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Catégorie : L’usine à rêves (Page 22 sur 45)

Revoir Chaplin, relire Chaplin, penser Chaplin, rêver Chaplin

Voici, un peu plus d’un mois après ma visite à Chaplin’s world, le compte-rendu de lecture du trésor déniché là-bas.

Vous voyez que d’emblée je donne le ton. Chaplin’s world m’avait donné envie de revoir les films de Chaplin et de relire son autobiographie.

Le livre dont je vais parler dans quelques instants et que je viens de terminer m’a donné envie lui aussi de revoir non seulement Chaplin en Charlot, mais aussi de revoir Chaplin l’homme : images d’archives, coulisses de films, et même Chaplin incarné par un autre, Robert Downey Jr, bluffant, dans le biopic réalisé par Richard Attenborough. Mais tout cela, j’y reviendrai plus tard.

Rêver le dernier Chaplin

En 1967 sort le dernier film de Chaplin, La Comtesse de Hong-Kong, avec Marlon Brando et Sophia Loren. Comme dans Monsieur Verdoux, Les Feux de la rampe et Un Roi à New-York, on n’y retrouve plus le personnage de Charlot. Chaplin y fait une apparition.

Autant le dire, je n’ai jamais vu La Comtesse de Hong-Kong. Et si Monsieur Verdoux et Les Feux de la rampe sont parmi mes Chaplin préférés – bien qu’il soit difficile pour moi d’en faire un quelconque classement – je n’ai jamais ressenti la même admiration pour Un roi à New-York. Peut-être faudrait-il que je lui donne une seconde chance ?

Donc, La Comtesse de Hong-Kong sort en 1967. Chaplin meurt au matin de Noël 1977. Dix ans sans projet ? Connaissant le personnage, c’est peu probable. Après avoir lu The Freak, on se rend compte que c’est impossible.

The Freak, qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, c’est un livre de Pierre Smolik, écrivain et cinéaste suisse, livre publié en 2016 par les éditeurs Call me Edouard. L’ouvrage est sorti simultanément dans une version française et une version anglaise. Comme l’indique son titre, il a pour sujet le dernier film de Chaplin, son dernier projet, jamais réalisé.

Ce projet, Chaplin commence à y travailler un peu avant la réalisation de La Comtesse de Hong-Kong, et il le tient en haleine jusqu’en 1974.

The Freak, c’est l’histoire d’une jeune femme, Sarapha, qui un soir tombe sur le toit de la maison isolée d’un scientifique, le professeur Latham. « Tombe sur » car Sarapha n’est pas une femme ordinaire : des ailes lui ont poussé dans le dos.

Un ange ? Un oiseau ? Un monstre ? Un « freak » justement, comme on nommait les malheureuses créatures qu’on exhibait dans les foires : femme à barbe, nain, siamois, Venus hottentote, Elephant man… ?

Sarapha, tombée sur le toit d’une maison en Terre de feu, va être tour à tour étudiée, vénérée, crainte. Enlevée par des profiteurs sans scrupule, elle va voyager jusqu’à Londres, se voir tour à tour déniée ou reconnue son humanité, être traquée par des fanatiques ou par les services de l’immigration, harcelée par les uns, mais aussi défendue bec et griffes (c’est le cas de le dire) par d’autres. Avec toujours cette question : de quoi ses ailes sont-elles le signe ? D’un miracle, d’un paradis ou d’un enfer à venir, de l’innocence ?

Sur plus de 300 pages, Pierre Smolik dissèque ce projet, nous le donne à voir en images, en notes, et nous le fait rêver, comme le faisait, une fois encore, l’excellent livre de Simon Braund, Les plus grands films que vous ne verrez jamais, dans lequel The Freak aurait tout à fait eu sa place.

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Il nous plonge dans les différentes versions du scénario, dans les notes du cinéaste, qui voulait confier le rôle de Sarapha à sa fille Victoria. L’ouvrage se lit comme un roman, et de manière haletante, et pendant cette lecture, on tente à chaque page de saisir tout ce qui nous échappe, cette chimère qui n’a pas pu exister, cette créature incroyable à force de complexité et d’absurde. La chose nous paraît, comme un freak, à la fois sublime et monstrueuse.

En effet l’auteur ne se contente pas de nous donner à lire un projet de scénario : il sonde chaque page de ce scénario, reprend chaque idée de Chaplin, décortique chaque détail. Le réalisateur voulait situer le film en Terre de feu, pourquoi donc ? Des anges apparaissent déjà dans le Kid, mais de quelle manière ? Et le message de Sarapha, pourquoi ressemble-t-il autant, à quelques années d’intervalle, au discours à la fin du Dictateur ? Ce ne sont quelques questions, parmi les dizaines que posent ce livre, dans lequel on part en quête non seulement de l’œuvre de Chaplin, mais aussi de l’homme.

A la recherche de Chaplin…

Le livre ressemble parfaitement à ce qu’il cherche à rattraper : un beau monstre, à la fois étude cinématographique, plongée dans des archives, lecture d’un testament artistique (comme on pouvait lire il y a quelques années celui de Federico Fellini, Le Voyage de G. Mastorna), analyse anthropologique, sociologique, religieuse, politique, biographie…

Source : Sonatine éditions

 

On y étudie les coutumes des indiens de la Terre de feu, les rues de Londres, les faiseurs de miracles religieux, l’emploi du temps de Chaplin à Corsier-sur-Vevey, on y feuillette son album familial tout en pudeur, on tente de déchiffrer son écriture avec sa secrétaire, de construire des accessoires et des décors, de trouver des musiques…

The Freak, c’est tout cela à la fois, mais c’est surtout le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à l’œuvre d’un homme.

Un livre qui s’ouvre avec un magnifique dessin de Pierre Etaix, et avec les mots de la petite fille de Chaplin, Aurelia Thierrée. A chaque page ou presque, une découverte : photographies du cinéaste, de sa famille, de sa maison, et du projet, qu’il en soit au stade de notes manuscrites ou de pages tapées à la machine, citations de Chaplin ou de ses proches, idées fortes du livres reprises et presque psalmodiées.

