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Hors-série 1 : dix objets cinéphiles qui sont chez moi

Comme à mon habitude, je vous propose deux hors-série estivaux sur ce blog.

Cette année, j’étais d’humeur un peu plus légère et un peu moins studieuse que les années précédentes, et je n’ai pas vraiment anticipé l’écriture de ces hors-série.

En revanche, je sais à peu près par quelles lectures finir l’année 2022, ayant déjà constitué ma pile de lecture de l’été – mais laissons ça pour plus tard !

Pour ce premier hors-série, j’avais envie de vous partager une petite sélection en images (ce que je réitérerai pour le second) et de vous convier chez moi, en quelque sorte.

C’est pourquoi je vous invite à découvrir dix objets cinéphiles (l’appellation est large) qui occupent mes étagères.

Objet 1 : des jumelles pliantes

Avant toute chose je tiens à dire que j’ai une propension – héritage familial – à adorer mettre des objets sur des étagères, ce que d’autres appellent « bibelots » ou « nids à poussière ».

Même si j’ai essayé au fur à mesure d’épurer mon décor, et d’en avoir un petit peu moins, il m’arrive encore de craquer sur un machin complètement inutile (donc forcément indispensable) qui me fera râler parce qu’il faudra bien le dépoussiérer à intervalles réguliers.

Ce genre d’objets, comme je l’ai dit, faisait partie de mon environnement familial : mes parents adoraient les cuivres (gloups) et autres assiettes décoratives qui envahissaient la maison.

De mon côté, l’un des premiers objets sur lequel j’ai mis la main était cette paire de jumelles pliante que j’avais trouvée chez ma grand-mère :

Et je ne compte plus le nombre de fois où je me suis amusée à ouvrir et refermer le boitier.

Objet 2 : un appareil photo à soufflet

Concernant cet objet, je ne me souviens absolument plus comment il a fini par atterrir dans ma chambre d’ado, mais il a côtoyé ma cinéphilie naissante.

En effet, à la même période où je commençais à biberonner des films à haute dose, j’étais fascinée par l’histoire du cinéma et de la photographie. Mon ambition ultime était d’avoir un jour une caméra comme celle de Tintin dans Tintin au Congo… et j’adorais multiplier les visites de l’exposition permanente de la cinémathèque, avec ses lanternes magiques et le robot de Metropolis.

Objet 3 : un kaléidoscope

C’est à peu près à la même époque que j’ai commencé à lire À la recherche du temps perdu… quel rapport avec le cinéma ? Les dispositifs visuels y sont omniprésents, de la lanterne magique au kaléidoscope justement…

À Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l’instar des premiers architectes et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané.

Pour les lanternes magiques, il suffit d’aller à la cinémathèque et l’on peut en contempler différents spécimens.

Pour le kaléidoscope, les premiers que j’ai pu trouver étaient des jouets en plastique dans des musées de vulgarisation scientifique (comme la cité des sciences). Celui que j’ai finalement dégoté vient d’une petite boutique d’objets anciens de Venise.

Objet 4 : un stéréoscope

Là encore, voilà un curieux bidule qui a miraculeusement survécu dans le bazar familial.

Je me souviens l’avoir aussi amené dans mon ancien établissement pour le faire manipuler aux élèves qui étaient assez fascinés…

Il n’est pas franchement beau, mais c’est l’un des premiers instruments qui permet de donner l’illusion de la 3D.

Objet 5 : un praxinoscope

On reste dans les -scope avec cet objet qui fait partie de mes chouchous !

Il y a plusieurs années, pas très loin de l’historique café Procope, dans le passage Saint André à Paris, il y avait un magasin absolument merveilleux qui vendait des jouets anciens.

Et parmi ces jouets anciens, il y avait des praxinoscopes.

Imperturbablement, ma bande de papier préférée reste celle que vous apercevez ici : le tigre en pleine course.

Et avec ce petit dernier, j’en ai fini pour les objets qui s’amusent avec notre regard…

Objet 6 : un clap

Cet objet (enfin pas ce modèle-ci) a toujours fait partie de mon décor familial, puisque mon père en avait un aussi.

Lorsque j’ai eu mon propre chez-moi, il n’était pas question que j’emmène « son » clap, il m’a donc rapporté celui-ci d’une petite escapade aux studios Babelsberg en Allemagne – studios que je n’ai pas encore pris le temps de visiter depuis.

Bref, chacun son clap !

Objets 7 : des coffrets DVD

Il y a plusieurs années, la Warner Bros éditait – surtout au moment des fêtes de fin d’année – des coffrets en métal (steelbook) qui regroupaient des films de stars hollywoodiennes ou de genres cinématographiques.

On y retrouvait pêle-mêle Bette Davis, Humphrey Bogart, Cary Grant, les Marx Brothers ou encore des films d’aventures.

Objets 8 : la panoplie parfaite du fan d’Harry Potter

J’aurais pu faire un article avec 10 objets uniquement associés à l’univers d’Harry Potter : vous y auriez retrouvé la baguette d’Hermione, un lego Harry Potter, un trivial pursuit, un jeu de cartes, des mugs, des tote bags, des tee-shirts, un pins ou encore un porte-clefs.

Mais parmi mes préférés on retrouve cet attrape-poussières avec Hedwige dedans :

et un ticket donnant accès à la voie 9 3/4 glané dans l’une des boutiques Harry Potter – plus précisément celle de King cross à Londres :

Objets 9 : un peu de vaisselle ?

Pour un anniversaire il y a un temps certain, on m’avait offert des tasses Marilyn Monroe et Audrey Hepburn, auxquelles s’est ajoutée cette chope de bière évidemment rapportée de Belgique.

Si j’ai laissé la chope en évidence, je n’y ai pas resservi la bière qui va avec, une brune bien épaisse et digne de la Guinness, et qui ne fait pas partie de mes bières de prédilection.

