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Étiquette : François Truffaut (Page 1 sur 10)

Secrets de tournage, épisode 1

Pour cet article cinéphile du mois d’avril, je vous propose un premier épisode d’une série qui en comportera deux, consacrée aux secrets de tournage. Pour chacun des épisodes je reviendrai sur deux lectures récentes.

L’idée m’est venue d’associer ces différentes lectures, a priori relativement différentes les unes des autres, mais qui ont toutes pour point commun de nous plonger dans les coulisses, dans l’envers du décor ou dans la tête des réalisateurs.

Les deux livres présentés dans chaque article traitent cette thématique à chaque fois d’une façon qui a aussi retenu mon attention :

  • le premier dressera un panorama de la question, abordant une multitude d’aspects et de situations ;
  • le second se focalisera en gros plan sur la figure d’un réalisateur, en revenant sur ses écrits ou sur les coulisses du tournage de ses films

Côté casting

À l’origine de ce premier épisode, je place un élément personnel, à savoir l’organisation d’une journée thématique sur le cinéma et sur la lecture. Je souhaitais en effet proposer à mes convives quelques petits jeux autour des films et des livres, et j’avais collecté plusieurs pistes à explorer :

  • faire deviner un livre ou un film en le résumant très mal ;
  • le jeu du post-it avec des personnages littéraires ou cinématographiques ;
  • mimer la scène culte d’un film sans parler ;
  • et le dernier, qui correspondait de manière inattendue à l’une de mes dernières lectures cinéphiles, le casting improbable, en imaginant pour un film célèbre un casting complètement décalé, par exemple Star Wars avec uniquement des acteurs français…

À rebours de ce scénario a posteriori – trouver pour un rôle culte un acteur ou un personnage complètement improbable (j’essaye d’imaginer en ce moment même un acteur ayant une voix très aigüe ou avec un cheveu sur la langue pour incarner Dark Vador) – le premier livre qui m’intéresse dans cet article s’est plongé sur des projets bien réels, et qui ont pu donner lieu à de véritables réalisations cinématographiques.

Jeu d’énigmes, sept familles et Rubik’s cube

En reprenant en main ce premier ouvrage, me reviennent en tête non pas une mais deux scènes de La Nuit américaine, de François Truffaut.

Dans la première scène, on voit Jean-François Stévenin et Bernard Menez assister à un jeu sur le cinéma, portant sur la filmographie de Jeanne Moreau :

Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la partenaire d’Orson Welles et l’interprète de Shakespeare ? (…) Dans quel film Jeanne Moreau était-elle la soeur de Charles IX et l’épouse du roi de Navarre ?

Dans la deuxième scène, on voit deux enfants jouer à un jeu de sept familles sur le cinéma : dans la famille opérateur la mère, etc.

Et je n’ai pas fini, une nouvelle fois, de parler de François Truffaut dans cet article.

Mais revenons-en à notre livre. Sur la première de couverture, on retrouve le même esprit joueur et assez taquin, même s’il ne s’agit ni d’un questionnaire, ni d’un jeu de sept familles.

En revanche, c’est un Rubik’s cube en train d’être manipulé, et sur les faces duquel sont disposés les visages entre autres de Jean Yanne, de Romy Schneider, de Dave, de Jean-Pierre Marielle, de Bruce Lee, ou encore de Truffaut dans La Nuit américaine. Et une autre image me vient : celle assez nostalgique du cinéma de Minuit.

Le générique de cette émission faisait se superposer des photographies de scènes cultes de cinéma, avec des couples composés d’un acteur et d’une actrice, changeant alternativement en fondu enchaîné.

D’une seconde à l’autre, on voyait donc apparaître sur l’écran le « vrai couple » ayant figuré au casting, suivi d’une scène rêvée n’existant que l’espace d’une seconde, avant de voir le nouveau couple de la scène réelle suivante, le tout avec une musique absolument hypnotique.

Le casting était presque parfait

Ce livre, avec sa couverture de Rubik’s cube, c’est le sixième opus d’une collection proposé par Philippe Lombard aux éditions La Tengo, collection qui commence sacrément à avoir de la gueule, et que j’énumère au gré des articles qui lui sont consacrés :

  1. Ça tourne mal !
  2. Ça tourne mal… à Hollywood !
  3. Ça s’est tourné près de chez vous
  4. Ça tourne mal… à la télé !
  5. Ça retourne !
  6. Et voici donc le petit sixième : Ça alors !

Ça alors ! au sous-titre prometteur : L’Histoire des castings de films les plus dingues, a été publié en octobre 2025, je n’ai donc pas beaucoup de retard à en parler maintenant !

Si dans un livre précédent, Philippe Lombard évoquait les splendeurs et misères d’un tournage dans les dunes espagnoles, celui-ci nous donnerait l’impression de voir surgir Alice Sapritch dans la dernière scène de La Folie des grandeurs, qui fait s’écrier à De Funès et Montand « La vieille ! »

Il reconstitue ainsi quelques apparitions mémorables, au moment où l’on s’y attend le moins, qu’il s’agisse des européens à l’affiche de films hollywoodiens, des américains venant tourner en France, de participations et de rencontres inattendues, dont voici un petit florilège :

  • l’ouvrage revient sur certains chocs culturels (des événements dont on peut encore se demander comment la mayonnaise a pu prendre, si jamais elle a pris), ainsi Mireille Darc dans un film de Godard – sur un tournage où il était odieux avec elle, est-ce surprenant ? ou Dorothée dans L’Amour en fuite de Truffaut (à titre personnel je n’y repense jamais sans une certaine tendresse) ;
  • les apparitions d’acteurs français dans des westerns, certains tournés à Almeria (reprendre ici le livre précédent de Philippe Lombard dont j’ai parlé un peu plus haut, Almeria 68) ;
  • les actrices françaises qui se retrouvent James Bond girl – à croire qu’il y a un marché dédié pour les recruter…
  • les invités surprises, jolie catégorie où l’on compte des sportifs, des chanteuses, des présentateurs télé, un actuel président des États-Unis (pfff) auquel je préfère la mention de Dave dans La Cité de la peur, et j’étais étonnée de ne pas y retrouver Glenn Close (bon, dans son élément mais barbue et en pirate) et Phil Collins dans Hook.
  • on retrouve ensuite des rencontres improbables de personnages, allant de Dracula avec les Charlots à Sherlock Holmes contre les nazis… des affrontements inattendus, des couples (bien ?) assortis, pour finir par quelques réunions au sommet, entre Einstein et Chaplin notamment ;
  • un petit détour par des doubleurs français bien connus, dont Robert Dalban qui a doublé Clark Gable dans Autant en emporte le vent, ou Patrick Dewaere ayant doublé Dustin Hoffman dans Le Lauréat, et quelques rencontres un peu moins innocentes…

Le tout imprime dans nos têtes quelques associations d’idées et quelques combinaisons d’acteurs que pourrait allègrement générer un outil d’intelligence artificielle, histoire de donner un semblant de réalité à nos fantasmes (mais ne vaudrait-il pas mieux qu’ils restent dans un coin de notre imaginaire, et que l’on en revienne à des rencontres bien réelles ?)

