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Cycle Truffaut. Chapitre 6 : Truffaut à la Cinémathèque

Nous arrivons quasiment au terme de notre voyage à travers la vie et l’oeuvre de François Truffaut.

expo truffaut

Durant ce cycle, j’ai exploré les écrits du cinéaste, la manière dont sa vie et son oeuvre s’enrichissaient constamment de documents, et continuaient, encore aujourd’hui, de se développer sous la plume de spécialistes et d’amoureux du cinéma.

J’ai évoqué les biographies et les témoignages qui lui sont consacrés, et les ouvrages documentaires qui se penchent sur ses films.

À présent, voici quelques impressions suscitées par l’exposition que la Cinémathèque française consacre à Truffaut, à l’occasion des trente ans de sa disparition.

Promenade au coeur de l’exposition Truffaut

Voici les quelques souvenirs qui me restent de cette visite… Je m’excuse par avance pour la qualité des photos, prises avec mon smartphone.

La première chose qui frappe lorsque l’on pénètre dans cette exposition, c’est la musique. Le visiteur est d’emblée accueilli par les notes du « Grand Choral », issu de la bande originale de La Nuit américaine.

Quelques photos, quelques archives. On se retourne, et l’on découvre un couloir dans lequel sont exposés des documents issus de l’enfance et de l’adolescence de Truffaut : photographies familiales, carnets de cinéphile dans lesquels Truffaut notait les films qu’il allait voir et le nombre de fois qu’il les voyait.

Le détail qui n’échappera pas au truffaldien converti, c’est, dans l’embrasure d’une porte, un cartable en cuir. Le ton est donné : école buissonnière, clandestinité, Antoine Doinel, Les Quatre cents coups.

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Les images des Quatre cents coups défilent d’ailleurs sur un écran. On retrouve les premiers textes critiques de Truffaut. Un mur entier de couvertures des Cahiers du cinéma. Une machine à écrire.

L’avantage et l’inconvénient des expositions de la Cinémathèque se retrouvent ici, aucune salle n’est séparée complètement de la suivante. On entend la musique de La Nuit américaine en regardant des images des Quatre cents coups, celle de La Femme d’à côté en suivant la suite des aventures d’Antoine Doinel. Et après tout, tout se mélange, pourquoi pas ?

Dans un angle, des archives, des photos, des affiches, retracent toute la maturité d’Antoine Doinel, depuis Antoine et Colette jusqu’à L’Amour en fuite. Le visage de Marie-France Pisier, de garçonne, se transforme peu à peu. Celui de Jean-Pierre Léaud change à peine.

Le plus émouvant, et le plus beau de cette exposition, c’est la reconstitution du bureau de Truffaut et de sa maison de production, « Les Films du carrosse », depuis la porte d’entrée :

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jusqu’au bureau lui-même :

On y retrouve la collection de Tour Eiffel de Truffaut, et du même coup, c’est le début des Quatre cents coups qui nous revient, et cette scène incroyable de Vivement dimanche !, où Fanny Ardant assomme un homme à coup de Tour Eiffel… Et puis les livres…

On s’amuse de voir Jeanne Moreau tricher à la course dans Jules et Jim. Dans l’une des salles suivantes, trois écrans se partagent la vedette et nous montrent des extraits de la plupart des films, pèle-mêle, avec les détails obsédants qui reviennent : les étreintes, les jambes des femmes…

Le visiteur se penche sur des documents, à nouveau, qui émeuvent ou font sourire : le visage de Françoise Dorléac, l’épitaphe manquée de La Femme d’à côté « Ni avec toi, ni sans toi », la couverture du livre de Bertrand Morane, L’Homme qui aimait les femmes.

Dans un coin, il peut apercevoir la robe de Catherine Deneuve dans Le Dernier métro :

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Il parcourt encore quelques salles : une spectaculaire salle d’archives aux classeurs bleus, dans laquelle on peut retrouver des photographies de plateau, et des témoignages des collaborateurs de Truffaut.

Dans une petite salle, à peine un recoin, il peut voir et entendre les musiques de films de Truffaut. Dans une autre, quelques extraits de L’Enfant sauvage et de L’Argent de poche, films dédiés à l’enfance. La presque fin du voyage, c’est la salle « internationale » : Truffaut recevant l’oscar pour La Nuit américaine, Truffaut célébrant Hitchcock, Truffaut tournant en Angleterre Fahrenheit 451 :

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Truffaut acteur pour Spielberg dans Rencontres du troisième type. Je mélange sans doute un peu les souvenirs et les salles… je suis allée voir cette exposition le 8 octobre, mais je prendrai soin de corriger, à l’occasion d’une prochaine visite, ce qui est ressurgi pèle-mêle, et en désordre (ou presque), de ma mémoire.

