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Étiquette : Hollywood (Page 15 sur 18)

Les réalisateurs ont la parole

L’entretien est l’une des formes privilégiées qu’adoptent les revues spécialisées et les ouvrages sur le cinéma. Rendus célèbres notamment par les Cahiers du cinéma, dont les critiques – futurs cinéastes – sont allés régulièrement interroger leurs pères spirituels (André Bazin, Hitchcock…), puis leurs pairs, ils sont devenus l’une des références en matière de cinéma sous la forme du Hitchbook.

La bible du cinéphile

Qu’est-ce que le Hitchbook ? J’ai déjà eu l’occasion d’en parler. Le Hitchbook, ce sont les entretiens menés par François Truffaut avec Alfred Hitchcock, et publiés pour la première fois en 1966. En 1983, l’ouvrage a fait l’objet d’une réédition qui ajoute au texte une préface et un dernier chapitre consacré aux derniers films d’Hitchcock.

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Durant ces entretiens, les deux cinéastes vont aborder tous les aspects de la vie et de l’oeuvre d’Hitchcock – enfance, genèse de chaque projet, secrets de fabrication des scènes majeures de la mythologie hitchcockienne (la scène de la douche de Psychose, différentes scènes de la Mort aux trousses, etc.) – mais surtout, ils vont donner au lecteur une « leçon de cinéma ». Le Hitchbook est la bible du cinéphile, une référence, l’un des seuls, voire le seul, textes à garder, à lire et à relire sur le cinéma.

Pour une présentation de cet ouvrage par celui qui en est à l’origine, voir cette vidéo de l’INA, vidéo que je n’ai malheureusement pas réussi à intégrer dans le corps de l’article.

Les entretiens Hitchcock / Truffaut sont un modèle souvent copié, rarement égalé pour donner la vision d’une oeuvre de cinéaste, le panorama d’une époque ou d’un univers (pays, continent) cinématographique, ou du cinéma en général. Depuis 1966, les entretiens ont été menés par des cinéastes, critiques, ou cinéphiles auprès des cinéastes les plus célèbres.

Quelques exemples :

  •  Truffaut s’est lui-même livré à l’exercice des entretiens entre 1959 et 1984, rassemblés dans Le Cinéma selon François Truffaut, par Anne Gillain, publiés en 1988 aux éditions Flammarion.
  • Egalement avec Truffaut, les entretiens radiophoniques menés par Claude-Jean Philippe sous le titre Mémoires d’un cinéaste, et que la boutique de l’INA propose sous forme de deux CD.
  • Les entretiens d’Orson Welles avec Peter Bogdanovich publiés en 1997 aux éditions du Seuil (collection Points virgule) sous le titre Moi, Orson Welles.
  • Les Entretiens avec Woody Allen, d’Eric Lax, publiés en 2008 aux éditions Plon, qui rassemblent les interviews menées par l’auteur avec Woody Allen entre 1971 et 2008.
  • Tim Burton : entretiens avec Mark Salisbury, publié en 2009 aux éditions Sonatine. Pénétrez dans l’univers du maître du fantastique.
  • Conversations avec Claude Sautet, de Michel Boujut, parues en 2001 aux éditions Actes Sud, et malheureusement épuisées.

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La liste pourrait être encore longue…

Généralement, ce type d’entretiens, qu’il s’agisse d’une longue et unique rencontre leur donnant naissance ou que les deux protagonistes se retrouvent à intervalles réguliers, fait la rétrospective d’une oeuvre, d’un parcours cinématographique.

Cependant, l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui choisit un autre angle d’attaque.

Un instant T du cinéma

Par manque de temps, je n’ai pas pu lire et publier avant cet article. Le livre que j’ai retenu pour ce mois-ci est donc paru en avril 2014 – mais il est également vrai que, comme je l’ai déjà signalé, il y a en ce moment relativement peu de publications sur le cinéma, même dans le rayon fictions, si l’on exclut tout ce qui paraît actuellement sur Grace Kelly.

D’ailleurs, si j’ai choisi de n’aborder aucune de ces biographies, ce n’est pas parce que j’ai arbitrairement décidé de « black-lister » Grace Kelly de ce blog – j’ai déjà eu l’occasion de lui consacrer un article – mais parce que je ne voulais pas choisir entre toutes ces publications qui me semblaient surfer sur la vague du glamour / people / sensation / mélo.

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Bref, ayant, comme à mon habitude, digressé d’un sujet à l’autre, je présente enfin le livre retenu. Une renaissance américaine : entretiens avec 30 cinéastes, de Michel Ciment, est paru aux éditions Nouveau monde, dans la collection Cinéma.

Comme l’indique son sous-titre, il rassemble des entretiens réalisés avec 30 cinéastes américains, ayant commencé leur carrière de réalisateurs entre les années 1970 et 1980, après l’âge du muet et l’âge d’or d’Hollywood. Leur cinéma est le témoignage d’un changement radical dans la société américaine.

Réalisés en une fois pour chaque réalisateur, lors de la sortie d’un de ses films (petit budget ou grosse production), ces entretiens sont à la fois le témoignage d’un instant pris sur le vif (à un certain moment d’une oeuvre) et l’occasion, finalement, d’une rétrospective du cinéma américain .