Quand Hollywood et Nouvelle vague se rencontrent

Dans les premières pages de Ça alors !, Philippe Lombard revient sur un casting a priori improbable : celui de François Truffaut incarnant le scientifique Claude Lacombe dans Rencontres du troisième type de Steven Spielberg.

Il revient sur les premiers écrits de critique de François Truffaut, pas vraiment tendres à l’égard de la science-fiction, puis sur l’idée de Spielberg, concrétisée par un coup de téléphone le 2 mars 1976 (comment la date précise est-elle parvenue jusqu’à nous… mystère, est-elle conservée dans les archives labyrinthiques de Truffaut, ou dans celle de Spielberg ? à quelle fourmi de l’archéologie du cinéma devons-nous ce détail ?)

Il n’en reste pas moins qu’entre mai 1976 et mars 1977, Truffaut va découvrir les conditions d’un tournage hollywoodien et ce qu’il conservera comme souvenir de l’attente des acteurs.

Cependant, finalement, il n’y a pas beaucoup d’écrits du principal intéressé sur cette expérience (en tout cas moins que ce à quoi on pourrait s’attendre de la part de quelqu’un ayant autant laissé de traces écrites)… et c’est ce qui a retenu mon attention pour faire la transition avec le deuxième ouvrage de cet article.

Le cinéaste parle aux cinéastes

En mars 2022, Bernard Bastide avait déjà publié aux éditions Gallimard 500 pages issues de la correspondance de François Truffaut.

J’étais revenue sur cette lecture qui m’avait permis non seulement de redécouvrir le François Truffaut épistolier mais également de découvrir ses destinataires.

En 2025, ce sont 500 nouvelles pages qui ont été publiées : cette fois, il s’agissait de la Correspondance de François Truffaut avec des cinéastes, ces échanges de pair à pairs s’étalant sur trente ans, entre 1954 et 1984.

Ce que je cherchais en ouvrant ce deuxième volume, c’était les échanges consacrés au tournage de Rencontres du troisième type avec Spielberg. Mais visiblement, comme le mentionne plus haut Ça alors !, les échanges entre les deux réalisateurs ont dû être principalement téléphoniques.

Du fameux tournage, une seule lettre fait le récit : celle adressée à Jacques Rivette en juillet 1976. Il y revient brièvement sur les conditions de tournage, sur le fait d’être mis dans la peau d’un acteur objet, et sur ses relations avec les autres acteurs du film.

Ce n’est donc pas cette seule lettre qui a marqué ma lecture, mais d’autres, bien d’autres et la totalité, me laissant encore une fois une impression de mélancolie et de tendresse, comme j’en éprouve à chaque fois que je lis un ouvrage de Truffaut ou sur Truffaut (et allez savoir pourquoi cela me met dans cet état…)

Il y a des choses qui m’ont amusée ou touchée : une lettre de Georges Lautner au critique François Truffaut qui n’a encore tourné que Les Mistons, les échanges filiaux ou fraternels avec Jean Renoir, le respect à l’égard du cinéaste Abel Gance et d’Alfred Hitchcock, une lettre à Gérard Oury… également des échanges avec des réalisateurs plus jeunes comme Claude Sautet ou Pascal Thomas.

On y retrouve quelques moments cultes qui ont marqué l’histoire du cinéma : la genèse des entretiens Hitchcock / Truffaut, l’affaire de la Cinémathèque, mais aussi deux lettres bien connues des cinéphiles : la lettre de Godard envoyée à Truffaut à la sortie de La Nuit américaine, et sa réponse. Les deux étant à lire en étant bien accrochés.

On y observe un correspondant tantôt cinglant à la plume acérée, tantôt plein de délicatesse à l’égard de ses destinataires. Personnellement, j’ai souvent souri des petites phrases au début de certaines lettres, que ce soit celles de Truffaut ou de ses correspondants : « J’ai essayé de vous joindre par téléphone sans succès, donc je vous écris ».

Ce n’est pas forcément la citation exacte, mais on retrouve ici l’esprit d’une époque, et d’une personne qui avait l’écriture chevillée au corps.

En reposant le livre, j’ai voulu me souvenir de toutes les scènes des films de Truffaut où les personnages s’écrivent, j’ai repensé à Jules et Jim, aux Deux Anglaises, à Baisers volés, à L’Homme qui aimait les femmes

J’ai repensé à la précédente préface de Bernard Bastide : la correspondance de Truffaut, c’est « Cent vint-deux boîtes d’archives, plus de vingt mètres linéaires, plusieurs milliers de lettres envoyées ou reçues ». Le Dictionnaire Truffaut indique quant à lui que la correspondance amoureuse de Truffaut était sous scellée jusqu’en 2005, sera-t-elle un jour publiée ?

Il n’y a chez moi aucun voyeurisme, juste un peu de curiosité, et l’idée que dans ce monde et ce temps bien mouvementé où tout se veut instantané, lire quelqu’un qui prenait autant de temps à écrire, qui se posait chaque jour et accomplissait l’acte généreux d’écrire à quelqu’un, peu importe à qui, lire les lettres de cette personne ne peut être qu’une façon (et je plagie Proust ici) de retrouver ce temps perdu et de savourer un moment précieux, hors du temps.

D’un hommage à l’autre

Ce premier article cinéphile de 2026 est l’histoire d’une déambulation d’une oeuvre à une autre, qui s’est faite au hasard.

Déambulation ou errance ? Errance me paraît quelque peu négatif, je lui préfère l’idée d’une promenade, pas tout à fait réfléchie, ce à quoi correspond mieux le mot déambulation. Il manque cependant la question du hasard, la surprise de la rencontre, le caractère impromptu de la sérendipité dans tout cela.

Butinage cinéphile

Et si je choisissais le terme « butinage » ? Un terme que j’affectionne tout particulièrement dans mon travail, et dont je n’ai finalement pas tant abusé que cela sur ce site.