La dernière salle est une salle de projection où de jeunes acteurs s’essayent à la pose truffaldienne.

À l’occasion de cette exposition, la Cinémathèque propose l’intégrale des films de Truffaut, un coffret de CD rassemblant l’ensemble des musiques de ses films (un vrai bijou que je vous recommande) et un catalogue d’exposition à la hauteur de l’événement !

Quelques mots sur le catalogue d’exposition

Ce catalogue, François Truffaut, a été publié par La Cinémathèque française et les éditions Flammarion le 8 octobre.

catalogue d'exposition truffaut

Sous la direction de Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque (et également co-auteur de la biographie de Truffaut que j’ai déjà mentionnée), l’ouvrage rassemble non seulement une très riche iconographie, mais également des témoignages des proches collaborateurs de Truffaut.

Cette iconographie reprend largement les documents présents dans l’exposition : archives, lettres, télégrammes, scénarios annotés, photographies de tournage et promotionnelles.

Le livre s’ouvre sur trois textes, de Serge Toubiana, de Bernard Benoliel et de Karine Mauduit, qui éclairent différents aspects de la personnalité de Truffaut, et en quoi cette personnalité rend possible l’exposition de la Cinémathèque qui lui rend aujourd’hui hommage (le texte de Karine Mauduit revient notamment sur l’obsession « archiviste » de Truffaut).

Puis le lecteur suit l’itinéraire de Truffaut, de l’enfance jusqu’aux passions amoureuses qu’il a immortalisées sur l’écran, en passant par sa période critique, la Nouvelle vague, et le personnage d’Antoine Doinel, le tout de manière principalement iconographique.

Pour les témoignages, l’ouvrage est organisé de manière à restituer la fabrication d’un film / des films de Truffaut : l’écriture, d’abord, avec ses scénaristes (Jean Gruault et Claude de Givray) et un article de Carole Le Berre revenant sur le travail écrit préparatoire à chaque film.

nuit américaine

Puis vient le tournage, avec Pierre-William Glenn, directeur de la photographie, et Jean-François Stévenin, qui fut d’abord stagiaire, puis second assistant, avant de devenir acteur.

Après le tournage, le montage du film, avec Martine Barraqué et Yann Dedet, monteurs de Truffaut, et la musique, avec un bel article qui fait la rétrospective de l’utilisation de la musique – celle de Delerue, celle de Herrmann, celle de Duhamel, celle de Jaubert – dans les films de Truffaut, rétrospective orchestrée par François Porcile.

Enfin on en arrive à la promotion du film, avec le témoignage de Jean-Louis Livi, ancien agent de Truffaut, et de Martine Marignac, son ancienne attachée de presse.

entretiens hitch truffaut

Mais ce qui reste, pour moi, le plus émouvant, ce sont les deux derniers textes de ce catalogue. Le premier, dédié à Madeleine Morgenstern, se consacre à « L’amie américaine » de Truffaut, Helen Scott, et permet d’en apprendre plus sur cette personnalité fascinante, qui a participé à la naissance des entretiens Hitchcock / Truffaut et à la reconnaissance du cinéma français de la Nouvelle vague aux États-Unis. Sont retranscrits certaines des lettres échangées avec Truffaut, pleines d’humour et de tendresse.

Le second texte est celui de Jérôme Tonnerre, auteur du Petit voisin, ouvrage que j’ai déjà évoqué précédemment. « Fatalement dimanche », texte intriguant, où l’émotion affleure à chaque mot et déconcerte tout autant qu’elle bouleverse, entraîne le lecteur à imaginer un Truffaut toujours vivant qui aurait continué à réaliser des films…

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Curieux texte d’un cinéfils qui n’a jamais voulu accepter, à la manière de Julien Davenne dans La Chambre verte, la disparition il y a trente ans de François Truffaut. Et finalement, pourquoi curieux ? N’est-ce pas plutôt l’évidence même, puisque nous non plus, tous ceux qui aiment Truffaut et son cinéma, nous ne l’acceptons pas.

Que nous l’ayons connu ou non ne change rien, ne le dit-il pas lui-même dans cette même Chambre verte ? « Nos morts peuvent continuer à vivre ». Il en est le plus bel exemple.

