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Mésaventures d’une apprentie réalisatrice

Comme je l’ai indiqué dans un article précédent, lorsque je ne parviens pas à trouver des ouvrages documentaires sur le cinéma qui retiennent mon attention, je me tourne vers le rayon « fiction », grâce auquel j’ai parfois de belles surprises.

Le livre sur lequel mon choix s’est arrêté dernièrement est, de prime abord, digne d’intérêt pour deux raisons. D’abord parce qu’il s’agit de l’oeuvre d’une comédienne, ensuite parce que, sous l’apparence de la fiction, il peut aussi servir de « guide de survie » au réalisateur débutant.

Ces comédiens qui écrivent…

Des comédiens qui écrivent ou font écrire leurs mémoires, il y en a des charrettes pleines. Un jour ou l’autre, chacun est tenté, avec plus ou moins de style, avec plus ou moins de talent, de faire connaître à ses spectateurs quelques éléments de sa vie et de sa carrière : Michel Serrault, Jean-Claude Brialy, Simone Signoret, Lauren Bacall, voilà certaines de mes lectures…

Plus rares sont les comédiens qui vont se tourner vers la fiction, et vont produire poésies, pièces de théâtre ou romans. Parmi eux, j’ai déjà eu l’occasion de mentionner Anne Wiazemsky, qui a été l’une de mes lectures de l’été dernier, même si l’auteur met en scène des personnages ayant réellement existé.

cher amour

L’un des comédiens ayant exercé le métier d’écrivain avec le plus de talent, reste à mon sens Bernard Giraudeau. Je recommande notamment la lecture de Cher Amour, lettres du voyageur à une femme inconnue et idéalisée. J’avais prêté le livre à quelqu’un qui ne me l’a malheureusement pas rendu, mais voici quelques citations glanées ici et là :

Je suis en arrêt de jeu, sur le dos, paupières closes. Je sais que vos mains, fines, élégantes, déliées, sont une harmonie, une musique pour saisir mes lettres, les déplier et les tenir comme la plus précieuse découverte de notre vie. Cette main qui repousse une mèche de cheveux reste suspendue pendant que vous lisez, attentive, les mots sacrés de ce voyageur infatigable qui a fini par s’arrêter dans votre jardin. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début.

Ces lettres qui ne pourraient jamais finir sont celles de mes mouvements  géographiques et de mes voyages immobiles sur la scène. Mais probablement y verrez-vous un autre voyage plus complexe, plus hardi, plus désespéré. Voyager, dit-on, on n’en revient jamais.

Il y en a sans doute d’autres qui ont tenté l’expérience avec plus ou moins de succès.

gamines

La comédienne dont j’ai choisi le roman n’en est pas à sa première expérience d’écriture. Sylvie Testud a en effet déjà publié plusieurs romans plus ou moins autobiographiques : l’un de mes préférés, Gamines, qui raconte son enfance, a d’ailleurs été adapté au cinéma :

Il y a des gens qui ont des têtes à farce, et d’autres des têtes à sérieux. A douze ans, ma sœur aînée a une tête à sérieux pire qu’un adulte. Quand on a douze ans et une tête à sérieux comme la sienne, faut faire des canulars. C’est là que ça marche !

Elle ne me répond même pas. Elle tourne la tête de gauche à droite pendant cinq secondes. « Fais gaffe, quand même, de pas passer de tête à sérieux à tête à baffes. » Cinq secondes pendant lesquelles je la regarde et je me dis : « T’as de la chance d’être protégée par les autorités. »

Toute l’oeuvre respire l’humour et l’espièglerie, et en cela, est extrêmement fidèle à la personnalité de cette comédienne audacieuse et malicieuse.

c'est le métier qui rentre

Le roman qu’elle nous offre ici, C’est le métier qui rentre, a été publié en février 2014 chez Fayard, et il suit les mésaventures en tant que réalisatrice débutante, du même personnage que dans Gamines, Sybille, presque alter ego de Testud.

Guide de survie en territoire cinématographique

C’est exactement à cela que m’a fait penser ce parcours du combattant pour réaliser un film : un manuel à l’usage du jeune réalisateur, naïf et soucieux de mettre en images ce qu’il a dans la tête. J’avais déjà consacré un article à un véritable manuel, rédigé par, soit disant, le pire réalisateur de l’histoire du cinéma, Ed Wood.

Comment réussir (ou presque) à Hollywood

Dans Comment réussir (ou presque) à Hollywood, ce dernier égrène les conseils aux acteurs débutants, qui décident de tout lâcher pour tenter de conquérir la Mecque du cinéma, conseils aussi bien techniques et artistiques que pragmatiques (manger, se loger, et obtenir ne serait-ce qu’un rendez-vous avec un agent).

Après s’être penché sur le sort des peut-être futures stars et des centaines d’autres qui repartiront ruinés par l’expérience, Ed Wood s’intéresse de plus près à l’apprenti scénariste et au futur réalisateur, et c’est en cela qu’il offre, avec cinquante ans d’avance, un parallèle « documentaire » au roman de Sylvie Testud.

Réaliser un film : le parcours du combattant

Dans C’est le métier qui rentre, le lecteur suit le saut d’obstacles de Sybille, incorrigible optimiste, prête à tout, et surtout à toutes les concessions, pour porter à l’écran le scénario qu’elle est en train d’écrire. Contacté par deux producteurs frère et sœur, elle fonce tête baissée dans leur antre, malgré toutes les recommandations de ses proches. Ces sangsues humaines vont peu à peu chercher à tout contrôler, sans même que notre héroïne tente une quelconque résistance : elle cédera à toutes leurs exigences, convaincue qu’ainsi elle parviendra à donner vie à son film.

