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Hommes-livres et hommes libres

« Des milliers sur les routes, les voies ferrées désaffectées, à l’heure où je vous parle, clochards au-dehors, bibliothèques au-dedans. Rien n’a été prémédité. Chacun avait un livre dont il voulait se souvenir, et y a réussi. »

Au lieu de construire, à la manière de George Orwell dans 1984,  un monde où l’histoire se réécrit en permanence, où le service des archives est le domaine de l’imagination, puisqu’il faut sans cesse réinventer le passé pour le conformer à la politique du présent, Ray Bradbury a créé, dans Fahrenheit 451, un avenir qui refuse le passé, et qui se consacre exclusivement à sa destruction. C’est toute la mémoire du monde qui est menacée, et dont les seuls dépositaires deviennent ces « hommes-livres ».

Il m’est impossible de penser à Fahrenheit 451 sans y associer les images du film de François Truffaut, et c’est à chaque fois les deux mêmes scènes qui s’imposent. La première, c’est l’intervention des pompiers incendiaires dans la maison de la vieille dame. Ils y retrouvent l’une des plus imposantes bibliothèques clandestines de la ville. Lorsque les livres sont brûlés, Truffaut filme leur agonie comme s’il s’agissait d’êtres vivants : les pages se tordent de douleur, se convulsent, tremblent sous la flamme, et la femme qui s’immole sur ce bûcher fait de même. Elle ne fait qu’un avec les livres. Elle est le premier livre incarné que rencontre Montag dans sa conversion à la mémoire.

La deuxième scène, c’est la confrontation de Montag avec les hommes-livres. Je ne me souviens plus si dans le livre il y a le même lapsus, ou s’il s’agit d’une idée de Truffaut. En anglais, Montag entend « good people » lorsqu’on lui parle des « book people ». En français, le lapsus est traduit : « hommes libres », « hommes-livres ».

Les « hommes-livres » redonnent vie au livre qu’ils récitent. J’aime ces œuvres où les livres sont plus vivants que les personnages qu’ils côtoient. Dans A la recherche du temps perdu, le livre se confond avec le narrateur, il s’étire pour prendre la mesure de son expérience et de son être. L’auteur aurait-il eu plus de temps, le livre aurait pu croître en conséquence. Le livre à écrire se confond avec la vie passée à l’écrire et avec la vie vécue. Chez Bradbury, l’homme devient le réceptacle du livre et confond sa vie et celle de l’œuvre qu’il choisit. Là encore, cette dernière est à la mesure humaine du temps et de la mémoire, fragile mais investie. Enfin, chez Zafon, dans L’Ombre du vent, dans Le Jeu de l’ange et dans Les Lumières de septembre, le livre est l’incarnation maudite de son auteur. Il se nourrit de l’être, hérite de sa vie et de son souvenir et revient hanter les hommes, tout puissant, rebelle aux prières et aux tentatives de destruction.

Quels hommes-livres serions-nous ? Quels livres voudrions-nous incarner, pour substituer leur mémoire à la nôtre ? Quelle mémoire est assez vivace pour se consacrer exclusivement à un seul livre et ne vivre que pour lui ?

Ray Bradbury est mort mardi.

La poursuite du vertige

Il y a quelques jours, j’ai achevé la lecture du dernier roman de Carlos Ruiz Zafon, Les Lumières de septembre, publié en mars aux éditions Robert Laffont. Dire qu’il s’agit de son dernier roman est une inexactitude. Les Lumières de septembre sont le troisième volet de la Trilogie de la brume, œuvre de jeunesse de l’auteur. Elles font suite au Prince de la brume et au Palais de minuit.

Je me souviendrai toujours de l’instant où j’ai ouvert, sur les conseils d’une amie, L’Ombre du vent, pour la première fois, et où j’y ai lu ces phrases :

« Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m’emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l’été 1945, et nous marchions dans les rues d’une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide. »

Et puis les pages du livre ont défilé entre mes mains, plus vite que je ne l’aurais souhaité, pour me laisser le sentiment d’avoir lu l’une des œuvres qui marquera, et marque peut-être déjà, l’histoire de la littérature. J’ai parlé de ce livre, je l’ai vu dans les mains d’une multitude de personnes, je l’ai offert à la plupart des gens de mon entourage… mais peu à peu son souvenir s’estompe, et je sens que le moment d’une relecture se fait de plus en plus urgent, car lorsque mes « disciples » viennent m’en parler, je ne parviens plus très bien à rentrer dans les détails de ce texte à couper le souffle.

Mais depuis L’Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon est devenu pour moi l’un des auteurs dont je ne tolère qu’à peine la critique, et pour qui justement j’abandonne tout esprit critique. Il y a des œuvres comme ça, livres ou films, pour lesquelles on retrouve un regard d’enfant, et où l’on se laisse guider. Parmi elles, je retrouve pêle-mêle aussi bien la Recherche du temps perdu et les films de Truffaut,  les romans de Zafon et de J.K. Rowling (ainsi que leurs adaptations).