Non seulement ce livre égale, en terme de référence cinématographique, l’autobiographie de Chaplin, mais elle se hisse, selon moi, au rang de bible pour les cinéphiles, au même titre que cette autobiographie déjà citée, ou que le Hitchcock / Truffaut.

Et comme je l’ai dit plus haut, il donne envie de relire Chaplin et de revoir Chaplin.

Pourquoi les coiffeurs ?

Avant d’entamer cette captivante lecture, je m’étais déjà plongée, un peu plus tôt, dans un petit livre dont la publication remonte à 2010 : …Pourquoi les coiffeurs ? Notes actuelles sur Le Dictateur, de Jean Narboni, aux éditions Capricci. Capricci est une très bonne maison d’édition, avec laquelle j’ai une bonne expérience cinéphile. Cela aurait déjà pu suffire amplement à ce que j’ouvre le livre de Jean Narboni, par ailleurs critique de cinéma reconnu.

Ce petit ouvrage, qui se lit d’une traite, ou par petits bouts, ne va cependant pas retracer toute la genèse du Dictateur, et tout son destin, de la préparation à l’émerveillement que le film suscite toujours aujourd’hui. Il s’amuse avec Le Dictateur, s’attarde sur des détails auxquels on n’avait pas prêté attention, l’attrape par un côté, puis, comme s’il s’agissait d’un rubik’s cube, passe à une autre face.

Le tout sous forme de questions et de petits textes de trois à quatre pages à chaque fois, parfois moins :

« Pourquoi Chaplin introduit-il son film par un long prologue sur la guerre de 14-18, aussitôt vu qu’oublié, en attendant qu’une autre vision le propose à notre attention ? » « Pourquoi dit-on toujours « le petit barbier juif » quand c’est le terme de « coiffeur » qui conviendrait, pour des raisons profondes et anciennes ? » « Pourquoi faut-il que la ressemblance entre Hynkel et le petit homme ne soit relevée par personne dans le film ? »
Il s’intéresse à cette fameuse moustache de discorde entre Chaplin et Hitler, aux noms des personnages, à leurs discours, à la musique utilisée dans le film, et à cette volonté imperturbable de Chaplin de faire ce film, décrié à l’époque, perçu comme daté ou d’une incroyable modernité, voire comme visionnaire.
Là encore, cette lecture, qui suscite des images plus familières que The Freak, s’agissant évidemment d’un film vu et revu, nous donne envie de revoir Le Dictateur, de revoir Hynkel s’époumoner devant la foule, embrasser le monde jusqu’à son éclatement, ou de revoir le barbier sautiller en cadence au rythme de la Cinquième danse hongroise de Brahms.

Revoir l’œuvre, retrouver l’homme

Il y a quelques années, j’avais découvert qu’il existait un biopic consacré à Chaplin. Évidemment, lorsque l’on se plonge dans son autobiographie, on voit à quel point Chaplin est un personnage cinématographique en lui-même. Mais un biopic ? Il faut les épaules.

Je me suis donc procurée Chaplin, de Richard Attenborough, avec un peu de méfiance mais aussi beaucoup d’impatience. Richard Attenborough, c’est l’acteur qui incarne John Sturges dans La Grande évasion, et le milliardaire excentrique John Hammond dans Jurassic Park. Vous savez, celui qui veut ressusciter les dinosaures. C’est également le réalisateur de l’immense biopic sur Gandhi avec Ben Kingsley dans le rôle titre. Autant dire que le biopic, il connaissait.

Au casting, un Robert Downey Jr bluffant de ressemblance avec Chaplin, Anthony Hopkins et Geraldine Chaplin, fille de Chaplin, qui joue sa mère. Vous avez suivi ? La fille de Chaplin joue la mère de Chaplin.

Et on y croise donc tous les personnages qui ont traversé la vie de Chaplin : son frère Sidney, Mack Sennett, Douglas Fairbanks, Mary Pickford, J. Edgar Hoover, Edna Purviance, Paulette Goddard, et évidemment, Oona O’Neill.

Le film est une belle galerie de portraits, un beau concentré de cinéma que l’on regarde avec sympathie, même si la fin est un peu longue. On y voit Chaplin à ses débuts, à 5 ans sur une scène de théâtre, puis dans la troupe de Fred Karno, on le voit créer Charlot, on le voit réalisateur exigeant, artiste, homme d’affaires redoutable, homme engagé sans affiliation politique, et amoureux.

Pour celles et ceux qui veulent découvrir l’homme, c’est une expérience à tenter. Pour ceux aussi qui veulent voir Robert Downey Jr avant Iron man et Sherlock Holmes dans un rôle vraiment à sa hauteur, n’hésitez pas.

Prochaine lecture ?

Et pour ceux qui se demandent quelle sera ma prochaine lecture sur Chaplin, puisque après The Freak et Pourquoi les coiffeurs ?, l’homme et l’œuvre me fascinent toujours autant, j’ai jeté mon dévolu sur Footlights, paru en octobre 2014 par les éditions du Seuil, le seul roman écrit par Chaplin, et qui a inspiré Les Feux de la rampe.

J’en toucherai peut-être un mot une fois sa lecture achevée. En attendant, je vais préparer quelques hors-séries pour cet été…

Chaplin’s world

Comme promis dans l’article précédent, voici un petit article cinéphile un peu exceptionnel : celui consacré à ma visite de Chaplin’s world, le musée dédié à Chaplin, qui a ouvert à Corsier-sur-Vevey le 17 avril dernier.

Ceux qui me suivent sur Twitter savent que l’ouverture de ce musée, dans la demeure suisse de Chaplin, avait suscité mon enthousiasme, et que depuis, je bouillais d’impatience à l’idée de le découvrir.

C’est donc parti pour une petite visite, riche en photos et en émotions.

Arrivée

La première chose que l’on aperçoit, c’est le portail…

Évidemment en arrivant sur Vevey par l’autoroute, le visiteur comprendra facilement la place de Chaplin dans cette ville, en voyant les façades des immeubles sur lesquelles apparaît Charlot dans quelques-unes de ses scènes les plus célèbres. Les ronds-points aussi lui rendent hommage.