Les réalisateurs interrogés sont alors souvent en début de carrière, ou n’ont pas encore réalisé les œuvres pour lesquelles le grand public les connaît le mieux, et ces entretiens témoignent donc de tout ce qu’il y a d’embryonnaire dans une oeuvre.

30 instants du cinéma américain

Dans ce recueil de Michel Ciment, on retrouve donc, par ordre alphabétique, 30 cinéastes américains : entre autres, Woody Allen (1994 : Coups de feu sur Broadway), Tim Burton (1991 : Edward aux mains d’argent), Coppola, Clint Eastwood, Stanley Kubrick (1987 : Full metal jacket), George  Lucas avant le triomphe de Star Wars (1977 : American Graffiti), Sydney Pollack, Martin Scorsese, Quentin Tarantino avant Pulp fiction (1992 : Reservoirs dogs) ou encore Robert Zemeckis.

Chaque entretien est précédé d’une photo en noir et blanc du réalisateur et d’un court texte d’introduction, retraçant sa carrière et le contexte dans lequel cet entretien a été réalisé.

Les entretiens sont livrés dans une forme un peu brute, les portraits en noir et blanc étant les seuls illustrations de l’ouvrage. Cette forme aride peut décourager le lecteur, c’est l’inconvénient majeur de cet ouvrage.

Son avantage en revanche, c’est la forme même des entretiens multiples, des textes que l’on peut lire dans le désordre et en ouvrant le livre au hasard, qu’on ait envie de « lire la voix » de Tim Burton, de George Lucas ou de Tarantino – curieusement, le grand absent restant Spielberg…

Un autre de ses avantages, c’est la découverte à chaque fois d’un regard singulier sur le cinéma. Chacun offre au lecteur cet amour pour son art dans tout ce qu’il a d’unique pour lui : Woody Allen et sa passion des ambiances de jazz, George Lucas et ses références de science-fiction, Tim Burton, ses souvenirs du cinéma d’horreur et sa manière si singulière de peindre des petites villes américaines proches de celle de son enfance.

Le tout est riche, dense, foisonnant, et donne envie de se replonger dans l’univers de chacun d’eux, pour en retrouver les images, les décors, les créatures et les sons.

A compléter avec :

  • Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood, de Bertrand Tavernier,  paru en 2008 aux éditions Actes sud ;
  • Mythes et idéologie du cinéma américain, ouvrage consacrés principalement aux films de science-fiction et catastrophes, que j’ai eu l’occasion d’évoquer dans un article – article ayant fait polémique :
  • L’Amérique évanouie, circuit dans les décors naturels américains des films d’horreur et de suspense, entre autres. Article à retrouver ici.

Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

Panorama d’une époque : vie de château, mode et cinéma

Voici le premier article bilingue de Cinephiledoc, un article à quatre mains, très gentiment traduit par Laura, française vivant aux Etats-Unis, et tout autant passionnée de littérature et de cinéma que je le suis.

Pourquoi cet article bilingue ?

Au mois de décembre, j’ai envoyé à Laura l’un des meilleurs livres que j’avais lus cette année là, L’Écrit au cinéma, et courant janvier, j’ai eu la joie de trouver dans ma boîte aux lettres un livre paru récemment en langue anglaise, et qui n’a pour l’instant pas encore été traduit en français. Il s’agit de A story lately told, que l’on peut traduire littéralement Une histoire tardivement racontée, d’Anjelica Huston.

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J’ai déjà eu l’occasion de parler d’ouvrages publiés pour l’instant uniquement en anglais : In my father’s shadow, de Chris Welles Feder, et un livre consacré au tournage de Psychose, Alfred Hitchcock and the making of Psycho, par Stephen Rebello. Généralement, j’essaye d’aborder rapidement ces ouvrages, en dépit de leurs qualités, le fait qu’ils ne soient pas traduits pouvant malheureusement dissuader les lecteurs éventuels.

J’ai donc décidé de prendre le contrepied de cette habitude pour mieux mettre en valeur ces mémoires d’Anjelica Huston, mannequin et comédienne cosmopolite, ayant vécu en Irlande, à Londres, à New York et à Paris. Si ces mémoires nous font voyager, c’est leur rendre justice, ce me semble, que d’en faire la critique en plusieurs langues.

 Dans l’ombre du père

Lorsque Laura m’a envoyé ce livre, elle m’a indiquée qu’il me permettrait de compléter mon étagère de bibliothèque consacrée aux fils et aux filles de metteurs en scène et de comédiens, étagère que j’ai pu considérablement enrichir l’été dernier, pour la rédaction de deux articles sur ces enfants de célébrités qui ont, tôt ou tard, écrit sur leurs parents. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’avais découvert les mémoires de Chris Welles.

