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Étiquette : identité numérique (Page 8 sur 8)

L’information minimaliste

Lorsque j’observe la façon dont on utilise l’information, dont on y a accès et dont on la communique, je suis de plus en plus frappée, pas seulement par la rapidité dont on clique d’un lien à un autre – ce que Nicholas Carr rappelle très bien dans son article « Is Google making us stupid ? » (Google nous rend-t-il idiots ?) – mais aussi par la nature même de cette information. L’information que l’on transmet aussi bien que celle que l’on consulte est de plus en plus succincte.

Sur les sites d’actualité, de presse en ligne, à la télévision et même dans les formats papier des journaux, sous forme d’encarts, on l’appelle un « flash ». Sur les mêmes sites d’actualité, que cette actualité soit politique, économique, culturelle, c’est un flux, un fil ou un lien. Sur les réseaux sociaux, c’est un « Like », un « Tag » ou un « Tweet ». Ce n’est pas seulement l’information qui est réduite à son essentiel, c’est le nom qu’on lui donne.

Lorsque l’on tape les premiers mots d’une requête sur Google, les différentes suggestions de réponses à notre demande apparaissent instantanément. Google is suggesting… de plus en plus d’invitations au clic et au butinage. Le butinage, c’est cette pratique que l’on rencontre aussi bien en bibliothèque que dans un magasin de vêtements, et qui consiste à fureter, à s’égarer, à toucher les documents et les livres, et finalement à retrouver l’information que l’on cherchait, ou à trouver justement celle que l’on ne cherchait pas.

Sur Facebook, il n’est même plus besoin d’écrire cette information pour la communiquer : les applications permettent de dire où l’on se trouve, et il suffit d’un clic pour changer de situation sentimentale. Journalistes, sondeurs, et humoristes (notamment la série télévisée Bref) ont étudié la façon dont le statut est révélateur de la personnalité d’un usager de Facebook, depuis le météorologue amateur jusqu’à l’exhibitionniste.

Il y a ceux qui utilisent Facebook pour rapporter les moindres détails de leur journée, ceux qui veulent faire envie en étant un jour aux Etats-Unis, le lendemain en Nouvelle-Zélande, ceux qui cherchent à nous faire passer un message subliminal « Les gens qui…. », « Y’en a marre de ceux qui… », ceux qui tentent de faire dans la philosophie et le concept, et ceux qui traduisent leurs humeurs en citations et paroles de chanson.

Pour moi le statut sur Facebook, et toutes les formes d’informations minimalistes que l’on rencontre maintenant, du tweet au flash en passant par le tag, sont toutes les expressions d’un concentré de présent. Et comme mon esprit tordu fonctionne par associations d’idées, elles me font toujours penser à cette citation de Marcel Proust, dans Le Temps retrouvé :

« Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. »

(Pour les courageux, je recommande d’ailleurs la lecture du très bel article « Proust, l’instant et le sublime » d’Agathe Simon.)

Cette citation de Proust témoigne pour moi de toute l’ambition et de tout l’espoir de ce que nous publions sur Internet : qu’il s’agisse d’un article, d’un commentaire, d’une mise à jour de profil ou d’un tweet, nous tentons de restituer l’instant, de le partager et de le revivre en en retrouvant, sur notre page ou notre « journal », un instantané.

La nécessité de la plus-value

Travailler dans un CDI me donne parfois l’impression d’être une vendeuse sur un marché, qui essayerait d’attirer l’œil des passants sur des produits locaux : « Ils sont beaux mes outils, ils sont beaux. Demandez mes expos ! Tâtez-moi cette séquence pédagogique, elle est bonne, elle est fraîche, y’en aura pas pour tout le monde ! »

Dans un précédent article, je faisais des remarques sur l’âge variable du professeur documentaliste. Ce que j’ai constaté également, c’est l’énergie que demande ce métier, où il faut continuellement « vendre » son CDI et « se vendre », et prouver l’efficacité et la qualité – voire le sens – de notre travail.

Dans ses ouvrages La Science de l’information et Usages et usagers de l’information, Yves-François Le Coadic évoque, à l’ère du numérique, le changement de paradigme qui s’est opéré dans le milieu des bibliothèques et des centres de documentation : on est passé d’une approche « orientée professionnel » à une approche « orientée usager ».

Voilà, en quelque sorte, de quoi il s’agit : avant, il y avait des professionnels (bibliothécaires, documentalistes) auxquels l’usager venait demander un renseignement. L’usager, de sa propre initiative, posait une question, que le professionnel « traduisait » dans un langage documentaire, pour ensuite fournir la réponse et trouver le document recherché.

Désormais, le professionnel est mis en concurrence avec des outils et des usages extérieurs. Il est confronté à des usagers qui ont déjà une culture personnelle de l’information (numérique), ou justement à des « non-usagers », qu’il doit s’efforcer d’attirer.

Bien-sûr, il ne s’agit pas de réduire cette question à un simple clivage avant / après. J’utilise simplement l’expression de ce changement de paradigme pour montrer à quel point le professeur documentaliste se doit de construire une véritable politique de l’offre. C’est à mon sens pour cela que la communication sous toutes ses formes est primordiale dans ce métier, et qu’elle demande une énergie de chaque instant.