Objets 10 : garder son âme d’enfant

C’est finalement tout le propos de cet article, sinon à quoi servirait une telle accumulation ? Mais je termine avec ceux qui ont fait partie des derniers arrivés sur mes étagères :

J’ai craqué sur BB8 peu après la sortie du septième épisode de Star Wars, et la peluche de Milou vient d’une édition du Tintin et le secret de la licorne de Spielberg (tiens, on en revient à Tintin…).

Cependant, malgré ce petit craquage, BB8 est désormais beaucoup plus souvent sur son étagère que roulant sur le sol.

Voilà pour ce premier petit hors-série estival, tout en images (et avec un peu de textes), je vous partagerai le deuxième dans un mois.

D’ici là, je vous souhaite de belles images, de belles escapades et une belle âme d’enfant, et vous dis à très bientôt sur Cinephiledoc !

Le temps suspendu d’une leçon de cinéma

Pour ce dernier compte-rendu avant la pause estivale, j’ai hésité entre deux ouvrages publiés à quelques mois d’intervalles et étant portés tous deux par la même direction et la même voix.

Il s’agit de La Leçon de cinéma, publiée chez Denoël en octobre 2021 et de  Correspondance avec des écrivains : 1948-1984, publiée en mars 2022 chez Gallimard.

Les deux ouvrages sont dirigés par Bernard Bastide, et les deux font entendre la voix de François Truffaut.

Vous savez déjà rien qu’en lisant le titre sur lequel des deux mon choix s’est arrêté, mais je vais profiter de ces premières lignes pour évoquer rapidement cette correspondance.

2004-2022 : histoire d’une bibliothèque

J’ai déjà eu l’occasion d’y revenir régulièrement (j’ai même l’impression d’en parler et d’en reparler continuellement, comme si je cherchais à chaque fois à en redessiner les contours) : les étagères de ma bibliothèque s’enrichissent souvent d’ouvrages sur François Truffaut.

Si j’arrive généralement à me raisonner pour d’autres sujets (« non ce livre est magnifique mais il est trop imposant, non tu as déjà tel ouvrage sur la question »), si ma liseuse m’aide à contrôler l’achat de fictions, et si les nouveaux venus sont la plupart du temps des cadeaux de proches, je cède presqu’immanquablement à la tentation lorsqu’il s’agit de livres consacrés à mon cinéaste de prédilection.

Cette collectionnite a été amorcée en 2004, j’avais à peine découvert Truffaut – la découverte devait remonter à un ou deux ans tout au plus – et plusieurs livres avaient été publiés à l’occasion des vingt ans de sa disparition : le Dictionnaire Truffaut d’Arnaud Guigue et Antoine de Baecque, François Truffaut au travail, de Carole Le Berre, ou encore Truffaut par Truffaut, de Dominique Rabourdin.

Contrairement aux autres étagères de ma bibliothèque, je ne me suis cependant pas contentée des nouvelles publications, puisqu’assez rapidement, l’ouvrage sur lequel j’avais voulu absolument mettre la main était la Correspondance de Truffaut, qui était alors épuisée, puisque parue en 1988.

Je l’ai finalement trouvée après l’avoir commandée sur un site de livres d’occasion, un exemplaire toujours recouvert aujourd’hui d’une sorte de papier crépon destiné à le protéger, et que je n’ai jamais osé retirer…

Lorsque je suis arrivée dans le lycée où je suis actuellement en poste, j’ai eu la surprise de retrouver cette correspondance dans le rayon Cinéma, et si je parviens à retirer du fonds la plupart des ouvrages que les élèves ne consultent pas, je ne m’y résous pas pour celui-ci. Si je saute le pas à l’avenir, ce sera certainement pour récupérer un deuxième exemplaire de cette correspondance.

Au fil des années, les livres de / sur Truffaut sont venus garnir ma bibliothèque, jusqu’à cette Correspondance avec des écrivains : 1948-1984 parue il y a trois mois.

Du monologue au dialogue

La spécificité de la correspondance publiée en 1988, c’est qu’elle ne contient que les lettres de Truffaut, environ 500 – ce qui est déjà quelque chose.

Comme le rappelle Bernard Bastide dans la préface de la Correspondance avec des écrivains : 1948-1984 publiée en mars 2022, et ce dès les premières lignes, « Cent vint-deux boîtes d’archives, plus de vingt mètres linéaires, plusieurs milliers de lettres envoyées ou reçues », Truffaut était un épistolier frénétique.

Cette fois-ci, sur près de 500 pages, et malgré les aléas d’expéditeurs ou de destinataires manquants, les différentes voix se font entendre : ce sont celle de Truffaut, évidemment, auxquelles répondent celles de Cocteau, de Jean Genet, de Jacques Audiberti.

Le lecteur cinéphile suit ces échanges au fil de la filmographie de Truffaut : il sait que la correspondance avec Henri-Pierre Roché le mène à Jules et Jim, que celle avec Ray Bradbury conduira à l’adaptation de Fahrenheit 451, et que les lettres échangées avec Jean Hugo mèneront à L’Histoire d’Adèle H.

Petite parenthèse à propos d’Adèle Hugo – et de son père si encombrant – la mention « Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation d’entreprise La Poste » m’a fait sourire, et, par le cheminement des associations d’idées, m’a rappelé ce petit coffret publié en 2001 :

J’ai pensé aussi à toutes ces lettres échangées et envoyées dans les films de Truffaut, en particulier les pneumatiques de Baisers volés, et cette lettre de la mère de Bertrand Morane dans L’Homme qui aimait les femmes :

Mon amour… Je ne comprends rien à tes silences… je n’ai reçu aucune lettre de toi depuis deux semaines et je me demande si mes lettres te parviennent… Décidément les mystères de la poste sont insondables…

La petite particularité de la correspondance entre Juliette Drouet et Victor Hugo était que le coffret contenant deux livres séparait distinctement les deux épistoliers, ce que j’ai toujours regretté.