Pour celles et ceux à qui ce mot ne parleraient pas particulièrement, voici ce qu’en dit le CNRTL, un site qui m’a toujours fait aimer les mots :

Emploi trans. ou intrans. [En parlant d’abeilles] Voler de fleur en fleur pour en amasser le pollen. L’abeille butine le miel, le pollen, les fleurs ou sur les fleurs :

3. Il [le chasseur d’abeilles] ne se trompe ni sur l’abondance des luzernes, des trèfles et des sainfoins, ni sur la pousse des arbres fruitiers, ni sur la sortie des bruyères et des ajoncs dans les landes, toutes plantes qui offrent des floraisons successives, sur lesquelles les abeilles commencent à butinerPesquidouxChez nous,1923, p. 40.
− P. métaph. [Ds le domaine intellectuel ou artistique] Chercher ça et là et accumuler des idées, des objets, des documents. Butiner dans une œuvre littéraire. Le lecteur avait butiné çà et là une pensée, une idée, une anecdote (SueAtar Gull,1831, p. 20):
4. Ce matin, après avoir butiné quelque peu dans les œuvres et les lettres de Lord Byron − et dans cette vivid, all alive biographie que m’a prêtée Maurois… Du BosJournal,1924, p. 105.

C’est évidemment ce dernier sens que je retiens : passer de mots en mots, de pages en pages, de livres en livres, pour y faire son miel.

Évidemment encore, ce qui vaut pour la lecture ou les promenades dans les rayons d’une bibliothèque, vaut pour l’expérience cinématographique, même s’il parait plus compliquer de « butiner » d’un film à l’autre, lorsque l’on est installé confortablement dans un fauteuil de cinéma ou dans son canapé, à moins que l’on considère l’action de zapper (mais cela n’est pas très valorisant pour le film zappé) ou de scroller comme du butinage…

On pourrait alors, si l’on regarde le butinage comme une action résolument positive, parler de butinage intérieur ou de butinage différé : le fait de passer d’un film à l’autre, d’un univers cinématographique à un autre, par une association d’idées que ferait notre esprit de lui-même (remercions pour cela notre culture cinéphile qui nous l’aurait inspirée) ou qui nous serait soufflée par le réalisateur.

Butinage cinéphile donc – j’aurais pu nommer ainsi cet article – qui m’a conduite d’un film à une exposition, d’une exposition à un livre, de cette exposition à un autre film, et de ce livre à d’autres livres.

Et comme j’ai toujours du mal à amorcer l’écriture d’un article, j’ai pris le prétexte de cette longue digression pour, en ce mois de février 2026, à nouveau parler de Truffaut, mais pas seulement.

Butinage reconstitué

En décembre dernier, j’ai décidé de revoir La Nuit américaine, de François Truffaut. Il fait partie des films que je connais par coeur, mais grâce à la personne avec laquelle je le visionnais, et qui le découvrait à cette occasion, j’ai eu l’impression de le redécouvrir.

Suite à ce visionnage, je suis allée voir l’exposition Orson Welles à la Cinémathèque, ce qui m’a permis de trouver l’ouvrage dont je parlerai un peu plus bas, et qui m’a donné envie de revoir Citizen Kane. Enfin, cette lecture et Citizen Kane ont donné lieu au feuilletage d’un certain nombre de livres et à des discussions sur un certain nombre de films, ce qui laisse à penser que finalement, le butinage est une démarche qui ne s’interrompt jamais, même en dormant !

C’est ce que montre bien la scène de La Nuit américaine qui a constitué le déclic à l’envie de plonger dans l’univers d’Orson Welles.

Pas la scène où Ferrand reçoit un colis de livres sur le cinéma en écoutant la musique de Georges Delerue, qui est pourtant ma scène préférée.

Mais le rêve de Ferrand en trois parties et en noir et blanc où un petit garçon est affublé d’une canne trop grande pour lui qui servira à un larcin un peu particulier…

Exposition Orson Welles

L’exposition « My name is Orson Welles » se tenait à la Cinémathèque du 8 octobre 2025 au 18 janvier 2026.

J’ai été un peu pressée par le temps pour aller la voir, et j’ai finalement réussi à la découvrir en décembre dernier.

J’ai également réussi l’exploit d’y emmener quelqu’un qui n’avait vu aucun film d’Orson Welles, mais c’est aussi le tour de force généralement de la Cinémathèque de nous donner accès à des expositions qui permettent tout aussi bien le plaisir des spécialistes que des néophytes.

Pour le coup, je dois dire qu’à titre personnel, mon Orson Welles était quelque peu rouillé, même si la déambulation (effective cette fois-ci) dans l’exposition m’a fait me souvenir des films que je connaissais : La Splendeur des Amberson, Le Procès, Une histoire immortelle, et évidemment Citizen Kane.

Mais même pour les films que je ne connais pas encore, les images proposées par la Cinémathèque exercent une fascination incroyable et un pouvoir hypnotique.

C’est au détour des affiches et des caméras que j’ai retrouvé la scène de La Nuit américaine, et que les quelques extraits de Citizen Kane ont à leur tour opéré leur charme de madeleine de Proust.

La visite d’une exposition de la Cinémathèque se conclut toujours pour moi par un passage obligé à la librairie, mais cette fois-ci, ce n’est pas le catalogue officiel qui a suscité ma curiosité…

Revoir Citizen Kane et discuter du fusil de Tchekhov

La page dédiée à l’exposition Orson Welles sur le site de la Cinémathèque contient cette phrase qui à elle seule résume tout ce que j’ai pu dire précédemment sur le butinage :

Il y a des signes qui ne trompent pas : quand on remet Kane en route, ce sont soudain cent fleurs qui s’épanouissent.

Le spectateur qui voit pour la première fois Citizen Kane ne fait peut-être pas attention aux indices qui ponctuent le film.

Un esprit mal intentionné pourra se comporter avec lui comme le personnage de Lucy avec Charlie Brown sur cette planche des Peanuts que j’adore et qui se trouvait d’ailleurs en bonne place dans l’exposition :

Le spectateur qui a déjà vu Citizen Kane glane ces indices d’un oeil malicieux, et les ramasse comme les cailloux semés du Petit poucet, puisque rien ne pourra empêcher l’inéluctable scène finale.

Le visionnage du film (et du même coup le souvenir de La Nuit américaine) donnera alors lieu à un débat animé : y’a-t-il dans ces deux films un fusil de Tchekhov ?

Le principe du fusil de Tchekhov vient du dramaturge Anton Tchekhov :

« Si, dans le premier acte, un fusil est accroché au mur, il doit absolument servir dans le dernier acte. »

Au cinéma (et en narration en général), ça désigne le fait d’introduire un objet, un détail ou une information dans une scène pour qu’il ait une utilité narrative plus tard.

