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Réalisateurs, à vos actes manqués…

Le film et les hasards de sa fabrication

Aucun film ne montre plus clairement que La Nuit américaine, de François Truffaut – auquel j’avais déjà consacré un article – toutes les motivations humaines, techniques, artistiques et économiques nécessaires à la fabrication d’un film… Aucun film ne montre plus clairement aussi à quel point ces facteurs humains, techniques et économiques peuvent être des obstacles à ce que ce film voie le jour.

Dans ce film sur le tournage d’un film, on perçoit tout ce qui est « sur le fil », tout ce qui est soumis à un ensemble, tout ce qui fait qu’une seule pièce de la mécanique enclenchée peut mettre à mal un équilibre déjà précaire, depuis les moments de découragement du réalisateur :

(…) On peut faire des films avec n’importe quoi. (Il a pris un Nice matin et lit les gros titres de première page) On peut faire un film avec «Kissinger, mission fructueuse»… «La greffe cardiaque»… «Le bijoutier qui blesse sa femme d’un coup de feu»…

jusqu’à la mort accidentelle d’un des éléments clefs du film :

Depuis que je fais du cinéma, j’ai toujours redouté ce qui vient d’arriver : le tournage arrêté par la mort d’un acteur. En même temps qu’Alexandre, toute une époque du cinéma va disparaître. On abandonne les studios, les films se tourneront dans la rue, sans vedette et sans scénario. On ne fera plus de film comme Je vous présente Paméla.

Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui présente quelques-uns des plus grands projets avortés du cinéma. Des rêves qui ont marqué l’esprit d’un réalisateur – voire de plusieurs – et qui n’ont jamais pu être portés à l’écran.

Le petit détail dans la préface

Il s’agit de l’ouvrage Les Plus grands films que vous ne verrez jamais, ouvrage dirigé par Simon Braund, écrivain anglo-saxon, et paru en octobre 2013 aux éditions Dunod. C’est un très beau livre, assez dense, bien illustré et agréable à lire, malgré quelques petites incohérences (presque) vite oubliées.

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La préface, à partir d’un exemple célèbre qui a failli être abandonné, celui des Dents de la mer, nous confronte au sujet sous un angle captivant :

En plus du plaisir d’imaginer ce que ces films auraient pu donner, on peut se demander, s’ils étaient sortis, quel aurait été leur impact sur la carrière des artistes impliqués et sur l’histoire du cinéma. Prenez par exemple le Napoléon de Kubrick. Le film s’annonçait comme un projet énorme qui aurait occupé Kubrick durant tout le début des années 1970. Ce qui veut dire qu’Orange mécanique (1971), film essentiel pour la vie personnelle et professionnelle de son auteur et pour la culture populaire de l’époque, n’aurait sans doute jamais vu le jour. (…)

D’une certaine façon, les films qui vont vous être présentés permettent d’esquisser une histoire alternative du cinéma. (…)

«Faire un film, c’est comme monter dans une diligence», a dit Steven Spielberg, pensant sans doute aux Dents de la mer. «Au début, vous espérez faire un voyage agréable. Mais au bout d’un moment, vous n’avez plus qu’une seule envie : arriver.» Vous découvrirez ici des films qui ne sont pas arrivés à bon port. (…) Des films, en un mot, qui ont perdu leurs roues, nous laissant errant parmi les débris, à nous demander ce qui se serait passé s’ils étaient arrivés à destination.

Toute la fin de cette longue citation m’a laissé un arrière-goût étrange. Certes, voici une façon superbe de présenter le parti pris d’un ouvrage. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai cité ces quelques phrases précisément. Et ce n’est pas pour rien non plus que j’ai mentionné La Nuit américaine au début de cet article. Car, si jamais Spielberg a pu dire une chose pareille à propos des Dents de la mer, film sorti en 1975, il citait – et c’est plus que probable – une phrase de Ferrand, incarné par François Truffaut, dans La Nuit américaine, sortie en 1973 :

Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far West. D’abord, on espère faire un beau voyage et puis très vite on en vient à se demander si on arrivera à destination.

Vous pouvez dire que je pinaille, mais tout de même : rendons à César ce qui est à César. Et à Claude Lacombe ce qui est à Claude Lacombe.

Voyage dans les greniers du cinéma

Il n’en reste pas moins que Les plus grands films que vous ne verrez jamais est un livre captivant, né certainement d’une idée lumineuse : faire connaître les projets les plus fous des maîtres du septième art.

Les films sont présentés chronologiquement, par décennies, depuis le Napoléon rêvé par Charles Chaplin dans les années 20, jusqu’à l’adaptation du roman Potzdamer Platz, qui devait être réalisée par le regretté Tony Scott en 2012.

Toutes les déconvenues, les déceptions, les malchances qui empêchent la sortie d’un film, sont décrites dans cet ouvrage : manque de temps, manque d’argent, incompréhension entre différents univers (artistiques, financiers), mort d’un acteur ou d’un réalisateur…

Le film peut également être arrêté à différents stades de sa fabrication : depuis la simple idée, le simple rêve formulé par le réalisateur, jusqu’au projet quasi achevé, auquel il manque parfois une scène, voire complètement terminé, et qui dort dans des cartons.

Dans ce livre, on retrouve aussi bien le projet qu’un homme a voulu accomplir durant toute sa vie artistique, personnelle et professionnelle, que les réalisateurs «multi-récidivistes» de films que nous ne verront jamais – parmi eux, Hitchcock, Orson Welles ou encore Ridley Scott.

