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Catégorie : Films (Page 5 sur 7)

Les yeux de Tex Avery : typologie des fans

Lorsque j’ai posté mon article sur Sean Connery, une amie me faisait remarquer qu’elle ne pourrait pas le commenter sans produire autre chose que des sons inarticulés. Elle ajoutait : « L’une des principales raisons pour lesquelles on apprécie ces gens-là est leur remarquable diction, et pourtant on est incapables d’en parler autrement que par borborygmes »

Elle évoquait, par ce comportement, l’un des modes d’expression du « fan », les autres modes étant généralement la bouche grande ouverte, l’air hébété et le regard oscillant entre ahurissement et dévotion.

A la suite de cette conversation, j’ai voulu développer ces quelques idées, tout d’abord en étudiant les différentes figures du fan :

  1. Le fan de base : c’est l’attitude la plus commune et la plus restreinte. Celle que l’on constate au quotidien : il se contente de voir la « matière première », les films de l’acteur ou du réalisateur concerné, les livres de l’auteur de son choix, et passe par des sentiments qui vont du bonheur des retrouvailles à la perte du son (fixité du regard, phrases exclamatives le plus souvent nominales, mutisme admiratif). Les yeux lui débordent de la tête, comme ceux du loup de Tex Avery.
  2. Le fan dévoué et / ou érudit : c’est celui qui « étend le domaine de l’admiration ». Le fan documenté. Il compulse les articles, lit des ouvrages, rend hommage. Dans La Nuit américaine, le metteur en scène Ferrand se fait livrer toute une série de livres sur ses cinéastes de référence : Hitchcock, Hawks, Godard, Bergman, etc. Dans ce film hommage au cinéma, François Truffaut évoque tous ceux qui l’inspirent et dont il admire le travail. On y retrouve de nombreuses figures de « fans » : le petit garçon qui vole des affiches, l’acteur qui fréquente assidûment les salles de cinéma, l’accessoiriste qui cite des répliques… Ce type de fan fonctionne également par associations d’idées : une situation de la vie quotidienne, une conversation, les personnes qu’il rencontre, vont immanquablement lui rappeler les choses qu’il admire. Désormais cette attitude est complétée par : la fréquentation des sites Internet, le Like sur les pages Facebook, la participation à des groupes, le suivi de l’actualité via moteurs de recherche et réseaux sociaux.
  3. Le fan « atteint » : ce dernier a abdiqué toute pensée critique à l’égard de celui ou celle qu’il admire. Non seulement, il veut tout voir, tout connaître et prend le parti de tout aimer, sans souffrir de contradiction, mais il développe aussi une collectionnite aiguë : matière première et produits dérivés. Affiches, autographes pour les plus chanceux, calendriers, agendas, boîtes, services à thé, etc. Que l’on pousse encore un peu et l’on arrive au fan légèrement dérangé de Bodyguard, qui garde précieusement des « reliques » de Whitney Houston dans son casier.

Si je tente de faire la liste des personnes pour lesquelles mon esprit peut difficilement être objectif, voilà ce que ça pourrait donner, dans une sorte de cocktail improbable : Marcel Proust, Stefan Zweig, Maupassant, Sartre, Françoise Sagan, Simone de Beauvoir, Carlos Ruiz Zafon pour les écrivains ; Harry Potter pour les personnages ; Chaplin, Hitchcock, Truffaut, pour les réalisateurs ; Catherine Frot, Annie Girardot, Romy Schneider, Greta Garbo, Audrey Hepburn, Lauren Bacall pour les actrices ; Sean Connery, Russell Crowe, Alan Rickman, Fabrice Luchini et Humphrey Bogart pour les acteurs. Voilà à quoi ressemble mon panthéon non exhaustif.

Quant à ce que j’admire,  c’est bien souvent une combinaison de différentes choses : le regard, la voix, ce qui transparaît de la personnalité ; le style et l’imaginaire pour les écrivains et les personnages ; l’univers des réalisateurs, leurs choix esthétiques et thématiques, et pour les comédiens, la diction, l’érudition, les personnages incarnés, la posture. Mon admiration n’est pas intrusive, elle ne penche pas vers la collectionnite, elle se contente de quelques livres, photos ou affiches et de la « matière première ». Mais il lui arrive de vagabonder, d’imaginer ce que je veux bien croire de leurs vie à tous, de les considérer comme des modèles et de rêver d’une rencontre sans pour autant chercher à la provoquer.