La manière dont Sybille bat successivement en retraite est pour le lecteur, à la fois pathétique et irrésistible, et digne de la littérature de l’absurde.

Je manque d’exemples, mais je suis sûre qu’il en existe, de ces antihéros qui renoncent, non pas à leur dignité artistique, mais véritablement à leur dignité humaine, face à la tyrannie d’une personnalité forte, gourou ou dominant. Le seul exemple qui me vient en tête, c’est celui de l’héroïne de Stupeur et tremblements, d’Amélie Nothomb, que Sylvie Testud a justement incarnée dans son adaptation au cinéma.

En effet, alors qu’elle rêve de réaliser un film se passant dans un hôpital, plus précisément dans un service de gériatrie, les deux producteurs vont la persuader de déplacer l’action, d’abord dans un haras, puis de faire carrément de ses héroïnes des prostituées. Ce n’est qu’une des multiples concessions qui lui seront imposées, toujours saupoudrées d’une rare hypocrisie et d’une bonne dose de chantage à la création.

Si le livre ne se lit pas forcément comme un voyage dans le monde tortueux de la production et des studios cinématographiques, il peut tout à fait se lire comme un roman comique, et des plus efficaces. Le style de Sylvie Testud, ce sont surtout des phrases courtes, des dialogues, les pensées intérieures du personnage qui suivent de près ce qu’il vient de dire ou ce qu’il vient d’entendre, quelque chose de rapide et hors d’haleine, idéal pour faire sourire et rire le lecteur.

L’univers entrevu du cinéma

Mais le roman donne aussi un aperçu très réussi du cinéma et de toutes les étapes nécessaires à la réalisation d’un film, en passant par le quotidien de tous les « acteurs » de cet univers : producteurs, agents, techniciens, scénaristes, réalisateurs, et bien entendu, comédiens.

Ces êtres, même caricaturaux et aux noms inventés, on se doute que Sylvie Testud les a croisés et côtoyés, et elle a le don pour croquer les personnes et les situations sur le vif. Et elle restitue à la perfection l’atmosphère plein d’artifices d’un tournage :

Est-ce que j’ai jamais ouvert une porte accrochée au couloir qui suivait ? Ai-je déjà marché dans une rue qui menait à la maison dans laquelle j’entrais ? Est-ce que j’ai déjà conduit une voiture qui n’était pas elle-même sur une autre voiture, pilotée par un homme qui conduisait exactement comme moi, pour faire croire que c’était moi qui conduisais ? (…)

Comme toutes les actrices, je me suis lavé les mains au-dessus d’éviers qui avaient un seau en guise d’évacuation, j’ai ouvert des robinets alimentés par des tuyaux en plastique. Et comme tout le monde, chaque fois que j’ai frappé à une porte,  j’ai fait gaffe de ne pas frapper trop fort, de peur qu’elle ne s’écroule sur le machino couché derrière pour la maintenir debout.

Toute l’illusion du cinéma dans ce qu’il y a de plus quotidien : ouvrir une porte, marcher, se laver les mains. Pour Sylvie Testud, c’est le métier qui rentre, pour nous lecteur, c’est celui auquel on accède grâce à elle.

Étoiles (éphémères) du cinéma muet

Il y a environ un an, j’ai publié un article sur un ouvrage très sympathique, Tartes à la crème et coups de pied aux fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage.

Tartes à la crème

En effet, malgré le titre interminable, l’auteur, Enrico Giacovelli, entraînait le lecteur dans un univers submergé d’humour et de mélancolie, et que n’aurait raté pour rien au monde un archéologue, amateur ou chevronné, du cinéma. Mieux, il faisait revivre sous nous yeux, et sans même avoir besoin de les voir, les films et les visages des pionniers du septième art.

J’avais, certes, émis quelques réserves : cet auteur, qui avait imaginé un panorama du cinéma comique en plusieurs volumes, et dont, à l’époque, uniquement le premier était paru, prenait un malin plaisir à nous ménager des effets d’annonces, à nous mettre en appétit.

Ce premier volume n’était qu’un hors d’oeuvre, et tant pis pour nous, si nous devions attendre patiemment la suite du menu. Cela allait de la petite allusion « Nous en reparlerons plus en détail dans le volume suivant »… à un encadré « Coming soon » énumérant la suite des aventures.

Il n’empêche que j’ai bel et bien sauté sur le deuxième volume, dès que j’ai eu vent de sa parution, et que je suis désormais forcée d’en convenir : cette publication par étapes et par effets d’annonce est admirablement bien orchestrée. Il m’a bien eue, Enrico Giacovelli.

L’objet du délit

Qu’avait-il donc de si alléchant, ce Volume 2, paru en janvier 2014 aux éditions Gremese ? Certes, toujours un titre à rallonge ! Le Silence est d’or : Le Cinéma comique américain. Vol. 2 : Les folles années vingt et le triomphe du long métrage. La même mise en page soignée et abondamment illustrée, ce qui apporte un véritable plaisir de lecture, tant dans la forme que dans le fond.

Le silence est d'or

En effet, voici les petits plus de ce volume 2, au niveau de la structure. Déjà, pour ceux qui auraient loupé le volume 1, pas de souci, l’auteur ne vous laisse pas le bec dans l’eau. L’ouvrage s’ouvre ainsi : « Le premier volume en 3 pages et 9 photographies ». On serait en train de visionner la nouvelle saison d’une série, le réalisateur ne s’y prendrait pas autrement : « Dans l’épisode précédent… »

Dans ce résumé en images, le lecteur est confronté aux figures principales qu’il retrouvera – dont il suivra la suite de la carrière – dans le volume 2 : Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd.