Certains de ces projets sont passés à la postérité dans des circonstances malheureuses : Something’s got to give de George Cukor, interrompu par la mort de Marilyn Monroe, L’Enfer de Clouzot, mettant en scène Romy Schneider et Serge Reggiani, véritable gouffre financier orchestré par un tyran, et stoppé net lorsque Clouzot fait une crise cardiaque. Ou encore le Don Quixote d’Orson Welles et le Voyage de G. Mastorna de Fellini, que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner.

Pour chaque film, l’ouvrage raconte la genèse du projet, les étapes de mise en route (scénario, casting, négociations d’un budget, constitutions d’archives…), les obstacles et ce qui a entraîné l’arrêt, plus ou moins brutal, du projet. Pour chacun d’eux, également, a été conçue une affiche fictive – excellente idée qui suscite la tentation de donner une réalité (toute virtuelle) à ce que nous ne verrons jamais.

Exemple d'affiche fictive.  Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

Exemple d’affiche fictive.
Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

À la fin de chaque projet, une note sur 10 correspond à la chance – parfois inexistante – que nous avons d’un jour voir sortir ce film. Généralement cette note ne va pas au-delà de 5, même pour les projets les plus récents. Enfin, les auteurs nous indiquent toujours ce qui a eu lieu «après» pour le réalisateur, les acteurs, les scénaristes, et de quelle manière ce film avorté a pu nourrir leur carrière et la hanter.

Même si cet ouvrage reste mené d’une façon magistrale, on peut regretter qu’il se consacre presque exclusivement à des réalisateurs hollywoodiens et / ou anglo-saxons, malgré quelques exceptions notables : Eisenstein, Bresson, Clouzot, Fellini, Sergio Leone ou Louis Malle (évidemment, ceux qui me connaissent bien, savent que j’aurai aimé qu’on me parle de 00-14, le dernier projet de Truffaut).

Cependant, on ne peut s’empêcher, en refermant ce livre, de rêver à ce qu’aurait pu être ces films qui ne verront jamais la lumière – ainsi l’auteur gagne-t-il son pari :

  • en effet, on ne peut que déplorer l’absence d’un Napoléon tourné par Kubrick, lorsque l’on considère à quel point ce dernier excellait dans les films historiques, tels que Spartacus et Barry Lyndon. Si l’on peut se consoler avec le Napoléon de Guitry – et encore – les productions récentes (avec un Christian Clavier simiesque) ne nous laissent guère d’espoir tant en matière de qualité cinématographique que de fidélité historique… Une seule solution, revoir Barry Lyndon : qualité excellente, et proximité historique de la période napoléonienne !
  • découvrir que Hayao Miyazaki aurait pu réaliser une adaptation de Fifi Brindacier, alors que l’on a passé son enfance devant l’adaptation débilitante pour la télévision, et que Miyazaki a annoncé qu’il arrêtait la réalisation, c’est un crève-coeur, tout de même. En s’émerveillant devant Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant, on attend également l’ultime projet du maître japonais : Le Vent se lève !

Le vent se lève

  • enfin, même si j’ai adoré Gladiator, je ne regrette absolument pas que la suite n’ait jamais pu sortir, étant donné le scénario délirant sur lequel elle s’appuyait : un Maximus ressuscité d’entre les morts qui vient à la rescousse de chrétiens persécutés. Il est rassurant que Russell Crowe et Ridley Scott se soient tournés vers d’autres horizons cinématographiques.

Bref, ce livre fourmille de films qui auraient pu exister, délirants, exorbitants, passant d’une main à l’autre, dans le labyrinthe des studios et le dédale des formalités administratives et financières, au milieu des conflits d’intérêts et de personnalités.

Mais pour ces quelques chefs d’oeuvres que nous ne verront jamais, combien de films négligeables sortent ou ne sortent pas, combien de merveilles avons-nous raté et combien nous en reste-t-il encore à voir ?

  • Sur le film L’Enfer, de Clouzot, voir le très beau livre de Serge Bromberg, Romy dans L’Enfer, paru en 2009 aux éditions Albin Michel.
  • Sur le dernier projet de Truffaut, 00-14, voir le livre publié par son scénariste Jean Gruault, sous le titre Belle époque, et paru en 1996 chez Gallimard.
  • Sur Orson Welles et ses multiples projets avortés, j’ai déjà eu l’occasion de mentionner le très beau livre que lui a consacré sa fille Chris Welles, ainsi que le très bel ouvrage paru aux éditions des Cahiers du cinéma, Welles au travail, de Jean-Pierre Berthomé et François Thomas.
  • Enfin, sur le retour impossible de Greta Garbo au cinéma, et le magnifique livre que lui avait consacré René de Ceccatty, Un renoncement, voir l’article publié en avril sur Cinephiledoc.

Regarder la musique, écouter le film

Il y en a forcément une qui vous a marqué, si vous êtes cinéphile, une dont le rythme et l’émotion vous ont accompagné, une que vous reconnaissez dès les premières notes, peut-être même une que vous fredonnez sous la douche… mais j’espère pour vous qu’il ne s’agit pas de celle de Psychose !

Quelques musiques de films…

Je ne pourrais pas faire la liste de toutes les musiques de films que j’ai pu écouter à un moment, que j’ai aimé ou dont je me suis simplement souvenu, et qui figurent encore parmi mes airs préférés… Cela me conduirait aisément de Chaplin jusqu’à Harry Potter, en passant par des détours tels que Hitchcock, Jacques Demy, Disney, George Lucas ou James Cameron. Mettons que j’essaye d’imaginer un tiercé gagnant.