Les femmes, le spectacle, le cinéma… 3 films

Voici pour finir ce cycle Truffaut, trois films (qui comptent parmi mes préférés), trois films qui célèbrent, de quelque manière que ce soit, l’amour sous toutes ses formes : l’amour des femmes, l’amour d’une femme qui hésite entre deux hommes, et l’amour du cinéma.

  • L’Homme qui aimait les femmes (1977). L’un des alter-ego de Truffaut, magistralement interprété par Charles Denner. Le film raconte l’obsession répétée et croissante d’un homme pour les jambes des femmes, et perpétuellement lancé à leur poursuite. Mes scènes préférées : toutes les scènes de son enfance, les retrouvailles émouvantes avec Leslie Caron, et toute la fabrication de son livre, secondée par Brigitte Fossey.
  • Le Dernier métro (1980). Film récompensé par 10 Césars. Sous l’Occupation, Marion Steiner (Catherine Deneuve) est prête à tout pour faire vivre son théâtre, le Théâtre Montmartre et sauver son mari, juif allemand dissimulé dans la cave, sous la scène. Elle décide d’engager Bernard Granger (Gérard Depardieu), pour le premier rôle de la pièce préparée par la troupe, « La Disparue ».
  • La Nuit américaine (1973). J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce film dans un précédent article, et à de nombreuses reprises sur ce blog. Un film magnifique dédié à l’amour du cinéma, et qui reste, indubitablement, mon préféré de François Truffaut. C’est donc sur les images de La Nuit américaine que se referme ce cycle.

Le dragon de la cinémathèque

En ce moment a lieu à la Cinémathèque française, une exposition consacrée à Henri Langlois, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance.

Source : Cinémathèque française

Source : Cinémathèque française

Henri Langlois est l’homme qui a fondé la Cinémathèque française en 1936 et, comme j’ai déjà eu l’occasion de le mentionner, le premier qui a eu l’idée de rassembler dans un même espace le film et le non-film (archives, costumes, affiches, ouvrages sur le cinéma).

Personnalité incontournable du cinéma – Cocteau le compare à un dragon gardien de ses trésors – Henri Langlois est également quelqu’un de fascinant du point de vue documentaire, ce qui se révèle à la fois dans ses écrits et dans cette exposition présentée jusqu’au 3 août 2014.

Les écrits de Langlois

À cette occasion, les écrits de Langlois ont été compilés dans un ouvrage intitulé Écrits de cinéma, publié en avril 2014 aux éditions Flammarion.

Source : Decitre

Source : Decitre

Cet ouvrage réunit près de 800 pages de textes, présentés et annotés par Bernard Benoliel et Bernard Eisenschitz, en collaboration avec la Cinémathèque et le ministère de la culture, et sous la direction d’un comité d’honneur pour le centenaire Henri Langlois. Il est préfacé par le cinéaste Costa-Gavras, président de la Cinémathèque. Suit un avant-propos des deux personnes ayant réuni les textes.

Les textes ne s’embarrassent pas toujours de la chronologie. L’ouvrage s’ouvre sur un entretien d’Henri Langlois avec Éric Rohmer et Michel Mardore pour les Cahiers du cinéma, publié en 1962. Suivent les « cahiers de jeunesse » de Langlois, poésies, textes autobiographiques, et premières critiques de films.

Les textes suivants accompagnent la « Naissance et vie de la Cinémathèque », font le panorama de vingt-cinq ans de cinéma entre 1936 et 1956, avec plusieurs hommages à des cinéastes. Trois textes rendent hommage à des figures clefs du cinéma et de la critique : André Bazin, Paul-Auguste Hardé et Georges Sadoul.

Enfin, « Cinéma d’ici et d’ailleurs » revient sur l’histoire du cinéma sous diverses formes : panoramas historiques ou géographiques, portraits de cinéastes et de comédiens, critiques de films. Un dernier chapitre est consacré aux textes publiés après 1968 et l’Affaire Langlois, et avant sa disparition en 1977.

L’importance du « commentaire » au cinéma

Contrairement à ce que pensent certains esprits étriqués qui ne supportent pas qu’un ouvrage sur le cinéma se consacre à autre chose qu’au film en lui-même, Henri Langlois se révèle, aussi bien dans ses écrits que durant cette exposition, comme l’être qui manie le mieux la comparaison, la rêverie sur le film, le pont entre deux films, entre deux cultures cinématographiques, entre deux arts.

Langlois

Pour lui, le cinéma est l’art par excellence du vingtième siècle, et c’est en cela qu’il l’associe, toujours dans un esprit poétique et « touche à tout », à toutes les autres formes d’art – peinture, musique, littérature – que ce soit à travers une programmation, dans un écrit personnel ou voué à la publication, ou dans le déroulement et la présentation d’une des expositions qu’il organisait au Musée du cinéma.