Il consacre ensuite un chapitre à quelques figures oubliées du court-métrage, et qui ne figuraient pas dans son premier volume : comiques qui émergeaient le plus souvent grâce à un signe distinctif (moustache, strabisme, boucle de cheveux), imitateurs masculins et féminins de Charlot, enfants et animaux ayant connu une brève heure de gloire au sein de cette industrie florissante.

Il ne pourrait y avoir de meilleure suite, après avoir parlé des enfants et des animaux, que d’aborder les débuts des dessins animés. Quelques pages leur sont donc dédiées, où la seule figure que j’ai malheureusement pu reconnaître, c’est celle de Félix le chat (mais quelle mise en appétit, lorsque l’on s’attarde sur le plan des volumes suivants et que l’on y reconnaît Disney, les cartoons et Tex Avery, entre autres) :

Après cette introduction et ces deux chapitres qui assistent à la fin d’un monde et à la naissance d’un autre, nous entrons dans le vif du sujet, et chacun des chapitres qui va suivre sera consacré à un comique (ou un groupe de comiques) en particulier.

Le premier d’entre eux est un comique oublié, captivé visiblement par les oeufs et les voitures, et qui cherchera à créer un univers délirant proche des cartoons, Charley Bowers. C’est l’un de ces météores du cinéma muet, qui a dû inspirer à Paul Auster son Livre des illusions, et qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la mort artistique provoqué par l’émergence du parlant et par le système hollywoodien :

Charley Bowers mourut oublié de tous en 1946 (…). Pendant près de trente ans, il ne restera aucune mémoire ni aucune trace de ses mondes mixtes, de ses inventions géniales et vaines, de ses petits films que l’on peut aujourd’hui définir comme un mélange de Méliès, Starewitz, Dali, Terry Gilliam et Tim Burton, agrémenté d’une touche à la Buster Keaton et à la Tex Avery.

Que de promesses ! Et quel sentiment d’injustice, auquel, malgré lui, participe le lecteur. Car, il faut bien l’avouer, si l’on parcourt ce livre avec autant de plaisir, c’est aussi pour des retrouvailles avec des figures et des films que l’industrie du cinéma, et le temps, auront plus ou moins épargnés : Max Linder, Harold Llyod, Harry Langdon, mais surtout Buster Keaton, Charlie Chaplin et Laurel et Hardy.

Chaplin et Keaton

Déjà abordés dans le premier volume, on retrouve Buster Keaton et Charlie Chaplin au sommet de leur gloire, l’un réalisant Sherlock Jr et Le Mécano de la Générale :

l’autre The Kid, La Ruée vers l’or et Le Cirque :

Les pages consacrées à Buster Keaton sont d’ailleurs l’occasion d’une confrontation avec Chaplin :

Le comique de Keaton naît de l’indifférence, de la non-participation émotive, de son regard neutre sur le monde des hommes et des objets. La vie n’est pas une émanation de l’esprit mais un fait mécanique. Ou courir ou mourir. Après que l’on a vu un film de Keaton, c’est notre intelligence qui est touchée, pas notre coeur. (…)

On est évidemment aux antipodes de Chaplin (…) Charlot lutte contre la société pour affirmer son individualisme, les droits sacro-saints de tout être humain ; Keaton utilise l’individualisme pour s’intégrer dans la société (…). Charlot peut être quiconque et partout, un paria sur les bords du Gange, un misérable dans les bas-fonds de Londres, un chien errant parmi les noirs du Bronx. Pour être Keaton et triompher comme lui sur le monde, il faut s’être échauffé les muscles, avoir un physique enviable et une bonne étoile.

Ces quelques lignes nous préparent à la lecture du volume suivant, où Chaplin s’adaptera aux exigences du parlant – ou plutôt exigera du parlant qu’il s’adapte à lui, Chaplin – et où la voix de Keaton, quasi-inexistante, sombrera dans l’absence, exception faite des quelques apparitions à l’écran qu’il fera, toujours en tant qu’ancien comique muet, dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, et dans Les Feux de la rampe, dirigé par Chaplin.

Outre les comiques que nous avons découverts dans le premier volume, et dont l’auteur abordera la suite de la carrière ou le déclin, avec le cinéma parlant, dans le 3e volume, nous assistons ici à la rencontre d’un couple explosif : Laurel et Hardy.  Enrico Giacovelli revient sur les carrières solo de Stan Laurel et Oliver Hardy, puis sur les circonstances de leur rencontre, et enfin sur l’élaboration progressive de leurs personnages et de leurs personnalités.

Laurel et Hardy Sources : Wikipédia

Laurel et Hardy
Sources : Wikipédia

Enfin, l’ouvrage s’attarde dans un dernier chapitre, « Slapstick Babylonia : la fin des jeux », sur les disparitions prématurées et les scandales, qui ont fait sombrer dans l’oubli certains des comiques que le premier et ce second volumes nous ont fait connaître :

  • Max Linder, qui se suicide avec sa femme en 1925 ;
  • Mabel Normand, minée par les scandales, la drogue et la tuberculose, qui disparait à 36 ans ;
  • Fatty Arbuckle – le comique fauché en pleine gloire par un mystérieux scandale, dans le premier volume – accusé de viol et de meurtre, et qui ne se relèvera jamais de ce scandale.

On se croirait dans un film noir qui reconstituerait cette époque, où pour le public, vie privée et vie publique des stars doivent nécessairement se confondre sous peine d’être condamnées, et où la presse est déjà toute puissante à faire ou à défaire une carrière.