Les enfants du paradis

Aujourd’hui, j’ai pu assister au vernissage de l’exposition de la Cinémathèque française consacrée au film de Marcel Carné, Les Enfants du Paradis. Ce film, sorti en 1945, après de nombreuses péripéties que raconte l’exposition, va à l’encontre de la plupart des préjugés qu’ont les adeptes du bof et du mouais, à savoir :

  1. Le noir et blanc, c’est vieux ;
  2. Les films longs… sont longs ;
  3. Les histoires d’amour (qui finissent mal, en général) sont niaises.

Trois clichés, trois erreurs, en ce qui concerne ce magnifique film de Carné. Pour moi, on ne commence pas par voir Les Enfants du Paradis en se disant « Je vais regarder Les Enfants du Paradis ». Il y a d’abord ce titre. Parfois, le titre d’une oeuvre est tout à la fois une telle énigme et une telle évidence que l’on sait très bien qu’elle ne pourra pas décevoir.

Ensuite, la première fois que j’ai pu voir ce film, j’ai été frappée par cette multitude de personnages et l’intrigue foisonnante, qui mêle l’histoire réelle et l’invention, la vie et le théâtre, le muet et le parlant, le drame et le meurtre, la magie du quotidien et l’exceptionnel de l’amour dans le Paris de 1830. Rencontrer une fois l’un des personnages, c’est le garder très longtemps en mémoire : il y a Baptiste, le mime rêveur, Frédéric, l’acteur prodige, Garance, l’amoureuse, Lacenaire, le criminel poète, le marchand d’habits déguenillé et gouailleur, l’aristocrate, la femme aimante et jalouse… J’en oublie très certainement.

Quant à l’histoire, on peut difficilement la résumer. Dire qu’il s’agit d’un film où tous les hommes sont amoureux de la même femme, c’est trop simple, trop réducteur. En dire plus, ça ne sera jamais assez.

Les dialogues sont de Prévert, et sont devenus des morceaux cultes du cinéma français : « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour » ; « Voilà seulement deux minutes que nous vivons ensemble et vous voulez déjà me quitter » ; mon préféré :

« Je tremble parce que je suis heureux. Et je suis heureux parce que vous êtes là, tout près de moi. Je vous aime, et vous, Garance, m’aimez-vous ?

– Vous parlez comme un enfant. C’est dans les livres qu’on aime comme ça, et dans les rêves. Mais dans la vie !

– Les rêves, la vie, c’est pareil, ou alors ça vaut pas la peine de vivre. Et puis, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse la vie ? C’est pas la vie que j’aime, c’est vous ! »

Maintenant, cette exposition à la Cinémathèque. Disons, qu’elle captive dès le début, puisqu’elle présente dès l’entrée une reconstitution d’un élément du décor, le théâtre des funambules, avec le fauteuil et la caméra de Carné. On retrouve gravures, tableaux et photographies, consacrés aux décors, aux scénaristes, aux costumes. Une salle entièrement dédiée aux acteurs, avec un immense portrait en nu d’Arletty et des costumes. Des affiches et des extraits de films, ainsi que des interviews. Les anecdotes sur le tournages et les comédiens sont très intéressantes. Une salle annexe présente des archives sur les autres films de Carné. Et comme d’habitude pour la Cinémathèque, le catalogue de l’exposition est particulièrement bien soigné, et je ne résiste pas à la tentation de le prendre.

Exposition Les Enfants du Paradis, du 24 octobre 2012 au 27 janvier 2013, à la Cinémathèque. Pour plus de renseignements, voir le site internet, et pour une mise en bouche, c’est ici.

Inquiétante étrangeté

© Mars Distribution

Le dernier film de François Ozon, Dans la maison, plonge le spectateur dans une complicité voyeuse et malsaine. Il fait partie des films où le plus petit grain de sable est capable de dérégler la mécanique ronronnante et très légèrement crispée du quotidien.