1. Autant en emporte le vent. Musique composée par Max Steiner. Parce que mes parents avaient le disque de la bande originale en vinyle, parce qu’au-delà du fait que l’on s’imagine très bien à la place de Vivien Leigh dans les bras de Clark Gable, c’est une superbe fresque historique, et que sur grand écran, ça en jette.

2. Diamants sur canapé et Victor Victoria. Je triche mais ce sont tous les deux des films de Blake Edwards avec la musique de Henry Mancini. Le premier, parce que j’aime la légende qui veut que la douce Audrey Hepburn se soit énervée comme jamais contre son producteur pour conserver la chanson « Moon river« , qu’elle interprétait à sa fenêtre, dans le film. Le second, parce que c’est un superbe rôle offert par Blake Edwards à sa femme Julie Andrews – Mary Poppins quelques années auparavant – et que l’histoire est délirante : une femme se faisant passer pour un homme se faisant passer pour une femme. Et en plus, c’est tordant.

3. Gladiator. Trio gagnant : Ridley Scott, Russel Crowe, Hans Zimmer. La musique que j’ai toujours sur moi. De la première à la dernière note, je la trouve magnifique, en particulier cette chanson, interprétée par Lisa Gerrard :

Et vous, quels sont les vôtres ? James Bond ? Star Wars ? comédies musicales, westerns ou airs angoissants des films d’horreur ? synthétiseurs des films SF ou reprises des grands airs de la musique classique ?

Une belle traversée musicale…

Chacun les siens. Ce qui est probable, c’est que leur simple évocation vous donnera envie de revoir le film. En tout cas, c’est ce qui m’est arrivé lorsque je me suis plongée dans ma dernière lecture : Les plus belles musiques de films, de Michael Swift, ouvrage publié en octobre aux éditions Milan.

les plus belles musiques de films

C’est un livre très agréable à consulter, qui propose un voyage temporel passionnant au coeur de la relation intime entre musique et cinéma. L’ouvrage est bien écrit, richement illustré, et aborde tous les aspects de cette relation depuis la naissance du cinéma – les films des Frères Lumière – jusqu’aux plus récentes productions – Avatar, The Social Network, The Artist. Avec le livre est proposé un CD qui offre 13 extraits de bandes originales (un petit plus très appréciable).

C’est une bonne source d’informations sur les compositeurs les plus célèbres du paysage hollywoodien. La « bande originale » est toujours replacée directement dans son contexte historique et cinématographique, afin de nous faire comprendre : ce n’est pas par hasard qu’on exécute telle musique pour tel film.

Au-delà de sa construction chronologique, le livre s’attarde sur tel ou tel compositeur, depuis Erich Korngold, auteur de la musique des Aventures de Robin des bois avec Errol Flynn, jusqu’à Howard Shore, à qui l’on doit celle du Seigneur des anneaux, en passant par Bernard Herrmann, reconnu pour les musiques des films d’Hitchcock, ou John Williams, qui a composé celles de Star Wars ou de Harry Potter.

L’ouvrage revient également sur les principaux genres de films : film noir, cinéma d’horreur, comédies musicales, westerns, films SF et fantasy, fresques historiques, et leurs styles musicaux spécifiques.

… avec quelques bémols…

En dépit de toutes ces qualités, quelques défauts sont tout de même à signaler :

  • A force de vouloir situer la composition musicale dans un contexte historique et cinématographique, l’auteur perd parfois de vue – et du même coup, nous perd – ce qui est son thème principal : la musique. Il se plait plus à évoquer la propagande totalitaire, les affres du maccarthysme et du code de censure américain, la libération des moeurs dans les années soixante ou la polémique de la survie du cinéma face à Internet, plutôt que les conditions de création de telle ou telle musique, et c’est dommage.
  • Le défaut majeur reste qu’il s’agit d’un ouvrage très américano-centré : une seule double-page consacrée au cinéma de Bollywood, et à moins qu’ils n’aient fait carrière à Hollywood, ou, dans une moindre mesure, en Grande Bretagne, les compositeurs sur lesquels l’ouvrage consacre plus d’un paragraphe restent en majorité anglo-saxons.

Bien-sûr, on retrouve tous les grands : Max Steiner, John Barry, Henry Mancini, Nino Rota et Ennio Morricone (les deux exceptions italiennes), Maurice Jarre (l’une des exceptions françaises), John Williams évidemment, James Horner, Hans Zimmer et Howard Shore. Mais j’ai trouvé dommage qu’il ne soit fait mention qu’en passant de Michel Legrand ou de Georges Delerue.

J’ai eu par contre quelques belles surprises : l’éloge sans restriction de ce fameux Victor / Victoria que j’évoquais plus haut, quelques lignes évidentes sur Barry Lindon, La mélodie du bonheur, quelques Disney (je cite pèle-mêle, d’après mes souvenirs), et surtout la mention de ce film de Ken Russell (cinéaste controversé), Music lovers (La Symphonie pathétique), consacré à la vie de Tchaikovsky, et que je peux enfin trouver en DVD.

Dans les coulisses, enfin !