Ce principe est-il à l’oeuvre dans La Nuit américaine ? Dans Citizen Kane ?

Les deux films semblent jouer avec ce principe mais de manière opposée.

En effet, La Nuit américaine parle du cinéma en train de se faire. Du coup, Truffaut s’amuse à montrer des “setups” qui n’auront jamais de payoff, il semble saboter en permanence ce principe, à montrer des indices qui n’ont pas forcément vocation à résoudre une énigme… à l’exclusion d’une scène : la canne du petit garçon, qui lui donne sa démarche si particulière, servira bien à quelque chose.

Quant à Citizen Kane, le film est construit comme un gigantesque setup, où Rosebud doit forcément avoir un sens, mais qui ne se révèle qu’au spectateur qu’au point final et ne répond en rien à l’énigme Kane, puisque même un scénario parfait ne suffit à expliquer une vie.

D’un film à l’autre on entend les échos de cette phrase prononcée par Truffaut dans le couloir de l’hôtel Atlantic, et à laquelle on cherchera, vaille que vaille, à donner raison : « Les films sont plus harmonieux que la vie ».

De Truffaut à Welles, allers-retours

Comme je l’ai indiqué un peu plus haut, l’ouvrage qui a retenu mon attention en sortant de « My name is Orson Welles » n’est pas le catalogue de l’exposition.

Parmi les livres mis en présentation à la librairie, l’un d’eux faisait l’objet d’un coup de coeur des libraires de la Cinémathèque – je n’ai absolument plus en tête ce que disait le commentaire, mais la quatrième de couverture suffisait pour emporter tous mes suffrages.

Il s’agissait d’un curieux roman de Chantal Pelletier, L’Ourson, publié en février 2023 aux éditions Joelle Losfeld.

Au point de départ de l’histoire, l’annonce du décès de François Truffaut. Le personnage principal, Anne, une petite souris aux multiples fêlures qui travaille dans une photothèque cinématographique, se retrouve à déjeuner avec Orson Welles.

L’autrice flirte constamment avec la suspension consentie de l’incrédulité, et tantôt nous y entraîne, tantôt nous en éloigne. À cette lecture, j’ai ressenti un vertige qui s’est prolongé au-delà, et j’ai navigué d’hommages cinéphiles en hommages cinéphiles, de Truffaut à Orson Welles, et où la citation mentionnée plus haut de La Nuit américaine trouvait son écho dans ces quelques lignes :

Vous le savez bien : il est difficile d’être quelqu’un. On est juste une durée. Jamais un film. On ne peut pas faire le montage des bonnes séquences, conserver seulement ce qui plaît, ce qui flatte. On n’est jamais que des rushes. Juste un bout-à-bout de morceaux approximatifs. Des premières prises.

À suivre le personnage butinant cinéphile de ce roman, funambule en déséquilibre qui rappelle Chaplin dans Le Cirque, j’ai poursuivi moi-même mon butinage : il m’a conduit de Fahrenheit 451 à La Chambre verte, où j’ai retrouvé les mêmes lecteurs et spectateurs incendiaires.

J’ai fait une brève halte au Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore. Et j’ai repris ma route jusqu’aux ouvrages sur Orson Welles édités par les Cahiers du cinéma, pour finir par le livre de Chris Welles Feder sur son père lu il y a quelques années : In my father’s shadow.

J’ai repensé à toutes ces scènes de vertiges et de miroirs, à nouveau Le Cirque de Chaplin, et La Dame de Shanghaï (de retour chez Welles). Et du miroir, je suis retournée à l’incendie, et j’ai fini quasiment là où j’avais commencé, avec Rosebud, Citizen Kane, et La Nuit américaine.

Voilà pour ce début d’année un beau tour de manège.

La voix d’Adèle

Comme traditionnellement depuis quelques années, mon article cinéphile du mois d’octobre est consacré, directement ou indirectement, à François Truffaut.

Pour cette année, c’est une approche indirecte que je choisis, mettant en lumière le visage et la voix d’une femme (et même de plusieurs femmes), intention que j’avais déjà annoncée dans mon article de mars dernier, et que je concrétise ici avec cet article.

En effet, se sont installées sur ce site quelques petites coutumes, auxquelles certes il m’arrive parfois de déroger, mais auxquelles je ne manque pas de revenir : celle, déjà mentionnée, d’évoquer François Truffaut, et si ce n’est pas en octobre, c’est en février ; celle de privilégier les figures de femmes au mois de mars ; ou encore celle de dédier un ou plusieurs articles à des expositions ou des événements cinématographiques auxquels je pourrais assister.

Ainsi, dans l’introduction de mon article de mars 2025, Voix de femmes, j’avais indiqué que j’aurais adoré parler d’un ouvrage en particulier, mais il venait tout juste d’être publié, et je n’avais pas encore pu me le procurer, et quand bien même à ce moment-là je l’aurais déjà eu entre les mains, il aurait été malhonnête d’en faire le compte-rendu.

C’est à la faveur de l’été que j’ai pu me plonger dans sa lecture, une lecture qui ne m’a pris qu’une journée, tant j’ai été happée par le texte et transportée par l’histoire qu’il reconstituait.

Quel rapport avec Truffaut ? Commençons par là, et nous en viendrons ensuite à l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui.

Regards croisés sur un personnage

Dans un article publié dans L’Express le 3 mars 1975 et rassemblé depuis dans le recueil Le Plaisir des yeux, article intitulé « Je ne connais pas Isabelle Adjani », François Truffaut revient sur sa rencontre et sur son travail avec Isabelle Adjani.

L’article reprend à plusieurs reprises cette même phrase, « Je ne connais pas Isabelle Adjani », et se termine par une autre phrase, sur laquelle je reviendrai plus tard :

Je dis parfois à Isabelle Adjani « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre.» Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur.»

J’ai cherché à nouveau dans la correspondance de François Truffaut, mais sans pouvoir la retrouver, la lettre qu’il avait envoyée à Isabelle Adjani :

Chère Isabelle Adjani, je n’ai jamais senti un désir aussi impérieux de fixer un visage sur la pellicule, tout de suite, toutes affaires cessantes. Votre visage tout seul raconte un scénario (…).

Cette lettre, Isabelle Adjani la cite dans la préface de l’ouvrage de Laura El Makki, Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, publié en mars 2025.

Ces deux phrases, l’une lue au début de ma lecture, et l’autre se rappelant à moi à la fin, n’ont cessé de résonner en moi après cette lecture que je convoque à nouveau ici.