John et Anjelica Huston Source : Wikipédia

John et Anjelica Huston
Source : Wikipédia

Pour Anjelica Huston, il ne s’agit pas seulement d’une ombre paternelle. Ce qu’elle retrace – brièvement, car le livre ne porte pas uniquement sur cela – c’est en quelque sorte, un siècle de cinéma, à travers la figure du père, John Huston, réalisateur entre autres de Key Largo, The African queen et des Désaxés, et celle de Walter Huston, le grand-père, lui-même comédien. C’est donc une dynastie cinématographique que l’on entrevoit sous sa plume :

Papa restait seul. Un pin solitaire. Je crois qu’il y avait certains endroits où mon père ne serait allé avec personne d’autre. Il avait ses démons. Il pouvait être charmant et passionnant, charmeur et séducteur. Mais si jamais il vous avait dans son collimateur, attention à vous.

Qu’on entrevoit seulement. Car finalement, ce n’est pas tant le père réalisateur ou le grand-père comédien qu’Anjelica Huston va mettre en lumière. Bien sûr, de temps à autre, le lecteur va retrouver quelques anecdotes, des histoires de tournages, des rencontres avec telle ou telle célébrité de l’époque, qui fréquentait le clan Huston. Et quelle galerie de portrait ! Mais tout cela, on le voit à travers les yeux d’une enfant, dans une profusion d’instantanés qui passent d’une ville à l’autre, d’une époque à une autre, sans forcément avoir le besoin de dater l’instant.

Anjelica Huston ne s’encombre pas d’expressions telles que « Cela s’est passé en 19… », « Tel jour à telle heure ». Elle s’excuse d’ailleurs à la fin de ces mémoires de possibles inconsistances, erreurs ou oublis qu’on pourrait trouver dans son livre. Mais c’est justement ce qui en fait le charme. Elle semble respirer ses souvenirs comme autant de parfums, et qu’importe qu’elle les date ou non avec précision.

D’avant-hier à après-demain

Dans ce flot continu de souvenirs, Anjelica Huston remonte aux années avant sa naissance, et la suite de ces mémoires est annoncée, en version originale, pour automne 2014. Mais l’impression majeure que l’on ressent, à cette lecture, c’est le passage d’un monde d’hier – l’enfance en Irlande dans les années 50, à grandir dans un manoir, dans des pièces luxueusement décorées, avec des serviteurs, et dans un cadre permanent de soirées et de chasse à cour – au monde moderne, Londres et New York, entre autres, dans les années 60 et 70.

On a l’impression de feuilleter un album photo qui se colorise progressivement, et où chaque chapitre est l’échantillon d’une époque. Il n’y a qu’à lire ces quelques lignes :

C’était l’époque des Chemins de la haute ville, de Darling, Blow-up d’Antonioni, de Georgy Girl, de The Servant, de La Fille aux yeux verts, de Privilege, et des cinéastes de la Nouvelle vague – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Éric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol (…)

Les femmes de cette époque étaient des beautés originales, croisées dans des fêtes, des boîtes de nuits, dans la rue à Kings’road, vêtues de bonnets faits au crochet, de visons vintage des années vingt, de mousseline transparente. (…)

Des actrices extraordinaires faisaient irruption sur la scène : Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave et sa sœur Lynn. Les beautés françaises – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Et finalement, de ces multitudes d’échantillons de parfums différents et si personnels, que nous offre Anjelica Huston, dont on suit les pas d’enfants, d’écolière buissonnière, d’apprentie comédienne, de mannequin tentant de faire carrière, bien avant son Oscar pour L’Honneur des Prizi, et ses succès publics en incarnant Morticia dans La Famille Addams, de ces instantanés cosmopolites, le lecteur parvient à découvrir un panorama entier du cinéma et de la culture. Une excellente mise en appétit pour le second tome.

Les citations du livre ont été traduites en français par Laura

Panorama of an Era

Why write a bilingual article, you ask?

Back in December, I sent Laura one of the best books I had read during the past year, Writing in Cinema ; in mid-January, I had the pleasure of finding in my mailbox a book that had recently been published in English, and which has not yet been translated into French : A Story Lately Told, by Anjelica Huston.

From Allociné

From Allociné

I have already had the opportunity to discuss books available exclusively in English for the time being : Chris Welles Feder’s In My Father’s Shadow, as well as a book devoted to the filming of Psycho, Alfred Hitchcock and the Making of Psycho, by Stephen Rebello. I usually try to cover those books briefly, as the lack of an available translation might discourage potential readers.

So I decided to do just the opposite here in order to showcase this memoir written byAnjelica Huston, cosmopolitan model and actress, who has lived in Ireland, in London, New York and Paris. Since the memoir sends us on a journey, it seems only fair after all to review it in several languages.

In her father’s shadow

When Laura sent me the book, she pointed out that it would be an addition to my shelf of books devoted to the children of actors and film-directors, a shelf that has grown significantly since last summer, when I wrote two articles about those children who, sooner or later, embark on writing about their parents. It was precisely at that time that I had stumbled upon Chris Welles’s book.

John Huston From Wikipedia

John Huston
From Wikipedia

In the case of Anjelica Huston, her father’s shadow is not the only one. What she sketches – briefly, as this is not the only focus of her book, is more or less one century of cinema, through the personality of her father, John Huston, director of Key Largo, The African Queen and of the Misfits, among others, and that of her grandfather, actor Walter Huston. Thus we get to glance at a true film dynasty through her writing :

Dad stood alone. He was a lonesome pine. I think there were places that my father wouldn’t go with anyone. He had demons. He could be charming and captivating, seductive and charismatic, but if he had it in for you, watch out.

