilogue heureux, ou du moins apaisé qui voit le film reconnu, ou en tout cas accepté.

Le décryptage est passionnant, et l’on peut feuilleter le livre littéralement et dans tous les sens :

  • soit chronologiquement, ce qui permet en quelque sorte d’étudier l’évolution en parallèle du cinéma et de la société,
  • soit au hasard d’un film qui nous a marqué ou dont nous avons perçu, comme pour un séisme, les répliques de ce scandale qu’avait suscité sa sortie en salle… comme l’a fait pour moi la diffusion de la série Bardot, laquelle m’a donné envie de relire le chapitre dédié à Et Dieu… créa la femme.

Chaque chapitre s’ouvre de la même façon, et va mettre le lecteur / spectateur en appétit : le titre du film, son réalisateur et l’année de sa sortie. Puis un sous-titre qui donne très brièvement une clef de lecture, suivi d’un synopsis rappelant là aussi très succinctement l’intrigue.

Quelques exemples glanés au fil des pages :

  • Scarface, d’Howard Hawks (1932) : Les Borgia au temps de la prohibition
  • Le Corbeau, d’Henri-Georges Clouzot (1943) : Un volatile si encombrant : antifrançais sous Vichy, antipatriotique à la Libération
  • La Vie est belle, de Roberto Benigni (1998) : Peut-on rire avec la Shoah ?

Pour ne les avoir pas vus, ou pour qu’ils m’aient laissée indifférentes, je suis passée rapidement sur certains films, non sans en avoir retenu les arguments des censeurs : ces films choquant tel ou tel camp de tel ou tel conflit, ou les ligues de vertus de pour le regard porté sur un élément ou un autre de la religion…

Si d’autres m’ont intriguée ou amusée (de La Grande illusion à Tenue de soirée), le tour de force en revient très curieusement au film de Marcel Carné Drôle de drame, dont je n’aurai pas pu soupçonné qu’il ait pu prêter au scandale, et dont un détail, glané au cours de ma lecture, m’a donné l’envie immédiate de revoir le film :

L’image n’étant peut-être pas des plus parlantes, il faut que j’y ajoute une explication : cette page revient en détails sur ce qui a pu choquer dans le film Drôle de drame, et ce n’est pourtant pas ces informations qui ont mis ma lecture en pause.

En effet, dans ce film que je croyais connaître (pas forcément sur le bout des doigts), Guillaume Evin glissait quelque chose qui m’avait complètement échappé : le petit rôle de Jean Marais, une apparition des plus furtives qu’il m’a quand même fallu vérifier.

Et peut-être l’ai-je déjà dit un nombre incalculable de fois : ce qui fait d’un livre sur le cinéma, selon moi, un excellent livre sur le cinéma, ce n’est pas seulement de susciter chez le lecteur / spectateur le souvenir des scènes, et les allers-retours constants d’un film à l’autre ou d’une image à l’autre, c’est l’envie irrépressible de mettre la lecture en pause pour lancer le film.

Et cela, Guillaume Evin le réussit à la perfection dans C’est un scandale !


Voilà pour ce dernier article cinéphile de la période, avant le dernier article profdoc du mois de juin, et les hors-série de cet été. Belles lectures et beaux films à toutes et tous et à très bientôt sur Cinephiledoc !

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