Tout dépend de l’établissement où l’on se trouve, et de son ambiance. La communication, c’est la discussion informelle en salle des profs autour de la machine à café, où l’on glane les informations sur les éventuels besoins, et où l’on propose. Ce sont les communications papier, l’affichage pour les professeurs et pour les élèves, sur les actions mises en place, mais qui la plupart ne sont pas lues, parce qu’elles se noient dans un océan de paperasse, et qu’elles doivent pâtir de toutes les causes humaines, fatigue, stress, inattention. C’est la réappropriation du plus grand nombre possible d’outils numériques à des fins de veille et d’échanges (portails netvibes, ENT, réseaux sociaux…). Enfin, c’est la capacité à dire « oui » une grande partie du temps :

 » Je peux venir avec un groupe d’élèves au CDI la semaine prochaine / dans une heure / dans dix minutes ?

– Oui. »

 » J’ai besoin de tels documents pour la semaine prochaine / dans une heure / dans dix minutes, tu peux me les trouver ?

– Oui. »

Au-delà de cette politique de l’offre, dans les échanges quotidiens avec les collègues et dans les projets que l’on mène avec eux, il faut instaurer une politique de plus-value. Dans le cadre de leurs programmes, ils sont tout à fait à même d’utiliser des outils de recherche et d’apprendre aux élèves à chercher. Il faut donc, pour chaque séquence, imaginer ce que nous, nous pouvons apporter. Deux exemples :

  • Un professeur d’histoire-géographie veut faire travailler ses élèves de seconde sur les grandes lois, dans le cadre de l’éducation civique, juridique et sociale. La collègue a déjà préparé une fiche, avec les adresses des sites où trouver l’information. Dans ce cadre-là, j’ai apporté une « plus-value » en faisant moi-même le travail des élèves sur la loi HADOPI. Cela me permet de leur donner un modèle du travail attendu, en partant de leurs pratiques et en leur démontrant que les lois s’inspirent justement de notre vie quotidienne.
  • Un professeur d’éco-gestion veut former ses élèves de première STG à la recherche documentaire, dans le cadre des programmes d’information-communication. Je lui présente les méthodes de classement des ouvrages, les différentes revues et les outils numériques du CDI, qu’elle s’approprie au point de produire son propre questionnaire pour les élèves. Je dois donc parvenir à proposer autre chose. Je choisis de créer, sur la base en ligne du CDI, un onglet rappelant comment s’informer sur l’actualité, avec le lien d’un portail netvibes proposant les flux de journaux et de magazines, français ou étrangers, et des sites de statistiques et d’informations économiques et sociales.

Exister, proposer, impulser, être visible, communiquer… ce sont les enjeux de ce métier. Ce blog n’est qu’un outil parmi d’autres, qui, à sa faible mesure, tente de répondre à ces enjeux.

A la pêche aux traces…

 » Combien d’entre eux sont-ils conscients, en s’inscrivant sur Facebook dès l’âge de 13 ans, que commence alors un long processus d’entrée en documentation de soi, qui ne cessera probablement même pas avec leur décès ? »Olivier Ertzcheid.

Dans mon usage quotidien, personnel et professionnel, d’Internet, je me documente, je m’informe, je publie, je recherche, j’informe les autres sur qui je suis et ce que je fais, je deviens un document. Observer les élèves dans leurs pratiques numériques permet de prendre du recul sur nos propres pratiques. Ces dernières, qu’elles soient multiples ou réduites à leur portion congrue, donnent une datation au carbone 14 de la personnalité numérique du documentaliste : « pré-numérique »(le méfiant, le réfractaire, l’obligé), numérique dilettante, pro du numérique (celui qui code et qui veille). Je pense me situer dans la catégorie intermédiaire.

Si je tente de faire la liste des traces numériques et de donner une idée de mon identité numérique – en m’inspirant des définitions qu’en donnent Philippe Buschini et Fred Cavazza, cela pourrait donner :

  • 5 adresses mails ;
  • 1 compte Facebook et 1 compte sur Copains d’avant. Une inscription sur le nouveau réseau social des enseignants, RESPIRE (décidément, l’éducation nationale est douée pour les sigles) ;
  • la participation à un forum et à un blog ;
  • 3 portails Netvibes, un personnel, un professionnel (pour la veille) et un dans le cadre du CDI, à destination des élèves et des professeurs, un portail Netvibes étant un agrégateur de flux RSS permettant de suivre l’actualité d’une sélection de sites Internet ;
  • divers comptes utilisateurs et adhérents de sites commerciaux ;
  • un compte Blizzard pour les jeux en ligne.

Tout cela génère des données sur mon identité numérique, cette dernière étant la synthèse de mon identité personnelle, de mes coordonnées, de ma vie culturelle et professionnelle et de la création d’une identité fictive, par l’intermédiaire d’avatars et de pseudos.

La notion d’identité numérique permet d’aborder un certain nombre de questions avec les élèves : le droit d’auteur, le droit de l’image, la protection de la vie privée (paramètres de confidentialité sur Facebook, gestion des traces numériques), ainsi que la diversité propre à cette identité.

Généralement, je commence par leur demander de rechercher leur nom et leur prénom sur Google, ainsi que sur le site www.123people.fr, pour faire la part de ce qu’ils publient, et de ce qui n’est pas de leur fait (homonymie).

Les recherches qu’ils entreprennent par la suite – recherche de l’auteur d’un site, compréhension de la rubrique « Mentions légales », définitions des types d’outils permettant la publication sur Internet – permettent d’aboutir à la réalisation d’une synthèse sur l’identité numérique, sous forme de schéma simplifié. Ce qui donne à peu près ceci :

Juliette Filiol, professeur documentaliste – 2011/2012

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