Only a glance, though, for the father evoked by Anjelica Huston is not so much the director father or the actor grandfather. Naturally, from time to time, the reader encounters a few anecdotes, stories from film-sets, encounters with such and such celebrities of the time who frequented the Huston clan. And what a portrait gallery they make up ! But we see all this through the eyes of a child, in a profusion of snapshots that jump from one city to another, from one time period to another, without her feeling compelled to date the moment in question.

Anjelica Huston doesn’t bother with expressions such as “It happened in 19.., at this or that time and place.” In fact, at the end of her autobiography, she apologizes for potential inconsistencies, mistakes or omissions that may have occurred in the book. But that is precisely where its charm emanates. She seems to be exhaling memories as though they were fragrances, never mind how precisely she places them in time.

From the day before yesterday to the day after tomorrow

In this continuous flow of memories, Anjelica Huston goes all the way back to the years preceding her birth, and a follow-up to this memoir is being announced for publication in English in the Fall of 2014. But the main impression that one gets from reading is the passing of yesterday’s world – her childhood in Ireland in the 1950’s, growing up in a manor, inside luxuriously restored rooms, surrounded with servants, in a constant background of receptions and hunting parties – and then the modern world of London and New York, among others, in the Sixties and Seventies.

It feels as though we were leafing through a photo album which gains color progressively, and in which each chapter offers a sample of a different era. To wit, the following lines :

These were the days of Room at the Top, Darling, Antonioni’s Blow-Up, Georgy Girl, The Servant, Girl with the Green Eyes, Privilege, and the Nouvelle Vague filmmakers – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol. (…)

The women of this time were singular beauties, at parties, clubs, walking down the Kings Road, wearing crochet caps, mink from the twenties, and see-through chiffon. (…)

There were fantastic actresses breaking out the scene, like Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave and her sister, Lynn. The French beauties – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Eventually, from all those many different and intimate fragrances offered by Anjelica Huston, as we follow her footsteps first as a child, then as a schoolgirlplaying hooky, as an acting student, then as a model working to build a career, long before her Oscar for Prizzi’s Honor and her popular stardom as the character of Morticia in the Addams Family – from those cosmopolitan snapshots, the reader discovers a full panorama of cinema and culture. An excellent teaser for the second volume to follow.

Psychologie sociale du cinéma américain

Une oeuvre, littéraire, cinématographique, picturale, musicale ou philosophique, est toujours le fruit d’un contexte de création. Qu’il le veuille ou non, son auteur sera le plus souvent  influencé par la société qui l’a vu naître, et par le regard qu’il porte sur cette société. Rien ne sert de généraliser bien entendu, et je ne veux pas rentrer dans des propos sociologiques et critiques dans lesquels j’excelle bien moins que d’autres.

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Toujours est-il que généralement, on distinguera aisément le cinéma américain du cinéma européen et du cinéma asiatique, et que même à l’intérieur des continents, le cinéphile averti se réjouira des différences entre cinéma scandinave, français, italien ou espagnol à une même époque.

Il ne s’agit pas seulement d’une question de mentalités, de certaines considérations sur les tempéraments chauds ou froids, explosifs ou contemplatifs, dépressifs ou extravertis. Il s’agit également d’étudier, en ethnologue et en sociologue amateurs, la manière dont une société et une culture sont représentées, mises en lumière par le cinéma.

Always Hollywood

Pour cet article, comme pour le précédent, je reste résolument tournée vers l’ouest, et vers le cinéma américain. Ce n’est pas faute d’avoir tenté de trouver d’autres lectures potentielles, bien que le mois de mars ait été particulièrement riche en nouvelles parutions – à commencer par les innombrables biographies de Grace Kelly, surfant sans doute sur la vague du biopic à venir avec Nicole Kidman.

J’ajoute une petite tricherie à ce choix encore une fois américain, en consacrant cet article, non pas à une nouvelle parution mais à une édition poche « revue et augmentée » d’un ouvrage sorti en 2012. Et tant pis ! Cet ouvrage est certainement le meilleur que j’ai lu sur le cinéma depuis début 2014.

Je ne suis d’ailleurs pas la seule de cet avis, puisqu’il a reçu en 2012 le prix du meilleur livre de cinéma au Festival international du film d’histoire de Pessac, comme l’indique la quatrième de couverture. J’ignorais que ce genre de récompense existait mais voilà de quoi, encore, enrichir ce blog, si chaque année ce Festival récompense des ouvrages de cette qualité !

Sources : http://www.livres-cinema.info/livre/5625/mythes-et-ideologie-du-cinema-americain

Sources : http://www.livres-cinema.info/livre/5625/mythes-et-ideologie-du-cinema-americain

Trêve de suspense, voici les références de la pépite : Mythes et idéologie du cinéma américain, de Laurent Aknin, publié aux éditions Vendémiaire en mars 2014. Savourez-le sans vous ruiner : cette édition poche est à 8 euros.

Parle peu mais parle bien !