Les atouts indéniables de ce deuxième opus

Outre le ton toujours teinté de mélancolie, Le Silence est d’or prend indéniablement son envol, par rapport au premier volume. Agréable à lire, chaque chapitre est introduit par une petite citation littéraire ou cinématographique. Celui sur Chaplin :

Le cas de Charlie Chaplin évoque celui de Molière, mais Molière devint très ennuyeux dans ses dernières productions royales et l’on a l’impression que Charlie Chaplin, évoluant d’une façon vertigineuse, ne sera jamais ennuyeux. Tout au plus, doit-on s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose de tragique.

Louis Delluc, Charlie Chaplin. 1921

Enfin, le caractère absolument interactif de l’ouvrage, tient à un petit encart en quatrième de couverture : « Lis le livre, regarde les films ! Toutes les explications à l’intérieur de ce volume ».

Et voilà le coup de génie ! Relier le livre à une chaîne YouTube. C’est ni plus ni moins ce que propose l’auteur, juste après la page de garde. Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur peut se reporter aux extraits de films muets proposés par Enrico Giacovelli, selon une structure qui respecte parfaitement celle de ses ouvrages.

La communication sur cette chaîne YouTube est excellente, puisqu’elle utilise non seulement le support du livre (quatrième de couverture et encart), mais encourage également le lecteur à aller chercher cette chaîne directement sur Google ou sur le site de l’éditeur, Gremese.

On peut d’ailleurs voir sur cette chaîne, d’ores et déjà, les vidéos mises en ligne en attendant le 3e volume : encore un effet d’annonce, bénéfique, celui-ci. Car, oui, une fois refermé Le Silence est d’or, on n’a qu’une hâte, avoir le volume suivant entre les mains.

Un triangle amoureux aux abords d’un volcan

Enfin, après un mois de janvier un peu morne, voici enfin de quoi alimenter la rubrique « Bibliothèque cinéphile » !

Comment je choisis les livres de la rubrique « Bibliothèque cinéphile »

Cela me permet d’ailleurs d’expliquer un peu le fonctionnement de Cinephiledoc à ce sujet, à savoir : comment je sélectionne les livres sur le cinéma qui nourrissent ce blog. J’avais sans doute déjà abordé la question rapidement, voici un petit approfondissement :

  • la première étape est de suivre le flux RSS des « nouveautés cinéma » d’une grande enseigne et de sélectionner les ouvrages dont les sujets attirent mon attention (bien entendu, je ne vais pas choisir un livre qui évoquerait un cinéaste inconnu ou un genre de films auquel je ne connais rien) ;
  • puis, simultanément, ou avant, ou après, je me rends en librairie – grande ou petite, chaîne ou indépendante, je n’ai pas de préférence, mais depuis ma déconvenue suite à la commande d’un ouvrage écrit visiblement avec les pieds, j’évite le plus possible de commander sur Internet ;
  • en effet, j’ai besoin d’un contact physique avec le livre avant de l’acheter (et si possible, il me faut un coup de foudre, ou si possible une conjonction d’aspects aussi bien thématiques que financiers) – sauf si je suis dans une période de totale confiance ou d’esprit d’aventure ;
  • lorsque ni les flux RSS, ni les vitrines, ni les rayonnages, ni le feuilletage ne m’ont convaincu d’acheter un livre documentaire sur le cinéma, je me tourne du côté des romans dans l’espoir que l’un d’eux aborde de près ou de loin la question du cinéma.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer certains de ces romans, qui ne sont jamais très éloignés de la réalité historique – soit qu’ils s’inspirent, sans le dire directement, d’un personnage ayant réellement existé (Le Dernier Nabab, Le Livre des illusions, Un sang d’aquarelle…), soit qu’ils imaginent la vie ou l’apparition au sein de leur fiction, d’une célébrité (L’Homme intérieurBlonde, Le théorème Almodovar, Une Année studieuse).

L’Année des volcans : destins romancés

Le livre sur lequel mon choix s’est arrêté mi-janvier est donc un roman, œuvre d’un auteur français, et qui choisit d’imaginer la rencontre et le scandale causé par un triangle amoureux bien connu des cinéphiles, à savoir Anna Magnani, Roberto Rossellini et Ingrid Bergman.

L'année des volcans

L’auteur est François-Guillaume Lorrain, qui avait publié Les Enfants du cinéma, recueil de témoignages auquel j’avais consacré une critique l’année dernière.

Son roman paru en janvier 2014, L’Année des volcans, est tout aussi passionnant, et il y étudie le phénomène volcanique sous toutes ses formes : géologique, amoureux, cinématographique, et psychologique.

Triangle amoureux, 1949

Petit rappel pour ceux qui ne seraient pas très familiers du cinéma italien – et mondial – de l’immédiate après-guerre :

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

En pleine reconstruction, l’Italie a été le berceau d’un mouvement cinématographique dont Roberto Rossellini a été l’un des principaux représentants : le néo-réalisme, avec une œuvre phare, Rome ville ouverte, dans laquelle jouait une comédienne devenu le symbole de Rome par excellence, la brune flamboyante Anna Magnani. Elle était également la maîtresse de Rossellini.

Anna Magnani. Source : Allociné

Anna Magnani. Source : Allociné

Rome ville ouverte a connu un immense succès, jusqu’aux Etats-Unis, où une star au sommet de sa gloire, Ingrid Bergman, l’une des égéries d’Hitchcock, y a vu ce qu’elle souhaitait désormais comme cinéma.

