Pour cet article cinéphile du mois d’avril, je vous propose un premier épisode d’une série qui en comportera deux, consacrée aux secrets de tournage. Pour chacun des épisodes je reviendrai sur deux lectures récentes.
L’idée m’est venue d’associer ces différentes lectures, a priori relativement différentes les unes des autres, mais qui ont toutes pour point commun de nous plonger dans les coulisses, dans l’envers du décor ou dans la tête des réalisateurs.
Les deux livres présentés dans chaque article traitent cette thématique à chaque fois d’une façon qui a aussi retenu mon attention :
- le premier dressera un panorama de la question, abordant une multitude d’aspects et de situations ;
- le second se focalisera en gros plan sur la figure d’un réalisateur, en revenant sur ses écrits ou sur les coulisses du tournage de ses films
Côté casting
À l’origine de ce premier épisode, je place un élément personnel, à savoir l’organisation d’une journée thématique sur le cinéma et sur la lecture. Je souhaitais en effet proposer à mes convives quelques petits jeux autour des films et des livres, et j’avais collecté plusieurs pistes à explorer :
- faire deviner un livre ou un film en le résumant très mal ;
- le jeu du post-it avec des personnages littéraires ou cinématographiques ;
- mimer la scène culte d’un film sans parler ;
- et le dernier, qui correspondait de manière inattendue à l’une de mes dernières lectures cinéphiles, le casting improbable, en imaginant pour un film célèbre un casting complètement décalé, par exemple Star Wars avec uniquement des acteurs français…
À rebours de ce scénario a posteriori – trouver pour un rôle culte un acteur ou un personnage complètement improbable (j’essaye d’imaginer en ce moment même un acteur ayant une voix très aigüe ou avec un cheveu sur la langue pour incarner Dark Vador) – le premier livre qui m’intéresse dans cet article s’est plongé sur des projets bien réels, et qui ont pu donner lieu à de véritables réalisations cinématographiques.
Jeu d’énigmes, sept familles et Rubik’s cube
En reprenant en main ce premier ouvrage, me reviennent en tête non pas une mais deux scènes de La Nuit américaine, de François Truffaut.
Dans la première scène, on voit Jean-François Stévenin et Bernard Menez assister à un jeu sur le cinéma, portant sur la filmographie de Jeanne Moreau :
Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la partenaire d’Orson Welles et l’interprète de Shakespeare ? (…) Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la soeur de Charles IX et l’épouse du roi de Navarre ?
Dans la deuxième scène, on voit deux enfants jouer à un jeu de sept familles sur le cinéma : dans la famille opérateur la mère, etc.
Et je n’ai pas fini, une nouvelle fois, de parler de François Truffaut dans cet article.
Mais revenons-en à notre livre. Sur la première de couverture, on retrouve le même esprit joueur et assez taquin, même s’il ne s’agit ni d’un questionnaire, ni d’un jeu de sept familles.

En revanche, c’est un Rubik’s cube en train d’être manipulé, et sur les faces duquel sont disposés les visages entre autres de Jean Yanne, de Romy Schneider, de Dave, de Jean-Pierre Marielle, de Bruce Lee, ou encore de Truffaut dans La Nuit américaine. Et une autre image me vient : celle assez nostalgique du cinéma de Minuit.
Le générique de cette émission faisait se superposer des photographies de scènes cultes de cinéma, avec des couples composés d’un acteur et d’une actrice, changeant alternativement en fondu enchaîné.
D’une seconde à l’autre, on voyait donc apparaître sur l’écran le « vrai couple » ayant figuré au casting, suivi d’une scène rêvée n’existant que l’espace d’une seconde, avant de voir le nouveau couple de la scène réelle suivante, le tout avec une musique absolument hypnotique.
Le casting était presque parfait
Ce livre, avec sa couverture de Rubik’s cube, c’est le sixième opus d’une collection proposé par Philippe Lombard aux éditions La Tengo, collection qui commence sacrément à avoir de la gueule, et que j’énumère au gré des articles qui lui sont consacrés :
- Ça tourne mal !
- Ça tourne mal… à Hollywood !