Certes, à la lecture de ce titre, j’en perçois déjà qui font la grimace et qui craignent d’ouvrir un pavé jargonnant et prétentieux. Rien de plus faux. Non seulement cette lecture ne vous prendra que quelques jours, mais elle en sera des plus agréables : fluide, sans prise de tête, imagée et riches en exemples et en références.

Bref, érudite sans être barbante, comme peuvent l’être les conversations avec des gens passionnés par leur sujet, même si ce sujet est très éloigné de vos propres préoccupations. L’amateur explorera ce livre sans crainte, comme le littéraire chevronné pourra suivre avec intérêt les propos d’un scientifique si ce dernier y met la même passion et la même simplicité.

Mythes et idéologie du cinéma américain ne se penche d’ailleurs pas sur un sujet si ésotérique que ça : Laurent Aknin a restreint son sujet à la fois sur le plan géographique et sur le plan historique. Ainsi, les films et l’univers cinématographique auxquels il consacre sa réflexion sont ceux sortis entre 1998 et 2014.

Autre restriction : il s’agit de ce qu’il appelle le cinéma de fantasy. Sous cette appellation, il regroupe « les films de science-fiction, les péplums, les films d’horreur et les films de super-héros » – étiquette contestable et maladroite si l’on s’en tient à la définition stricte de la fantasy, et que l’auteur utilise quelque peu comme un fourre-tout, ce qu’on est en droit de lui reprocher.

Enfin, pour faciliter la lecture de son livre, il propose en fin d’ouvrage un glossaire d’une dizaine de mots (soit une double page), et une chronologie. Cette dernière rappelle, pour chaque année, les principaux événements ayant impliqué les Etats-Unis, et les films traités dans l’ouvrage (production, réalisateur, interprètes principaux, suivis d’un résumé des plus concis).

 Un condensé de l’histoire américaine, à travers le cinéma

Si l’auteur s’intéresse aux films de science-fiction et de super héros, aux péplums et aux films d’horreur, c’est pour ce qu’ils révèlent de la société américaine, de sa psychologie, de ses craintes, de ses doutes, et de la façon dont elle veut être perçue dans le monde.

Kingkongposter

Ce qu’il étudie également, c’est la rupture entre un avant et après 11 septembre, ce qui est magistralement amené par son introduction :

En 1933, King Kong se battait contre les avions au sommet de l’Empire State Building de New York. En 1976, dans le remake réalisé par John Guillermin, Kong affrontait les hélicoptères de l’armée sur une des deux tours jumelles du World Trade Center.

On a souvent rappelé, à propos des attentats du 11 septembre 2001, à quels points ceux-ci étaient prévus, mis en scène en quelque sorte, pour les caméras. (…) Mais on peut dire aussi, d’une certaine manière, que les attentats prenaient leur origine, de manière fantasmatique, dans les oeuvres cinématographiques américaines de fiction, et surtout de science-fiction (SF), de fantastique ou d’épouvante, c’est-à-dire dans les plus pures productions d’un imaginaire collectif.

L’introduction s’achèvent sur ces quelques lignes, riches de promesses :

Que faire quand l’imaginaire est devenu réel ? Inventer un nouvel imaginaire, hanté, une fois de plus et à juste titre semble-t-il, par l’idée de la fin du monde. Pur fantasme, production d’une idéologie ou nouvelle mythologie ?

C’est cette analyse de l’invention d’un nouvel imaginaire que Laurent Aknin va proposer au lecteur, partant d’exemples révélateurs d’avant 2001 – Armageddon, Deep impact, Matrix, Gladiator, X-Men, Pearl Harbor – jusqu’à aujourd’hui, soit depuis le traumatisme de l’agression, asséchant pour un temps la source des films catastrophes, jusqu’au renouvellement des genres.

Analyse sociale et philosophique

Si ce cinéma de « fantasy » trouve sa source dans les influences les plus anciennes – ancienne version de King Kong, Metropolis pour le cinéma de science-fiction, La Chute de l’empire romain pour les péplums, épisodes d’origine des Star Wars, Star Trek, Superman et Batman – l’auteur s’intéresse en effet à ses manifestations les plus récentes.

Le propos, jamais pontifiant, toujours éclairant, associe toujours l’image du film, fidèle au souvenir qu’en a le spectateur, et la réflexion sociale, voire philosophique. S’y côtoient des thématiques telles que la grandeur et la chute des civilisations, la peur de l’autre, de l’invasion ou de l’effondrement, et le renfermement d’une société sur elle-même, autour de valeurs morales qui ont parfois (toujours ?) tendance à verser dans le conservatisme.

De cette exploration, j’ai retenu quelques étapes qui m’ont séduite – je laisse volontairement de côté le cinéma d’horreur, que je connais trop mal pour pouvoir l’aborder avec le recul nécessaire.

 Quelques exemples…

  • Le péplum

Après avoir abordé la science-fiction et les films catastrophes, l’auteur s’attarde sur les reconstitutions antiques, dans un chapitre intitulé « Magie et hantise de l’Orient : le post-péplum », chapitre qui plaira aux férus d’histoire et de mythologie. Il revient ainsi sur le fait que le péplum est, à l’aube du vingt-et-unième siècle, un genre délaissé, après le fiasco financier engendré par le Cléopâtre de Mankiewicz.