Un enseignant de français désabusé, Monsieur Germain (Fabrice Luchini), voulant redonner à ses élèves de lycée le goût de l’écriture, découvre au dernier rang de sa classe un écrivain en herbe (Ernst Umhauer), inspiré par la vie de la « classe moyenne » que mènent le meilleur ami qu’il s’est choisi, un gamin transparent et ahuri, et ses parents, le père ayant le ridicule monomaniaque des personnages de farce, la mère végétant dans un ennui flaubertien. Ces deux-là, avec le jeune garçon qui les épie, sont la réécriture parfaite du triangle de l’Education sentimentale : Frédéric Moreau et Monsieur et Madame Arnoult. Encouragé par son professeur, le garçon va s’immiscer dans cette vie de famille médiocre, et se délecter de cette médiocrité. Il va la mettre en scène avec cruauté, et en rapporter chaque détail à son mentor tant mis en appétit qu’il va en perdre pied.

Cet élève génial et manipulateur, c’est le grain de sable qui grippe la machine. Il me rappelle la relation entre l’écrivain mûr et désillusionné (Michaël Douglas) et le jeune prodige mythomane incarné par Tobey Maguire dans Wonder Boys.

Au-delà de la relation maître / disciple telle qu’on la rencontre dans le film de François Ozon, le spectateur observe, par le trou de la serrure la vie qui se dérègle, et sans jamais trop connaître la frontière entre ce qui est écrit, ce qui est récrit et ce qui se passe réellement. Des situations similaires foisonnent au cinéma, depuis Fenêtre sur cour (Rear window) d’Alfred Hitchcock, qui transforme le voyeurisme en art cinématographique, l’excellent American Beauty de Sam Mendes, qui dissèque la vie trop parfaite des banlieues américaines, jusqu’au troublant Swimming Pool, du même François Ozon. Ce dernier film fait également se confronter un peu trop brutalement l’écrivain et un monde qui hésite entre le réel et la folie.

Quant au casting, il est parfait. A commencer par ce formidable Luchini, si à l’aise avec les mots, plongé dans son univers de littérature jusqu’à s’en moquer, et que le réalisateur prend plaisir à malmener, pour le rendre quasi-muet.

Docteur Sean et Mister Bond

© Columbia TriStar Films

Je profite honteusement des cinquante ans de l’agent 007, et de la sortie tant attendue par certains du dernier opus de la série, Skyfall, avec le taciturne Daniel Craig, pour piocher un peu dans les articles qui sont parus à cette occasion, notamment sur le site du Monde.

Je fais un peu figure d’amatrice en la matière. Je n’ai lu aucun des livres de Ian Fleming.  J’ai une préférence marquée et assumée pour James Bond version Sean Connery, malgré sa misogynie symptomatique et sa façon nonchalante de se tirer de toute situation – elle me fait penser à Legolas venant à bout d’un oliphant ou descendant un escalier sur un bouclier dans le Seigneur des anneaux. Sa nonchalance exaspère tout autant qu’elle fait sourire. Mieux, mon admiration pour l’acteur me fait oublier le rôle ingrat de ses James Bond girls successives, et le peu de cas qu’il fait d’elles, en particulier dans Goldfinger, où il les rembarre aussi bien qu’il les envoient voltiger dans un tas de foin.

Goldfinger reste mon film de prédilection, avec ses répliques cultes : « You expect me to talk ? – No, Mr Bond, I expect you to die », « A Martini. Shaken, not stirred », ses méchants particulièrement réussis, sa James Bond girl Honor Blackman, ex-compagne de John Steed dans The Avengers (Chapeau melon et bottes de cuir) et nommée de manière très très suggestive Pussy Galore, et son Aston Martin avec siège éjectable intégré…

Mais j’assume, j’aime James Bond pour Sean Connery, et Sean Connery avant et après James Bond. Je l’apprécie surtout dans Marnie (Pas de printemps pour Marnie) d’Hitchcock, où il tombe amoureux d’une voleuse frigide – Tippi Hedren – qu’il va tenter de soigner, et Marnie reste contemporain de sa période James Bond. Il est époustouflant de Le Crime de l’Orient-Express de Sidney Lumet, où il incarne un officier des Indes britanniques très… classe. Je ne l’ai malheureusement pas vu encore dans Le Nom de la rose, mais pour moi, la qualité du troisième Indiana Jones, La dernière croisade, lui doit beaucoup :  » I suddenly remembered my Charlemagne : « Let my armies be the rocks and the trees — and the birds in the sky. » Quant à son caméo dans Robin des bois, Prince des voleurs, il reste la cerise sur le gâteau du film.