- Ça s’est tourné près de chez vous
- Ça tourne mal… à la télé !
- Ça retourne !
- Et voici donc le petit sixième : Ça alors !
Ça alors ! au sous-titre prometteur : L’Histoire des castings de films les plus dingues, a été publié en octobre 2025, je n’ai donc pas beaucoup de retard à en parler maintenant !
Si dans un livre précédent, Philippe Lombard évoquait les splendeurs et misères d’un tournage dans les dunes espagnoles, celui-ci nous donnerait l’impression de voir surgir Alice Sapritch dans la dernière scène de La Folie des grandeurs, qui fait s’écrier à De Funès et Montand « La vieille ! »
Il reconstitue ainsi quelques apparitions mémorables, au moment où l’on s’y attend le moins, qu’il s’agisse des européens à l’affiche de films hollywoodiens, des américains venant tourner en France, de participations et de rencontres inattendues, dont voici un petit florilège :
- l’ouvrage revient sur certains chocs culturels (des événements dont on peut encore se demander comment la mayonnaise a pu prendre, si jamais elle a pris), ainsi Mireille Darc dans un film de Godard – sur un tournage où il était odieux avec elle, est-ce surprenant ? ou Dorothée dans L’Amour en fuite de Truffaut (à titre personnel je n’y repense jamais sans une certaine tendresse) ;
- les apparitions d’acteurs français dans des westerns, certains tournés à Almeria (reprendre ici le livre précédent de Philippe Lombard dont j’ai parlé un peu plus haut, Almeria 68) ;
- les actrices françaises qui se retrouvent James Bond girl – à croire qu’il y a un marché dédié pour les recruter…
- les invités surprises, jolie catégorie où l’on compte des sportifs, des chanteuses, des présentateurs télé, un actuel président des États-Unis (pfff) auquel je préfère la mention de Dave dans La Cité de la peur, et j’étais étonnée de ne pas y retrouver Glenn Close (bon, dans son élément mais barbue et en pirate) et Phil Collins dans Hook.
- on retrouve ensuite des rencontres improbables de personnages, allant de Dracula avec les Charlots à Sherlock Holmes contre les nazis… des affrontements inattendus, des couples (bien ?) assortis, pour finir par quelques réunions au sommet, entre Einstein et Chaplin notamment ;
- un petit détour par des doubleurs français bien connus, dont Robert Dalban qui a doublé Clark Gable dans Autant en emporte le vent, ou Patrick Dewaere ayant doublé Dustin Hoffman dans Le Lauréat, et quelques rencontres un peu moins innocentes…
Le tout imprime dans nos têtes quelques associations d’idées et quelques combinaisons d’acteurs que pourrait allègrement générer un outil d’intelligence artificielle, histoire de donner un semblant de réalité à nos fantasmes (mais ne vaudrait-il pas mieux qu’ils restent dans un coin de notre imaginaire, et que l’on en revienne à des rencontres bien réelles ?)
Quand Hollywood et Nouvelle vague se rencontrent
Dans les premières pages de Ça alors !, Philippe Lombard revient sur un casting a priori improbable : celui de François Truffaut incarnant le scientifique Claude Lacombe dans Rencontres du troisième type de Steven Spielberg.
Il revient sur les premiers écrits de critique de François Truffaut, pas vraiment tendres à l’égard de la science-fiction, puis sur l’idée de Spielberg, concrétisée par un coup de téléphone le 2 mars 1976 (comment la date précise est-elle parvenue jusqu’à nous… mystère, est-elle conservée dans les archives labyrinthiques de Truffaut, ou dans celle de Spielberg ? à quelle fourmi de l’archéologie du cinéma devons-nous ce détail ?)
Il n’en reste pas moins qu’entre mai 1976 et mars 1977, Truffaut va découvrir les conditions d’un tournage hollywoodien et ce qu’il conservera comme souvenir de l’attente des acteurs.
Cependant, finalement, il n’y a pas beaucoup d’écrits du principal intéressé sur cette expérience (en tout cas moins que ce à quoi on pourrait s’attendre de la part de quelqu’un ayant autant laissé de traces écrites)… et c’est ce qui a retenu mon attention pour faire la transition avec le deuxième ouvrage de cet article.