Encore une fois, dans cette Correspondance avec des écrivains, les échanges qui ont pu être retrouvés ne sont séparés parfois que par une autre lettre qui s’intercale dans la chronologie des envois et du courrier reçu.

Discussions sur le cinéma

La dernière lettre figurant dans cette correspondance est datée de janvier 1984, et elle laisse le cinéphile sur une note songeuse teintée d’émotion.

Cette émotion, il la trouve inchangée dans sa lecture de La Leçon de cinéma, publiée en octobre 2021 chez Denoël, toujours sous la direction de Bernard Bastide.

Faisons un petit détour justement par la quatrième de couverture et par la préface de Bernard Bastide.

Pour la première :

En 1981, François Truffaut, l’ancien fougueux critique de cinéma, fait l’autocritique de ses propres films.
En s’appuyant sur des scènes et des anecdotes de tournage, Truffaut revisite, avec émotion et franchise, sa carrière, des Mistons (1959) à La Femme d’à côté (1981).

Lorsque l’on se plonge dans la préface de Bernard Bastide, on comprend la genèse de cette leçon de cinéma : une première proposition de Jean Collet, en 1977, de publier un livre d’entretiens sur le modèle de l’auguste parent publié pour la première fois en 1966, Hitchcock / Truffaut, et complété en 1980. Proposition déclinée.

Puis une deuxième proposition en 1980 : une série d’émissions télévisées, La Leçon de cinéma. L’émission réalisée avec François Truffaut en 1981 sera la seule à être diffusée, et ce seulement en mai 1983, soit seulement un an avant le décès de Truffaut.

Comme l’indique Bernard Bastide, cette émission n’a jamais été rediffusée ni même éditée sur support vidéo. Elle a cependant été métamorphosée une première fois en livre, dans une édition allemande, sous le titre Monsieur Truffaut, wie haben Sie das gemach ?, ce qui reprend le titre allemand du Hitchcock / Truffaut, Mr Hitchcock, wie haben Sie das gemach ?, à laquelle s’ajoute une édition de poche parue en 1993.

Quarante ans après le tournage de cette émission, le cinéphile a donc entre les mains la transcription d’une émission télévisée qu’il (re)verra peut-être un jour ?

À défaut de cette émission introuvable, s’il veut écouter et voir François Truffaut parler de cinéma, il lui faudra farfouiller sur les plateformes de vidéos en ligne, pour glaner des « rencontres » en 1972 dans les archives de Radio Canada, un entretien du réalisateur avec Christian Defaye dans les archives de la Radio Télévision Suisse (1975), ou encore la fameuse émission Apostrophes diffusée en avril 1984 :

Temps suspendu

Écouter ces émissions, c’est avoir en tête la voix de Truffaut, que l’on retrouve donc dans ce magnifique ouvrage qu’est La Leçon de cinéma.

Si l’on a continuellement en tête la comparaison avec le Hitchbook, ce n’est pas seulement par la forme du texte, sous forme d’entretiens – quoique les questions sont généralement plus concise que celles que posait parfois Truffaut à Hitchcock – c’est aussi par l’aspect chronologique.

Sans l’entendre, on sent cette voix, tantôt peut-être hésitante, tantôt précipitée.

Pour chacun des films, les auteurs de l’entretien (Jean Collet, Jérôme Prieur et José Maria Berzosa, qui réalise l’émission) ont choisi une ou deux scènes qu’ils font visionner à Truffaut… s’ensuivent questions et réactions fidèlement rapportées.

J’ai aimé cet extrait, suite au visionnage d’une scène de Tirez sur le pianiste ! 

Tout au long d’un tournage, les acteurs souffrent parce que toutes les scènes, les unes après les autres, vont leur offrir des difficultés auxquelles ils ne s’attendaient pas. Un acteur a répété sa scène, il la sent bien, il a les jambes écartées, bien plantées dans le sol et il est sûr de lui. Tout d’un coup, le metteur en scène va le faire jouer coincé derrière un bar, tout tassé, avec des types qui passent devant lui. Il y a toujours un élément qui fait que rien ne se passe comme prévu. C’est une souffrance que l’acteur doit sans cesse s’efforcer de surmonter.

Chaque scène suscite son lot de souvenirs et d’associations d’idées : pour Fahrenheit 451, on se remémore la scène de la vieille dame qui se sacrifie pour ses livres ; pour Baisers volés, cet échange de regards fabuleux entre Antoine Doinel et Fabienne Tabard…

« Vous aimez la musique, Antoine ? – Oui, monsieur. »

… une scène que j’ai toujours trouvée aussi irréaliste que touchante, avec ce lapsus que ne peuvent comprendre que les grands timides troublés par une apparition – ici incarnée par Delphine Seyrig.

Pour les quelques pages consacrées à La Nuit américaine, on retrouve Truffaut en voix off, dans une curieuse mise en abîme :

Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far-West (…) Qu’est-ce qu’un metteur en scène ? Un metteur en scène, c’est quelqu’un à qui on pose sans arrêt des questions. Des questions à propos de tout. Quelquefois, il a les réponses, mais pas toujours.

Lorsque l’émission est enregistrée, François Truffaut vient de finir le tournage de La Femme d’à côté, qui constitue donc l’avant-dernier chapitre de l’ouvrage.

Le film y est abordé brièvement, puis suivent quelques questions plus générales sur le métier de cinéaste : quand avez-vous décidé de faire des films, comment travaillez-vous, l’écriture du scénario, le tournage en studio, les films en couleurs et les films en noir et blanc, la relation au public…

Évidemment, le cinéphile sait qu’il reste un film à tourner, Vivement dimanche !, et le temps se suspend à cette dernière phrase de l’entretien :

J’ai, en revanche, l’impression d’être aujourd’hui plus audacieux, de dévoiler des choses qu’il y a encore dix ans je n’aurais pas osé montrer…

Et pour « achever la figure » (expression que le fidèle associe immédiatement à La Chambre verte), le lecteur retournera immédiatement à l’essentiel, et se replongera, à nouveau, inlassablement, dans le cinéma de François Truffaut.