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Une fois entré dans Chaplin’s World, passé le restaurant et l’accueil, on voit enfin le manoir. N’importe qui ayant été ému par Charlot, comme moi dans mon enfance, ne peut s’empêcher d’avoir le souffle coupé à cette vision.

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Sans exagérer, on ressent à chaque pas, à la vue de chacune des fenêtres du manoir, ceci : « il a marché ici, s’est peut-être assis sur ce banc, a contemplé ces montagnes, a respiré cet air… »

Le manoir

Pour faire le tour du musée, son manoir, son studio, et son parc, il faut environ trois heures, bien occupées et riches en émotions et en remémorations. On se dit que peut-être, on ne manquera pas de croiser Chaplin au détour d’un couloir, et c’est effectivement ce qui se passe.

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À l’entrée du manoir, bien en évidence, la première statue de cire de notre ami, couvée du regard par une belle photographie de Oona. D’emblée, on est saisi.

Le manoir se compose de deux étages à visiter, qui alternent anciennes pièces à vivre et pièces d’exposition, voire mêlent les deux : le rez-de-chaussée avec son bureau, son salon, sa bibliothèque, sa salle à manger, et le premier étage avec une salle de projection où Oona et son mari semblent toujours regarder des films de famille, et la chambre de Chaplin – est-ce là qu’il s’est tranquillement endormi un soir de Noël 1977 pour ne plus se réveiller ?

Les salles d’exposition présentent la vie de Chaplin sous différents angles : voyages, Chaplin en Suisse, célébrités fréquentées par Chaplin… Bien évidemment c’est dans les pièces à vivre que l’émotion reste à son comble…

Après une promenade dans le parc, où l’on respire lilas et cerisiers en contemplant les montagnes, on gagne le studio.

Le studio

On nous fait patienter devant des scènes de Charlot, puis entrer dans une salle de projection assez impressionnante. Le personnel du musée nous annonce que l’on va assister à un film de 10 minutes sur la vie de Chaplin. Images d’archives, aucun dialogues hormis ceux des films et la musique du Cirque, des Temps modernes

Le film s’achève sur quelques gamins dans les rues de Londres au début du 20e siècle. Puis il y a cet instant magique où l’écran se soulève et l’on est invité à se promener dans une reconstitution des rues de Londres : on y croise Jackie Coogan et le policier du Kid, une petite aveugle qui vend des fleurs.

On entre sous le chapiteau d’un cirque. On traverse un couloir où s’anime Charlot dans plusieurs scènes et où il s’affiche.

On y reconnaît la boutique du barbier du Dictateur, une prison, un restaurant, une usine aux rouages énormes dans lesquels on peut se glisser, une maison bien instable, un studio rempli de pellicules, des vitrines où l’on voit le fameux costume de Charlot, les souliers de La Ruée vers l’or, et une banque où sont conservés entre autres un lion de Venise, deux Oscars…


La visite finie, le néophyte et le passionné trouveront de quoi se rassasier à la boutique. Les inévitables chapeaux melon, les magnets, cartes postales, marques-pages et autres produits dérivés, les films, bien entendu, et des livres, beaucoup de livres, notamment l’incontournable autobiographie de Chaplin, dont je n’ai cessé de vous recommander la lecture…

Personnellement, je regrette juste que le musée n’ait pas proposé son propre catalogue. Certes, il y a l’application gratuite Chaplin’s World, disponible sur Apple Store et sur Google Play, qui donne un bel aperçu du manoir mais ne révèle rien (volontairement ?) du studio.

J’ai néanmoins trouvé ce qui sera ma lecture cinéphile du mois de juin, et je garde un souvenir ébloui de cette visite.

Aller plus loin, sur Cinéphiledoc

En attendant, vous reprendrez bien un peu de Chaplin ?

Deux articles sur le cinéma muet en général, et qui abordent un peu Chaplin :

Allez plus loin, avec Chaplin’s world

Pour télécharger l’application gratuite Chaplin’s world : http://www.chaplinsworld.com/actualites-musee/l-application-mobile-de-chaplin-s-world

Le site internet du musée : http://www.chaplinsworld.com/

Pour suivre le musée sur Twitter : https://twitter.com/chaplins_world

Deux amours, entre littérature et cinéma

Voici le compte-rendu de lecture du mois de mai, qui sera suivi, si tout va bien, d’un autre petit article cinéphile un peu exceptionnel d’ici quelques jours.

D’un livre à l’autre…

Avant de faire la lecture de l’ouvrage que j’ai choisi ce mois-ci, j’ai eu écho de nombreuses réactions très positives (articles, tweets…). Je me suis effectivement rendue compte que ce livre avait en qualités tout ce qui manquait à celui dont j’ai fait le compte-rendu à l’été 2014, qui traitait d’un sujet approchant : un ouvrage de Jean Cléder, publié en 2012 chez Armand Colin, Entre littérature et cinéma : les affinités électives.

Ce livre évoquait, comme l’indiquait très justement son titre, les relations entre littérature et cinéma, avec plusieurs exemples à l’appui, et avec beaucoup d’érudition, peut-être même un peu trop… Un ouvrage intéressant, mais écrit par un universitaire, et se mettant peu à la portée du lecteur lambda. Cette lecture m’avait quelque peu découragée des livres sur ce sujet, jusqu’au mois dernier.

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Les écrivains du 7e art est l’œuvre de Frédéric Mercier, critique de cinéma, publiée en avril 2016 aux éditions Seguier.

J’ai choisi ce livre après avoir vu passer plusieurs mentions élogieuses sur Twitter, et parce que justement, après la lecture déçue de l’ouvrage de Cléder, j’espérais trouver dans cette nouvelle expérience quelque chose de plus réussi.

Souvenirs de littérature

Ce que j’ai ressenti en premier face à ce livre était cependant antérieur à sa lecture : j’ai aimé la couverture toute en sobriété, avec ce Malraux hiératique. Lorsque je me suis penchée sur la quatrième de couverture et que j’ai parcouru les noms mentionnés (Gide, Giono, Aragon, Céline, Gary), cela m’a donné envie d’une petite traversée subjective de la littérature française depuis le lycée jusqu’à aujourd’hui.