Le dernier chapitre « Techniques et chronométrage » donne enfin un aperçu du travail colossal que doit réaliser un compositeur de musique de film :

« Tout l’exercice consiste à mettre le film en valeur, enrichir l’expérience du spectateur et aider le réalisateur dans sa création. »

et l’ouvrage est ponctué de réflexions des compositeurs sur leur travail. En définitive l’ouvrage, malgré ses défauts, reste un bel objet, agréable, instructif, même s’il aurait pu être mieux pensé et mieux construit… Un joli morceau, en quelque sorte, avec une ou deux fausses notes…

Il n’en reste pas moins naturel de clore cet article par une citation de l’homme dont, à chaque fois que l’on regarde Les Dents de la mer (c’est lui), Indiana Jones (encore lui), Star Wars (re lui), Harry Potter (toujours lui), on se dit qu’il a des doigts d’or :

« Presque tout ce que nous faisons est éphémère et trop vite oublié, y compris par nous-mêmes, alors qu’il est si gratifiant d’avoir fait quelque chose qui reste inscrit dans la mémoire collective. »

John Williams peut être rassuré, on ne risque pas de l’oublier…

Hors-série n°4 : les romans refont le cinéma

Deuxième partie.

Voici comme promis la suite de l’un des hors-séries de l’été. J’avais évoqué en première partie aussi bien Sartre que Fitzgerald, Agatha Christie, Paul Auster, et quelques autres. Pour compléter en beauté ce palmarès déjà glorieux, je me suis plongée dans mes souvenirs de lectures et dans quelques nouveautés, du moins pour moi. J’évoquerai les souvenirs assez rapidement, puis je m’attarderai un peu plus sur quelques titres qui m’ont marquée cet été.

Dans cette sélection, on peut distinguer deux types de romans : ceux qui inventent un monde entièrement fruit de leur imagination, ou de leur vision du cinéma ; et ceux qui jouent avec leurs souvenirs, leurs expériences personnelles et qui impliquent dans leur récit des personnages dont on ne sait plus très bien s’ils sont réels ou fictifs. Sans doute cette distinction ne semble-t-elle pas très parlante d’emblée, mais attendez, et vous allez comprendre…

Le cinéma imaginé

Le Dernier Nabab

J’avais déjà évoqué dans la première partie un roman de Fitzgerald, Tendre est la nuit, où le cinéma intervient en « toile de fond » (sans mauvais jeu de mots), puisque l’un des personnages principaux est une jeune comédienne sous contrat avec Hollywood. Hormis une projection, quelques références et une visite dans un studio parisien, le lecteur n’est cependant pas confronté directement à l’univers hollywoodien.

le dernier nabab

En revanche, dans Le Dernier nabab, roman inachevé de Fitzgerald, l’image se fait plus précise. L’histoire se passe en 1935 et suit les traces d’un personnage énigmatique, producteur de cinéma virtuose, Monroe Stahr. Ce dernier s’inspire d’un célèbre producteur de l’âge d’or d’Hollywood, Irving Thalberg. Pour ma part, il me rappelle également des êtres réels ou fictifs tels que William Randolph Hearst, Charles Foster Kane (héros du film de Welles, Citizen Kane, lui-même inspiré de Hearst), ou encore Howard Hughes (incarné à l’écran par Leonardo di Caprio dans Aviator).

Monroe Stahr – et la narratrice qui l’observe par moment – nous conduit dans le Hollywood / Babylone des années 30, fastueux, artificiel, scandaleux, cynique et profondément désenchanté, même si cela a trait davantage à l’univers de Fitzgerald, à ses Gatsby et ses Dick Diver, qu’au cinéma. Notre producteur de cinéma est, comme les héros précédents de Fitzgerald, tourmenté par son amour pour une jeune femme qui s’avère être le quasi-sosie de son épouse disparue – un petit côté Vertigo avant la venue d’Hitchcock aux Etats-Unis.

Décors, rushes, grandeurs et décadences, réalisateurs et scénaristes, voilà la fresque que restitue Fitzgerald, et qu’il devait lui-même avoir sous les yeux durant les dernières années de sa vie, en tant que scénariste à Hollywood. Petit extrait :

À aucun moment de la journée, un studio n’est absolument silencieux. Il y a toujours une équipe de techniciens dans le laboratoire, les auditoriums de doublage, les gens du service de maintenance qui passent à la cantine. Mais les bruits sont tous différents : un chuintement de pneus, le moulin tranquille d’un moteur qui tourne à vide, le cri nu d’une soprano qui chante dans un micro cerné de nuit.

Un sang d’aquarelle

Parmi mes souvenirs de lecture, j’ai retrouvé un roman de Françoise Sagan, publié en 1987. Pour ceux qui considère Françoise Sagan exclusivement comme l’auteur de Bonjour Tristesse, amoureuse de personnages qui brûlent la chandelle par les deux bouts, je n’ai qu’un message : lisez d’autres romans. Lisez Aimez-vous Brahms ?, qui est superbe ; lisez Des Bleus à l’âme – mon préféré – une merveille ! Et lisez Un sang d’aquarelle.

un sang d'aquarelle

Ce roman vous prouvera la virtuosité de Sagan quand il s’agit de reconstituer une époque et une atmosphère, avec beaucoup d’ironie, ce qui ne gâche rien, bien au contraire. L’atmosphère en question, c’est celle de l’occupation. L’histoire se déroule en 1942, à Paris. Le réalisateur allemand Constantin von Meck, ancienne étoile hollywoodienne revenue tourner un film pour les studios de l’UFA, est tiraillé entre la révolte que suscite en lui l’Allemagne nazie, et sa propre passivité politique, son « sang d’aquarelle ». Ce roman est l’histoire d’un homme qui se cherche, et qui après les compromis et les atermoiements, décide enfin de sa conscience.

Eléonore à Dresde

Autre souvenir de lecture, ce très court roman de Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud. J’ai toujours beaucoup aimé ses textes, vertigineux et énigmatiques, amoureux fous de la littérature et du cinéma. De lui, je vous recommande également La Leçon d’apiculture et Quand tu seras à Proust, la guerre sera finie.