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Dans un Hollywood aux studios et aux producteurs tout puissants, et dans une Amérique enfermée encore dans le conformisme et les préjugés, Ingrid Bergman est une femme mariée et mère de famille, mais aussi l’incarnation cinématographique de Jeanne d’Arc. Elle représente, pour les tenants de la vertu, qui étranglent le cinéma avec une censure impitoyable, une arme redoutable contre la débauche et l’immoralité.

C’est dire quel acte de courage elle accomplit en envoyant à Rossellini une lettre de cette teneur :

« Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien l’anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français et qui, en italien, ne sait dire que ti amo, je suis prête à venir faire un film avec vous. »

Et c’est dire quel scandale elle suscite en devenant la maîtresse de Rossellini sur le tournage de Stromboli.

Symbolique du volcan

Dans L’Année des volcans, François-Guillaume Lorrain fait s’affronter trois volcans, le passionné et manipulateur Rossellini, la brune explosive Anna Magnani, et l’éthérée Ingrid Bergman. Chacun prend tour à tour la parole, tout à sa quête de liberté et d’épanouissement artistique.

Et bien-sûr, que serait une Année des volcans sans la confrontation de deux tournages ayant eu lieu sur les îles éoliennes, proches du volcan Stromboli, l’un sous la direction de Rossellini, et avec Ingrid Bergman, Stromboli, terre de Dieu, l’autre sous la direction de Dieterle, avec Anna Magnani, Vulcano.

Aeolian_Islands_map

Car Stromboli, promis à l’origine à Anna Magnani, fut finalement l’ode rossellinienne à la beauté pure et sans artifices de Bergman, dans le chaos d’une terre aride et frustre, éloignée du glamour rassurant des studios hollywoodiens.

Magnani répondra avec Vulcano, dirigé par Dieterle, et tourné en même temps sur une île voisine, dans un climat d’espionnage et de rivalité permanente avec l’équipe de Stromboli.

Voyage en Italie, et ailleurs…

La quatrième de couverture du roman nous promet une histoire pleine de « bruit et de fureur ». Promesse tenue, et de loin ! Sans exhibitionnisme, sans voyeurisme, l’auteur nous amène presque à voir dans ces personnages réels, Rossellini, Bergman, Magnani, des êtres complètement issus de son imagination.

Il restitue de manière troublante le cinéma d’après guerre, un Hollywood où Bergman fait l’objet d’une pré-chasse aux sorcières, et où tout est codifié, réglé, contrôlé afin d’engendrer le plus d’argent possible, et un cinéma européen renaissant, empreint d’indépendance financière et artistique.

stromboli

Superbement écrit, il plaira tout autant à ceux qui recherchent un bon roman qu’aux cinéphiles les plus chevronnés. Indifféremment, il donnera envie de voir ou de revoir les chefs d’œuvre du cinéma italien et les films où apparaît Ingrid Bergman. Quelques suggestions :

Cinéma italien

  • Padre padrone, des frères Taviani, primé au Festival de Cannes l’année où Rossellini en était le président (1977), et très peu de temps avant sa disparition. L’histoire austère et brutale d’un jeune berger sarde qui tente de s’instruire et d’échapper à l’autorité de son père (inspiré d’une histoire vraie).
  • Fellini Roma (1972). Mon film préféré de Federico Fellini, une évocation de Rome, au début du 20ème siècle. La scène de découverte d’une fresque antique par les ouvriers du métro est magnifique. Et Anna Magnani fait une apparition dans ce film fabuleux, lançant au réalisateur « Va donc te coucher, Federico, il est tard ».
  • Cinema paradiso (1989) de Giuseppe Tornatore, un hommage au cinéma italien, mais surtout au cinéma tout court, entre la fin des années quarante – cinéma hollywoodien en pleine gloire et cinéma européen renaissant – et les années quatre-vingt (triomphe de la télévision et fermeture des cinémas). Le spectateur suit l’enfance et l’adolescence de Toto, devenu cinéaste. Un film magnifique, poignant, avec des acteurs impeccables.

Ingrid Bergman

  • On peut difficilement choisir un rôle à retenir dans sa filmographie pré-rossellinienne. Entre Casablanca, où elle est merveilleuse, face à Humphrey Bogart dont elle illumine le regard, et La Maison du Docteur Edwardes, où dirigée par Hitchcock, elle tente de soigner un Gregory Peck amnésique dont elle est tombée amoureuse, difficile de trancher ! À moins que l’on s’arrête finalement aux Enchaînés, histoire d’espionnage, une nouvelle fois orchestrée par Hitchcock, et où c’est Cary Grant qui succombe à son charme.

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  • De la période rossellinienne, je recommande vivement Voyage en Italie, avec George Sanders. L’histoire mélancolique d’un couple sur le point de rompre, à travers les étapes de leur voyage.
  • Enfin, plus tardivement, je n’ai pas de souvenir assez récent de Sonate d’automne, l’un de ses derniers grands rôles, dirigé par Ingmar Bergman, pour pouvoir en parler de manière juste. Je me contenterai de signaler son rôle dans Le Crime de l’Orient-express, de Sidney Lumet, pour lequel on lui a attribué un Oscar – l’un des trois de sa carrière – et où elle donne la réplique, entre autres, à Albert Finney, Lauren Bacall, et Sean Connery.

À noter que la comédienne a co-signé une autobiographie, Ma Vie, publiée en 1980 aux éditions Fayard, deux ans avant sa disparition.

Jeux et cinéma

Voici un petit article pour préparer les fêtes et avoir des idées de cadeaux à la fois ludiques et cinéphiles, pour passionnés et amateurs.