Bien entendu, le film reste la matière première, indispensable à l’amour porté au cinéma et à la transmission de cet amour. Mais pour Langlois, tout fait document. Tout aide à la compréhension du film, et c’est pour cette raison qu’il faut tout conserver. Selon lui, dès qu’une cinémathèque décide de sélectionner ce qu’elle conserve, elle fait oeuvre de vandalisme envers l’art cinématographique tout entier.

Si la Cinémathèque française faisait une sélection, où irions-nous ?

Comme la Bibliothèque nationale, nous prenons tout ce qu’on nous offre.

Nous ne sommes pas Dieu, nous n’avons pas le droit de croire à notre infaillibilité, et, d’ailleurs, d’après quel critère ?

Il y a l’art et il y a le document. (p.43)

Langlois, personnalité documentaire

À la lumière de cette lecture, et lors de la visite de l’exposition, j’ai pu explorer davantage l’univers documentaire de Langlois, tel que je le connaissais déjà – j’avais travaillé sur le non-film dans les bibliothèques spécialisées durant mon Master – mais j’ai fait aussi quelques belles découvertes.

De connu, il y avait d’abord cette volonté de « tout garder, tout montrer ». Les documentalistes connaissent la classification à facettes de Ranganathan, bibliothécaire indien, également connu pour avoir édicté cinq lois de bibliothéconomie, dont la dernière est : « Une bibliothèque est un organisme en développement ».

Il est intéressant de constater qu’Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque, avait édicté une loi quasi similaire pour le domaine du cinéma : « Une cinémathèque ne doit pas être un cimetière ». On doit y voir vivre les films, à travers toute sorte d’actions et de manifestations dévolues à cette institution.

Dans un texte intitulé « Pour une Cinémathèque française idéale », daté de 1941, Langlois fait l’énumération de ces actions : d’un côté les archives, de l’autre la diffusion.

Dans les archives, on retrouve les photos, les documents (scénarios, matériels de publicités, partitions de musique, correspondances), les documents filmés, des fichiers de classifications, la documentation journalistique et technique, ainsi que la bibliothèque :

Revues cinématographiques de tous pays. Livres sur le cinéma de tous pays. Catalogues et prospectus commerciaux de tous pays. Livres et articles manuscrits. Conférences imprimées, manuscrits ou dactylographiées.

La partie « diffusion » comporte aussi bien les expositions permanentes et temporaires du musée du cinéma, les projections, et une « bibliothèque publique sur le cinéma ».

Enfin, ce qui m’a fascinée dans l’exposition, et ce qui est directement liée à la vision de cette cinémathèque multiforme qui doit tout conserver et tout montrer, ce sont les dessins de Langlois, présentés dans le livre comme des « sortes d’organigrammes fantastiques (avec) la Cinémathèque en (leur) centre, véritable système solaire en expansion autour duquel gravite tout un monde de satellites à son service : bibliothèques, écoles, archives et cinémathèques étrangères. »

Source : http://www.telerama.fr/livre/ce-que-cachent-les-dessins-des-genies,68936.php

Source : http://www.telerama.fr/livre/ce-que-cachent-les-dessins-des-genies,68936.php

Ces dessins, pour moi, ce sont ni plus ni moins des cartes heuristiques ou des nuages de tags, destinés à synthétiser l’idée de la Cinémathèque tout en rendant compte de la profusion d’amour porté par Langlois au cinéma.

Un amoureux du cinéma

Dans sa préface, Costa-Gavras fait ainsi le portrait de Langlois :

Langlois n’était pas un critique de cinéma, il livrait au lecteur son plaisir à avoir vu, à avoir aimé un film. Et il essayait, en écrivant comme en projetant, de faire aimer le film à d’autres, ce qui touchait à l’essence même de sa vie : montrer à tout prix, collectionner pour montrer. (…) Avant tout, il y avait les films : pas le fétichisme du film, de ce qui accompagne les films, mais ce qui fait qu’ils sont, que ce soit l’écriture, les costumes, les accessoires… tout ce qui compose un film. C’est par là qu’il avait su toucher profondément à l’idée, non de la cinéphilie, mais de l’amour du cinéma. (p.22)

C’est cela qui transparait complètement lorsque l’on parcourt les textes de Langlois, aussi bien les écrits sur la Cinémathèque et sur les films, que les textes autobiographiques et personnels. On y trouve, omniprésents, un enthousiasme, une passion, quelque chose d’emporté, de fou, et d’incroyablement poétique – certaines critiques d’ailleurs sont écrites sous forme de prose poétique.

