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Reflets parisiens

Hier soir, je regardais les deux premiers volets de Métronome, l’émission de Lorant Deutsch adaptée de son ouvrage, Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien. Au-delà des partis pris de Lorant Deutsch et des critiques pointilleuses dont il a fait l’objet, ce que ces émissions m’ont apporté, c’est l’envie d’un voyage parisien littéraire et cinématographique.

Par son dynamisme, mais surtout par ses partis pris, Lorant Deutsch évoque le souvenir du Sacha Guitry de Si Paris m’était conté, auquel j’ai toujours préféré son Si Versailles m’était conté, et de Napoléon. Lorsque Guitry raconte, il affirme sa pensée historique, qui ne sera pas forcément l’exactitude, mais la rencontre de l’Histoire et d’une imagination personnelle… et c’est, selon moi, tout à fait la même chose pour Lorant Deutsch.

Mon texte préféré sur Paris, c’est le poème « Les feux de Paris », qui figure dans le recueil Les Poètes, de Louis Aragon. « Toujours quand aux matins obscènes / Entre les jambes de la Seine / Comme une noyée aux yeux fous / De la brume de vos poèmes / L’île Saint Louis se lève blême / Baudelaire, je pense à vous… » Après, me viennent des souvenirs de lectures, Baudelaire, Victor Hugo… mais surtout le Paris évoqué dans ses textes autobiographiques par Simone de Beauvoir, depuis Les Mémoires d’une jeune fille rangée jusqu’à La Cérémonie des adieux.

Les images que j’ai de Paris, ce sont surtout les œuvres de Monet, de Maurice Utrillo et de Doisneau. Mais les images qui l’emportent sont celles de L’Affaire du collier, l’une des aventures de Blake et Mortimer, débutant comme il se doit dans les embouteillages parisiens, faisant un détour par les égouts, pour aboutir dans les allées du parc Montsouris.

Enfin, les films qui m’évoquent le mieux Paris, ce sont ceux de François Truffaut – Les Quatre cents coups, Baisers volés, Le Dernier métro – et de Cédric Klapisch. Ce sont eux qui, pour moi, rêvent le mieux Paris. Et j’entends toujours la voix de Fabrice Luchini, donnant ses cours dans l’amphithéâtre de la Sorbonne et tournant ses émissions racontant l’histoire de Paris, ce que fait Métronome à sa manière.

La poursuite du vertige

Il y a quelques jours, j’ai achevé la lecture du dernier roman de Carlos Ruiz Zafon, Les Lumières de septembre, publié en mars aux éditions Robert Laffont. Dire qu’il s’agit de son dernier roman est une inexactitude. Les Lumières de septembre sont le troisième volet de la Trilogie de la brume, œuvre de jeunesse de l’auteur. Elles font suite au Prince de la brume et au Palais de minuit.

Je me souviendrai toujours de l’instant où j’ai ouvert, sur les conseils d’une amie, L’Ombre du vent, pour la première fois, et où j’y ai lu ces phrases :

« Je me souviens encore de ce petit matin où mon père m’emmena pour la première fois visiter le Cimetière des Livres Oubliés. Nous étions aux premiers jours de l’été 1945, et nous marchions dans les rues d’une Barcelone écrasée sous un ciel de cendre et un soleil fuligineux qui se répandait sur la ville comme une coulée de cuivre liquide. »

Et puis les pages du livre ont défilé entre mes mains, plus vite que je ne l’aurais souhaité, pour me laisser le sentiment d’avoir lu l’une des œuvres qui marquera, et marque peut-être déjà, l’histoire de la littérature. J’ai parlé de ce livre, je l’ai vu dans les mains d’une multitude de personnes, je l’ai offert à la plupart des gens de mon entourage… mais peu à peu son souvenir s’estompe, et je sens que le moment d’une relecture se fait de plus en plus urgent, car lorsque mes « disciples » viennent m’en parler, je ne parviens plus très bien à rentrer dans les détails de ce texte à couper le souffle.