Le cinéphile adore les rumeurs

Pour ce nouveau compte-rendu de lecture, j’aimerais emprunter des chemins aussi hasardeux et aussi aléatoires qu’une rumeur, et avant d’en arriver au fait, c’est-à-dire au livre qui m’a conduit à écrire cet article, j’aimerais faire étape ici et là en vous proposant des itinéraires cinématographiques et télévisuels inattendus.

Chuchoter à l’oreille

En guise de point de départ de cette excursion, je vais revenir pour la énième fois à l’une des vidéos les plus réussies, à mon sens, de la chaîne Blow Up d’Arte : « Have you heard ? », vidéo que j’ai découverte il y a quelques années par hasard, et dont j’ai pu me servir dans des séances sur la désinformation avec des élèves :

Mais au-delà de l’utilisation professionnelle que j’ai faite de cette vidéo, ce qui m’a amusée, c’est de voir combien ce mécanisme de la rumeur (que j’avais à l’époque tenté de retranscrire sous forme d’infographie) se retrouvait dans un certain nombre de scénarios de films.

Sans chercher l’exhaustivité, quatre exemples plus ou moins récents me sont venus à l’esprit.

  • Lettres anonymes et faits divers

On peut naturellement penser au Corbeau d’Henri-Georges Clouzot, sorti en 1943. L’intrigue est ainsi conçue :

Dans une petite ville de province, un certain nombre de citoyens reçoivent des lettres anonymes qui contiennent des informations diffamatoires, en particulier en ce qui concerne un des médecins de la ville, le docteur Germain, soupçonné par l’auteur des lettres — qui les signe d’un mystérieux « Le Corbeau » — de pratiquer des avortements clandestins.

Le fait que le film s’appuie sur un fait divers bien réel, remontant à l’époque à une vingtaine d’année, et que le scénario fasse son miel de la pratique des lettres anonymes dans le contexte de l’Occupation, donne un sel bien particulier à cette intrigue.

  • Sur une fausse piste ?

Le deuxième exemple, un peu plus récent, qui m’est venu, ne tient pas tant à l’intrigue du film qu’à son titre : Mon petit doigt m’a dit…, de Pascal Thomas, sorti en 2005.

Il s’agit d’une adaptation du roman homonyme d’Agatha Christie, qui met en scène un couple de détectives incarné par Catherine Frot et André Dussolier (dans le roman, Tommy et Tuppence Beresford, dans le film Bélisaire et Prudence).

Le point de départ de l’enquête est la rencontre de Prudence avec une vieille dame dans une maison de retraite qui lui parle d’une enfant emmurée dans une cheminée…

J’ai vu ce film un nombre incalculable de fois et en connaît par coeur la plupart des répliques.

  • Les dîners qui tournent mal

Rumeurs et non-dits se retrouvent souvent dans les réunions familiales et les dîners, au point qu’Hitchcock (encore lui) ait utilisé quasiment au sens propre l’expression du squelette dans le placard dans l’un de ses films : La Corde.

Dans ce huis-clos oppressant, deux amis étranglent un de leur camarades de classe, puis préparent un dîner auquel sont conviés le soir même, sur le lieu du crime, la famille de la victime. Le cadavre est placé dans un coffre sur lequel est servi le buffet.

Moins macabres, les intrigues du Prénom (sorti en 2012) et du Jeu (sorti en 2018) utilisent les ressorts de la fausse nouvelle et des non-dits pour faire sortir un certain nombre de squelettes du placard.

Regarder par le trou de la serrure

Non content d’adorer les rumeurs, le spectateur est un voyeur, qui prend plaisir à espionner et à regarder ce qui se passe chez les autres par le trou de la serrure.

L’exemple le plus évident qui met le spectateur dans cette position parfois inconfortablement assumée est à nouveau l’oeuvre de sir Alfred, Fenêtre sur cour, sorti en 1954.

Jeff est un photographe qui, à la suite d’un accident, se retrouve en fauteuil roulant et passe son temps à observer ses voisins, dont un qu’il commence à soupçonner de meurtre.

Non seulement nous sommes spectateurs de l’histoire de Jeff, mais par son intermédiaire, nous savourons son propre voyeurisme.

On pourrait énumérer longtemps les films et les épisodes de séries télévisées qui se sont inspirés de Fenêtre sur cour.

Il y en a cependant qui m’a procuré la même impression à la fois de plaisir et de malaise ces dernières années.

Il s’agit du film de François Ozon sorti en 2012, Dans la maison, avec Fabrice Luchini et Ernst Umhauer.

Claude, un élève brillant, doué et manipulateur du lycée Gustave Flaubert, à tendance pervers narcissique, provoque l’enthousiasme de son professeur de français à qui il fait part de ses écrits voyeuristes, qu’il rédige au détriment d’un camarade de classe.

Avec Dans la maison, François Ozon nous met dans la posture de Fabrice Luchini, nous sommes les victimes consentantes de ce manège orchestré par Claude, et nous nous repaissons de l’histoire qu’il tisse pour nous, et tant pis pour les conséquences, réelles ou inventées.

Si cet exemple issu du cinéma d’Ozon est le plus flagrant selon moi, je n’en oublie pas une autre de ses oeuvres, Swimming Pool, sorti en 2003, qui manie avec tout autant de virtuosité la confusion entre l’intrigue du film et ce qui ressort de l’imagination des personnages.

Trouver le coupable

Nouvelle étape de mon itinéraire, tout aussi jubilatoire pour le spectateur, mais aussi plus facilement assumée, celle qui suit la découverte du cadavre.