Heureux le cinéma qui m’a donné le don de la couleur et du mouvement, sans lui quelle place aurais-je à cette composition ? (p.65)

(…) le cinéma, cette force qui vous arrache à la banalité, ce songe que l’on fait tout éveillé, cette boîte à rêves, comme je l’appelle, qui est le plus puissant plaisir de l’imagination et du coeur (p.96)

Le cinéma est la synthèse des arts : arts plastique, dramatique, musical. (…) Le cinéma est ainsi l’équivalent de notre mémoire pour le cosmos. (p.207)

Dans ses critiques de films et dans ses portraits, Langlois se montre tout aussi passionné : les films qu’il évoque sont souvent grandioses, comme jamais on n’en avait vu avant, il les encense et prend souvent le lecteur à parti, pour lui faire partager cette adhésion totale et contagieuse.

Ses portraits sont, quant à eux, fourmillants de comparaisons aux autres arts : René Clair est comparé à Giotto et à Picasso, Visconti à Stendhal, Rossellini à Rembrandt, et l’historien du cinéma Georges Sadoul, à Champollion, Livingstone et Cuvier. Enfin, voilà quelques mots d’un portait de Chaplin :

Avec Chaplin, toutes les hyperboles deviennent lieu commun. Un mot suffit à définir sa place : il personnifie depuis plus de quarante ans le cinéma, il est la constante qui témoigne de l’universalité de cet art, il s’identifie si bien avec son langage qu’il défie la mode et le temps. (p.578)

Sous sa plume, tout est cinéma, chaque réalisateur, chaque film, chaque comédien devient le réceptacle de ce qu’est le cinéma, et son meilleur témoignage. Garbo est le cinéma, Sadoul est le cinéma, Stroheim est le cinéma, Chaplin est le cinéma. Car Henri Langlois « pense cinéma, voit cinéma, (son) imagination est cinéma ».

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Il n’est donc pas étonnant que la cinémathèque soit le cinéma, et que le cinéma soit cinémathèque.

Pour compléter…

  • le catalogue de l’exposition Henri Langlois, Le Musée imaginaire d’Henri Langlois, sous la direction de Dominique Païni, coédité par la Cinémathèque et les éditions Flammarion ;
  • L’Histoire de la Cinémathèque française, par Laurent Mannoni, publiée en 2006 aux éditions Gallimard ;
  • Toute la mémoire du monde, rapport de Serge Toubiana publié en 2003 et disponible ici en format PDF ;
  • La Cinéphilie, d’Antoine de Baecque, publiée aux éditions Hachette (réédition 2013) collection Pluriel Arts ;
  • le film documentaire Le fantôme d’Henri Langlois, sorti en 2004, réalisé par son dernier assistant Jacques Richard

Contribution cinéphile !

En attendant le prochain article, Cinephiledoc s’est expatriée pour une contribution à l’excellent Rainbow Berlin, avec un petit panorama du cinéma allemand à déguster avant un séjour à Berlin !

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Découvrez, redécouvrez et partagez votre amour du cinéma allemand dans cet article, entre Fritz Lang et Marlène Dietrich, entre cinéastes allemands devenus géants hollywoodiens et petites pépites plus ou moins récentes.

Article disponible ici !

Comme de juste, il est prévu que Sky vienne rendre une petite visite de courtoisie sur Cinephiledoc, pour une contribution entièrement de son cru, et pour laquelle elle a carte blanche !

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Passion cinéphile

Deux phénomènes ont contribué à sacraliser le cinéma au vingtième siècle, en France :

  • sa « muséification » à travers la Cinémathèque (archivage, conservation, exposition de tout ce qui entoure le film et sa fabrication – décors, costumes, affiches, photographies, scénarios, et le film lui-même, ses copies et ses extraits) et sa représentation (projection) ;
  • sa réflexivité, tout ce qui s’apparente chez lui à une étude de soi, à travers la critique, par voie de presse ou d’ouvrages documentaires.