Le cinéaste parle aux cinéastes
En mars 2022, Bernard Bastide avait déjà publié aux éditions Gallimard 500 pages issues de la correspondance de François Truffaut.

J’étais revenue sur cette lecture qui m’avait permis non seulement de redécouvrir le François Truffaut épistolier mais également de découvrir ses destinataires.
En 2025, ce sont 500 nouvelles pages qui ont été publiées : cette fois, il s’agissait de la Correspondance de François Truffaut avec des cinéastes, ces échanges de pair à pairs s’étalant sur trente ans, entre 1954 et 1984.

Ce que je cherchais en ouvrant ce deuxième volume, c’était les échanges consacrés au tournage de Rencontres du troisième type avec Spielberg. Mais visiblement, comme le mentionne plus haut Ça alors !, les échanges entre les deux réalisateurs ont dû être principalement téléphoniques.
Du fameux tournage, une seule lettre fait le récit : celle adressée à Jacques Rivette en juillet 1976. Il y revient brièvement sur les conditions de tournage, sur le fait d’être mis dans la peau d’un acteur objet, et sur ses relations avec les autres acteurs du film.
Ce n’est donc pas cette seule lettre qui a marqué ma lecture, mais d’autres, bien d’autres et la totalité, me laissant encore une fois une impression de mélancolie et de tendresse, comme j’en éprouve à chaque fois que je lis un ouvrage de Truffaut ou sur Truffaut (et allez savoir pourquoi cela me met dans cet état…)
Il y a des choses qui m’ont amusée ou touchée : une lettre de Georges Lautner au critique François Truffaut qui n’a encore tourné que Les Mistons, les échanges filiaux ou fraternels avec Jean Renoir, le respect à l’égard du cinéaste Abel Gance et d’Alfred Hitchcock, une lettre à Gérard Oury… également des échanges avec des réalisateurs plus jeunes comme Claude Sautet ou Pascal Thomas.
On y retrouve quelques moments cultes qui ont marqué l’histoire du cinéma : la genèse des entretiens Hitchcock / Truffaut, l’affaire de la Cinémathèque, mais aussi deux lettres bien connues des cinéphiles : la lettre de Godard envoyée à Truffaut à la sortie de La Nuit américaine, et sa réponse. Les deux étant à lire en étant bien accrochés.
On y observe un correspondant tantôt cinglant à la plume acérée, tantôt plein de délicatesse à l’égard de ses destinataires. Personnellement, j’ai souvent souri des petites phrases au début de certaines lettres, que ce soit celles de Truffaut ou de ses correspondants : « J’ai essayé de vous joindre par téléphone sans succès, donc je vous écris ».
Ce n’est pas forcément la citation exacte, mais on retrouve ici l’esprit d’une époque, et d’une personne qui avait l’écriture chevillée au corps.
En reposant le livre, j’ai voulu me souvenir de toutes les scènes des films de Truffaut où les personnages s’écrivent, j’ai repensé à Jules et Jim, aux Deux Anglaises, à Baisers volés, à L’Homme qui aimait les femmes…
J’ai repensé à la précédente préface de Bernard Bastide : la correspondance de Truffaut, c’est « Cent vint-deux boîtes d’archives, plus de vingt mètres linéaires, plusieurs milliers de lettres envoyées ou reçues ». Le Dictionnaire Truffaut indique quant à lui que la correspondance amoureuse de Truffaut était sous scellée jusqu’en 2005, sera-t-elle un jour publiée ?
Il n’y a chez moi aucun voyeurisme, juste un peu de curiosité, et l’idée que dans ce monde et ce temps bien mouvementé où tout se veut instantané, lire quelqu’un qui prenait autant de temps à écrire, qui se posait chaque jour et accomplissait l’acte généreux d’écrire à quelqu’un, peu importe à qui, lire les lettres de cette personne ne peut être qu’une façon (et je plagie Proust ici) de retrouver ce temps perdu et de savourer un moment précieux, hors du temps.











