Eléonore à Dresde raconte la rencontre d’une femme étrange, ancienne vedette d’un unique film qui la poursuit comme une malédiction, et d’un ethnologue. Eléonore est prisonnière de ce personnage qu’elle a incarné adolescente, et qui ne l’a plus quitté depuis :

Oui, Eléonore Simon, celle qui, quinze ans plus tôt, avec son premier film – Dresde, un soir – d’un seul coup, avait atteint la perfection, imposant son nom (…). Mais en même temps elle avait, d’une certaine manière, achevé sa carrière car, dans les rôles qu’on lui avait offerts ensuite, jamais elle n’était parvenue à faire oublier l’inoubliable héroïne de Dresde.

Le cinéma réinventé

Les ouvrages que j’ai cités jusque-là sont des oeuvres entièrement d’imagination. Bien que Fitzgerald ait été scénariste, et bien que Sagan et Nyssen aient voulu rendre hommage au cinéma, bien que les personnages empruntent leurs traits à telle ou telle célébrité, l’auteur a bel et bien créé un monde à part entière. Pour les romans qui vont suivre, la frontière entre réel et fiction est moins nette, elle se perd dans le flou artistique construit par les différents auteurs que je vais maintenant évoquer.

Blonde

Une fille au corps luxuriant dans la plénitude de sa beauté physique. Dans une robe bain-de-soleil en crêpe georgette ivoire, les seins moulés dans les plis soyeux onduleux de l’étoffe. Elle est debout, jambes nues écartées sur une grille de ventilation du métro new-yorkais. Sa tête blonde est extatiquement rejetée en arrière tandis qu’un courant d’air soulève sa large jupe évasée, révélant une culotte de coton blanc. Du coton blanc ! La robe de crêpe ivoire flotte, magiquement aérienne. La robe est magique. Sans cette robe, la fille serait de la viande femelle, étalée crue aux regards.

Il suffit de quelques lignes de Blonde, le roman de Joyce Carol Oates publié en 2000, pour suggérer l’image parfaite de Marilyn Monroe. Ou plutôt, son portrait fantasmé, un peu à la manière de cet ouvrage sur Greta Garbo, dont j’avais parlé au mois d’avril. Blonde est particulier.

Blonde

Bien que nous ayons la certitude qu’il s’agit d’une invention, d’une longue rêverie sur ce qu’était ou ce qu’aurait pu être Marilyn, parfois un doute nous effleure : n’est-ce vraiment qu’un rêve ? Dans Blonde, l’être (Norma Jeane), le comédien (Marilyn) et le personnage de Oates – ou le mythe qu’elle en fait, si vous préférez – toutes ces identités tantôt se dispersent, tantôt se mélangent.

Blonde, c’est l’histoire d’une femme à la recherche d’une identité toujours vacillante. Nous plongeons dans ce rêve vaporeux, dans cette illusion charnelle qui s’appelle Marilyn pour finalement comprendre que nous participons tous à la construction de ce mythe, alors que la vraie femme n’en finit pas de nous échapper (à ce titre je recommande également la lecture des écrits de Marilyn, publiés sous le titre Fragments).

Le roman Blonde est la restitution d’une vie dans l’illusion permanente du cinéma.

Le Théorème d’Almodovar

Le Théorème d’Almodovar, d’Antoni Casas Ros, publié en 2008, repose sur la même illusion, la même confusion entre réel et imaginaire. Il s’agit d’un récit à la première personne d’un homme seul, défiguré après un accident, passionnés des mathématiques, de Newton et des livres. Il se réfugie au cinéma pour échapper au regard des autres et évoque une rencontre avec Almodovar, qui lui permettrait, à lui, être déconstruit, difforme, d’acquérir une forme nouvelle, transfiguré par la création cinématographique.

C’est un roman curieux, où le texte réfléchit sur lui-même et se produit de lui-même, une invention à la limite de la science-fiction. Et c’est un bel hommage au cinéma et à l’univers d’Almodovar :

Tout grand film nous fait tituber, nous laisse un moment ou une éternité dans cette sensation planctonienne un peu molle, flottant entre deux eaux. Ce sentiment vague que nous pouvons enfin vivre comme un héros, que nous pouvons traverser la vie plutôt que la fuir. Dans ces moments de grâce, nous sentons notre fragilité, nous palpons notre chair indécise, nous permettons au rêve intense de la beauté de surgir et de nous emporter.

Jeune fille et Une année studieuse

Pour finir, j’évoquerai deux textes que j’ai lus cet été avec beaucoup de plaisir, deux romans de Anne Wiazemsky. Si l’auteur choisit la forme du roman, elle n’en évoque pas moins des souvenirs personnels dans ces deux textes, l’un, Jeune fille, consacré au tournage du film Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, en 1965, l’autre, Une année studieuse, consacré à sa rencontre en 1966 avec Jean-Luc Godard.

Au-delà d’une déclaration d’amour sans équivoque au cinéma, ce que j’ai aimé dans ces deux romans, c’est le récit captivant de la vie politique, artistique et cinématographique d’avant Mai 68, tout un bouillonnement intellectuel, un frisson auquel nous convie Wiazemsky.

