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Catégorie : Films (Page 6 sur 7)

Divine Catherine !

© Diaphana Films

Il lui suffit de deux mois pour être omniprésente. En deux mois, j’ai eu le temps d’aller trois fois au cinéma et, à chaque fois, c’était pour retrouver Catherine Frot. D’abord, début août, pour Bowling. Une comédie fraîche, légère, sur fond de question sociale : la fermeture d’un service de maternité dans un hôpital perdu en Bretagne. Un petit film qui n’a l’air de rien, sans prétention, mais qui permet de passer une agréable soirée.

Ensuite, fin août, j’ai pu retrouver le duo André Dussolier / Catherine Frot, sous la direction de Pascal Thomas, dans le troisième volet des aventures de Prudence et Bélisaire Beresford, Associés contre le crime. On se doute que le réalisateur aime tellement ses comédiens, et les personnages qu’ils incarnent, qu’il n’a pas pu résister à les réunir une nouvelle fois à l’écran. Le résultat, c’est un soufflé qui est retombé. Une mayonnaise ratée. L’histoire s’essouffle, les seconds rôles sont de qualités inégales. Alors que les deux premiers volets, Mon petit doigt m’a dit et Le crime est notre affaire, étaient des petits bijoux d’humour et de dépaysement, on peine à trouver son bonheur avec ces Associés. Alors que certaines répliques me restaient en tête – « Imagine comme ce serait palpitant d’entendre cogner à la porte, d’aller ouvrir, et de voir un mort entrer en titubant » – rien ne me reste de ce troisième volet, sinon une certaine tristesse mêlée de déception.

Heureusement, hier soir, j’ai pu retrouver la grande Catherine dans une comédie à sa mesure, en cuisinière de l’Elysée, qui vous met l’eau à la bouche sans jamais vous écoeurer. Les Saveurs du palais sont à l’image de Catherine Frot : une cuisine pleine de simplicité, qui jamais ne bourre l’estomac ni ne laisse sur sa faim. Une cuisine secrète, et dont on garde longtemps les saveurs en mémoire.

Catherine Frot aime nous parler des choses simples, proches de nous, familières, en leur donnant un charme féérique. Pour moi, elle est sans doute la meilleure comédienne française actuelle, et pourtant, lorsque l’on va voir l’un de ses films, on a l’impression de retrouver une amie qui se serait absentée, mais avec laquelle on reprend la conversation interrompue, comme si de rien n’était.

Elle excelle tout autant dans la fantaisie que dans la gravité mélancolique. À ceux qui n’y ont pas encore goûté, je conseille Un air de famille, La Dilettante, Odette Toulemonde, Les soeurs fâchées, Sept ans de mariage, Le Vilain, Le Passager de l’été, les deux Pascal Thomas mentionnés plus haut, Imogène Mc Carthery, La Tourneuse de pages, L’Empreinte de l’ange et ses films les plus récents.

… si possible dans l’ordre chronologique, car Catherine Frot est comme le bon vin, elle s’améliore avec le temps, gagne en saveur et en profondeur…

L’autel des morts

Dans cette nouvelle de Henry James, qui a inspiré à François Truffaut son film La Chambre verte, le personnage principal voue une fidélité absolue aux êtres disparus, et qui lui fait préférer la compagnie des morts à celle des vivants. Dans La Chambre verte, Julien Davenne en vient même à avoir une altercation avec un prêtre, qui tente de consoler un veuf par la promesse de retrouvailles post-mortem avec son épouse :

« Tout ce que l’on vous demande, c’est de dire « Lève-toi et marche » (…) Si vous êtes incapable de faire cela, vous n’avez rien à faire ici » (Je cite de mémoire).

Julien Davenne est l’incarnation jusqu’à l’excès de cette phrase de Cocteau, que j’affectionne tout particulièrement : « Le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants. » Il est aussi le personnage d’une obsession : il aime les morts contre les vivants, la mort contre la vie, et il s’enferme dans cette obsession avec intransigeance, sans aucune indulgence pour le monde extérieur. De sa femme disparue, dans la chambre verte de sa maison, il conserve tout : vêtements, bijoux, photographies, tout ce qui lui permet d’assouvir son fétichisme.

Julien Davenne est un personnage d’une mélancolie d’un autre temps. Il incarne pour moi tout cet aspect du deuil impossible, du « passé qui ne passe pas ». Il ne devrait être qu’une humeur, qu’un état d’esprit passager dans le difficile travail de deuil, mais lui, extrémiste, rend cet état d’esprit systématique, et refuse toute consolation.

Pourquoi je parle de La chambre verte et de Julien Davenne ? Pas seulement parce que, pour ceux qui me connaissent bien, François Truffaut est l’une de mes références de prédilection. Mais aussi parce que j’en suis venue à me demander ce qui constituait la mémoire et les souvenirs d’un être cher disparu :

D’un seul coup, c’est comme si le monde entier retentissait d’échos en échos de la voix de l’être cher. Les souvenirs reviennent en masse, les objets, les lieux et les jours prennent une tout autre dimension, le passé est « recomposé ». C’est l’expérience tangible, que l’on fait, de ce que raconte Proust dans Albertine disparue. C’est à cet instant que la voie « Davenne » est tentante.