Chaque film est le mur

Quand on scrute la filmographie de François Truffaut, on se prend à essayer de classer, de catégoriser tel ou tel film, les Antoine Doinel d’un côté, mais si l’on veut faire un classement avec les films sur l’enfance, on reprend les Quatre cents coups que l’on range avec L’Argent de poche ou avec L’Enfant sauvage, les histoires d’amour de l’autre, mais La Mariée était en noir, est-ce un polar ou une histoire d’amour (même question pour La Sirène du Mississippi) ?

Et L’Histoire d’Adèle H, est-ce un film historique, une histoire d’amour impossible à rapprocher de La Chambre verte, ou Adèle est-elle aussi une enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron ?

Bref, comme dans toute bibliothèque, aucun classement n’est suffisant ni satisfaisant à lui tout seul, et aucun film de François Truffaut ne rentre dans une seule case, bien trop étroite, de notre esprit. Il faut donc donner pleinement raison à la réponse faite à Truffaut par Isabelle Adjani : « Chaque film est le mur ».

Et quel mur ! Pour revenir sur la genèse et le tournage de ce film-mur, au scénario co-écrit par François Truffaut, Suzanne Schiffman et Jean Gruault, il faut se plonger dans différents ouvrages qui reviennent sur cette entreprise de longue haleine, puisqu’il a fallu un certain nombre d’échanges et de négociations, rappelés par Truffaut dans sa correspondance, avec l’universitaire Frances Vernor Guille, un long travail d’écriture ensuite mené par Truffaut et ses deux collaborateurs en parallèle d’autres projets, pour aboutir à ce « visage (qui) tout seul raconte un scénario ».

Notamment dans le Truffaut par Truffaut, ou François Truffaut au travail de Carole Le Berre, on voit les ébauches de ce scénario, que le spectateur a depuis inextricablement lié au visage d’Isabelle Adjani, lui préférant ce visage à l’original.

Votre visage tout seul raconte un scénario

Il suffit que je ferme les yeux un court instant, et lorsque je pense à Adèle Hugo, ce n’est pas son portrait ou sa photographie qui me vient immédiatement en tête, c’est le visage d’Isabelle Adjani.

Pourtant, au moment du tournage du film, pour lequel la comédienne quitte la Comédie française,  elle a dix-neuf ans, et le personnage qu’elle incarne est supposé avoir dépassé la quarantaine au début de l’histoire.

Ce film est un mur, pas seulement parce qu’il s’érige en monument, l’un des nombreux monuments féminins de la carrière d’Isabelle Adjani, parmi La Reine Margot et Camille Claudel, autres poings levés douloureusement contre le patriarcat, mais parce que viennent se heurter contre ce mur infranchissable de la filmographie conjuguée de Truffaut et d’Adjani, la voix et le visage réels et tout aussi tragiques d’Adèle Hugo.

Après L’Histoire d’Adèle H., qui pour réaliser un film sur Adèle Hugo ? Et après Isabelle Adjani, qui pour l’incarner ? J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne vois pas beaucoup d’autres personnages réels à ce point dépassés par leur interprète à l’écran.

Et cela est d’autant plus tragique pour un être dont on a à ce point renié et volé la voix. Marguerite de Navarre, après tout ou malgré tout, a quand même réussi à être reine, quant à Camille Claudel, ses oeuvres vengent désormais son aliénation. Mais Adèle ?

Dans la famille Hugo, je demande la fille

Si j’ai lu l’ouvrage de Laura El Makki en moins d’une journée – pour plagier Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – c’est parce qu’elle restitue avec un souffle à la fois poignant et glaçant la façon dont un être est progressivement mis sous cloche.

Le titre du film de François Truffaut rend bien compte de cela : dès le départ, Adèle est dépossédée de son nom de famille, celui-ci étant accaparé par l’ogre paternel. Quant au prénom, il lui faut le partager avec sa mère, si bien que dans cet ouvrage qui lui est consacré, il faut distinguer le propos de la mère (Adèle Hugo, MH) et le sien (AH).

Il lui faut également compter avec l’ombre envahissante jusqu’au bout de sa soeur disparue, Léopoldine. Quant aux deux frères, Charles et François-Victor, ils peinent à trouver leur place face au patriarche, l’un se tournant vers la photographie, l’autre se plongeant dans la traduction de Shakespeare. En effet, pour exister face à Hugo père, mieux vaut aller vers des arts et des langages qu’il ne maîtrise pas : ce sera donc les expériences photographiques pour Charles, l’anglais pour François-Victor et la musique pour Adèle.

Son journal, rédigé au début de l’exil à Jersey puis à Guernesey, est considéré par sa famille pour ainsi dire comme une oeuvre de commande, elle y retranscrit les moindres événements vécus par les exilés, où elle apparaît moins en participante qu’en spectatrice, et où le texte, soumis à la validation familiale – voire exclusivement paternelle – est annoté de « oui » et de « bien » comme la rédaction appliquée d’un écolier.

Il faut pouvoir traduire la partie cryptée de son journal pour qu’on puisse enfin entendre la voix de son autrice. Et au moment où cette voix se tait peu à peu, il faut suivre le récit de Laura El Makki, émaillé des lettres des différents témoins, pour reconstituer le véritable itinéraire d’Adèle Hugo : Hugo le père, imperturbable dans son exil et convaincu que toute sa famille ne connaît le bonheur qu’à travers lui, Adèle la mère qui cherche vainement à défendre la personnalité et l’épanouissement de plus en plus fragilisés de sa fille, les deux frères qui vont et viennent comme des oiseaux qui se cognent aux fenêtres.

À lire ce journal crypté, ces lettres et cette histoire, si au départ on est amusé et presque agacé par cette fantasque Adèle qui cherche dans chaque regard masculin la reconnaissance et l’amour, on est progressivement happé par cette voix qui hurle en silence, par cet être qui se construit un amour pour se cabrer contre la comédie paternelle de l’exil et contre un père qui forge sa propre légende au détriment des siens.

Et finalement, quand on comprend à la fin que c’est le silence qui gagne, et qu’à force d’avoir trop lutté, notre Adèle s’est effacée et s’est faite emmurer, jusqu’à disparaître, certes après tout les siens, mais ô combien discrètement, on se dit que ce drame silencieux, Victor Hugo, trop préoccupé de sa gloire, n’aurait jamais pu l’écrire alors qu’il l’avait quotidiennement sous les yeux.