Dans Jeune fille, on découvre le processus de création, qui conduit une jeune fille, au fil des lectures, des essais, et du quotidien du tournage, à devenir le rôle principal d’un film :

Je me suis mise à aimer profondément, à aimer d’amour, le quotidien d’une vie de tournage, cet instant entre le « Moteur ! » et le « Coupez ! » quand toutes les respirations sont suspendues et que seuls comptent des gestes à faire, des mots à dire. J’aimais cette tension, le rassemblement de tous les membres de l’équipe pendant une poignée de secondes, parfois plus ; le relâchement ensuite, l’effervescence, et à nouveau cette extraordinaire mobilisation de tous.

Anne-Wiazemsky-Une-année-studieuse

Dans Une année studieuse, à nouveau, la manière d’écrire de Wiazemsky, fine, subtile, épurée, rend poreuse la frontière entre réalité et fiction. Elle évoque des êtres tels que Cocteau, Truffaut, Jeanne Moreau. Plus encore, elle évoque un Godard intime, méconnu, attachant autant qu’agaçant… un Jean-Luc à l’image de ces héros ou de ces auteurs dont on nomme seulement le prénom : Jean-Jacques (Rousseau), Gérard (de Nerval)… Julien (Sorel), Emma (Bovary). L’image publique de Godard s’éloigne et nous ne voyons plus que Jean-Luc :

Il parlait avec finesse de chaque film, et je découvrais à quel point le cinéma était vital pour lui. Après chaque projection, dans un café ou au restaurant, il analysait le talent de tel cinéaste, la beauté de telle actrice. Avant, je me contentais d’apprécier tous les films sans les différencier. Il m’apprit à le faire et cela m’enchanta.

Voilà pour les quelques pistes littéraires, quelques-uns de ces romans qui aiment rêver sur « le ruban de rêves », selon Orson Welles, qu’est le cinéma.

Dans mon prochain article, je parlerai de quelques textes qui évoquent comédiens et réalisateurs à travers les yeux de ceux qui les rêvent le plus ou qui les idéalisent le moins, selon les cas, ceux qui ont déjà fait l’objet d’un article il y a peu, leurs enfants.

D’ici là, j’espère vous avoir donné quelques envies de lectures… Merci à ceux et celles qui m’ont conseillée dans l’élaboration de ces articles !

Hors-série n°1 : Rétrospective du cinéma

Voici le premier hors-série de l’été de Cinephiledoc. Je l’ai annoncé et promis : quels sont les fondamentaux qui présentent le cinéma et son histoire ? Quels ouvrages offrent un aperçu du septième art dans toute sa splendeur ? Pour les amateurs et les spécialistes, pour les néophytes et les chevronnés, quelques petits conseils de lecture…

Les bibles du cinéma

D’abord une petite liste de ce que j’ai pu trouver, non exhaustive :

Voilà pour ce que vous pouvez trouver, si vous voulez avoir un (grand) aperçu du cinéma, le plus souvent organisé soit par ordre alphabétique, soit par ordre chronologique avec parfois des « focus » thématiques. J’ai laissé de côté les essais et des ouvrages plus modestes (même si, par exemple, on peut trouver quelques pépites sur le sujet dans la collection Découverte chez Gallimard) et je me suis concentrée sur la catégorie « beaux livres » – vous ne pourrez pas les emporter dans votre sac de plage, pour ça j’ai un autre hors-série de prévu !

À présent, un petit point sur ceux qui ont retenu mon attention.

L’histoire du cinéma

J’ai choisi Cinéma : la grande histoire du 7e art, un ouvrage dirigé par Laurent Delmas et Jean-Claude Lamy et publié chez Larousse en mai 2011. Pour plusieurs raisons : d’abord parce que c’est un bel objet, infiniment plus agréable à consulter que L’Histoire du cinéma pour les nuls, parce que son prix est abordable (ce qui est loin d’être négligeable, pour les personnes qui d’un seul coup veulent s’intéresser au sujet, mais qui n’ont pas pour autant envie de se ruiner), et parce qu’il  est bien fait, tout simplement.

Cinéma la grande histoire du 7e art

La mise en page est claire, l’ouvrage est très bien illustré. Il ne néglige aucun continent, aucun aspect du cinéma (dessins animés, blockbusters, biopics, etc.). Petit point prof doc, pour les collègues, et pour l’avoir vécu, il marche très bien en lycée.

Comme son titre l’annonce, il propose une organisation chronologique, avec une structure très claire : cinéma muet, âge d’or des studios, entre rêves et réalités, nouvelles vagues et cinémas du monde entier. Entre chaque partie, une frise chronologique met en parallèle histoire et cinéma.

Enfin, dans cette organisation chronologique, chaque page propose de s’arrêter sur un thème, une technique ou une personnalité en particulier. Comme thèmes ou techniques, vous avez par exemple les grands films d’aventures, « De Frankenstein à King Kong », les couples immortels, le cinéma en 3D. Comme personnalité, on retrouve aussi bien Méliès que Kubrick, en passant par Chaplin, Dietrich, Fritz Lang, Monroe, ou encore Bergman.

Bref, un livre pratique pour les amateurs, et agréable pour les spécialistes.

100, 501, 1001… je croyais que nous partions 500 pour arriver 3000 ?

Les âmes charitables ne s’arrêteront pas à mon effort de blague littéraire…

1001 films

J’ai un faible pour ces livres « essentiels ». J’aime particulièrement les 1001 films à voir avant de mourir, un pavé bien illustré publié aux éditions Omnibus, avec une page ou une double-page par film, depuis le Voyage dans la lune de Méliès jusqu’à… mon édition à moi s’arrête à Bienvenue chez les ch’tis (2008). C’est l’un des rares inconvénients des rétrospectives, tous supports confondus (dictionnaires, encyclopédies, « bibles » plus ou moins exhaustives) : à un moment, elles s’arrêtent. Il n’en reste pas moins que ces 1001 films proposent une « filmothèque idéale » (dixit la quatrième de couverture) et je me souviens m’être amusée, après l’avoir acquis, à cocher chaque film que j’avais déjà vu dans cette liste.