Côté séries télévisées (et même côté films), j’ai déjà eu l’occasion de revenir abondamment sur les adaptations d’Agatha Christie, ayant vu à peu près l’intégralité des épisodes d’Hercule Poirot, et de ses diverses incarnations sous les traits de David Suchet, d’Albert Finney, de Peter Ustinov et de Kenneth Branagh – même si ma préférence va toujours au premier.

Si je suis moins amatrice de Miss Marple (et de ses différentes incarnations – sauf peut-être Angela Lansbury dans Le Miroir se brisa), il y a une série que j’adorerais revoir, et je céderai certainement un jour à la tentation d’acheter les DVD. Cette série, c’est Arabesque (Murder, she wrote) avec la même Angela Lansbury.

Je la regardais petite à la télévision chez ma grand-mère, et j’étais fascinée par ce personnage d’auteure de romans policiers qui enquête.

J’ai repensé assez récemment à cette série, et je dois ce souvenir, ainsi qu’une autre conséquence, au YouTubeur Damien Duvot, alias MrMeeea, qui avouait dans l’une de ses vidéos adorer la série Columbo.

Il a fallu que ce dernier fasse quelques analyses des premiers épisodes pour que je plonge tête baissée dans le binge watching de toute la série, disponible sur une plateforme de streaming qui s’occupe aussi de livraisons…

En en discutant avec une amie, je me suis également rendue compte que j’appréciais des personnalités aussi différentes que Columbo et Hercule Poirot, l’un se vantant continuellement de ses petites cellules grises, l’autre étant méprisé par le meurtrier jusqu’à ce que…, mais qui parviennent tous deux au même résultat : faire perdre sa superbe à un coupable qui croyait pourtant s’en tirer.

Bien évidemment, le plaisir à savourer Hercule Poirot n’est pas le même que celui qu’on a devant Columbo, et l’on peut y voir à nouveau la distinction que fait Hitchcock entre le suspense et la surprise.

Avec Hercule Poirot, nous ne connaissons l’identité du coupable que lorsqu’il nous la révèle à la fin de l’épisode. Avec Columbo, nous savons dès le début qui est le meurtrier, la question étant de savoir comment Columbo va le démasquer.

Dans le premier cas, nous sommes placés dans la posture du capitaine Hastings, ou du docteur Watson si nous décidons de changer d’univers, nous sommes le fidèle partenaire.

Dans le second, nous sommes Columbo lui-même.

Suivre l’enquête / mener l’enquête

À partir de ces deux postures : Hercule Poirot ou Columbo, j’en arrive à ma dernière étape et – enfin – à ma lecture du mois de mai.

Et c’est là que l’ami Philippe Lombard pousse un soupir de soulagement : enfin on y vient.

Enfin presque…

Ce que j’aime aussi dans le cinéma, c’est ce qui regroupe tous ces fils : rumeurs, observation (voire plus), traque, et enquête, et si possible, me demander durant tout le film s’il raconte une histoire vraie ou s’il est complètement inventé.

Dans le second cas, l’un de mes films préférés est Garde à vue, de Claude Miller, où Lino Ventura « cuisine » Michel Serrault, qu’il soupçonne du meurtre de deux fillettes.

Dans le premier cas, ce sont tous les films inspirés de faits divers, qu’il s’agisse d’une recension complète des événements ou de quelques allusions habilement glissées ici ou là – petites annonces, enquêtes, filatures…

C’est à ces faits divers, généralement macabres, que Philippe Lombard donne la part belle dans l’un de ses derniers ouvrages : Ça s’est tourné près de chez vous ! Une histoire des faits divers du cinéma français, publié comme à l’accoutumée aux éditions La Tengo en novembre 2021.

La galerie de portraits qu’il nous propose fait quelque peu froid dans le dos… on a l’impression d’une visite chez Madame Tussauds ou dans une maison hantée : tueurs en série, scènes de crimes, auteurs de casses mémorables et ennemis publics numéros 1 chacun leur tour… il n’y a bien que dans le dernier chapitre que l’on côtoie des personnages un peu plus fréquentables, et encore, ce n’est pas si sûr que ça !

Chacune de ces figures, au-delà des histoires qu’elles portent – meurtres, braquages, affaires louches et règlements de comptes – renvoie à un univers cinématographique que le lecteur peut allègrement convoquer.

À titre personnel, il me suffit de voir une évocation des soeurs Papin pour avoir envie de me replonger dans la lecture des Bonnes de Jean Genet ou pour avoir envie d’éplucher toute la presse disponible sur le site Retronews de la BnF.

De la même manière, tel ou tel tueur en série va irrémédiablement appeler chez moi le souvenir de Lacenaire dans Les Enfants du Paradis, et cette réplique culte, où transparait l’orgueil du personnage :

Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux, que je dise comme eux. Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres… Tant de poussière dans une tête d’enfant ? Belle jeunesse, vraiment ! Ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre-François, il faut rentrer en vous-même ! » Alors je suis rentré en moi-même… je n’ai jamais pu en sortir ! Les imprudents ! Me laisser tout seul avec moi-même… et ils me défendaient les mauvaises fréquentations…

Quant au seul nom de Landru, il évoque pour moi Barbe bleue, mais surtout le film de Chaplin Monsieur Verdoux, que j’adore :

C’est sur cette dernière évocation que je vous invite, une nouvelle fois, à lire ou relire les différents ouvrages de Philippe Lombard, et en particulier ce cru 2021, qui a été particulièrement riche !

La preuve :

La couverture de Ça s’est tourné près de chez vous – qui rappelle les deux précédents ouvrages également sortis chez La Tengo (Ça tourne mal / Ça tourne mal à Hollywood) me donne d’ailleurs l’espoir qu’un Ça s’est tourné près de chez vous à Hollywood pourrait peut-être être concocté ?

Oui ? Non ? Bientôt ? En tout cas, je guette le prochain !

Bonne(s) lecture(s) à toutes et tous et à très bientôt sur Cinephiledoc !