C’est aussi le moment d’avouer une petite faiblesse : j’aime les jeux de culture générale. Les éditeurs ayant tendance à innover ces derniers temps, et à surfer sur la vague du « j’apprend en m’amusant, durant un apéro entre amis », les rayons de ce genre de jeux ont eu tendance à s’étoffer.

Où trouver les jeux ?

Pour les trouver, deux pistes :

  • les magasins de jouets et jeux (de la petite boutique type caverne d’Ali-Baba à la chaîne type Grande récré, Picwic ou Toys R us) ;
  • les enseignes culturelles comme Cultura, la FNAC ou Furet du nord, rayon Sports et loisirs (et non pas le rayon cinéma si vous voulez trouver un jeu sur le cinéma ou le rayon histoire pour un jeu sur l’histoire, rien à faire, dans ces rayons-là, vous n’aurez que les livres)

Bref, comment enrichir ou réviser sa culture cinématographique en s’amusant ?

Quels jeux pour quel public ?

Il y a tout d’abord les grands classiques, pour un public qui va de l’amateur au passionné le plus chevronné :

  • la Boite à questions « Les meilleures répliques du cinéma » pour les nuls, collection réalisée pour doper la culture dans n’importe quelle matière – j’avais d’ailleurs évoqué dans un article leur Histoire du cinéma pour les nuls ;
  • le Culture cube cinéma, une petite boîte noire avec des cartes fonctionnant par paires. Le but du jeu : associer une carte question et sa réponse – ou une carte expression et sa définition (voir image ci-dessous) ;
  • beaucoup plus corsé, sorti récemment et nécessitant des connaissances vraiment abouties sur l’émission, le jeu « Le masque et la plume ». À n’utiliser qu’avec un public averti !

culture cubes cinéma

Passons maintenant à mes petits chouchous…

Bandes-annonces de répliques cultes

Pour les fanatiques de dialogues inoubliables, « atmosphère, atmosphère » et autres « Je vais lui faire une offre qu’il ne refusera pas », l’un des meilleurs jeux, en dehors du site Cinelog.fr, est le Shabadabada Cinoche, éloquemment sous-titré « Vous êtes cinéphile ? Prouvez-le ! »

shabadabada cinoche

Le principe : vous disposez d’une boîte de cartes sur lesquelles figure à chaque fois, au recto et au verso, une réplique de film. A partir de cette réplique, à vous de donner – chacun son tour – le plus d’informations possible sur le film d’où est tirée la phrase culte : titre, noms du réalisateur, des acteurs et personnages principaux, année de sa sortie, scénariste, anecdotes, autres répliques, chansons du film, compositeur, etc. Le premier qui sèche (équipe ou joueur individuel) a perdu. Le but du jeu : récupérer le plus de cartes.

Un exemple, sous forme de dialogue, là encore. Vous tirez la carte qui indique « Il y a sur cette terre des milliers de boîtes de nuit et il a fallu qu’elle choisisse la mienne ».

  • Casablanca.
  • Avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman.
  • Réalisé par Michael Curtiz.
  • 1942.
  • Rick et Ilsa.
  • La Marseillaise.
  • Max Steiner.
  • As time goes by.
  • Jusqu’au bout personne ne connaissait la fin de l’histoire.
  • « Here’s looking at you, kid ».
  • « Louis, I think this is the beginning of a beautiful friendship ».

Evidemment, plus vous êtes calés sur un film, et plus le joueur d’en face l’est aussi, plus vous pouvez faire durer le plaisir, que vous soyez fan de Casablanca, du Parrain, de Star Wars, du Seigneur des anneaux ou de La Cité de la peur. Il y en a pour tous les goûts dans cette petite boite !

Et si vous êtes, en plus d’un cinéphile, un amateur de chansons, le jeu existe en version « chansons », où vous devez trouver je ne sais combien de titres avec un prénom ou avec une couleur…

(Me replonger dans ce petit jeu m’a fait penser au dernier article de Foutaises : et si on proposait des bandes-annonces de livres comme on le fait avec les films ?)

La mémoire des dates

Pour les cinéphiles qui se souviennent de tous les anniversaires, de leur numéro de carte bleue cryptogramme inclus, et qui ont mémorisé tout leur répertoire téléphonique, je recommande Timeline, version « Cinéma et musique » – car cela existe aussi en version « Evénements historiques » et « Découvertes scientifiques ».

timeline musique et cinéma

Vous piochez quatre cartes, face « date » de l’événement cachée. Puis vous piochez une carte face « date » visible. Chacun son tour, vous allez ensuite devoir disposer les autres cartes en fonction de la date de la première – retrouver les bonnes dates – et des cartes que les autres joueurs auront placés avant vous. Une carte placée au mauvaise endroit = une pioche. Le premier joueur à n’avoir plus de cartes a gagné.

Exemple : vous piochez face visible « Pulp fiction, 1994″ et vous avez devant vous, face cachée : Matrix, Psychose, Les dents de la mer et Autant en emporte le vent. L’ordre de vos cartes, si vous les placez bien, sera :

  1. Autant en emporte le vent, 1939
  2. Psychose, 1960
  3. Les Dents de la mer, 1975
  4. Pulp fiction, 1994
  5. Matrix, 1999

Du sang, du gore, du trash ? C’est par ici.

Un petit côté malsain ? Ou vous êtes tout simplement amateur de films d’horreur et de suspense ? Le prochain jeu est pour vous.