J’ai donc tout naturellement consulté, également, l’ouvrage consacré aux 501 réalisateurs. Il présente les mêmes avantages (et le même inconvénient). S’y ajoute une petite spécificité dans l’organisation : les réalisateurs sont classés par date de naissance. C’est quelque peu déconcertant au début  : si vous cherchez un réalisateur d’un certain âge ayant commencé ou poursuivi tardivement sa carrière, vous le trouverez bien avant un petit jeune qui fait des films au même moment. Je n’ai pas d’organisation idéale à proposer, et finalement, le lecteur peut s’y faire, s’il n’est pas trop obtus.

Enfin, parmi les « essentiels » du cinéma, on trouve les 100 classiques du 7ème art de Taschen, un très beau coffret en deux volumes (organisation chronologique : 1er volume 1915-1959, 2nd volume 1960-2000). Une très belle mise en page, sur fond noir, avec photographies du film, résumé, analyse et citations. Chaque période est introduite par une petite présentation. Le premier volume s’ouvre sur La Naissance d’une Nation de Griffith (1915) et le second se referme sur Tigre et dragon de Ang Lee (2000). J’ajouterai simplement que pour l’objet proposé, là encore le prix est des plus abordables !

Le petit dernier…

Il est tout récent (octobre 2012) et se concentre sur le cinéma français. Il fait partie des rétrospectives subjectives que j’ai mentionnées plus haut. Tout feu tout flamme : une traversée du cinéma français avec Olivier Barrot, aux éditions des Cahiers du cinéma. Là encore un très beau livre.

Tout feu tout flamme

Vous y retrouverez les figures légendaires, les lieux et les techniques, et les films incontournables du cinéma français – même si, bien-sûr, c’est l’auteur qui décide ! On démarre avec les Frères Lumières, french touch oblige, et l’on va s’arrêter un peu partout, puisque ce livre est une sorte de cocktail qui mêlerait un peu tout du cinéma français, tous nos souvenirs, tout ce que notre mémoire visuelle aurait pu retenir de ce patrimoine culturel et divertissant. Quelques exemples au sommaire : studios et décors, chanson et cinéma, le mythe Gabin, Les Enfants du Paradis, la cinéphilie, les revues de cinéma, la Nouvelle vague, Catherine Deneuve, la troupe du Splendid, Canal Plus…

L’inconvénient : le bébé pèse son poids ! À poser sur une table / le bureau / le lit avant consultation. L’avantage : c’est beau, tout simplement.

Vous croyiez que c’était fini ?

Pour clôturer ce premier hors-série de l’été, une dernière précision : j’ai choisi volontairement de ne pas m’attarder sur les dictionnaires ou encyclopédies mentionnés plus haut. Comme j’ai déjà pu le dire dans de précédents articles, la forme du dictionnaire a ses avantages et ses inconvénients elle aussi. Pour ceux qui voudraient tout de même se plonger dans l’univers du cinéma cet été tout en restant geeks et connectés, voici quelques liens cinéphiles :

Portrait d’un groupe de femmes

Il y a peu, Eva et moi avons publié sur nos blogs respectifs des « articles conjoints » sur ces actrices qui brillent par le jeu monochrome. Nos articles étaient-ils justes ou méchants gratuitement, chacun est libre de son opinion. Cependant, l’argument que nous avons toutes les deux retenu – et qui nous a été suggéré par une amie d’Eva, c’est que la faute n’en incombe pas forcément aux actrices, mais plutôt à ceux qui les dirigent.

C’est donc à cette amie – que je ne connais pas personnellement – qu’est dédié cet article, dont le titre est librement inspiré d’un merveilleux film avec Romy Schneider. Voici un petit billet sur les réalisatrices. Il n’étudiera pas la technique cinématographique, ni les motivations psychologiques, encore moins les sujets de prédilection. Il se contentera d’évoquer, de manière totalement subjective, quelques-unes des plus belles personnalités cinématographiques féminines (et françaises – j’avoue mon ignorance en ce qui concerne les autres nationalités, et je suis ouverte à toute suggestion).

Avant toute chose

Edward Hopper

Edward Hopper

Curieusement, j’ai l’impression que les réalisatrices dirigent assez peu souvent un homme en particulier ou un groupe d’hommes. Les films de réalisatrices que j’ai pu voir étaient soit :

  • des films autour d’une femme
  • des films sur un groupe de femmes
  • des films sur un couple ou un groupe mixte

Du coup, si l’on peut aisément constater et évoquer les rapports entre un réalisateur homme et son ou ses actrices – chaque réalisateur ayant sa ou ses muses (Hitchcock et ses blondes, Chaplin, Bergman, Truffaut, Godard, Sautet…) au même titre que les écrivains, les peintres… – il est beaucoup plus difficile d’évoquer les relations entre une réalisatrice et un acteur. En tout cas, la chose ne me frappe pas. Est-ce un tabou ? Est-ce par pudeur ? Ai-je manqué des rencontres entre réalisatrice et acteur ? Je l’ignore.