En compagnie de Sir Ridley

Pour alterner les évocations cinéphiles entre cinéma muet et parlant, entre Hollywood et films français, j’ai choisi pour ce nouvel article de convoquer un réalisateur qui fait partie de mes cinéastes contemporains préférés.

Le titre étant sans ambiguïtés aucunes, je veux évidemment parler de Ridley Scott. J’ai loin d’avoir une connaissance exhaustive et approfondie du cinéma de Ridley Scott, qui me donne souvent l’impression d’exceller dans tous les genres, mais c’est l’un des réalisateurs pour lesquels, lorsque j’entends parler d’une sortie à venir, mes antennes de cinéphiles se dressent.

Gage Skidmore, CC BY-SA 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0>, via Wikimedia Commons

L’ouvrage qui est à l’origine de cet article, et que je vous présenterai un peu plus bas, m’a permis de faire le point sur la filmographie de Sir Ridley, de retrouver des éléments plus que familiers, et de me dire aussi que j’avais encore quelques confusions à éclaircir et quelques belles découvertes à faire.

Filmographie

Dans le livre consacré à une rétrospective de Ridley Scott, la filmographie apparaît tout à la fin, juste avant les remerciements de l’auteur et les sources. Mais c’est la rubrique que j’ai consultée en premier, histoire de faire un petit point sur l’état de mes connaissances, qui peuvent se résumer ainsi, avec des catégories relativement mouvantes :

  1. les vus, vus, vus et revus : Gladiator, Kingdom of heaven (à un détail près), Robin des Bois, Seul sur Mars
  2. les piliers : Alien, Blade Runner (et les 4 films de la catégories précédente)
  3. les vus une ou deux fois et qu’il faudrait revoir : Les Duellistes, Exodus, The Last Duel (c’est bien historique tout ça)
  4. je l’ai vu une fois et cela me suffit… 1492: Christophe Colomb
  5. ceux qui sont sur ma pile « à voir » : Thelma & Louise, Hannibal, American gangster, House of Gucci
  6. et puis tous les autres…

Mon affection pour le cinéma de Ridley Scott est fluctuante, et ne lui est pas toujours acquise, mais une chose est sûre : il ne m’a jamais laissée indifférente.

Je m’arrange toujours pour aller voir ses films au cinéma – même si certains de ses univers me sont plus familiers que d’autres – mais immanquablement, je vais avoir des trous dans la raquette. À raison de 4 films par décennie, peut-on parler d’un réalisateur prolixe ou méticuleux ? Ou les deux à la fois ?

Maximus, Maximus, Maximus

Le premier souvenir, ce n’est ni Blade Runner, ni Alien.

C’est Gladiator en cours de latin en classe de troisième. Je ne suis pas sûre que l’enseignante avait payé les droits (tiens là c’est la prof doc qui parle) mais c’était encore sur VHS, c’est une certitude.

Gladiator a enraciné en moi un goût très prononcé pour les films historiques et pour Russell Crowe, et a fait se manifester dans mon cerveau une presque vérité : les films de Ridley Scott étaient forcément avec Russell Crowe. Jusqu’en 2010 et le refroidissement de leurs relations, j’avais presque bon…

Mais c’est aussi pour cette raison que, dans ma tête, pendant un petit moment, Master & Commander de Peter Weir et Noé de Darren Aronofsky, avaient été réalisés par Ridley Scott.

Russell Crowe a longtemps fait partie des acteurs (hollywoodiens) pour lesquels j’avais le plus d’admiration, et si je mets hollywoodiens entre parenthèses, c’est parce que je lui adjoins Leonardo di Caprio et les britanniques Gary Oldman et Alan Rickman.

Des acteurs caméléons, capables de prendre 20 kilos pour un rôle et de les perdre juste derrière pour un autre, capables de se métamorphoser, devenant tour à tour gladiateur de l’empire romain, génie des maths schizophrène ou encore capitaine de vaisseau engagé dans les guerres napoléoniennes.

J’ai vu Gladiator un nombre incalculable de fois, je suis capable de scander la musique de la scène de bataille, de réciter un bon nombre de répliques de mémoire, et ma vision de l’histoire romaine est très certainement influencée par la reconstitution que nous en offre Ridley Scott.

Il est donc naturel que les films de Ridley Scott vers lesquels je me tourne le plus naturellement sont ses films historiques : le deuxième de ses films que j’ai visionné à haute dose est Kingdom of Heaven (même si je me suis rendue compte, grâce à mes lectures, que je n’en avais jamais vu la version Director’s cut).

Viennent ensuite :

  • Robin des bois (que j’aime malgré tout ce qu’on peut en dire, et en dépit de la scène de bataille finale*),
  • Les Duellistes et The Last Duel qui forment dans ma tête une symétrie parfaite,
  • Exodus, qui est bien lointain dans mon souvenir et que je croyais même ne pas avoir vu
  • et 1492 : Christophe Colomb, que je garde en tête même s’il ne fait pas du tout partie de mes préférés…

*de toute façon je ne peux pas m’empêcher de voir un film consacré à la figure de Robin des bois, et je n’arrive pas à décider, entre Errol Flynn, Kevin Costner, Russell Crowe ou le renard de Disney, lequel a ma préférence…

Une pincée de SF et d’espace…

Un autre versant du cinéma de Ridley Scott que j’ai découvert bien plus tardivement est celui de la science-fiction, avec Blade Runner et Alien, et avec beaucoup plus récemment Seul sur Mars.

Si j’arrive à reconnaître ce que les deux premiers ont de fondamental pour le cinéma de science-fiction, et si je les ai vus tous les deux plusieurs fois, ce n’est pas cette partie de l’univers Scott qui me fait aller au cinéma. J’ai vu les 3 premiers de la saga Alien, je n’ai vu ni Prometheus, ni Alien : Covenant.