Et mon film préféré, où il apparaît vieillissant mais néanmoins impeccable, est A la rencontre de Forrester (Finding Forrester) que je recommande à tous ceux qui aiment la littérature et l’écriture, et la confrontation de deux mondes qui n’étaient pas censés se connaître : un écrivain cloîtré dans son appartement – Greta Garbo au masculin – auteur du roman du siècle, qui se lie d’amitié avec un jeune noir du Bronx, doué pour écrire. Là encore, des dialogues bien menés « No thinking — that comes later. You must write your first draft with your heart. You rewrite with your head. The first key to writing is… to write, not to think« , une histoire prenante, et cet irrésistible accent écossais qui fait que « Scotland » devient « Schcotland, for god sake ! »

Du coup, selon moi, Scotland, avec un [ch] c’est mieux, tout comme James Bond, avec un Sean, c’est mieux…

Gourmandises en images

Il y a longtemps que, face à mon entourage de gourmets, de gloutons, de gourmands et de bons vivants, j’avais envie de faire un petit point sur la cuisine au cinéma et à la télévision, envie ravivée par la performance de Catherine Frot en cuisinière de l’Elysée, et de Jean d’Ormesson, en locataire gourmet du palais…

Selon moi, on peut classer cette « cuisine cinéphile » en deux catégories – toujours ma manie de classer, de catégoriser, de hiérarchiser, de cataloguer, bref, de jouer aux poupées russes… : la dégustation et l’indigestion.

Pour l’indigestion, elle peut être subtile ou immédiate. La manière trouble dont les personnages se tournent autour et s’enveniment les uns les autres, dans Merci pour le chocolat, de Chabrol, pourrait en dégouter certains d’avaler un chocolat chaud, tout comme la préparation du lapin dans La Tourneuse de pages pourrait avoir tendance à couper l’appétit…

Je passe sur l’usine agro-alimentaire de L’aile ou la cuisse, et sur les spécialités culinaires du Splendid (dobitchu, klug, fondue savoyarde, etc.) et plus encore sur La Grande bouffe, que je n’ai vu qu’une seule fois. Il y a aussi plusieurs scènes de restaurant absolument éloquentes dans le film de Blake Edwards, Victor Victoria, notamment avec un chou à la crème, un spaghetti et une salade…

Le summum de l’écoeurement revient cependant pour moi au fameux Strudel d’Inglorious Bastards, de Tarantino, qui dégouterait n’importe quel être normalement constitué, et du moins pour quelques jours, de la pâtisserie allemande… Par contre je n’arrive jamais à mettre Charlie et la chocolaterie du côté de l’indigestion ou du côté de la dégustation, cela dépend de ma faim ou de ma gourmandise…

La dégustation est la partie distinguée du repas, sous forme de suggestions, de plus en plus appuyées. Au début, le réalisateur peut-être un bon vivant, les repas seront pris dans les films sur le bout des dents et en coup de vent. Je pense par exemple à la scène du train dans La Mort aux trousses : après une truite saumonée, Cary Grant se prive de dessert pour échapper aux policiers qui le poursuivent. Malgré cela, on retrouve dans un superbe livre de recettes La Sauce était presque parfaite, l’ensemble des suggestions culinaires hitchcockiennes.

La deuxième étape est de présenter les plats aux spectateurs, voire les recettes, et de s’entourer de personnages aux exigences et aux habitudes alimentaires plus ou moins particulières. De ceux-là, j’aime surtout Barbra Streisand dans Leçons de séduction, le cuisinier de La Règle du jeu – « J’accepte les régimes mais pas les manies » – la chanson du « cake d’amour » dans Peau d’âne, et, tout droit sorti de la pièce d’Edmond Rostand, Ragueneau, le pâtissier de Cyrano de Bergerac, avec sa recette des tartelettes amandines…

La troisième étape, ce sont les bons vivants et les gourmands. Ragueneau le premier, les personnages de frère Tuck dans les versions successives de Robin des bois – amoureux selon celle avec Kevin Costner, de sa pinte de bière, ou selon celle avec Russell Crowe, de sa chope d’hydromel. La série Kaamelott offre elle aussi son lot de bons vivants, Karadoc « Le gras c’est la vie » et le roi des Burgondes avec ses exclamations culinaires « fort en pommes », « j’apprécie les fruits au sirop », « pas changer assiette pour fromage ».

Et l’on termine dans la cuisine des Tontons flingueurs pour savourer un liquide bu par une polonaise au petit-déjeuner… à la vôtre !

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