Ce qui frappe également, c’est la propension des réalisatrices à être soit des anciennes comédiennes (l’envie de passer derrière la caméra), soit des personnes ayant baigné, parfois dès le plus jeune âge, dans l’univers du cinéma (fille de, soeur de, et autres liens de parenté). Dans la première catégorie, on retrouve notamment Agnès Jaoui, Zabou Breitman ou Diane Kurys. Dans la seconde, Tonie Marshall ou Danièle Thompson. L’une des seules exceptions notables est Agnès Varda, qui est à l’origine photographe, et, si l’on peut excuser cette formulation, réalisatrice « ex-nihilo ».

Petit florilège de films et d’univers féminins

Je ne vais pas davantage m’attarder sur cette introduction. Je commencerai par présenter quelques-uns des films réalisés par des femmes, qui m’ont touché ; puis je sortirai un peu de ce cadre pour évoquer, selon moi, les plus beaux portraits de femmes au cinéma.

Commençons par les fondamentaux. Je n’ai vu qu’un film de Varda. Un seul. Je n’ai jamais vu Cléo de 5 à 7. Et pourtant celui que j’ai vu m’a laissé un souvenir inoubliable : L’une chante et l’autre pas. C’était un film magnifique, sur deux femmes et leur parcours féminin et féministe entre 1962 et 1976. Parfois, il suffit de ne voir qu’une fois un film pour qu’il s’attarde en nous. On peut en oublier les images, les dialogues, la trame, mais on n’en oublie pas pour autant la saveur et l’intelligence. L’une chante et l’autre pas fait partie de ces films. Ces deux femmes-là, on les voit, on les aime, on les suit, et elles vous restent. Si jamais vous avez l’occasion de les découvrir, ne la ratez pas !

L’un des univers féminins que j’aime le plus, c’est celui de Diane Kurys. Pas seulement parce qu’elle a réalisé Diabolo menthe, un très joli film autobiographique sur son enfance (et celle de sa soeur) dans les années 60. Certes, Diabolo menthe est touchant, émouvant, drôle. Mais je préfère la Diane Kurys qui a réalisé il y a peu le biopic sur Sagan, et qui a magnifiquement dirigé, non seulement Sylvie Testud, mais aussi tout un petit groupe de comédiens brillants (Jeanne Balibar, Guillaume Gallienne, Pierre Palmade, Denis Podalydès) dans ce film. Ce n’est pas un biopic pour faire un biopic, et Kurys ne se contente pas de reconstituer, à grand renfort de maquillage ; c’est un superbe portrait de groupe.

J’ai aimé les films d’Anne Fontaine, Nathalie…, l’histoire d’une femme qui veut piéger son mari infidèle avec l’aide d’une prostituée, et La Fille de Monaco, où, pour le coup, cette réalisatrice dirige sans fausse note un Fabrice Luchini, avocat brillant, qui perd complètement pied devant une présentatrice météo locale – le cliché de la blonde dans toute sa splendeur.

J’ai trouvé superbe l’un des films de Zabou Breitman, Se souvenir des belles choses, un film sur la mémoire, et l’histoire d’amour entre une jeune fille qui la perd et un homme qui la retrouve. Jeanne Labrune, quant à elle, fait des films sur des situations, des quiproquos, des petites choses éphémères, l’anodin, le quotidien, les tics et les manies des gens. Ces films font partie de ce qu’on appelle les « films chorales », où les gens n’en finissent pas de se croiser, de se perdre et de se retrouver par hasard (voir Ça ira mieux demain).

De Danièle Thompson, j’ai aimé Décalage horaire, avec le couple improbable de Juliette Binoche et Jean Reno ; et Fauteuils d’orchestre, lui aussi film chorale, qui s’attardent sur les petits métiers qui observent de loin la scène d’un théâtre (gardienne, serveuse, etc.). De Tonie Marshall, Vénus beauté institut, mais pour Nathalie Baye, pas pour Audrey Tautou ni pour Mathilde Seigner ; et Au plus près du paradis, film étrange qui se remémore un autre film, Elle et lui, et où Deneuve déborde de l’écran.

Et bien-sûr, on ne peut pas évoquer les réalisatrices françaises sans parler d’Agnès Jaoui, même si je la préfère de beaucoup en comédienne, dans Un air de famille (dont elle est co-scénariste de toute façon) et On connaît la chanson (co-scénariste aussi).

Voilà pour les femmes réalisatrices.

Portraits de femmes

À présent, ça se corse : j’élargis un petit peu (je sors de France aussi). De beaux personnages de femmes, réalisés par des hommes, selon moi :

  • Romy Schneider dans La Banquière – le portrait d’une femme libre et effrontée dans les années 20, inspirée par le personnage de Marthe Hanau ;
  • les femmes dans le cinéma d’Almodovar. Almodovar filme les femmes à merveille. Surtout dans Talons aiguilles, Tout sur ma mère et Volver.
  • Anne Bancroft dans Le Lauréat, avec Dustin Hoffman. J’ai toujours eu un faible pour Mrs Robinson. Si vous pouvez voir la même Anne Bancroft dans À la recherche de Garbo, de Sidney Lumet, vous êtes quelqu’un de très chanceux !
  • Ça remonte loin, mais il y a aussi Danielle Darrieux dans Madame de, de Max Ophuls et Bette Davis dans Eve, de Mankiewicz. La grande classe.
  • Meryl Streep dans Sur la route de Madison, de et avec Clint Eastwood, et dans The Hours, accompagnée de Nicole Kidman – une incroyable Virginia Woolf – et de Julianne Moore.
  • Et pour un retour en France, Charlotte Rampling et Ludivine Sagnier (mais surtout Charlotte Rampling) dans Swimming Pool, de François Ozon.

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