Mais depuis L’Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafon est devenu pour moi l’un des auteurs dont je ne tolère qu’à peine la critique, et pour qui justement j’abandonne tout esprit critique. Il y a des œuvres comme ça, livres ou films, pour lesquelles on retrouve un regard d’enfant, et où l’on se laisse guider. Parmi elles, je retrouve pêle-mêle aussi bien la Recherche du temps perdu et les films de Truffaut,  les romans de Zafon et de J.K. Rowling (ainsi que leurs adaptations).

L’univers de Zafon est un labyrinthe cathédrale. L’Ombre du vent et Le Jeu de l’ange sont les deux premiers volets d’une tétralogie, celle de ce lieu fascinant et mélancolique que représente le Cimetière des livres oubliés. Indépendamment de cette tétralogie, restent la Trilogie de la brume, et un autre roman isolé, Marina.

Il serait vain de chercher à restituer cet univers, à le résumer. Mais voilà ce à quoi Zafon, à mon sens, veut nous convertir. Les bibliothèques, véritables dédales, où règne un désordre mystérieux et rassurant. Les livres, qui sont souvent presque plus vivants que les personnages (en particulier dans Les Lumières de septembre et dans L’Ombre du vent). Les lieux qui prennent vie. L’ombre qui devient un être à part entière. Il aime les métiers qui sollicitent des compétences mécaniques et qui permettent de créer des objets fabuleux – horlogerie, ingénierie, etc. Il aime les automates et les marionnettes, qui ne sont pas sans rappeler les mythes de Frankenstein et les contes d’Hoffmann, en particulier celui de L’Homme au sable (l’un des personnage des Lumières de septembre s’appelle d’ailleurs Hoffmann). Il aime les personnages maudits par le destin, détruits par des forces diaboliques implacables… fils et filles aussi bien de Faust que de Rebecca (Daphné du Maurier).

Plus que tout, il aime les villes où l’on se perd, les palais qui grandissent comme des plantes, et les livres, véritables mondes dans leurs mondes, que l’on écrit pour mieux perdre le lecteur, et ne lui faire rien aimer de mieux que ce sentiment de vertige.

La malédiction de la conclusion

Le mot de la fin. L’art de retomber sur ses pattes. Finir quelque chose est presque aussi difficile que de le commencer. Lorsque l’on est élève, les professeurs insistent pour nous dire que la première impression est la plus importante. Ils nous engagent donc à soigner nos introductions : la première phrase, les définitions, l’analyse du sujet, le choix d’une problématique et la construction d’un propos, généralement en trois parties, elles-mêmes constituées de trois sous-parties, elles-mêmes idéalement constituées de trois sous-parties. Un vrai feuilleté !

Ils nous expliquent généralement que, lorsque notre problématique est claire – Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire en viennent aisément – on peut, dès la fin de notre introduction, s’atteler à notre conclusion, la pire choses, l’hérésie, étant de ne pas rassembler habilement tous les fils de notre raisonnement. Personnellement, je n’ai jamais pu faire une conclusion dans la foulée d’une introduction, la conclusion étant pour moi la réflexion parvenue à maturité, après le long processus du développement.

La conclusion, c’est l’apothéose. A chaque fois que je suis sur le point de conclure un sujet, toutes sortes de choses me viennent en tête : les morales des fables, la fin des contes, la chute des nouvelles – celles de Maupassant, d’Edgar Allan Poe, de Mérimée, de Stefan Zweig. La dernière phrase d’un roman : je me souviens de la Recherche, des romans de Drieu La Rochelle, évidemment de Gatsby le magnifique, et de tant d’autres. Et puis la chute des films, parlés (la fin de La Femme d’à côté, portée par la voix de Véronique Silver, celle de L’Homme qui aimait les femmes…) ou silencieux, avec juste le bruit d’un objet (Inception) ou l’éveil de la musique.