Cinémathèque et cinéphilie

Les ouvrages qui s’intéressent à ces sujets s’apparentent à un travail d’archéologue. Qui est tenté par l’étude d’un état d’esprit et d’un enthousiasme qui prend naissance aux racines même d’un art, sera immédiatement conquis par eux. Deux sont particulièrement passionnants :

histoire de la cinémathèque française

  • Histoire de la Cinémathèque française, par Laurent Mannoni, s’intéresse au premier phénomène que j’ai mentionné plus haut. C’est un ouvrage consacré à l’institution de Henri Langlois, créée en 1936, portée par son génial créateur, dragon gardien d’un patrimoine gigantesque, d’un immense Xanadu où il règnera en maître quasi incontesté jusqu’à sa mort en 1977, à l’exception de l’épisode marquant de février 1968, dit « Affaire Langlois ». L’histoire ne s’arrête pas en 1977, cependant. Elle suit les évolutions de l’association, ses différentes directions, ses déménagements successifs, jusqu’à son installation à l’actuel 51 rue de Bercy.
  • La Cinéphilie, d’Antoine de Baecque, s’intéresse quant à elle au second aspect, les différentes formes de réflexivité sur le cinéma, depuis la simple passion du spectateur jusqu’à l’engagement critique du cinéphile, voire son passage à la réalisation de films, et ce dans un contexte qui va de 1944 à 1968.

La Cinéphilie d’Antoine de Baecque est parue pour la première fois en 2003 aux éditions Fayard. Elle a été rééditée cette année, aux éditions Hachette, collection Pluriel.

La cinéphilie

L’ouvrage d’Antoine de Baecque se mérite. On ne l’avale pas comme un menu de fast-food, on le savoure comme un repas gastronomique. Après tout, c’est bien à l’étude d’une gourmandise, d’une gloutonnerie, d’une boulimie culturelle qu’il se consacre. C’est l’étude d’une passion, d’un sentiment irrationnel au prisme de ses manifestations réelles (la critique). C’est l’exploration d’un courant de pensée comparable aux Lumières et au Romantisme en leurs temps. Voilà ce que nous indique l’avertissement :

Peut-on raconter la cinéphilie ? Elle demeure chose mystérieuse, rituelle, secrète : journal intime ou dialogue d’intimité à intimité. L’historien peut-il s’emparer d’une telle passion pour en proposer le récit ?

Querelle des Anciens et des Modernes

Une querelle des Anciens et des Modernes, il y en a une par siècle : celle du 17e, opposant les classiques qui s’appuient sur les auteurs antiques et les modernes qui veulent explorer de nouvelles formes ; celle du 18e autour du théâtre ; celle du 19e qui oppose les Romantiques aux classiques ; enfin celle du 20e, qui oppose la tradition française d’un « cinéma de qualité » et les tenants d’un cinéma nouveau.

C’est cette opposition que va raconter Antoine de Baecque. C’est cette histoire qu’il va nous reconstituer. Que l’on connaisse ou non, que l’on maîtrise ou pas, que l’on soit partisan des uns ou des autres, on ne pourra qu’être happé par le témoignage de ce bouillonnement intellectuel autour d’un seul art, d’une seule passion : le cinéma.

Entre 1944 et 1968, après la Libération (et après une guerre où le cinéma était presque exclusivement français), fort de l’émergence des ciné-clubs et de l’influence de la Cinémathèque, le cinéphile découvre tout un pan de cet univers qui lui échappait, Hollywood, le cinéma soviétique, puis progressivement, un nouveau cinéma mondial.

Deux grandes revues voient le jour : les Cahiers du cinéma et Positif. Au sein de leur rédaction s’activent les plus grands passionnés, soucieux de révéler aux spectateurs tel ou tel cinéaste de prédilection, de condamner les uns et de révéler le génie des autres :

Renoir ou Welles écrivent un film (…) comme Flaubert ou Proust pouvaient le faire d’un roman, en plaçant des virgules et des respirations là où ils le veulent, en convoquant la mémoire ou l’action quand ils le désirent dans la profondeur de champ. Ils inventent un style, et à travers celui-ci, ils sont créateurs, non plus seulement par le sujet qu’ils traitent. (p.105)

Défense du cinéma

L’un après l’autre, les chapitres de ce livre décrivent les grandes figures tutélaires de cette histoire : André Bazin en père spirituel, Georges Sadoul en adorateur du cinéma soviétique, François Truffaut, son livre d’entretiens avec Hitchcock et son article – coup de poing « Une certaine tendance du cinéma français », Roger Tailleur qui, fasciné par Bogart, préfère une politique des acteurs à la politique des auteurs, entre autres :

Bogart devient alors chez Tailleur l’archétype de la présence tragique : « Il est plus souvent du côté des coups reçus que des coups donnés, des perdants que des gagnants. Victime de passages à tabac sanglants et tuméfiants, réchappé de dix années de morts violentes, trempé au plomb et brûlé à la chaise (…) c’est la souffrance qui se lit dans son regard. C’est du moins ce que j’y ai lu tant qu’a duré ma passion bogartienne. Cette passion, cependant, n’est pas christique. Elle est tragique, simplement. Et ce tragique porte, tout entier, mon héros vers son idéal. » (p.230)