Sources : Allociné

Sources : Allociné

Gladiator, de Ridley Scott, influencé notamment par La Chute de l’empire romain, apporte un nouveau souffle au genre du péplum. Mais il est également, cinématographiquement, l’un des derniers péplums à représenter Rome en tant qu’empire, avant les attentats du 11 septembre :

Jusqu’au milieu des années 60, le péplum américain se nourrissait de deux sources d’inspiration : la Bible ou Rome (…). Gladiator, péplum d’avant le 11 septembre, est le dernier à se situer à Rome, et pendant l’Empire romain.

Rome, jusqu’alors, représentait en effet métaphoriquement les États-Unis, dans leur position de puissance dominante. Un statut qui pouvait être mis en péril par le manque de moralité ou de religion de ses citoyens (…), ou bien par des dirigeants incapables (…) mais qui renvoyait toujours à la même réalité contemporaine.

Voilà la mise en perspective : la Rome lointaine aussi bien historiquement que géographiquement représentée dans le péplum – et c’est pour cela que, selon Laurent Aknin, le genre a sa place dans ce qu’il appelle encore une fois le cinéma de fantasy, au même titre que la science-fiction, car se déroulant dans un autre univers – est tout de même le reflet d’un « empire américain » inscrit dans l’époque durant laquelle le film a été réalisé.

Bien entendu cela vaut aussi pour les films réalisés après Gladiator, qui reflètent l’évolution des mentalités, mais aussi la permanence de certaines craintes et de certaines valeurs de la société américaine, même jusqu’à la bouse incroyable qu’est Pompéi, aussi spectaculaire numériquement que vide sur le plan scénaristique. Pour ceux qui auraient deux heures à perdre, voici l’intrigue résumée en quatre mots : Titanic avec un volcan.

  • Le film de super-héros

Pour les fans, vous allez vous régaler ! L’auteur y consacre un bon tiers du livre, et évidemment, pas de jaloux, on retrouve aussi bien les représentants de Marvel que de DC Comics. Cette exploration s’ouvre naturellement sur les X-Men, dont le premier film sort un an avant les attentats du 11 septembre – là encore, il s’agit d’une évolution de la société, sous le prisme cinématographique, qu’Aknin va restituer.

Sources : Allociné

Sources : Allociné

Mais ce qui m’a laissée sans voix, c’est la relecture historique et sociologique de ce premier épisode :

D’un côté Wolverine et Xavier, de l’autre Magneto et Mystique, la femme mutante caméléon. Ils s’affrontent sur un point fondamental : l’attitude à observer face au reste de l’humanité – le gouvernement américain en l’occurrence. (…) Magneto ne ressent que de la haine et du mépris pour la race humaine ; Xavier rêve quant à lui d’une coexistence pacifique entre les groupes. Comme dans la bande dessinée d’origine,  les deux leaders représentent l’un Malcolm X (…), l’autre Martin Luther King.

Suivent les bouleversements engendrés dans cet univers cinématographique par le 11 septembre, non seulement sur les X-Men, mais également sur d’autres personnages tels que Batman vu par Christopher Nolan, ou le héros de l’uchronie V pour Vendetta. 

Durant cette lecture, on a le sentiment que ces héros, qu’ils aient connu des vies antérieures avant 2001, comme Superman, comme Batman, comme les X-Men ou encore comme Spiderman, ou qu’ils aient vu le jour bien après (cinématographiquement parlant) comme Iron Man, Captain America ou Thor… tous ces héros s’assombrissent progressivement, ou peut-être grandissent ?, à de rares exceptions près, pour gagner en intensité filmique.

Et, là encore, ce n’est que mon impression, ils sont condamnés à l’échec sans cet assombrissement ou cette maturité forcée, suscitée par une société en perte de repères et d’influence face au reste du monde.

  • Renouvellement du film de science-fiction

Grandir, s’assombrir, se renouveler, pour échapper aux cataclysmes et à la disparition, tel est l’enjeu. Telle est aussi l’incroyable richesse d’expériences comme Inception, de Christopher Nolan, présentée dans l’avant-dernier chapitre, « Une nouvelle fabrique de l’imaginaire » – et ce sera mon dernier exemple.

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Inception peut être considéré comme une revanche sur un cinéma hollywoodien aseptisé, ne jurant plus que par la 3D comme recette magique, délaissant au passage toute prise de risque, tout effort de scénario (…). À l’opposé, le film fait preuve d’une telle ambition qu’on pourrait presque la juger suicidaire. Christopher Nolan y conjugue pour la première fois son art et sa technique éprouvée des films d’action spectaculaires avec son goût pour les scénarios impossibles, construits selon des règles d’une précision mathématique : un Escher du cinéma.

Indépendamment de l’influence de la société et des événements sur les productions cinématographiques, et des conditions de réalisation des blockbusters américains, l’auteur voit, semble-t-il, en Nolan, l’un des représentants artistiques, portant en lui un véritable univers d’auteur, de la nouvelle science-fiction, propre à insuffler de nouvelles représentations et de nouvelles mythologies au cinéma.