La conclusion permet de juger de l’habileté finale d’une démonstration, de son originalité, de l’aptitude de son auteur à raisonner, voire à surprendre. Elle est ce qu’on attend des commentaires, des dissertations, des mémoires, des dossiers, des bilans d’activité, de toutes ces acrobaties mentales dont les littéraires font leur pâture, et qui sont une torture pour les autres. Elle en devient symptomatique. On ne peut plus s’en passer. Il faut conclure. Je conclus, forcément. Tout plutôt que l’hérésie. Tout plutôt que de sentir mes mots retomber comme des cheveux sur la soupe.

Et lorsque le mot de la fin arrive… ouf, l’honneur est sauf !

Les chants désespérés…

En 2013 sortira au cinéma une nouvelle adaptation de Gatsby le Magnifique, le roman de Francis Scott Fitzgerald, près de quarante ans après celle mettant en scène Robert Redford et Mia Farrow. Une version magnifique à tout point de vue. Mais je suis convaincue, ayant en mémoire l’extraordinaire prestation de Leonardo di Caprio dans Aviator, que ce dernier saura parfaitement incarner cet Howard Hughes fictif qu’est Gatsby (la déchéance en moins).

© Collection AlloCiné / www.collectionchristophel.fr

Gatsby fait partie des héros désenchantés et désespérés, à la lisière du cynisme, pour lesquels j’ai toujours eu beaucoup d’affection. Je m’amuse à leur trouver des cousinages, des parentés, des descendances, au gré de mes expériences de lectrice et de spectatrice. Je pourrais d’ailleurs en tracer la chronologie littéraire et cinématographique, qui s’étendrait des années 1920 aux années 1960, mais que l’on serait libre de prolonger à volonté :

En 1925 paraît donc Gatsby le Magnifique, roman emblématique de la « Génération perdue » des années 1920. Ce qui frappe, en tout cas pour moi, c’est moins l’amour destructeur que voue Gatsby à Daisy, dans une atmosphère de frivolité et d’inconscience, que le mystère qu’il incarne. Celui d’un ovni, d’un être complètement déconnecté d’une époque qu’il ne comprend pas plus qu’elle ne le comprend lui-même. Celui d’un météore, à la réputation sulfureuse, recraché vivant par la première guerre mondiale et arrivé là on ne sait comment.

En 1927, Stefan Zweig publie La Confusion des sentiments. Bien que les sentiments y soient tout autant exacerbés, il semble que l’histoire pèse moins sur le destin des personnages, mais on y retrouve une atmosphère brumeuse, dérangeante et contrainte, mêlée cette fois-ci non de frivolité, mais d’une érudition raffinée et mélancolique.

Je saute dix ans… sans doute y’a-t-il d’autres témoignages de ces monstres littéraires.

Je parviens en 1937. Le Voyageur sans bagages, Jean Anouilh. Mêmes souvenirs de la première guerre mondiale. Même personnage recraché vivant par les tranchées : celui de Gaston, soldat amnésique réclamé par plusieurs familles et qui, plutôt que de subir un passé qu’il ne reconnaît plus comme le sien, choisit de s’en approprier un nouveau.

Et puis je retrouve, à la fin des années 30 et au début des années 40, une succession d’œuvres pour lesquelles on a pris l’habitude d’évoquer les héros presque comme des traits de caractères (le petit nom de cette figure de style, c’est l’antonomase), soit que l’œuvre porte elle-même leur nom, soit qu’elle s’efface derrière eux : Roquentin (La Nausée) , Gilles, Aurélien, Meursault (L’Étranger). Et pour chacun, la mélancolie, le cynisme, l’abandon, le désenchantement.

Il ne leur reste plus qu’à survivre à une deuxième guerre et à attendre l’arrivée de leurs descendants cinématographiques… les Michel Poiccard d’A bout de souffle, les Antoine Doinel des Quatre cents coups, les  Bertrand Morane, les Julien Davenne, les marginaux, les solitaires, les séducteurs et les enfants…

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