Quant à Blade Runner : 2049 réalisé par Denis Villeneuve et produit par Ridley Scott, il m’a laissé beaucoup moins de souvenirs que son illustre parent.

Parmi ce pan de l’univers, le film que j’apprécie le plus c’est Seul sur Mars, qui rentre dans ma catégorie des « vus, vus, vus et revus », mais ce n’est pas tant pour sa thématique – quoique le thème de la survie en solitaire me parle bien – que pour l’humour dont fait preuve le scénario.

Ridley Scott : rétrospective

C’est avec toutes ces images en tête, celles obsédantes de Maximus, celles dépaysantes autour de Jérusalem, celles terrifiantes d’un vaisseau spatial bientôt dévasté ou celles désertiques de la planète rouge, que je me suis dans l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui.

Il s’agit, en toute sobriété, d’un livre de Ian Nathan publié en octobre 2021 aux éditions Gründ – la sortie du livre était contemporaine de la sortie en France sur les écrans de The Last Duel et de House of GucciRidley Scott : rétrospective.

C’est un beau livre, qui offre un panorama tout à fait satisfaisant et agréable du cinéma de Ridley Scott, mais qui nous donne aussi un aperçu humain du cinéaste.

Ce qui fait que le livre est plus qu’un beau livre, ce qui le rend beaucoup moins impersonnel que le premier ouvrage venu sur tel ou tel réalisateur, c’est l’intervention régulière de l’auteur. Ian Nathan ne se contente pas de présenter et d’analyser la filmographie de Ridley Scott, il raconte Ridley Scott.

Il évoque non seulement sa biographie, son parcours – ce qui pousse encore un homme qui a maintenant 84 ans à continuer à faire des films tous plus étourdissants les uns que les autres – mais aussi les tournages et les interviews.

On y découvre un cinéaste méticuleux et obsessionnel à la Stanley Kubrick et un amoureux du cinéma qui aime tester les journalistes en entretien, en faisant mine de ne pas se souvenir de tel ou tel acteur ou de tel ou tel réalisateur.

C’est en le lisant, en lisant combien pouvait être épique rien que le tournage d’un film de Ridley Scott, que j’ai eu envie de voir les autres films : enfin découvrir Thelma & Louise, enfin essayer de revoir 1492 : Christophe Colomb (même si je ne parviens pas, certainement, à l’apprécier à sa juste valeur), enfin voir House of Gucci.

Lorsque l’on retourne le livre et que l’on s’attarde sur la quatrième de couverture, on voit les autres cinéastes qui ont arrêté le regard de Ian Nathan : Guillermo del Toro, Wes Anderson, Quentin Tarantino… tous ces noms, avec Ridley Scott, que l’on associe à une identité visuelle bien marquée et à une rare minutie, des cinéastes de l’obsession.

Dans les dernières pages du livre, Ian Nathan m’a rappelé cette promesse avortée de Kubrick et non tenue par Spielberg : ce Napoléon tellement fantasmé pour lequel Kubrick avait accumulé les notes, les idées de costumes et une documentation gigantesque.

Je guette ce Napoléon depuis des années, je l’aperçois de temps à autre dans tel ou tel ouvrage de cinéma, comme une mention, une petite note de bas de page, et cependant, pour une fois, le mirage semble prendre des contours un peu plus nets qu’à l’accoutumée : la fin du dernier chapitre du livre évoque un tournage début 2022 (en Angleterre et à Malte), l’article consacré à Ridley Scott sur Wikipédia annonce une sortie en 2023, certes directement sur Apple TV mais quand même…

Croisons les doigts !

Une pionnière du 7e art en 9e art

J’ai eu l’idée de publier cet article à l’instant de la publication de l’ouvrage qui m’intéresse. Je n’avais pas nécessairement prémédité de poster un article au moment de la journée internationale du droit des femmes, mais c’est un petit détail – qui n’en est pas forcément un – qui m’y a poussé.

Avant ma lecture, je ne connaissais pas grand chose d’Alice Guy. Je savais juste qu’il s’agissait d’une pionnière du cinéma : la première femme réalisatrice.

Où j’allie cinéphilie et culture professionnelle

L’origine de mon intérêt, et mon envie d’en savoir plus sur Alice Guy, vient d’un reportage de France télévisions qui, si mes souvenirs sont bons, avait été réalisé à l’occasion de la parution de la bande-dessinée : Alice Guy, de José-Louis Bocquet et de Catel Muller.

Le reportage annonce la sortie de la bande-dessinée, consacrée à cette figure pionnière du septième art. J’écoute avec attention. Et là mon sang ne fait qu’un tour. Une photographie en noir et blanc sert d’illustration au reportage. Une photographie d’Alice Guy ? Non, cette photo, je la reconnais, pour l’avoir utilisée pour un précédent article.

Cette photo, c’est celle de l’actrice américaine Mary Pickford.

Revenons-en, s’il vous plait, à quelques éléments de comparaisons biographiques, si l’on s’en réfère de manière assez succincte à Wikipédia :

  • Alice Guy, née le 1er juillet 1873 à Saint-Mandé et morte le 24 mars 1968 à Wayne dans l’État du New Jersey aux États-Unis, est une réalisatrice, scénariste et productrice de cinéma française, ayant travaillé à la fois en France et aux États-Unis.

Alice Guy :

  • Mary Pickford est une actrice, productrice et femme d’affaires canadienne née le 8 avril 1892 à Toronto (Ontario) et morte le 29 mai 1979 à Santa Monica (Californie).

Mary Pickford :

Je passe sur le fait que les deux femmes ont vingt ans d’écart, que l’une est née d’un côté de l’Atlantique et l’autre, de l’autre côté.

Que l’une est réalisatrice, auteure du premier film de fiction, du premier péplum et première femme à créer une maison de production, que l’autre est également l’une des premières stars hollywoodiennes, co-fondatrice avec Douglas Fairbanks, Charles Chaplin et D.W. Griffiths de la maison de production des Artistes associés.