Si les autres réalisations semblent directement issues de leur contexte de création, la nouvelle fabrique de l’imaginaire apparaît comme un véritable kaléidoscope qui inspire et inspirera les événements et les générations tout autant qu’il s’en est inspiré, voire plus, comme, en son temps, aura pu le faire Star Wars.

À découvrir…

L’édition « revue et complétée » de cet ouvrage s’est, vraisemblablement, enrichie d’un dernier chapitre, recensant quelques films de 2013, dont World war Z, et d’une conclusion évoquant la sortie en 2014 de Noé. 

Je me suis quelque peu attardée sur les exemples qui m’ont frappée, mais qui ne sont qu’un échantillon de ce qu’illustre ce petit livre magistral, que j’espère vous avoir donné envie de consulter…

The city that never sleeps

Fin 2013, j’avais consacré un article à un ouvrage faisant la part belle aux paysages américains. Aujourd’hui, pleins feux sur New York, et évidemment, quoi de mieux qu’une bonne chanson pour introduire cela :

(j’ai choisi la vidéo la plus visuelle)

Dans La Ville au cinéma, ouvrage déjà mentionné, au moins deux articles traitent de New York au cinéma, dans le chapitre « Villes cinématographiques ». Voici quelques lignes de l’un d’eux, « New York, un Etat uni », sous la plume de Sophie Body-Gendrot :

New York, tel Janus, a deux visages. L’un, décrié par les non New-yorkais, est arrogant, surfait, brutal, épuisant. On dit facilement qu’à New York, on est burnt out, consumé par l’intensité de la vie quotidienne. L’autre visage est un kaléidoscope ouvert, infini, démultiplié mais familier (…).

Depuis un siècle, les films ont fabriqué la ville mythique de notre imaginaire. Film après film, Scorcese, Lumet, Minnelli, Allen, Wyler, Hitchcock en ont dressé les câblures, les murs, les tourelles, les rues et les ponts et en ont fait une ville si dense dans sa texture, si riche dans sa conception qu’ils lui ont conféré une étonnante présence, soit un sens du lieu à nul autre pareil. (p.509-510)

New York, plan monument

Que ce soit dans les films de science-fiction, les comédies romantiques, les films noirs, n’importe quel genre, n’importe quelle époque, New York est comme Paris, une merveilleuse carte postale aux plans monuments idéaux – pour cette notion de « plan monument », voir la vidéo du Fossoyeur de films sur les 10 pires clichés du cinéma, youtubeur dont je dois la découverte à Eva, de Thèse antithèse foutaises.

Wikipédia recense 618 films se déroulant à New York et 93 séries télévisées. N’importe qui peut donc y trouver son compte : du plus ancien film parlant, Le Chanteur de jazz, au plus récent tel que le Casse-tête chinois de Klapisch (suite un peu décevante de L’Auberge espagnole et des Poupées russes), du classique romantique Quand Harry rencontre Sally au film catastrophe Deep impact, de How I met your mother aux innombrables séries policières. En ce qui concerne les séries, ma préférence va à Friends, à ses vues de buildings et à son Central Perk.

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Guide de New York à l’usage du cinéphile

Parmi ces 618 films, et sans parler des séries, les auteurs de New York fait son cinéma, ouvrage paru en février 2014 aux éditions du Chêne, ont fait une sélection. Barbara Boespflug et Béatrice Billon ont-elles choisi les films les plus visuels, ceux dont les lieux de tournage sont devenus les plus évocateurs aux amoureux de New York ? Peut-être…

Toujours est-il qu’on ne peut pas leur reprocher d’avoir dû faire un choix, dans lequel figurent principalement des films récents (40 dernières années), à l’exclusion peut-être de King Kong, de Diamants sur canapé ou de Sept ans de réflexion.

new york fait son cinéma

Si l’on retrouve à l’intérieur quelques-uns des monuments et des points de vue de New York les plus célèbres – Empire State Building, Pont de Brooklyn, Statue de la liberté, zoo de Central Park – la grande majorité des lieux mentionnés sont des restaurants, des hôtels et, dans une moindre mesure, des magasins, le tout organisé par zones géographiques.

Ainsi joint au souvenir cinématographique y’a-t-il la possibilité d’un achat, plus ou moins onéreux, d’une consommation ou d’une réservation. On ne revit pas seulement la scène du film, on se l’approprie en y jouant à son tour.

Un film, un lieu

La présentation de ce guide est des plus simples : une double page par lieu. Un côté texte, un côté images, parfois suivi d’une double page supplémentaire d’images. Très visuel donc, très agréable.

Si l’ouvrage est consacré aux films ayant New York pour décor, le texte ne mentionne que très brièvement la scène du film, une à deux lignes, pour se concentrer sur le lieu en lui-même, parfois avec quelques anecdotes propres au film. Ce parti-pris peut sembler un peu dommage : le texte n’explicite pas toujours le choix du lieu ou les circonstances du tournage, sauf peut-être pour les monuments ou les lieux filmés en extérieur, mais au moins le guide garde toute sa fonction de guide.