Vous excuserez je l’espère, cette évocation toute personnelle, ponctuée de citations de mes œuvres de chevet… Je précise d’emblée que j’aime principalement la littérature des 19e et 20e siècles.

Au lycée, en première Littéraire : je fais mes premières tentatives avortées de me plonger dans A la recherche du temps perdu, après une lecture de passages choisis de Combray. C’est trop tôt, Marcel me perd et me tombe des mains…

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De cette période, je garde deux souvenirs marquants : Nadja de Breton dont les plongées dans l’inconscient et les promenades parisiennes me laissent sans voix :

« Mais…et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d’arriver à cette étoile. A vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empêcherait : rien, pas même moi… Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais. Vous ne comprenez pas : elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. « 

et Un Roi sans divertissement de Giono, qui manque de me perdre, jusqu’à la fin, en épiphanie, où je comprends enfin la magie de Giono.

Et il y eut, au fond du jardin, l’énorme éclaboussement d’or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C’était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l’univers. Qui a dit : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères  » ?

Après le lycée, je m’oriente vers une prépa (littéraire, est-ce utile de le préciser) : j’y découvre de Genet surtout (Les Bonnes et Le Balcon), et Duras avec Le ravissement de Lol V Stein : 

Une fois sortie de chez elle, dès qu’elle atteignait la rue,
dès qu’elle se mettait en marche,
la promenade la captivait complètement,
la délivrait de vouloir être ou faire
plus encore que jusque-là l’immobilité du songe.

En 3e année (en véritable masochiste, j’ai cubé), on lit pour préparer l’ENS Albertine disparue. À l’occasion d’un séjour à Venise, j’ai repensé à ces quelques lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route.

Je fais une nouvelle tentative, réussie cette fois, de lire La Recherche. J’y plonge d’autant plus que je consacre à Proust mes deux années de Master de Littérature française et un mémoire sur l’influence de Proust dans le cinéma de Truffaut.

Durant ce Master, sous l’influence d’un directeur de recherche sartrien, je découvre Sartre, Drieu La Rochelle, et Le Chiendent de Queneau. Je lis enfin La Promesse de l’aube de Gary et je suis éblouie par Les Faux-Monnayeurs de Gide.

J’ai aussi le coup de foudre pour Beauvoir, dont j’aime par-dessus tout Tous les hommes sont mortels et Les Mandarins, et pour Sagan, dont mon préféré reste Les bleus à l’âme.

Enfin je découvre émerveillée L’Étranger de Camus, qui me tombait jusque-là des mains. Par contre je n’ai jamais pu venir à bout de Céline ou de Madame Bovary

Traversée inattendue

Voilà pour cette traversée littéraire, uniquement suscitée par la quatrième de couverture des Écrivains du 7e art de Frédéric Mercier.

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Un peu à la manière des Plus grands films que vous ne verrez jamais, ce superbe ouvrage de Simon Braund qui faisait la part belle aux films n’ayant jamais vu le jour, Frédéric Mercier raconte, dans un voyage subjectif, les amours et désamours des écrivains qui se sont essayés un jour au cinéma, et des cinéastes qui sont aussi des écrivains (bien qu’il réserve à ces derniers un – trop – court ultime chapitre).

Vous ne trouverez pas (ou peu) d’histoires de succès dans ce livre : Mercier ne s’attarde pas sur les « monstres » (j’utilise l’expression sous sa forme méliorative comme dans monstres sacrés) que sont Cocteau, Guitry, ou Duras, et il n’aborde que rapidement le travail de scénariste de Prévert.

Il s’intéresse aux relations plus complexes… Aux écrivains qui, si j’ose dire, n’inscriraient pas « en couple avec le cinéma » sur Facebook, mais plutôt « C’est compliqué ».

Son lecteur découvre (ou redécouvre) donc ces expériences ratées, ces projets avortés ou méconnus, la confiance ou la méfiance excessives d’un art (la littérature) envers un autre (le cinéma) et ce depuis la naissance du second.

Car les premiers écrivains que nous fait croiser l’auteur sont contemporains des premières armes du cinéma : on y voit Aragon, Artaud, Céline, ou encore Gide.

Ces écrivains rêvent d’un cinéma sans pour autant toujours concrétiser ce rêve dans des projets qui verront le jour, sans pour autant écrire des scénarios, ont avec lui des rendez-vous manqués, et se heurtent, comme beaucoup après eux, aux contraintes techniques imposées par le cinéma.

C’est en effet ce qui revient le plus sous la plume de Frédéric Mercier dans son parcours : des auteurs qui se confrontent, parfois brutalement, aux différences de langage entre cinéma et littérature, et à ce que Mercier nomme souvent les « contingences matérielles et humaines de la machinerie cinéma ».

Écrivains de cinéastes et écrivains cinéastes

Après ces premiers contemporains du cinéma, Mercier nous fait partir à la rencontre d’écrivains qui ont principalement oeuvré, parfois avec succès, comme scénaristes. On y croise brièvement Prévert et Pagnol, puis on y redécouvre quelques grandes figures :

Kessel qui a passé sa vie à écrire des scénarios, mais dont on connaît mieux les adaptations de ses romans, Belle de Jour par Buñuel et la magnifique Armée des ombres par Jean-Pierre Melville, qu’il n’a toutefois pas scénarisés lui-même :

Sagan et le scénario de Landru qu’elle co-écrit avec Chabrol ;

Modiano dont j’ai découvert grâce à l’auteur qu’il avait été le scénariste de Lacombe Lucien, l’un de mes Louis Malle préférés ;

et d’autres figures qui, si j’en connais le nom, me sont moins familières : Nimier, Green, Gégauff…

Et puis il y a les écrivains cinéastes :

Giono et son rêve de cinéma pur, aussi libre que la plume, et irréel, et qui a collaboré à l’adaptation de son Roi sans divertissement, et réalisé un film, Crésus ;

Malraux qui avait souhaité, avec L’Espoir, que le cinéma serve jusqu’au bout son engagement aux côtés des républicains espagnols ;

Romain Gary, auteur d’un film maudit avec Jean Seberg, mal aimé et jamais ressorti…

Dans un autre chapitre, Frédéric Mercier évoque également des auteurs plus contemporains : Houellebecq, Emmanuel Carrère, scénariste notamment de la série Les Revenants, Éric Vuillard et François Bégaudeau.