D’autres étudient les « grandes crises » et les événements de la critique de l’époque : pro et anti-Hitchcock, pro et anti-Fuller, évolutions et ruptures au sein des Cahiers du cinéma, engagements politiques, mais surtout ce qui rassemble, dans un chapitre captivant : l’amour des femmes, des actrices comme élément déclencheur de la cinéphilie, et le passage d’une nudité suggérée à une nudité assumée (Chapitre « Amour des femmes, amour du cinéma : l’érotomanie cinéphile, maladie infantile des salles obscures ».)

Faire connaître et défendre le cinéma, voilà l’entreprise de ce groupe de critiques, avec ses crises, jusqu’au paroxysme de l’affaire Rivette (l’interdiction de La Religieuse en 1966) et de l’affaire Langlois, véritable mai 68 du cinéma.

Au-delà des oppositions et des conflits, ce qui émeut dans ce livre, dans cette Cinéphilie, c’est le sentiment d’assister, rétrospectivement, à un foisonnement, à un printemps intellectuel semblable à celui des encyclopédistes au siècle des Lumières. Ces hommes qui, malgré des sensibilités et des trajectoires différentes ont finalement fait partager une passion commune : celle d’un art et d’un savoir. Et ce sont encore eux qui ont le mieux répondu à l’exigence de cet Henri Langlois, gardien de ses trésors et collectionneur frénétique : « Une cinémathèque ne doit pas être un cimetière », en la poussant à son acmé : le cinéma ne doit pas être un cimetière.

Notons qu’Antoine de Baecque est également le co-auteur d’une excellente biographie de François Truffaut, et d’un ouvrage sur Tim Burton, entre autres.

Ré-enchanter le monde avec Jacques Demy

Je n’ai jamais vu Les Parapluies de Cherbourg. Il fait partie des pans du cinéma dont j’avoue honteusement l’ignorance, avec la majorité des films de Godard (à l’exclusion d’À bout de souffle) et de la filmographie, plus récente, par exemple, des frères Dardenne ou de Kusturica. Allez-y, lapidez-moi.

Un âge pour découvrir Demy ?

Le fait de n’avoir jamais vu, à 27 ans, Les Parapluies de Cherbourg, me fait penser à la réflexion que nous faisaient certains professeurs en prépa : pour eux, la lecture de L’Écume des jours ou de Jane Eyre après 18 ans est impossible. Comme si les oeuvres littéraires, et les oeuvres en général, avaient une date de péremption : «À consommer avant 18 ans» ; comme si, passée cette date, la fraîcheur n’était plus garantie.

Je n’ai donc pas vu Les Parapluies de Cherbourg, ni Lola d’ailleurs. Le premier film de Jacques Demy que j’ai eu l’occasion de voir, c’était justement le dernier, Trois places pour le 26, qui m’a laissé un souvenir inoubliable, quoique très fragmentaire. Le film était enregistré sur une cassette – encore un monde disparu – chez mes parents, et a dû être malencontreusement effacé.

Petit résumé wikipédien, pour ceux qui ne connaissent pas :

Un comédien de music-hall, Yves Montand, revient dans la ville de son adolescence, Marseille, pour préparer le show de sa prochaine tournée internationale. Toutes ses groupies sont en émoi, en particulier Marion, qui ne rêve que des feux de la rampe. Lui songe souvent à Mylène, son amour de jeunesse, qu’il a laissé pour monter à Paris.

Sons et lumières

Je me souviens de Montand et de son smoking, des chorégraphies des danseurs inspirées de Michael Jackson, de la grâce papillonnante de Matilda May (Marion) et de la beauté indétrônable de Françoise Fabian (Mylène). Trois places pour le 26 reste l’un de mes premiers souvenirs cinématographiques, mais j’ai longtemps ignoré le nom de son réalisateur.

Si l’on peut dire quelque chose, cependant, de Jacques Demy, c’est qu’il s’agit très certainement d’un des réalisateurs dont les films nous restent le plus durablement en mémoire, une mémoire visuelle et auditive, une explosion de couleurs et de mélodies, qui nous reviennent par bribes, sans crier gare.