Que s’est-il passé ? Visiblement l’auteur (ou les auteurs) du reportage consacré à la bande-dessinée a fait, comme je l’ai fait à sa suite, une recherche d’images sur un moteur de recherche, et qu’il a eu certainement ce genre de résultats :

Vous le constaterez aussi bien que moi : sur la première et la troisième photo (de gauche à droite), c’est bien Alice Guy qui est représentée. Sur la deuxième et la quatrième, c’est Mary Pickford.

Ce qui est plus triste, c’est que, sans chercher plus loin, et sans autre raison évidente que le côté « glamour » ou « en action », on ait choisi la photo de Mary Pickford pour parler de Alice Guy. Et encore, si la seule raison invoquée aurait été la présence de la caméra, on aurait pu choisir l’une des deux photos en bas à droite (en s’assurant bien qu’il s’agit d’Alice Guy) où l’on voit réellement une femme et une caméra.

Bref, en une phrase comme en cent, la pionnière du cinéma (tout court) aurait mérité mieux dans un reportage qui lui était consacré que d’être confondue avec la pionnière du cinéma hollywoodien.

Retour sur une lecture de 2018

La première trace que je trouve d’Alice Guy, sans forcément y porter davantage d’attention, date de 2018.

Dans l’ouvrage de Véronique Le Bris, 50 femmes de cinéma, que j’avais découvert à l’époque, elle apparaît en premier.

Et non seulement c’est la première de ces 50 femmes, mais c’est aussi la première du premier chapitre : « Les Pionnières ».

En deux double-pages, Véronique Le Bris revient sur les apports essentiels d’Alice Guy au cinéma :

  • en 1895, elle assiste à l’une des premières projections organisées par les frères Lumière ;
  • la première femme à réaliser des films de fiction ;
  • la première à réaliser un film parlant grâce au chronophone en 1900 ;
  • l’autrice du premier making-of ;
  • la première femme à construire son propre studio, à créer et diriger une société de production

Dans ce livre,  à la suite d’Alice Guy, on croise Frances Marion (première scénariste qui, elle, a côtoyé Mary Pickford de près, et à qui le beau livre Hollywood Boulevard, de Melanie Benjamin, était en partie consacrée), Olivia de Havilland, Tonie Marshall, Jane Campion…

Découpé en trois parties – Les pionnières, les passionnées, les engagées – la force de ce livre est de ne pas classer ces 50 femmes de manière forcément chronologique ou par profession : Olivia de Havilland, actrice, figure parmi les pionnières pour avoir gagné un procès contre les studios hollywoodiens ; Marlene Dietrich, Liz Taylor et Jane Fonda figurent elles parmi les engagées.

Dans les passionnées, on retrouve aussi bien Edith Head, costumière, que Marguerite Duras, Agnès Varda ou encore Marjane Satrapi.

Mais revenons-en à Alice Guy.

De France télévisions à Arte

Avec le reportage de France télévisions, ma curiosité s’était déjà éveillée, et j’ai, dans la foulée, commandé la bande-dessinée de Catel Muller et José-Louis Bocquet, dont je connaissais déjà la précédente publication sur Olympe de Gouges.

Quelques semaines après la parution de cet album BD, en septembre 2021 chez Casterman, j’ai découvert en parcourant la chaîne YouTube d’Arte (ce que j’ai souvent tendance à faire quand je ne sais pas trop quoi regarder), un documentaire, « Alice Guy, l’inconnue du 7e art« .

C’est ce documentaire (disponible sur Arte TV jusqu’au 12 mars) que j’ai donc regardé, avant même de me plonger dans la bande-dessinée de Catel & Bocquet.

J’ai laissé, là encore, son souvenir infuser, et ajouter à mon univers visuel familier du cinéma muet. Au moment de ce visionnage, j’étais plongée dans la lecture du Goncourt, La plus secrète mémoire des hommes, lecture qui était des plus prenantes, que je ne parvenais pas à délaisser pour une autre et qui m’a occupée tout le mois de janvier 2022 et jusqu’à la mi-février.

Hommage en BD

Posons les choses clairement d’emblée : cette bande-dessinée est un indispensable pour tout amoureux du cinéma, et pour tout amoureux de la BD.

Le dessin est magnifique, et l’histoire captivante.

On y suit les pas d’Alice Guy, ce qui nous conduit du Chili à la Suisse, de Paris à la Camargue, de la France aux États-Unis, en près d’un siècle qui voit toute l’éclosion de l’univers cinématographique.

On y croise figures et événements marquants : les frères Lumière, Léon Gaumont, Gustave Eiffel, l’exposition universelle de 1900, l’incendie du bazar de la charité, Méliès, Charlie Chaplin, les luttes féministes, la ségrégation aux États-Unis…

Au fil des pages et des planches, se dessinent les évolutions de la technique et de ce qui n’est pas encore considéré comme le septième art – photographie, chronophone, studios, star system – de la mode et des mentalités.

Le tout se dévore en un rien de temps, et l’énergie de cette pionnière nous emporte d’une décennie à l’autre, avec une curiosité contagieuse et insatiable.

En fin d’ouvrage, on retrouve une chronologie très détaillée qui suit en parallèle la vie d’Alice Guy et les progrès du cinéma.

Pour finir, cette somme d’une richesse incroyable nous propose une trentaine de notices biographiques des figures croisées par Alice Guy tout au long de sa vie, de ses parents jusqu’à son premier biographe, Francis Lacassin, ardent défenseur de la bande-dessinée et des pionniers du cinéma français, et à qui le livre est tout naturellement dédié.

La boucle est bouclée, l’hommage du neuvième art au septième art complet, et à travers cette bande-dessinée, Alice Guy retrouve sa juste place dans l’univers du cinéma : celle d’avoir été la première.

Belle journée internationale du droit des femmes, et à très bientôt pour un nouvel article sur Cinéphiledoc !

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