L’univers de Zafon est un labyrinthe cathédrale. L’Ombre du vent et Le Jeu de l’ange sont les deux premiers volets d’une tétralogie, celle de ce lieu fascinant et mélancolique que représente le Cimetière des livres oubliés. Indépendamment de cette tétralogie, restent la Trilogie de la brume, et un autre roman isolé, Marina.

Il serait vain de chercher à restituer cet univers, à le résumer. Mais voilà ce à quoi Zafon, à mon sens, veut nous convertir. Les bibliothèques, véritables dédales, où règne un désordre mystérieux et rassurant. Les livres, qui sont souvent presque plus vivants que les personnages (en particulier dans Les Lumières de septembre et dans L’Ombre du vent). Les lieux qui prennent vie. L’ombre qui devient un être à part entière. Il aime les métiers qui sollicitent des compétences mécaniques et qui permettent de créer des objets fabuleux – horlogerie, ingénierie, etc. Il aime les automates et les marionnettes, qui ne sont pas sans rappeler les mythes de Frankenstein et les contes d’Hoffmann, en particulier celui de L’Homme au sable (l’un des personnage des Lumières de septembre s’appelle d’ailleurs Hoffmann). Il aime les personnages maudits par le destin, détruits par des forces diaboliques implacables… fils et filles aussi bien de Faust que de Rebecca (Daphné du Maurier).

Plus que tout, il aime les villes où l’on se perd, les palais qui grandissent comme des plantes, et les livres, véritables mondes dans leurs mondes, que l’on écrit pour mieux perdre le lecteur, et ne lui faire rien aimer de mieux que ce sentiment de vertige.

La malédiction de la conclusion

Le mot de la fin. L’art de retomber sur ses pattes. Finir quelque chose est presque aussi difficile que de le commencer. Lorsque l’on est élève, les professeurs insistent pour nous dire que la première impression est la plus importante. Ils nous engagent donc à soigner nos introductions : la première phrase, les définitions, l’analyse du sujet, le choix d’une problématique et la construction d’un propos, généralement en trois parties, elles-mêmes constituées de trois sous-parties, elles-mêmes idéalement constituées de trois sous-parties. Un vrai feuilleté !

Ils nous expliquent généralement que, lorsque notre problématique est claire – Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire en viennent aisément – on peut, dès la fin de notre introduction, s’atteler à notre conclusion, la pire choses, l’hérésie, étant de ne pas rassembler habilement tous les fils de notre raisonnement. Personnellement, je n’ai jamais pu faire une conclusion dans la foulée d’une introduction, la conclusion étant pour moi la réflexion parvenue à maturité, après le long processus du développement.

La conclusion, c’est l’apothéose. A chaque fois que je suis sur le point de conclure un sujet, toutes sortes de choses me viennent en tête : les morales des fables, la fin des contes, la chute des nouvelles – celles de Maupassant, d’Edgar Allan Poe, de Mérimée, de Stefan Zweig. La dernière phrase d’un roman : je me souviens de la Recherche, des romans de Drieu La Rochelle, évidemment de Gatsby le magnifique, et de tant d’autres. Et puis la chute des films, parlés (la fin de La Femme d’à côté, portée par la voix de Véronique Silver, celle de L’Homme qui aimait les femmes…) ou silencieux, avec juste le bruit d’un objet (Inception) ou l’éveil de la musique.

La conclusion permet de juger de l’habileté finale d’une démonstration, de son originalité, de l’aptitude de son auteur à raisonner, voire à surprendre. Elle est ce qu’on attend des commentaires, des dissertations, des mémoires, des dossiers, des bilans d’activité, de toutes ces acrobaties mentales dont les littéraires font leur pâture, et qui sont une torture pour les autres. Elle en devient symptomatique. On ne peut plus s’en passer. Il faut conclure. Je conclus, forcément. Tout plutôt que l’hérésie. Tout plutôt que de sentir mes mots retomber comme des cheveux sur la soupe.

Et lorsque le mot de la fin arrive… ouf, l’honneur est sauf !

Les chants désespérés…

En 2013 sortira au cinéma une nouvelle adaptation de Gatsby le Magnifique, le roman de Francis Scott Fitzgerald, près de quarante ans après celle mettant en scène Robert Redford et Mia Farrow. Une version magnifique à tout point de vue. Mais je suis convaincue, ayant en mémoire l’extraordinaire prestation de Leonardo di Caprio dans Aviator, que ce dernier saura parfaitement incarner cet Howard Hughes fictif qu’est Gatsby (la déchéance en moins).

© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

Gatsby fait partie des héros désenchantés et désespérés, à la lisière du cynisme, pour lesquels j’ai toujours eu beaucoup d’affection. Je m’amuse à leur trouver des cousinages, des parentés, des descendances, au gré de mes expériences de lectrice et de spectatrice. Je pourrais d’ailleurs en tracer la chronologie littéraire et cinématographique, qui s’étendrait des années 1920 aux années 1960, mais que l’on serait libre de prolonger à volonté :

En 1925 paraît donc Gatsby le Magnifique, roman emblématique de la « Génération perdue » des années 1920. Ce qui frappe, en tout cas pour moi, c’est moins l’amour destructeur que voue Gatsby à Daisy, dans une atmosphère de frivolité et d’inconscience, que le mystère qu’il incarne. Celui d’un ovni, d’un être complètement déconnecté d’une époque qu’il ne comprend pas plus qu’elle ne le comprend lui-même. Celui d’un météore, à la réputation sulfureuse, recraché vivant par la première guerre mondiale et arrivé là on ne sait comment.

En 1927, Stefan Zweig publie La Confusion des sentiments. Bien que les sentiments y soient tout autant exacerbés, il semble que l’histoire pèse moins sur le destin des personnages, mais on y retrouve une atmosphère brumeuse, dérangeante et contrainte, mêlée cette fois-ci non de frivolité, mais d’une érudition raffinée et mélancolique.

Je saute dix ans… sans doute y’a-t-il d’autres témoignages de ces monstres littéraires.

Je parviens en 1937. Le Voyageur sans bagages, Jean Anouilh. Mêmes souvenirs de la première guerre mondiale. Même personnage recraché vivant par les tranchées : celui de Gaston, soldat amnésique réclamé par plusieurs familles et qui, plutôt que de subir un passé qu’il ne reconnaît plus comme le sien, choisit de s’en approprier un nouveau.

Et puis je retrouve, à la fin des années 30 et au début des années 40, une succession d’œuvres pour lesquelles on a pris l’habitude d’évoquer les héros presque comme des traits de caractères (le petit nom de cette figure de style, c’est l’antonomase), soit que l’œuvre porte elle-même leur nom, soit qu’elle s’efface derrière eux : Roquentin (La Nausée) , Gilles, Aurélien, Meursault (L’Étranger). Et pour chacun, la mélancolie, le cynisme, l’abandon, le désenchantement.

Il ne leur reste plus qu’à survivre à une deuxième guerre et à attendre l’arrivée de leurs descendants cinématographiques… les Michel Poiccard d’A bout de souffle, les Antoine Doinel des Quatre cents coups, les  Bertrand Morane, les Julien Davenne, les marginaux, les solitaires, les séducteurs et les enfants…

Les vitraux radieux du palais des miroirs

Il y a un mois est paru le dernier tome de la bande dessinée De Capes et de crocs, « De la Lune à la Terre ».

Quand on se plonge dans l’univers étourdissant de De Capes et de crocs, la première chose qui frappe, c’est la beauté de la couverture, les soins méticuleux qu’on lui apporte et tout ce qu’elle laisse suggérer. Une personne sceptique dirait : « Bel emballage, et après ? » Puis, on ouvre le premier volume, on tourne les premières pages, et l’on se laisse happer par l’histoire…

Nous sommes à Venise, au 17e siècle. Atmosphère d’illusions, de théâtre, de masques et d’intrigues. Deux gentilshommes  pleins de panache et d’esprit, Armand, un renard, et Don Lope, un loup, se lancent sur la piste du fabuleux trésor des îles Tangerines. Ils croisent sur leur route pirates et monstres marins, traitre sanguinaire et savant fou, caillou doué de sentiments, et Eusèbe, le lapin échappé des galères. Ils iront jusqu’à la Lune, où vivent les chimères, où les maisons se déplacent, où les duels se font en vers et où la monnaie est le poème.

De Capes et de crocs est une superbe fresque d’aventures, pleine de rebondissements. Elle me fait penser à un tableau monumental fourmillant de détails. Pour les amateurs de littérature, d’histoire et de cinéma, elle est aussi une promenade vertigineuse. Comme dans un labyrinthe des miroirs, on tente de reconnaître les reflets que l’on rencontre : on y côtoie les Fables de La Fontaine, la Commedia dell’arte, l’univers de Molière, l’ombre du masque de fer, le hollandais volant, la mythologie, les romans de Jules Verne. On y parle souvent en alexandrins, puisque c’est le meilleur moyen de se battre et de vivre. Et bien-sûr on y retrouve comme guide du premier au dernier volume Cyrano de Bergerac. Le Cyrano écrivain, voyageur imaginaire du 17e siècle, qui rêvait aux états et empires de la lune et du soleil. Et le Cyrano personnage de Rostand, virtuose de la rime et de l’épée, qui se disperse en échos dans chaque personnage de la bande-dessinée.

Emporté à toute allure de la première page à l’apothéose du tome final, une seule question subsiste : qu’allait faire Eusèbe dans ces galères ?

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