Black Stories, édition cinéma – il existe aussi en édition normale ou sur le moyen-âge – propose 50 cartes d’énigmes macabres sur le cinéma : scènes de crime, meurtres, criminels, etc.

black stories cinéma

Le recto de la carte propose une énigme, à la fin de laquelle le joueur qui la lit demande « Pourquoi donc ? » : les autres joueurs doivent deviner la réponse, en formulant des hypothèses à laquelle le premier doit pouvoir répondre par oui ou non.

Exemple : « A l’ouverture du rideau, la belle blonde meurt de façon horrible. » Pourquoi donc ? J’attends les hypothèses et éventuellement la réponse dans les commentaires…

Vous êtes geek ? Prouvez le !

J’avais déjà consacré un article à la culture geek. Voici LE jeu pour les geeks et fiers de l’être.

culture geek

La boite à culture geek décline les différents aspects de cette culture :

  • Geek & Pop-corn, cartes sur les films et séries télévisées
  • Geek & Start, sur les jeux de plateau, jeux vidéos et jeux de rôle
  • Geek & Strass, sur les people
  • Geek & She, pour les geekettes
  • Geek & Techno, pour les pro de l’informatique
  • Geek & Collants, pour les superhéros geeks.

Comme je suis d’humeur joueuse – sans blague ? – voici deux exemples de cartes se rapprochant le plus du cinéma :

  • Geek & Pop-corn : « Pour que la DeLorean de Doc voyage dans le temps, elle doit atteindre la vitesse de… ? »
  • Geek & Collants : « Vous avez 1 minute pour donner le nom des six superhéros qui forment l’unité des Avengers dans le film de Joss Whedon sorti en 2012. Top ! »

Nouvelle année, nouveau calendrier

Pour finir avec les jeux et autres énigmes sur le cinéma, et comme c’est la période, voici quelques idées d’éphémérides sympas à déposer au pied du sapin :

Passez de bonnes fêtes !

À l’inconnue de la lettre

Ce mois de décembre est une véritable hécatombe de personnalités politiques et cinématographiques. Ce blog n’est pas assez politique pour évoquer avec assez de discernement et de justesse Nelson Mandela – même si j’admire l’homme et son oeuvre. Je ne suis pas une inconditionnelle de Fast and Furious pour parler de Paul Walker.

J’avoue à ma grande honte n’avoir jamais vu Lawrence d’Arabie – de ce fait, je connais davantage Peter O’Toole pour sa prestation dans la série Les Tudors que pour son rôle dans ce film. Le magnétisme de ses yeux bleus, révélé dans Lawrence d’Arabie, s’arrête malheureusement pour moi à une affiche.

Source : L'odyssée du cinéma

Source : L’odyssée du cinéma

En revanche, il est un visage que je revois, en mouvement, sur un écran et vibrant d’émotions, c’est celui de Joan Fontaine. Joan Fontaine est décédée il y a trois jours, le 15 décembre 2013. Evidemment, sa disparition est peut-être passée quelque peu inaperçue au milieu de toutes les autres – je ne sais pas quel écho elle a eu aux Etats-Unis. J’ai pu lire quelques articles de presse et de blogs publiés juste après, les uns saluant l’héroïne hitchcockienne (Le Figaro), d’autres affirmant « la Rebecca d’Hitchcock n’est plus ».

C’est inexact. Pas le fait de dire qu’elle n’est plus, bien évidemment – je ne fais pas partie des personnes qui croient Elvis toujours vivant. Mais dire de Joan Fontaine qu’elle est / était la « Rebecca d’Hitchcock » est on ne peut plus faux. Car si elle joue bien dans le film Rebecca, elle n’incarne pas ce personnage – le fantôme plus qu’envahissant d’une femme dont le mari s’est remarié – mais la narratrice anonyme du film.

Certes, je n’ai pas en mémoire toute la filmographie de Joan Fontaine, mais bien-sûr, ce sont ses apparitions chez Hitchcock qui m’ont le plus marquée, ainsi que son rôle dans le film de Max Ophüls, Lettre d’une inconnue et sa participation au film de George Cukor, Femmes. Petit aperçu de ces quelques films…

Rebecca : la narratrice en petite feuille tremblante

Rebecca, c’est d’abord un roman fantastique (aussi bien en tant que genre que de manière appréciative) de Daphné du Maurier, inspiré de Jane EyreDaphné du Maurier a d’ailleurs également écrit une formidable biographie de Branwell Brontë, le frère quelque peu oublié des célèbres « soeurs Brontë ».

Rebecca, c’est donc l’histoire d’une jeune femme maladroite et mal dans sa peau qui épouse un veuf fortuné et taciturne, Max de Winter. Ce veuf a perdu son éblouissante et envahissante première femme, Rebecca, dans des circonstances particulières, et le fantôme de cette femme continue d’hanter Manderley, demeure somptueuse, où le moindre mouchoir, la moindre en-tête d’enveloppe est un rappel de Rebecca. Pour entretenir le culte de la morte, on peut compter sur Mrs Danvers, gouvernante de Manderley, vieille fille vivant toujours dans l’adoration et la dévotion à son ancienne maîtresse.

Rebecca_1940_film_poster

Autant dire que la pauvre petite narratrice qui ne sait ni s’habiller, ni recevoir, et qui a toujours l’air effrayé, va avoir un certain mal à s’imposer comme la nouvelle « Mrs de Winter ».

Le roman est magnifiquement écrit, il s’ouvre sur ces quelques lignes – je cite en anglais :

Last night I dreamt I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me.