Son ultime chapitre est consacré aux cinéastes littéraires : Rohmer, Desplechin et Truffaut, et il clôt cette belle promenade par une évocation, trop brève à mon goût, de Perec et de Genet.

Un auteur qui lui ressemble

Ce serait le seul reproche que j’aurais à adresser à ce livre, agréable, fin et accessible, ce post-scriptum à Perec et Genet, très court, très curieux, semblant sortir de nulle part, et ouvrant un horizon plutôt que de clore cette traversée cinéphile et littéraire…

Mais peut-être le but est-il justement de ne pas clore la promenade, et le post-scriptum n’est-il pas l’invitation à un prochain voyage ? Comment savoir ?

Durant cette lecture où j’ai découvert beaucoup de choses, sans pour autant jamais avoir l’impression de me perdre dans trop d’érudition, un portrait d’auteur m’a semblé correspondre à celui de Frédéric Mercier.

Je ne connais pas Frédéric Mercier, je ne le connaissais pas avant d’ouvrir son livre, mais en lisant ces quelques mots sur Emmanuel Carrère, je me suis imaginée que quelqu’un pouvant écrire ces lignes, devait certainement lui ressembler :

Si Carrère se tourne d’emblée vers Positif*, c’est d’abord une affaire de goût. La revue a toujours fait la part belle aux cinéastes de l’imaginaire, du rêve et du fantastique, vanté Resnais plutôt que Pialat, défendu la première Stanley Kubrick et John Boorman (…). Dès son premier article paru en janvier 1977, et qui porte sur la mise en scène des batailles, Carrère fait montre d’une culture ouverte, hétérogène. D’emblée il mêle avec bonheur Ridley Scott à Clausewitz, Woody Allen et Buster Keaton, Hegel à Gance et La Grande vadrouille.

*revue mensuelle de cinéma fondée en 1952

J’ai imaginé Frédéric Mercier comme un auteur des plus ouverts lui aussi, et pour qui, la culture est forcément hétérogène, mêlée, rêvée et imaginée.

C’est en tout cas ce que la lecture de son livre m’a laissé penser, et refermer un ouvrage sur cette impression, c’est plutôt… positif, justement.

Promenades en cinéphilie

Une fois n’est pas coutume, pour ce compte-rendu de lecture d’avril 2016, j’évoquerai non pas un mais deux livres… d’où le titre de cet article, général et fourre-tout à souhait !

Il y a longtemps que je n’avais pas parlé de Truffaut

Vous l’aurez compris, j’ai une fois de plus déniché un ouvrage sur mon réalisateur préféré…

On aurait pu croire que le filon était quelque peu tari après les multiples et très riches publications qui ont marqué les 30 ans de la disparition de François Truffaut.

Que nenni ! (j’arrive enfin à placer cette expression désuète dont je raffole !)

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Deux hypothèses, tout aussi subjectives l’une que l’autre :

  • soit l’œuvre de Truffaut, et plus globalement sa vie, sont des sources inépuisables d’inspiration pour les écrivains cinéphiles ;
  • soit son œuvre ne cesse de susciter l’intérêt, ce dont les mêmes écrivains susnommés se rendent très bien compte…

Ce qui est sûr, c’est que, chez moi, la deuxième hypothèse l’emporte, je suis donc la cible facile, inévitable et consentante d’un livre qui arborera pour titre « François Truffaut… »

Je ne vais pas faire la liste des articles de ce blog que j’ai consacrés à Truffaut, ou encore de ceux où je n’ai fait que l’évoquer au détour d’une phrase. Si l’envie vous en prend, vous pouvez allez jeter un coup d’oeil ici, ici ou encore ici.

Mais l’un d’entre eux, cependant, est suffisamment proche du sujet que traite le livre qui va m’intéresser dans quelques instants, j’en profite donc pour vous l’indiquer : il s’agit de ma participation, il y a environ un an et demi, à un concours d’écriture organisé par la Cinémathèque française et Télérama, Lettre à la Femme d’à côté.

De la spectatrice à la comédienne

En février 2016, est paru aux éditions Grasset un ouvrage d’Elizabeth Gouslan, journaliste et déjà auteur de biographies de Grace Kelly et Ava Gardner, Truffaut et les femmes.

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Toute à mon impatience et à la lecture du livre de Luchini, je n’y ai d’abord pas prêté attention.

Et quand je l’ai enfin aperçu, je n’ai pas été convaincue. J’ai déjà dit mes réserves sur les autobiographies de célébrités, qui risquent toujours racolage et nombrilisme, même lorsqu’il s’agit d’une célébrité que j’affectionne.

C’est dire à quel point j’étais réticente devant un ouvrage qui me proposait d’évoquer Truffaut et les femmes. Et d’abord quelles femmes ? Les mères, les épouses, les maîtresses, les filles, les comédiennes, les amies ?

Et puis je me suis dit que, certes, si l’auteur choisissait de me parler des femmes, c’était pour (mieux – ça j’allais le voir très vite, ou pas) me parler de lui. J’ai donc cédé à la tentation, et j’ai décidé de laisser sa chance à Elizabeth Gouslan.

Je l’ai laissée me parler de la mère de Truffaut, de sa famille, de Jeanne Moreau, Françoise Dorléac, Claude Jade, Catherine Deneuve.

Finalement, je n’y ai bien-sûr pas appris grand chose – et j’en suis très heureuse, car je ne vois pas ce qu’aurait pu m’apporter un scoop, une révélation sur Truffaut, qu’en aurais-je fait ?

L’auteur de ce livre évoque les femmes que Truffaut a aimées, et celles qui l’ont aimé, qui continuent à l’aimer. C’est au fond une biographie par les femmes, pas très différentes des autres ouvrages qui se sont penchés sur le réalisateur.