Et puis, à côté de tout ce qui est tangible, de tout ce qui est matériel ou impalpable dans la mémoire, il y a désormais tout ce qui est immatériel, tout cet espace numérique fait de liens, de messages, de « J’aime » et de « Suggestion d’amis ». Tout ce qu’évoque Olivier Ertzscheid dans son article « La Mort numérique ». Il y évoque bien-sûr tout ce qui disparaît comme données commerciales, toutes les activités culturelles de la personne. Mais il y rappelle aussi toute cette part d’identité numérique qui reste en suspens.

Sur Facebook, on a certes la possibilité de transformer le compte de la personne en mémorial, mais cette procédure requiert des démarches qui sont déjà lourdes pour des institutions « physiques » (impôts, sécurité sociale, banques), comment consentir, alors, à faire les mêmes démarches, en plus absurdes – voir cet article du Point – pour cet intangible numérique ?

Facebook va-t-il faire partie d’une nouvelle mythologie, lui qui a déjà pour certains des allures de divinité ? Va-t-il faciliter ce travail de deuil ou enfermer dans un espace virtuel les reliques des internautes inconsolables ? A quoi ressemblera-t-il dans cinquante ans, dans cent ans ? A un cimetière, à une pouponnière ou à une maison abandonnée ?

« Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat. » Giacometti

Un ancien poème égyptien

En parcourant les différentes rubriques d’un site Internet que je recommande aux cinéphiles amateurs de répliques cultes, aux butineurs de liens et aux cliqueurs en tous genres, Cinélog, j’ai retrouvé toutes les répliques qui s’impriment plus ou moins volontairement dans nos têtes.

Ma mémoire est tout à fait sélective : je retiens beaucoup mieux les répliques de cinéma, les paroles de chansons et les citations littéraires que les verbes irréguliers allemands, les champs du pavé ISBD et la différence entre métonymie et synecdoque. Après, tout est une question de préférence.

Lorsque quelqu’un se met à réciter « Aucun lien, fils unique », « Je suis le pape et j’attends ma sœur » ou encore « Prenez un chewing-gum Émile », on reconnaît à coup sûr le fan de La Cité de la peur, celui qui l’a vu quinze fois et qui est capable de rire d’une réplique avant même que la scène l’impliquant ait eu lieu. Lorsque un chevelu fondu de fantasy et d’art médiéval affirmera « Personne ne lancera un nain », « Vous ne passerez pas » ou « Je vous aurais suivi mon frère… mon capitaine… mon roi », on saura être en face d’un féru du Seigneur des anneaux. Et l’on suivra à la trace le jedi de Star Wars ou le scribe d’Astérix et Obélix, Mission Cléopâtre.

Personnellement, je suis capable de réciter tout le début de ce dernier film, depuis « Un ancien poème égyptien… » jusqu’à la « délicate Cléopâtre… ASSEZ ! » Le tout étant pour le moins exaspérant. Je peux réciter un certain nombre de répliques des films Mon petit doigt m’a dit et Le Crime est notre affaire… surtout celles de Catherine Frot – « le léopard tacheté », « ce que tu deviens popote », « quand tu auras fini de conjuguer le verbe sentir… »

J’aime la tirade d’Arletty dans Hôtel du Nord, les lamentations de Michel Simon et les exclamations de Louis Jouvet dans Drôle de Drame, les promenades et les murmures des Enfants du paradis et la parade amoureuse de Gabin et de Morgan dans Quai des brumes.

Enfin, j’ai une tendresse toute particulière pour les dialogues d’Audiard dans Les Tontons flingeurs, mes sentences préférées étant :

« Patricia mon petit, je voudrais pas te paraître vieux jeu ni encore moins grossier. L’homme de la pampa parfois rude reste toujours courtois, mais la vérité m’oblige à te le dire : ton Antoine commence à me les briser menu ! » et « Et c’est pour ça que je me permets d’intimer l’ordre à certains salisseurs de mémoire qu’ils feraient mieux de fermer leur claque-merde ! Ah ! »

Par contre, je déplore chaque jour de n’avoir jamais réussi à retenir l’intégralité de la tirade de présentation de V dans V pour Vendetta – et d’ailleurs, laquelle retenir, la version française ou la version originale ? – et la tirade d’Otis dans Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

Mais j’ai à mon actif un certain nombre de répliques des films de François Truffaut, dont ma préférée est très certainement celle de Valentina Cortese dans La Nuit américaine, que je sais reproduire en mettant même le ton :

« Cet acteur, toute sa vie il a rêvé de jouer Hamlet. Enfin il réussit à monter son spectacle. Mais il était tellement mauvais, tellement mauvais, que tous les soirs, il se faisait siffler. Alors un soir il en a eu assez. Il s’est arrêté en plein milieu du monologue « To be or not to be », il retourne son visage vers le public et il leur dit « I didn’t write that shit !  » C’est pas moi qui a écrit cette merde ! »

Reflets parisiens

Hier soir, je regardais les deux premiers volets de Métronome, l’émission de Lorant Deutsch adaptée de son ouvrage, Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien. Au-delà des partis pris de Lorant Deutsch et des critiques pointilleuses dont il a fait l’objet, ce que ces émissions m’ont apporté, c’est l’envie d’un voyage parisien littéraire et cinématographique.