Le film, lui, s’ouvre exactement sur les mêmes mots. En voici les premières minutes :

Joan Fontaine est extraordinaire de fraîcheur, de candeur et d’effroi dans ce film. Dans leurs entretiens, Hitchcock et Truffaut reviennent sur son personnage :

FT : (…) vous dîtes que c’est un film qui manque d’humour mais quand on vous connaît bien, on a l’impression que vous avez dû beaucoup vous amuser en écrivant le scénario, car finalement c’est l’histoire d’une fille qui accumule les gaffes. En revoyant le film l’autre jour, je vous imaginais avec votre scénariste : « Voilà la scène du repas, est-ce que l’on va lui faire tomber sa fourchette par terre ou bien est-ce qu’elle va renverser son verre ou plutôt casser une assiette… » On sent que vous deviez procéder de la sorte.

AH : C’est vrai, ça se passait de cette façon, c’était amusant à faire…

FT : La fille est caractérisée un peu comme le jeune garçon dans Sabotage, quand elle casse une statuette, elle en cache les morceaux dans un tiroir, en perdant de vue qu’elle est la maîtresse de maison.

Même s’il n’est pas tout à fait considéré par Hitchcock comme l’un de ses films à part entière, c’est l’un de mes films préférés de ce réalisateur, pour plusieurs raisons : d’abord pour une ambiance très sombre, fantastique, avec cette histoire de fantôme qui reste réaliste ; ensuite pour ces petites touches d’humour qui font que tour à tour, on plaint et on se moque de cette toute petite chose tremblante qui ne parvient pas à « avoir les épaules » d’une maîtresse de maison ; enfin parce que la méchante du film, Mrs Danvers, incarnée par Judith Anderson, est savoureuse.

Et Joan Fontaine est lumineuse dans ce film, le versant parfait de cette sombre et terrifiante Mrs Danvers.

Soupçons : mon mari veut-il me tuer ?

soupçons

Lorsque leurs entretiens les conduisent à évoquer Soupçons, Hitchcock donne enfin son impression personnelle sur Joan Fontaine en tant qu’actrice :

AH : (…) Au début de Rebecca, je trouvais qu’elle était peu consciente d’elle-même comme actrice, mais je voyais en elle les possibilités d’un jeu contrôlé et je l’estimais capable de figurer le personnage d’une façon tranquille et timide. Au début elle faisait un peu trop la timide, mais je sentais qu’on y arriverait – et on y est arrivé.

FT : Elle a une certaine fragilité physique que n’avaient ni Ingrid Bergman, ni Grace Kelly…

Dans Soupçons, elle incarne une femme qui en vient à soupçonner son mari, un playboy charmeur et oisif joué par Cary Grant, de vouloir l’assassiner, et le spectateur est sans arrêt tiraillé entre ses soupçons à elle, ses propres soupçons renforcés par ce qu’il voit sur l’écran, et troublé par le doute : est-il réellement coupable ?

Femme parmi les femmes

L’année précédent sa première collaboration avec Hitchcock, en 1939, Joan Fontaine a participé au film Femmes, de George Cukor, également réalisateur d’un certain nombre de films avec Katharine Hepburn – l’une de ses actrices fétiches – et de My Fair Lady, avec Audrey Hepburn.

femmes

Femmes est un film, comme son nom l’indique, au casting exclusivement féminin, et on y retrouve parmi les plus grandes stars de l’époque, dont Joan Crawford et Paulette Goddard. Si les hommes sont absents du casting, ils sont omniprésents dans les conversations : mariage, épouses, maîtresses, adultère, rivalités, amitiés, et crêpages de chignon, le tout filmé avec une ironie cinglante par un cinéaste qui n’est dénué ni d’exigence ni de misogynie, loin de là.

Lettre d’une inconnue : l’amoureuse inconditionnelle

Mais l’un des plus beaux rôles de Joan Fontaine, c’est celui qu’elle incarne dans la Lettre d’une inconnue, de Max Ophüls, adaptation de la nouvelle éponyme de Stefan Zweig. Anonyme dans l’oeuvre littéraire, comme dans Rebecca, la narratrice est dotée d’une identité à part entière dans le film de Max Ophüls.

Source : Allociné

Source : Allociné

Dans cette nouvelle, sous forme épistolaire, une femme avoue son amour à l’homme en silence et de loin depuis son adolescence, et tout ce qu’elle a sacrifié pour se consacrer à cet amour.

Les nouvelles de Stefan Zweig sont des bijoux qui explorent la complexité du coeur humain, la Lettre d’une inconnue comptant parmi les plus belles, avec La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok, Le Voyage dans le passé ou encore Le Joueur d’échecs. Ces nouvelles ne sont qu’un des rares témoignages du génie de cet écrivain, qui excellait également dans l’écriture de biographies.

Personne ne pouvait sans doute mieux filmer la Lettre d’une inconnue que Max Ophüls, qui évoque aussi bien l’amour oisif et capricieux – La Ronde, Le Plaisir – que l’amour passionné et exclusif dans Madame de… à moins que ce ne soit les deux à la fois, frappant au hasard – hasard mesquin et douloureux – et simultanément, dans un monde aujourd’hui disparu – l’Europe du début du vingtième siècle, les crinolines, les valses, les corsets, les fleurs, la musique et les lettres d’amour.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19473245&cfilm=2681.html

C’est dans ce rôle d’une femme éperdue d’amour pour un homme qui ne la connaîtra et ne la reconnaîtra jamais que Joan Fontaine irradie. C’est aussi dans ce film qu’elle explore toutes les facettes de la femme amoureuse, depuis l’adolescente naïve jusqu’à la mère blessée, en passant par l’amante, la mondaine, et la correspondante passionnée, qui scelle le destin de l’homme qu’elle a aimé de loin.

Star parmi les stars, femme parmi les femmes, Joan Fontaine les a toutes incarnées.

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