Ce n’est pas la première fois que Laura El Makki donne la parole aux femmes, que ce soit dans Les Incomprises, en préfaçant les Lettres choisies de la famille Brontë, ou en en faisant la biographie (Les Soeurs Brontë : la force d’exister, mon préféré à ce jour et qui me donne envie de revoir le film d’André Téchiné, avec un scénario de Jean Gruault et Isabelle Adjani en Emily Brontë, comme quoi, il n’y a pas de hasard…) ou avec son premier roman, Combien de lunes.

Et pour poursuivre le voyage, il me tarde de lire l’un de ses derniers travaux, Petit éloge de l’imagination, publié en 2025 aux éditions Les Pérégrines.

Nouvelle vague, entre rêve et réalité

Pour la première fois depuis quelques années, je n’ai pas en ce début d’année 3 ou 4 (voire 5) articles tout prêts et rédigés, écrits pendant les soirées d’hiver et les vacances de la Toussaint ou de Noël.

Si j’ai quelques lectures d’avance dans ma pile de livres sur le cinéma (enfin quelques… disons deux) et si j’ai aussi dans cette pile déjà les pistes des prochains articles, la transformation de la lecture en article a été bousculée par le planning de début d’année – dont vous avez ou aurez un aperçu dans les articles #profdoc.

Comme j’essaye également de poursuivre mes lectures scientifiques et professionnelles, les lectures cinéphiles et plus récréatives prennent aussi parfois du retard, et j’ai tendance à d’autant plus les savourer, sans forcément que me vienne immédiatement l’idée ou l’analyse qui me permettront d’écrire dessus.

Néanmoins, l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui était en 2023 ma dernière lecture sur le cinéma (avant quelques romans, deux ouvrages scientifiques et trois bandes-dessinées), et j’avais la certitude d’avoir envie de lui consacrer un compte-rendu.

Suspension consentie de l’incrédulité

Autant le dire tout de suite, ce livre fait partie de mes coups de coeur de lecture de 2023.

Pas seulement parce qu’il parle de cinéma, mais aussi parce qu’il fait partie de ces textes à qui je laisse une place de choix dans ma bibliothèque, pour la simple et bonne raison qu’ils vont magistralement tisser un univers fictif autour du cinéma, et qui vont faire que, malgré une analyse très fine de la réalité, je vais en tant que lectrice marcher constamment sur le fil entre rêve et réalité.

En d’autres termes : ce sont les ouvrages qui me procurent cette « suspension consentie de l’incrédulité ».

Je recherche sans arrêt cette expression, je sais ce qu’elle évoque, j’ai souvenir dans une discussion avec des amis l’avoir eue sur le bout de la langue et très agacée de ne pas la retrouver, l’avoir recherchée sur Chat GPT.

Vous remarquerez que la formulation de ma question laissait quelque peu à désirer et que j’ai tout de même obtenu satisfaction… je n’en suis tout de même pas à faire rédiger l’intégralité de mes articles par une IA, et lorsque j’ai commencé à rédiger celui-ci, au lieu de retourner directement sur Chat GPT, j’ai cherché directement « suspension d’incrédulité » et suis allée consulter Wikipédia.

L’expression suspension consentie de l’incrédulité (de l’anglaiswilling suspension of disbelief) décrit l’opération mentale effectuée par le lecteur ou le spectateur d’une œuvre de fiction qui accepte, le temps de la consultation de l’œuvre, de mettre de côté son scepticisme.

Et cette définition était plus en accord avec l’ouvrage dont je vais parler dans un instant. En effet, mon interpellation de Chat GPT intervenait juste après la projection du dernier volet d’Indiana Jones, durant laquelle justement je peinais à ressentir cette suspension consentie de l’incrédulité.

En revanche, pendant ma lecture, j’étais comme un funambule sur le fil tendu par l’auteur qui, selon moi, s’amusait constamment à tester cette suspension : rêve ou réel ? Et cette tension, c’est elle que je perçois dans les meilleurs romans (du moins mes préférés) sur le cinéma.

Vertige littéraire dans l’usine à rêves

Dans mon panthéon des romans sur le cinéma, il y a entre autres :

  • Londres après minuit, d’Augusto Cruz qui est une pépite sur le cinéma muet,
  • Un renoncement de René de Ceccatty sur la figure de Greta Garbo,
  • Numéro Deux de David Foenkinos consacré au garçon qui n’a pas été retenu pour jouer Harry Potter,
  • et Le Figurant, qui nous entraine dans l’univers cinématographique de Truffaut, en particulier le tournage de Baisers volés.

Pour chacun de ces livres, je me suis demandée si ce que je lisais appartenait au domaine du rêve ou de la réalité, et l’ouvrage étant consacré au cinéma, la mise en abyme était double : une histoire de rêve dans une histoire rêvée.

Voilà donc ce que je guette quand j’ouvre un roman consacré au cinéma : ce vertige où j’en viens à douter et à hésiter entre fantasme, coulisses, reconstitution savante ou architecture minutieuse, et où finalement l’écrivain s’amuse avec moi comme si nous étions dans une scène d’Inception.

Le titre, avant et après la virgule

Je me souviens d’avoir vu ce livre et sa couverture jaune sur les présentoirs de la librairie Albin Michel du boulevard Saint-Germain à Paris.

Je me souviens (et je plagie à dessein Georges Perec, pour le citer plus loin) d’avoir pris le livre et d’avoir considéré pendant un moment la photo de Jean-Paul Belmondo et de Jean Seberg dans À bout de souffle qui figurait sur la première de couverture.

Je me souviens avoir été persuadée que le titre me donnerait une idée fidèle de l’ouvrage, et mon idée originelle était une reconstitution, elle aussi fidèle, exacte et exhaustive d’une époque.

Et ce n’est que quelques mois après, au fil de ma lecture, que j’ai pris toute la mesure de ce que supposait le titre, avant et après sa virgule : Nouvelle Vague, roman.

334. Je me souviens de la Nouvelle Vague

Nouvelle Vague, roman est donc le vertige sublime écrit par Patrick Roegiers et publié aux éditions Grasset en mai 2023.

Et autant j’étais persuadée qu’un des « Je me souviens » de Georges Perec était « Je me souviens du Parc Montsouris » – mais ma mémoire doit me trahir et c’est plutôt Prévert qui se souviens du Parc Montsouris…

– autant j’étais aussi convaincue en ouvrant le livre que j’irai avec lui d’un point A à un point B, des prémices de la Nouvelle Vague dans les bureaux des Cahiers du cinéma à ses influences les plus récentes.

J’ai donc suivi l’auteur dans ses pérégrinations, persuadée qu’il était un historien et un archéologue, et en cela mes petites brèches dans la connaissance du cinéma de la Nouvelle Vague lui étaient des aides précieuses.