Par son dynamisme, mais surtout par ses partis pris, Lorant Deutsch évoque le souvenir du Sacha Guitry de Si Paris m’était conté, auquel j’ai toujours préféré son Si Versailles m’était conté, et de Napoléon. Lorsque Guitry raconte, il affirme sa pensée historique, qui ne sera pas forcément l’exactitude, mais la rencontre de l’Histoire et d’une imagination personnelle… et c’est, selon moi, tout à fait la même chose pour Lorant Deutsch.

Mon texte préféré sur Paris, c’est le poème « Les feux de Paris », qui figure dans le recueil Les Poètes, de Louis Aragon. « Toujours quand aux matins obscènes / Entre les jambes de la Seine / Comme une noyée aux yeux fous / De la brume de vos poèmes / L’île Saint Louis se lève blême / Baudelaire, je pense à vous… » Après, me viennent des souvenirs de lectures, Baudelaire, Victor Hugo… mais surtout le Paris évoqué dans ses textes autobiographiques par Simone de Beauvoir, depuis Les Mémoires d’une jeune fille rangée jusqu’à La Cérémonie des adieux.

Les images que j’ai de Paris, ce sont surtout les œuvres de Monet, de Maurice Utrillo et de Doisneau. Mais les images qui l’emportent sont celles de L’Affaire du collier, l’une des aventures de Blake et Mortimer, débutant comme il se doit dans les embouteillages parisiens, faisant un détour par les égouts, pour aboutir dans les allées du parc Montsouris.

Enfin, les films qui m’évoquent le mieux Paris, ce sont ceux de François Truffaut – Les Quatre cents coups, Baisers volés, Le Dernier métro – et de Cédric Klapisch. Ce sont eux qui, pour moi, rêvent le mieux Paris. Et j’entends toujours la voix de Fabrice Luchini, donnant ses cours dans l’amphithéâtre de la Sorbonne et tournant ses émissions racontant l’histoire de Paris, ce que fait Métronome à sa manière.

« Là où un oiseau passe, comme une dédicace »

C’est un extrait de la « Chanson d’Hélène » dans le film Les Choses de la vie, de Claude Sautet. Il est déjà difficile de parler de la beauté, il est presque impossible d’évoquer Romy Schneider. Mais lorsque je veux écrire un article sur Romy Schneider, je ne sais pas ce qui est le plus dur : le commencer ou réussir à ne pas tomber dans l’éloge systématique.

Je commence donc par les paroles de la « Chanson d’Hélène », parce que c’est la première chose à laquelle je pense quand j’entends parler de Romy Schneider. J’entends sa voix, qui n’est pratiquement qu’un souffle, et cette chanson. Et pour ne pas tomber dans l’admiration ébahie, je me souviens de ce qu’on disait d’elle : les femmes l’aiment sans la jalouser, et elle fascine les hommes sans qu’il n’y ait rien de vulgaire ni de graveleux dans cette fascination. Je crois que c’est d’ailleurs l’une des seules personnalités que l’on peut appeler par son prénom, avec un mélange de respect et d’affection. Cela fait trente ans que Romy a disparu.

Pour moi, nul n’est donc besoin de dire ce que tout le monde sait déjà : beauté, émotions, fragilité, tous les superlatifs et toutes les métaphores, pour désigner ce visage, ces yeux, cette voix et cette filmographie.

Je me contenterai d’évoquer les films de Romy qui m’ont le plus marquée. Mon préféré est sans doute La Banquière, où elle incarne Emma Eckhert, femme d’affaires des années 20 inspirée de Marthe Hanau. Elle y est tout à la fois exubérante et bouleversante. Elle est entourée de comédiens magnifiques : Jean-Claude Brialy, Jean-Louis Trintignant, Claude Brasseur, et l’inoubliable Marie-France Pisier. La Banquière, c’est une époque, et un superbe portrait.

Ceux de ses films que j’admire le plus, ensuite, ce sont ceux de Claude Sautet, avec, au premier plan, César et Rosalie, où elle est lumineuse. Evidemment, Les Choses de la vie, Max et les ferrailleurs, et Une histoire simple.

Deux intrigues « policières » que dans mon esprit, je rapproche, parce qu’elle y a la même sensualité et exerce sur ceux qui l’entoure, la même fascination : La Piscine et Les Innocents aux mains sales. Et puis sa présence fugitive dans Garde à vue.

Enfin, bien-sûr, Sissi, mais la Sissi de Visconti, dans Ludwig , le crépuscule des dieux. Une corneille noire, mélancolique et mystérieuse.

Au fond, je ne pourrai jamais choisir un film de Romy Schneider. Comme s’ils échappaient à toute fragmentation. Comme s’il s’agissait d’une totalité inaltérable et éternelle.

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