Les moments les plus émouvants du texte, c’est lorsque Elizabeth Gouslan évoque la façon dont Truffaut filme ses comédiennes, mais surtout lorsqu’elle partage son expérience de spectatrice, lorsqu’elle se promène avec d’autres cinéphiles dans les rues de Paris où ont vécu le cinéaste et ses personnages, lorsqu’elle tente de parler avec Jeanne Moreau au téléphone, ou lorsqu’elle cherche à croiser Deneuve dans la rue, sans jamais réussir à lui adresser la parole…

Des moments intenses, personnels, où la biographie rejoint, par petites touches impressionnistes, l’autoportrait.

Au fond elle ne fait rien de plus que tous les spectateurs qui ont aimé et qui aiment (ce qui me rappelle cette chanson de Cabrel que j’écoutais enfant « Quand j’aime une fois j’aime pour toujours ») Truffaut : partir dans une quête qui n’a pas de fin, à la poursuite d’un être qu’on ne connaît pas, qu’on n’a, pour certains, jamais connu, mais qui reste le grand frère, le père, l’ami spirituel, le guide inévitable en cinéphilie.

Et puis, si je dois ne garder le livre d’Elizabeth Gouslan que pour une raison, c’est pour m’avoir fait connaître cette blague de Truffaut, grand amateur de bons mots et de calembours, et que je cite, maladroitement, de mémoire :

« Pourquoi les prêtres n’ont pas de voiture ? – Parce qu’ils ont des habits sacerdotaux. »

Je dois à l’auteur un éclat de rire équivalent à celui suscité par la découverte d’un petit ouvrage sur Le Dictateur que j’ai commandé il y a quelques jours : Pourquoi les coiffeurs ? de Jean Narboni.

Après un petit clin d’œil (pas si hors sujet que ça) aux amateurs de tendresse, passons maintenant à la deuxième lecture.

D’une ville à l’autre

Elizabeth Gouslan nous avait promené dans Paris, sur les traces de Truffaut et Antoine Doinel, dans l’immeuble qui abritait les Films du Carrosse, dans les rues de Montmartre, avec comme point de repère, la Tour Eiffel qui surplombe tout ça…

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Mais Paris, au-delà de Truffaut, c’est une ville de cinéma, où Hôtel du Nord côtoie Drôle de frimousse, Le Dernier métro (Truffaut encore), French Cancan, On connaît la chanson, Amélie Poulain, Inception ou encore le Paris de Cédric Klapisch.

Partons pour d’autres horizons, tout aussi cinématographiques, et juste un peu plus ensoleillés peut-être.

Le deuxième ouvrage que j’ai choisi ce mois-ci est un petit livre d’une centaine de pages, à peine, lui aussi publié en février 2016, aux éditions Espaces & signes, dans la collection Ciné voyage : Rome mise en scènes, par Edouard Dor.

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L’auteur est le créateur de cette collection, Ciné Voyage, dont nous apprenons plus dans les toutes premières pages du livre, et également sur le site internet des éditions :

Chaque livre de cette collection propose d’aller à la découverte, partout dans le monde, des « lieux du cinéma » : un quartier (ex. Montmartre), une ville (ex. Tokyo), une région (ex. la riviera italienne).

Les « lieux du cinéma » sont aussi bien :
– les lieux où ont été tournées des scènes emblématiques (lieux précis de tournage),
– que les lieux représentés ou évoqués dans certaines scènes (lieux utilisés comme symboles).

Ces ouvrages se présentent sous la forme de parcours-guides dont le fil rouge est le cinéma – comme reflet de la vie d’un quartier, d’une ville, d’une région, etc., mais aussi comme témoin de leur passé.
Ces livres ne se veulent pas exhaustifs concernant la filmographie du lieu choisi, cependant les films les plus emblématiques de ce lieu ne sont pas oubliés (même s’ils ne sont qu’abordés brièvement).

La collection compte pour l’instant quatre ouvrages, dont Rome n’est que le deuxième, et dont 2 sont encore, pour l’instant, à paraître.  C’est aussi celui de la collection qui m’a le plus attirée, puisque j’ai déjà eu l’occasion d’aborder, dans certains articles, le cinéma italien, à retrouver ici et ici.

Rome à redécouvrir

À la lecture de ce livre, je me suis cependant rendue compte, que, à de rares exceptions près, si j’aimais le cinéma italien, ce n’était pas forcément celui qui avait Rome pour cadre. Les films qui me plaisent le plus m’offre un panorama de l’Italie, Rome comprise, qu’il s’agisse du bien-nommé Voyage en Italie, de Parfum de femmes, de Padre Padrone, de Cinema Paradiso ou encore de Nos meilleures années.

Mais il y a, bien-sûr, des incontournables, que j’ai évidemment retrouvés dans l’ouvrage d’Edouard Dor, tout en tours et en détours, en vagabondages entre conquêtes et mélancolie, entre tendresse et violences.

Et j’ai eu beaucoup de bonheur à l’évocation de deux d’entre eux :

  • le Fellini Roma, évidemment de Fellini, qui est le premier film sur lequel l’auteur s’arrête, et dont la scène de découverte, puis d’estompement d’une fresque antique m’a vraiment marquée :

  • et les Vacances romaines, de William Wyler, avec la toute fraîche Audrey Hepburn et le séduisant Gregory Peck

Pour les films les plus récents, malgré des excursions à Florence, en Toscane et en Norvège, c’est définitivement Nos meilleures années qui me laisse le souvenir le plus ébloui de l’Italie.

Mais évidemment, le lieu de Rome que je connaissais le mieux, sans le savoir, c’est la Cinecitta, qu’évoque l’auteur dans son dernier chapitre, et où furent tournés les péplums emblématiques tels que Ben Hur ou Cléopâtre, et plus récemment la série Rome, qui reste une des références indépassables en matière de séries historiques.

La qualité majeure de cet ouvrage est de répondre totalement à son ambition : un parcours guide subjectif et non-exhaustif, pour des films à découvrir ou à redécouvrir, illustré de petites photographies efficaces, avec LE plus à la fin du livre : des promenades par films abordés, avec d’un côté le plan, de l’autre la mention des lieux du film dans leur ordre chronologique. À nouveau, simple et efficace.