Il y avait bien sûr des allers-retours, des percées poétiques de cette promenade, des détours entre hier et aujourd’hui (où aujourd’hui n’était pas tout à fait aujourd’hui) mais je suivais toujours mon guide.

Il m’a séduite à la page 122 avec son évocation du Parc Montsouris, forcément le plus beau de Paris, parce que c’est celui où j’allais petite et où déjà mes grands-parents emmenaient se promener mon père et son frère, et dont je guette chaque réappropriation du poème de Prévert* …

Il m’a définitivement conquise avec ses chapitres sur Truffaut, en particulier encore, toujours et encore, encore et toujours, l’évocation de cette scène sublime de Baisers volés, Delphine Seyrig, Jean-Pierre Léaud, Fabienne Tabard, Antoine Doinel et ce « Oui, monsieur ».

* Des milliers et des milliers d’années
Ne sauraient suffire
Pour dire la petite seconde d’éternité
Où tu m’as embrassé
Où je t’ai embrassée
Un matin dans la lumière de l’hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.

Nouvelle Vague : rêve ou réalité ?

Et du coup si j’ai suivi l’auteur pendant les premiers chapitres en voyant dans son texte la reconstitution millimétrée d’une époque, j’ai très vite accepté de lâcher prise et d’être la spectatrice amusée de ses facéties littéraires et de ses manies.

Des listes, des énumérations, des dialogues, des sauts temporels, des rencontres (fictives ou avérées, au bout d’un moment on ne cherche plus à savoir) et puis à intervalles réguliers, comme un running gag, cette réécriture d’une scène du film On connait la chanson, avec Jean-Pierre Bacri et André Dussolier qui visite un appartement… jamais le même, mais toujours celui d’un film, d’un acteur ou d’un réalisateur de la Nouvelle Vague.

Et à lire ce dialogue savoureux entre Bacri et Dussolier, on entend presque leurs voix si singulières, et on s’imagine nous aussi les croiser pour visiter l’appartement d’à côté.

D’ailleurs, même si ce sont eux dont on se souvient le mieux, parce qu’ils viennent souvent au détour d’une page visiter un appartement, on croise les autres personnages du film, Camille, Odile, Claude… et évidemment on en croise bien d’autres, d’autres films, et d’autres réalisateurs.

Alors démêler dans cette fresque délirante ce qui appartient au rêve ou à la réalité devient véritablement secondaire, et on se laisse emporter par ce vertige, ou plutôt par cette vague, qui si elle nous est familière, parce qu’on en reconnaît certaines scènes vues et revues, parvient à nous sembler de nouveau nouvelle, grâce à la virtuosité et à l’ingéniosité de son auteur.


Grâce à ce roman j’ai eu envie de voir ou de revoir bon nombre de films qui y sont mentionnés :

  • évidemment Baisers volés pour cette scène troublante que je ne finis pas de savourer entre Delphine Seyrig et Jean-Pierre Léaud,
  • évidemment On connaît la chanson pour la thèse sur les paysans de l’an mil au lac de Paladru mais aussi pour sa bande-annonce où l’on voit Jean-Pierre Bacri réciter « Siffler sur la collline » Zaï zaï zaï zaï
  • et c’est le film Garçon ! de Claude Sautet que j’ai découvert à cette occasion, parce qu’il faisait partie des films de Claude Sautet que je n’avais jamais vus, moi qui pourtant revois régulièrement ceux avec Romy Schneider et le diptyque Un coeur en hiver / Nelly et Mr Arnaud.

Je vous laisse donc sur ces quelques images en suggestions et vous donne rendez-vous très bientôt pour un nouvel article sur Cinéphiledoc !

2023 : Palmarès de lecture

Pour ce dixième palmarès de lecture (le premier remontant, comme j’ai pu le constater, à décembre 2013, déjà !), je pourrai reprendre de manière quasiment identique l’introduction de mon palmarès de lecture de l’an passé…

En effet, en ce qui concerne mes lectures cinéphiles, il s’est passé rigoureusement la même chose en 2022 qu’en 2023.

Dans ces lectures de l’année, j’ai par deux fois convoqué un hyperactif du livre cinéphile, qui lui aussi a dû supporter de fêter un dixième anniversaire sur ce site et j’ai pu constater également par deux fois que quelqu’un avait décidé de publier un ouvrage sur Truffaut qui ne figurait pas encore dans ma bibliothèque et qu’il me fallait absolument lire… le terme absolument étant ici totalement partial, puisque concernant Truffaut j’en fais quasiment un impératif catégorique.

Comme à mon habitude, cet article s’articulera en trois temps :

  • la présentation du palmarès
  • le palmarès 2023
  • bilan et projets

ainsi qu’un petit retour sur deux expériences cinéphiles de cette année.

Présentation du palmarès

Comme chaque année depuis 2013, je finis le mois de décembre ou commence le mois de janvier par un palmarès de lecture de l’année passée.

Je vous glisse ici les liens des éditions précédentes :

Comme chaque année lorsque j’ajoute cette succession de liens, je m’agace de voir le lien de l’année précédente figurer juste après les deux points… mais je sais que, comme d’habitude, je n’y changerai rien !

Pour 2023, mes lectures ont commencé en novembre 2022, et j’ai réussi à terminer ces lectures et la rédaction des articles début octobre.

Cette année, mon bilan de lecture est un peu moins catastrophique que l’an dernier, et les lectures ont été à la fois plus régulières, et bien réparties entre lectures professionnelles, lectures cinéphiles et lectures plaisirs (même si ces deux dernières catégories se mélangent allègrement).

J’ai tout de même eu un démarrage un peu lent, étant donné que j’ai passé le tout début d’année en janvier sur une seule lecture, et ayant entrepris de relire certains volumes de la Recherche en février, je n’ai lu en février que le tome 3 du Château des animaux.

Ma relecture s’est poursuivie jusqu’en avril, puis j’ai profité des vacances pour me plonger dans d’autres univers littéraires et thématiques : six lectures en mai, trois lectures en juin et en juillet, sept lectures en août, deux en septembre, deux en octobre.