Je n’ai jamais su résister à la magie des Demoiselles de Rochefort ou à celle de Peau d’âne, que j’ai dû voir chacun une bonne dizaine de fois sans jamais me lasser. J’ai une préférence pour Peau d’âne, dont j’aime tant les costumes, les décors et le texte, qui mêle aussi bien Perrault, Prévert, Cocteau. J’adore la fée des Lilas, mon personnage préféré dans ce film, merveilleusement incarnée par Delphine Seyrig, ses répliques « Les fées ont toujours raison », « Décidément je porte très mal le jaune », et sa chanson « Mon enfant, on n’épouse jamais ses parents… »

J’ai des souvenirs très colorés également de Lady Oscar, dont j’ai longtemps ignoré qu’il s’agissait d’un film de Jacques Demy (je regardais le dessin animé à la télévision). Je dois dire que ces souvenirs sont loin d’être les plus mémorables que j’ai de l’univers de Jacques Demy.

Et si l’on vivait dans un film de Demy ?

expo demy cinémathèque

Quels que soient les films et les souvenirs qu’ils nous laissent, un regret demeure : que le monde ne ressemble pas plus aux films de Jacques Demy. Plus généralement, les comédies musicales ont toujours provoqué chez moi la déception que, non, on ne peut pas sortir de chez soi en dansant, accueillir la pluie d’un joyeux Singin’ in the rain, ou cuisiner (à moins d’être seul) en fredonnant la chanson du Cake d’amour.

A l’image des trois amis de Bande à part, qui courent dans les salles du Louvre, je propose donc de visiter l’exposition Jacques Demy à la Cinémathèque française, en lui rendant hommage, et en chantant tout du long, au choix : « Les rêves secrets d’un prince et d’une princesse », « Nous voyageons de ville en ville » ou la chanson « Ciné qui chante, ciné qui danse… » de Yves Montand dans Trois places pour le 26, qui serait encore celle qui se prêterait le mieux au jeu. Qui est partant ?

C’est une belle année qu’une année où Demy s’expose à la Cinémathèque… une année riche de musiques, de costumes et de féerie ! Comme pour toutes les expositions de la Cinémathèque, cela ne va pas sans la publication d’un catalogue, toujours à la hauteur de l’évènement, même si l’on attendrait quelque chose d’un peu moins formel et d’un peu plus fantasque…

Hommage à Jacques Demy

catalogue expo demy

Venons-en donc à cet ouvrage : Le Monde enchanté de Jacques Demy, dirigé par Mathieu Orléan, co-édité par la Cinémathèque française et Skira Flammarion, et sorti, évidemment, en 2013. Comme il se doit, la préface est rédigée par Costa-Gavras, président de la Cinémathèque, et l’introduction, « Jacques Demy ou le rêve éveillé », par Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque.

Que dire ensuite ? En tant que catalogue d’exposition, on peut considérer cet ouvrage comme un parcours iconographique, ponctué par des analyses et des comptes-rendus d’entretiens. Entretiens avec Michel Legrand, compositeur, avec Catherine Deneuve et Jacques Perrin, jumelle et peintre, princesse et prince, et, plus inattendu, avec Harrison Ford. Textes de Agnès Varda, qui oscillent entre l’émotion et le sourire.

Tous témoignent de l’exigence du cinéaste et de la part de rêve dans son oeuvre et dans sa vie. À lire tout particulièrement : « Quand Jacques Demy croise Jean Cocteau » et « Un ruban de rêves » (sur Peau d’âne). À noter : une très jolie variation rimée d’Olivia Rosenthal sur Peau d’âne également : « La situation mérite attention ». Le petit plus : un morceau de pellicule des Parapluies de Cherbourg, sur lequel s’ouvre l’ouvrage.

Quelques extraits :

Avec Peau d’âne, le « ruban de rêves » métaphorique du cinéma trouve son emblème paroxystique dans la robe couleur du temps, taillée à partir de toiles d’écran de cinéma, sur laquelle se projettent des nuages en mouvement. (Un ruban de rêves)

(l’idée d’une robe faite avec une toile d’écran de cinéma ajoute, si possible, encore plus de poésie à cet univers cinématographique)

À propos de Trois places pour le 26, Mathieu Orléan :

Demy rend aux arts de la scène, dont il dévoile les coulisses, le bonheur qu’il en a reçu (…) Dans Trois places, Demy est à la recherche de l’harmonie, mais pas de la bienséance. Avant que le rideau multicolore ne retombe définitivement sur sa pratique protéiforme du cinéma.

On ne serait mieux conclure, si ce n’est avec quelques mots de Jacques Demy, encore sur Peau d’âne :

Ce qui m’intéressait le plus, c’était la possibilité, voire la nécessité, de faire cohabiter le réalisme et la magie.

Et c’est finalement ce qui définit le mieux son cinéma.

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