Ce livre pourrait tout à fait être glissé dans la valise avant une petite escapade romaine… ne manquerait plus, pour ajouter une petite touche de modernité, qu’une application correspondante, qui proposerait au lecteur un extrait de film lorsqu’il passe dans telle ou telle rue, une image, un dialogue, que sais-je encore, pour s’immerger encore un peu plus dans la ville et dans son atmosphère cinématographique.

Voilà pour ces deux promenades cinéphiles, l’une presque exclusivement parisienne, l’autre tout à fait romaine, pour vous donner des envies d’escapades avec les beaux jours qui reviennent ou tardent à revenir…

Luchini, l’homme derrière les textes

Seulement une petite semaine après le compte-rendu de lecture de février, voici déjà celui de mars. J’ai quelques raisons de le publier aussi rapidement.

La première, c’est que je connaissais déjà fin février le livre dont je parlerai en mars, je l’avais pré-commandé et j’attendais sa sortie avec impatience.

La seconde, c’est qu’une fois le fameux livre reçu, j’ai mis à profit les quelques jours restants des vacances d’hiver, et j’ai dévoré ce livre en exactement 7h.

Enfin, la troisième raison, c’est qu’aujourd’hui j’ai 30 ans.

J’aurais pu publier ce compte-rendu à la mi-mars ou fin mars sans mentionner mon changement de dizaine, et me contentant aujourd’hui de tweeter quelques liens, que vous avez peut-être vu passer…

Mais puisque la lecture est finie, et que le livre m’a particulièrement emballée – hormis une petite déception, qui, connaissant l’auteur, était prévisible – je commence cet article par un petit flash-back en 1986.

1986, musique et cinéma

Évidemment, j’ai laissé de côté la politique, l’économie, la démographie, les conflits, le tunnel sous la Manche, la cohabitation et une catastrophe nucléaire bien connue pour s’être arrêtée à la frontière…

J’ai également laissé de côté les anniversaires de décès, trop déprimants, les 30 ans de Balavoine et Coluche, les 25 ans de Gainsbourg et les 10 ans de Nougaro.

J’ai été soulagée de voir que, même si nous étions en plein dans les années 80 (Ève lève-toi, En rouge et noir, Premier baiser, Ouragan, etc.) il fallait aussi compter avec le succès de mon album préféré de Goldman, Non homologué, sorti l’année précédente, des Rita Mitsouko, et de Balavoine, et la sortie de l’album True blue de Madonna ou encore de la chanson Nikita d’Elton John.

Au box-office, j’ai retrouvé un Chabrol, L’inspecteur Lavardin, auquel je préfère Poulet au vinaigre, un Blier, Tenue de soirée, qui ne m’a jamais autant marquée que Préparez vos mouchoirs ou Buffet froid ou encore Les Acteurs, deux adaptations de Pagnol signées Claude Berri, les Pirates de Polanski, un carton américain (Top Gun), et le meilleur Alien, Aliens le retour.

J’ai gardé le meilleur pour la fin : Fievel et le nouveau monde, qui a bercé mon enfance, et si je ne dois retenir qu’un film, Le Nom de la rose, de Jean-Jacques Annaud, une belle coïncidence pour la lectrice cinéphile que je suis devenue.

Je ne vous embête pas plus longtemps avec 1986, passons à ma lecture de mars.

Autobiographie ? Pas vraiment…

Début février, j’étais en train de farfouiller virtuellement – plus prosaïquement je m’enquerrais, en ligne, des publications à venir rayon cinéma – quand je suis tombée sur lui.

Lui, c’était un ouvrage dont la sortie était annoncée pour le 2 mars, et que j’ai aussitôt pré-commandé. Intérieurement, je me disais que si le livre en question n’était pas à la hauteur de mes espérances, j’aurais ainsi tout le temps d’en changer. Je n’en ai pas eu besoin.

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Il s’agit de l’autobiographie – le terme ne me satisfait pas – de Fabrice Luchini, publiée chez Flammarion, Comédie française : Ça a débuté comme ça

Lorsque je vois des comédiens (pour le cinéma ce sont généralement des comédiens, pour la chanson, des chanteurs, dont certains à vingt ans qui publient leurs mémoires…) publier leur autobiographie, j’ai toujours deux appréhensions :

  • que ce soit écrit avec les pieds, ou écrit avec l’aide de quelqu’un, ou bien, ô miracle, que le comédien décédé ait laissé ses mémoires cachées sous l’escalier…
  • que le livre en question soit le prétexte d’un grand déballage.

Ma bibliothèque compte donc relativement peu d’autobiographies finalement, hormis celle de Signoret dont les talents d’écrivain égalent ceux de comédienne, et celle de Michel Serrault, qui est d’une drôlerie absolue.

Si j’ai choisi l’autobiographie de Luchini, c’est parce qu’intérieurement (encore) je me doutais bien que j’échapperai sans nul doute possible à mes deux appréhensions.

Et pour cause, en dépit de l’argument de vente de Flammarion que j’imagine comme « un des acteurs préférés des Français se dévoile enfin » et en dépit de la quatrième de couverture, Comédie française n’est pas une autobiographie.

Objet littéraire non identifié ? Certainement !

Certes, Luchini rapporte quelques anecdotes de sa vie, son enfance, ses années comme garçon coiffeur, Perceval et Éric Rohmer, mais ces anecdotes, vous les connaissez déjà, si comme moi vous avez assisté avec jubilation au Point sur Robert, ce spectacle où Luchini mêle souvenirs et lectures des grands textes littéraires qu’il affectionne.

Ce n’est pas pour déballer, loin de là, que Luchini écrit ce texte, ce n’est pas non plus pour se dévoiler. Ou s’il se dévoile, c’est par petites touches discrètes, comme ces quelques pages intercalées entre deux chapitres où il tient une sorte de journal de tournage fragmentaire.