Concernant mes lectures cinéphiles, en voici un petit bilan :

  • Lino Ventura : le livre coup de poing !, Philippe Lombard (lu en 2022)
  • Ça tourne mal… à la télé !, Philippe Lombard (lu en 2022)
  • T’as la Réf ?, Mélanie Toubeau (lu en 2022)
  • François Truffaut en 24 images / secondes, Anne Terral (lu en 2022)
  • En cuisine avec Louis de Funès, chez Ynnis Éditions (lu en 2022)
  • C’est un scandale !, Guillaume Evin (lu en 2023)
  • C’est pour la vie ou pour un moment ?, Nadine Trintignant (lu en 2023)
  • Ciné Pop-corn 1975-1995, Philippe Lombard (lu en 2023)
  • Top secret : Cinéma et espionnage, chez Flammarion (lu en 2023)
  • Mon petit Truffe, ma grande Scottie, François Truffaut et Helen Scott (lu en 2023)

Palmarès 2023

Chaque année, j’essaye de regrouper ces quelques lectures en catégories plus ou moins signifiantes. Cette année je distingue quatre catégories, pour les dix lectures cinéphiles mentionnées ci-dessus : Pop-Corn, Acteurs / actrices, les bibles thématiques et François Truffaut.

Philippe Lombard ayant été bien à l’honneur cette année avec trois lectures, j’ose espérer qu’il ne m’en voudra pas de ne pas lui accorder une catégorie spécifique, mais de partager son cru 2022-2023 dans différentes catégories – mais il faut voir ça comme une façon d’avoir plus de chances de figurer au palmarès, comme les films sélectionnés aux festivals.

Et je commence justement par la catégorie Pop-Corn.

Pop-Corn

Dans cette catégorie, je regroupe trois ouvrages qui permettent de se plonger avec délectation soit dans les affres des tournages, soit dans les associations d’idées qui nous font passer d’un souvenir cinéphile à un autre.

  • Ça tourne mal… à la télé !, Philippe Lombard, La Tengo éditions, 2022
  • T’as la Réf ?, Mélanie Toubeau, Hors Collection, 2022
  • Ciné Pop-corn 1975-1995, Philippe Lombard, Hugo Images, 2023

Et pour cette catégorie je choisis donc l’ouvrage Ciné Pop-Corn de Philippe Lombard, qui m’a permis de voir à quel moment précis j’avais le déclic pour écrire un article cinéphile et qui m’a donné l’occasion de retourner sur le site Pop Corn Garage.

Acteurs / actrices

Dans cette catégorie, je place deux ouvrages dont j’ai fait le compte-rendu de lecture et un invité surprise… Je triche donc puisque c’est à cet ouvrage que je n’avais pas mentionné cette année sur mon site que va ma préférence.

  • Lino Ventura : le livre coup de poing !, Philippe Lombard, Hugo Images, 2022
  • En cuisine avec Louis de Funès, chez Ynnis Éditions, 2022
  • C’est pour la vie ou pour un moment ?, Nadine Trintignant, Bouquins éditions, 2021

J’ai lu ce livre cet été et j’ai été frappée par son élégance, son incroyable délicatesse, sa pudeur et sa retenue.

Je ne l’avais pas lu au moment de sa publication, et je ne serai pas forcément allée vers lui naturellement – j’ai eu l’opportunité de le lire parce qu’on me l’avait prêté – mais l’écriture de Nadine Trintignant, et les deux voix mêlées de Nadine et de Jean-Louis Trintignant, leur histoire, leurs lettres qu’elle reproduit dans ce livre, tout cela a fait de cette lecture estivale l’une des plus belles lectures cinéphiles de cette année.

Je vous encourage donc vivement à le découvrir.

Les bibles thématiques

Dans cette catégorie, deux ouvrages qui se sont penchés avec érudition sur un aspect bien spécifique du cinéma :

  • C’est un scandale !, Guillaume Evin, Casa éditions, 2022
  • Top secret : Cinéma et espionnage, chez Flammarion, 2022

C’est à l’ouvrage de Guillaume Evin que va cette fois ma préférence, puisqu’il a titillé chez moi l’envie de me plonger dans d’autres ouvrages compilant notamment les plus grands films historiques.

François Truffaut

La dernières catégorie donne l’impression que justement, dans la réalisation de ce palmarès, c’est le souvenir le plus récent qui prime forcément.

J’ai donc gardé pour la fin les deux ouvrages consacrés à / de François Truffaut :

  • François Truffaut en 24 images / secondes, Anne Terral, Mediapop éditions, 2022
  • Mon petit Truffe, ma grande Scottie, François Truffaut et Helen Scott, éditions Denoël, 2023

Je prends donc le parti de ne pas trancher puisque d’un ouvrage à l’autre, côté coulisses et côté spectateur, l’un porté par les voix de François Truffaut et d’Helen Scott, l’autre porté par les images de ses films, c’est la même citation de Fanny Ardant qui m’est venue à l’esprit, et que je ne répéterai pas une nouvelle fois dans cet article, puisqu’on serait tenté de croire que j’ai décidé de faire apprendre par coeur à tout le monde ces quelques mots…

Bilan et projets

Voilà pour ce palmarès et ces lectures cinéphiles de 2023, qui ont tout de même été assez variées.

Concernant mes lectures de 2024, ma liste est déjà assez conséquente et elle entremêle cette fois-ci les lectures scientifiques et professionnelles (vu que j’ai cédé une petite place sur ce site à des notes de lecture, en 2023 principalement autour de l’intelligence artificielle, mais d’autres sujets suivront), les lectures cinéphiles et les lectures plaisirs.

Pour les lectures cinéphiles, j’ai déjà au programme un petit ouvrage sur le cinéma de science-fiction et un roman.

J’en termine avec trois escapades que j’ai eues l’occasion de faire cette année, qui, une fois n’est pas coutume, a été exempte d’exposition à la cinémathèque…

La première escapade est purement cinéphile, la seconde l’est indirectement, mais ça me donnera l’occasion d’en garder une trace sur ce site, la troisième également.

  • Ciné-concert Les Lumières de la ville

En avril dernier j’ai eu la chance d’assister à ce concert programmé à Montereau.

C’était la première fois que j’assistais à un ciné-concert, et même si je trouve justement l’expérience quelque peu déconcertante (j’ai eu l’impression d’hésiter chaque seconde entre le son et l’image), elle n’en m’en a pas moins parue magnifique.

  • Exposition Titanic, Porte de Versailles

En août, je suis allée à cette exposition en compagnie d’une amie, ce qui a donné l’occasion de revoir le film de James Cameron.

  • Maison Cocteau, Milly La Forêt

Également au mois d’août, avec la même amie je suis allée visiter la maison de Jean Cocteau à Milly La Forêt.

Voilà pour ces lectures et ces découvertes.

Vous retrouverez les suivantes dès février 2024, après le traditionnel article de janvier sur le bullet journal.

D’ici là, je vous souhaite à nouveau de très belles fêtes de fin d’année, et je vous mitonne pour très prochainement le dernier article #profdoc de 2023.

À très bientôt sur #Cinephiledoc !

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