Sources : Allociné

Sources : Allociné

Petit florilège :

L’un des cafés de Vous avez un message, comédie romantique avec Tom Hanks et Meg Ryan, le théâtre de Black Swan, la bijouterie Tiffany & Co de Diamants sur canapé, la bouche de métro de Sept ans de réflexion, un hôtel du Parrain, un café du Diable s’habille en Prada, la statue de la liberté aperçue à la fin de Titanic.

Un exemple : le Katz’s  delicatessen de Quand Harry rencontre Sally. Après avoir mentionné le réalisateur, les acteurs principaux (Meg Ryan et Billy Crystal) et la date de sortie du film, les auteurs rappellent brièvement la scène se déroulant dans ce lieu – elles en donneront un résumé plus exhaustif après cette description :

Fondé en 1888, Katz’s est l’un des plus anciens est l’un des plus anciens et mythiques delicatessens de Manhattan. Sa popularité est née lorsque, au début du XXe siècle, le quartier du Lower East Side était celui des familles juives d’Europe de l’Est nouvellement immigrées. Katz’s s’imposa vite comme le restaurant du coin idéal pour se retrouver. La Seconde Guerre mondiale envoya les trois fils du propriétaire servir leur pays et scella la devise affichée depuis dans l’établissement : « Send a salami to your boy in the Army ». (…) Véritable institution, son sandwich au pastrami « on rye », servi entre deux tranches de pain de seigle, est réputé comme le meilleur de NYC. (p.124)

En dessous du texte de présentation, on retrouve ce qui fait l’un des atouts majeurs de ce livre.

Interactivité

Dans un précédent article, j’avais déjà mentionné un ouvrage qui couplait une offre numérique et une offre papier. En effet, l’auteur du Silence est d’or – Le Cinéma comique américain, Enrico Giacovelli, proposait en parallèle de son livre une chaîne YouTube.

Dans New York fait son cinéma, Barbara Boespflug et Béatrice Billon proposent au lecteur, en partenariat avec Allociné, de retrouver les bandes annonces des films cités en flashant sur un smartphone les codes insérés à chaque bas de page de l’ouvrage.

Au visuel des photographies est donc directement associé le visuel du film. C’est par de tels procédés, toujours plus inventifs, que le livre gagne à s’extérioriser de son format papier.

Les auteurs proposent également un site Internet, consacré à Paris (puisqu’un ouvrage sur Paris a fait l’objet d’une précédente publication), mais aussi autour du monde. En ce qui concerne Paris, je vous recommande également l’application Cinemacity qui offre des circuits cinématographiques dans la ville.

Pour prolonger la lecture…

Bien-sûr, New York fait son cinéma donne un choix de films ayant la ville pour décor. Ce qui m’a cependant un peu déçue, c’est que, comme je l’ai déjà dit, hormis Sept ans de réflexion et Diamants sur canapé, peu de films font la part belle à l’âge d’or hollywoodien, et je finirai sur trois exemples de films que j’attendais, et que je n’ai pas trouvé parmi cette petite sélection – qui reste tout de même tout à fait recevable :

  • La scène d’ouverture de La Mort aux trousses d’Hitchcock, mais pas seulement : également la scène aux Nations Unies et surtout la scène où Roger Thornhill, alias Cary Grant, se fait enlever à l’hôtel Plaza. Cet hôtel est mentionné, certes, mais pour évoquer la dernière version de Gatsby le magnifique, mais sans un mot pour ce chef d’oeuvre hitchcockien. Pourtant, il aurait été amusant de rappeler que Cary Grant était un habitué du Plaza. Quant à la scène se déroulant aux Nations Unies, les tournages des films de fiction y étant interdits, voici ce qu’en dit Hitchcock dans ses entretiens avec Truffaut :

 Tout ce qui se passe dans les locaux des Nations Unies a été reconstitué en studio très fidèlement (…) Tout de même, nous sommes allés devant le bâtiment des Nations unies et, pendant que les gardiens surveillaient notre matériel, nous avons filmé un plan avec une caméra dissimulée : Cary Grant pénétrant dans l’immeuble. (p.213)

  • Comment épouser un millionnaire : le film réunit dans un décor exclusivement new-yorkais Marilyn Monroe, Lauren Bacall et Betty Grable. Trois mannequins déçues des hommes se retrouvent dans un appartement luxueux pour essayer d’appâter les hommes d’affaires et s’en faire épouser.
Monroe, Grable, Bacall. Sources : Wikipédia

Monroe, Grable, Bacall.
Sources : Wikipédia

  • Enfin, parmi les films de cette période directement liés à un décor new-yorkais, il y a Elle et Lui, avec Deborah Kerr et Cary Grant, encore. Les deux personnages se rencontrent et tombent amoureux lors d’une croisière, mais sont tous deux engagés de leur côté. Ils décident de se séparer pendant six mois pour éprouver leur amour et de se donner rendez-vous, les six mois écoulés, au sommet de l’Empire State Building. Idéal pour les amateurs de comédies romantiques et les âmes sensibles…
Sources : Allociné

Sources : Allociné

Je précise que j’ai choisi à chaque fois une scène du film où un petit morceau de New York est visible, pour vous aider mieux à rêver de la ville qui ne dort jamais…

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