Certes, il raconte des étapes, des rencontres, il commence par son enfance et pose la plume en 2015. Le texte est ponctué, envahi de citations littéraires. Finalement, lorsque l’on aime Luchini et lorsqu’on a bien en tête son phrasé, sa gestuelle, son timbre de voix lorsqu’il est en scène ou devant la caméra, ce qui enchante le plus dans ce livre, c’est d’avoir l’impression, à le lire, de l’entendre.

Et finalement, encore, ce n’est pas pour le grand déballage qu’on a acheté cette « autobiographie », c’est pour retrouver quelqu’un qui, qu’on l’aime ou qu’on le déteste, ne laisse jamais indifférent.

Un curieux personnage paperolles qui à chaque page ajoute une multitude d’impressions, une centaine de nouvelles pages, à travers les auteurs littéraires qu’il évoque, Céline, Molière, La Fontaine, Nietzsche, Rimbaud, et qui le définissent, même si le terme a quelque chose de trop définitif, ou plutôt l’esquissent.

Brillant écervolant qu’il est

Je ne fais pas ce jeu de mots par simple plaisir de le faire. À ma lecture, je me suis souvenue de la lettre que Beaumarchais reçoit de Voltaire dans Beaumarchais l’insolent : « Brillant écervelé que vous êtes… »

Écervelé, qui a peu de jugement, dit le dictionnaire. Écervelé, distrait ? rêveur ? Cette façon qu’a Luchini de plonger dans les textes, de voler sur les mots, en nous entraînant à sa suite, m’a fait passer d’écervelé à écervolant. J’aime les calembours, je l’ai gardé.

Je me suis replongée dans la filmographie de Luchini, puisque c’est par le cinéma, plus que par les lectures, que je l’ai d’abord connu.

De 1969 (début de sa carrière) à 1985, je n’ai rien vu, pas même le fameux Perceval de Rohmer, qui lui a valu de connaître Roland Barthes.

Mes premières impressions, c’est d’abord un rendez-vous manqué. En 1995 sort L’Année Juliette. Mes parents me le montre, je ne le comprends pas. Qu’est-ce que c’est que ce type, ce menteur compulsif, qui s’invente toute une liaison imaginaire avec une Juliette disparue ? Je mettrai du coup près de dix ans à apprécier et à comprendre le personnage.

2003, je le rencontre à nouveau, dans Confidences trop intimes, un Patrice Leconte que j’adore, sur un scénario de Jérôme Tonnerre, l’auteur du Petit voisin, un de mes livres de chevet. Du coup je redécouvre le Colonel Chabert, Beaumarchais l’insolent (mon préféré), Le Bossu, P.R.O.F.S. (plus ancien et que je rêve de trouver en DVD).

Puis, entre 2006 et 2012, je le découvre au théâtre et je ne le quitte quasiment plus  : Jean-Philippe, Molière, Paris, Musée haut, musée bas, La Fille de Monaco, Les Invités de mon père, Potiche, Les Femmes du 6e étage et le brillant Dans la maison.

Malheureusement, après, par manque de temps, je le rate, je manque Alceste à bicyclette, Gemma Bovery, et surtout L’Hermine. Mais je le rattraperai bien un jour où l’autre.

Bref, si je n’avais que quelques films à conseiller à ceux qui veulent découvrir ou redécouvrir le phénomène Luchini, lesquels retenir ?

  • Beaumarchais l’insolent, d’Édouard Molinaro, d’après une pièce de Guitry. Tout en verve, en bons mots (évidemment, c’est Guitry), avec un Luchini transfiguré, et un casting français exceptionnel : Serrault, Piccoli, Brialy, Jean Yanne, Jacques Weber, Balmer… Petite mise en bouche avec le fameux « Brillant écervelé que vous êtes… »
  • Confidences trop intimes, déjà cité, de Patrice Leconte, l’histoire d’un quiproquo : Anna (Sandrine Bonnaire) a rendez-vous chez un psychanalyste, elle se trompe de porte et va se confier à M. Faber (Luchini), conseiller fiscal, qui n’ose pas la détromper.
  • Le dérangeant et brillant Dans la maison, un film de François Ozon, lui aussi familier des objets filmiques non identifiés, puisqu’il alterne le clair et l’obscur, le chatoyant et le troublant. De François Ozon, j’aime Huit Femmes, Potiche, pour leurs couleurs et leur gaieté souvent amère, mais j’aime aussi Jeune et jolie, et ce voyeur Dans la maison, dans lequel on lit aussi et on écrit beaucoup :

Et du coup, Comédie française, dans tout ça ?

En refermant le livre…

Je n’étais pas partie en me disant « je vais tout connaître de Luchini », je ne m’attendais pas à ce que ses confidences soient trop intimes (il faut que j’arrête ce genre de jeux de mots).

Après tout, lorsque l’on se rend sur la page de présentation de l’ouvrage, par Flammarion, ce dernier est classé dans les « Essais littéraires », c’est bien mieux, plus riche et plus prometteur qu’autobiographie.

Alors, déçue que Luchini ne m’ait pas révélé son plat préféré, la grippe qu’il aurait eu en telle année, ou la liaison passionnée avec unetelle, même s’il confie qu’il n’aime pas les portables, qu’il aime Nagui, ou qu’il voudrait être de gauche mais c’est compliqué… ? Pas le moins du monde, car rien ne ressemblerait moins à l’image que j’ai de lui, certes réductrice, parcellaire, et tant mieux.

Cette autobiographie dont il dit au début que les éditeurs la lui réclament, c’est encore le prétexte pour lui de dire les textes, les mots, et les auteurs qu’il aime. Et une nouvelle fois, de les partager avec le lecteur qui venait peut-être pour ça, peut-être pour autre chose.

Pour mes trente ans, sans le savoir, Luchini m’offre une autobiographie qui n’en est pas une, un voyage à travers les livres où il se dévoile, comme un portrait proustien, par instantanés, où l’on croit l’entendre, et le ré-entendre, comme si l’on venait de le quitter, dans Le Point sur Robert.

Il me donne envie de lire, de relire, et de retourner le voir, au théâtre et au cinéma. Et c’est largement à la hauteur de mes espérances !

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