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Catégorie : Aux infos, etc. ! (Page 10 sur 10)

Les restrictions nécessaires

Question : Quel est le comble pour une internetophile ?

(Il faut comprendre, dans ce terme pour le moins barbare et plus ou moins valise, qu’il s’agit d’une personne qui utilise quotidiennement Internet, aussi bien dans un cadre professionnel que personnel, qui laisse des traces numériques visibles et qui n’est pas réfractaire, loin de là, à l’usage pédagogique d’Internet et de ses multiples outils)

Réponse : C’est de devoir, pour des raisons pratiques et de santé mentale, restreindre l’accès de ces chers petits digital natives qui forment son public.

Utiliser Internet dans le cadre de pratiques pédagogiques, c’est désormais recommandé, voire même nécessaire, lorsque l’on ne veut pas se déconnecter – c’est le cas de le dire – des usages des élèves. Et lorsque l’on se déconnecte de leurs pratiques, on est entraîné dans un cycle infernal qui, selon moi, nous conduit de l’incompréhension à la désaffection et de la désaffection à l’amertume. La question se pose cependant dans le cadre d’un usage libre d’Internet pour des élèves de collège.

Mon prédécesseur observait des règles très strictes concernant l’utilisation des ordinateurs au CDI. La première semaine, j’ai voulu tenter l’expérience d’autoriser Internet pour deux usages :

  • les recherches demandées par les enseignants des autres disciplines – cela incluant, malheureusement pour mon imprimante, les immanquables recherches d’images pour décorer les premières pages de cahier ;
  • les jeux éducatifs, bien que j’ai dû sur le tas trouver des sites adéquats pour les matières scientifiques.

Malgré ces restrictions, qui m’ont épargné les questions habituelles du type : « On peut aller sur Facebook ? », j’ai été confrontée à deux problèmes : le temps limite de consultation et le comportement appelé communément « je-vais-profiter-que-la-dame-a-le-dos-tourné-pour-jouer-à-Angry-Birds« , et que j’appellerais « l’extension du domaine de recherche ». Pour le premier problème, je me suis souvenu que dans certaines bibliothèques, les ordinateurs s’éteignent automatiquement au bout d’un certain temps d’utilisation. Pour le second, une extinction manuelle et immédiate de l’ordinateur incriminé est requise, en l’absence de logiciel de surveillance (type ITALC), qui, tel l’oeil de Moscou, coupe court aux vagabondages numériques.

La solution que j’ai finalement choisie s’élabore au fil du temps. Primo, je restreins l’accès aux jeux éducatifs aux semaines avant et après les vacances. Secundo, je prévois d’amener un compte-minute pour effectuer un roulement entre les chanceux qui font des maths sur l’ordi et les envieux qui salivent sur les chaises en attendant. Tertio, pour les recherches, en attendant mieux, je propose en priorité un livre. Si je n’ai pas de ressources sur le sujet, j’autorise la recherche en ligne.

Ai-je freiné une addiction ? Ai-je créé un manque ? Je prive les élèves d’un outil dont j’aurais moi-même du mal à me passer : je consulte régulièrement mes mails, j’essaye de me tenir informée de l’actualité en général et de celle de ma profession, quand on me parle d’un sujet, je ne résiste pas à l’envie d’en savoir plus, et je pousse même le vice jusqu’à écrire sur ces pratiques. Si je lis cet article paru sur Internet Actu et le rapport vers lequel il renvoie (en anglais) :

Associating Depressive Symptoms in College Students with Internet Usage Using Real Internet Data

dois-je me faire des cheveux blancs, m’inquiéter pour ma santé mentale, ou tout simplement assumer ?

Restreindre l’accès à Internet est pour moi tout sauf une solution idéale, mais avant de le rendre à nouveau accessible aux élèves, j’ai besoin de cadrer cet accès à la fois par des apprentissages – une progression à l’année dans des connaissances et des compétences info-documentaires – et par des pratiques numériques qui ne sont pas encore clairement établies : communication interne et externe systématique, veille professionnelle, mise en place d’outils numériques à destination des élèves.

Patience et longueur de temps…

Livre versus liseuse

« Ceci tuera cela. Le livre tuera l’édifice. À notre sens, cette pensée avait deux faces. C’était d’abord une pensée de prêtre. C’était l’effroi du sacerdoce devant un agent nouveau, l’imprimerie. C’était l’épouvante et l’éblouissement de l’homme du sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C’était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s’alarmant de la parole imprimée ; quelque chose de pareil à la stupeur d’un passereau qui verrait l’ange Légion ouvrir ses six millions d’ailes. C’était le cri du prophète qui entend déjà bruire et fourmiller l’humanité émancipée, qui voit dans l’avenir l’intelligence saper la foi, l’opinion détrôner la croyance, le monde secouer Rome. Pronostic du philosophe qui voit la pensée humaine, volatilisée par la presse, s’évaporer du récipient théocratique. Terreur du soldat qui examine le bélier d’airain et qui dit : La tour croulera. Cela signifiait qu’une puissance allait succéder à une autre puissance. Cela voulait dire : La presse tuera l’église. »

Cette longue citation est tirée du roman Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo. Elle témoigne des craintes que ne manquent jamais de susciter les nouvelles technologies auprès des générations établies. Le livre contre l’église. L’oral contre l’écrit. Dans Les Mots, Sartre a presque la même façon d’évoquer le cinéma comme nouvelle forme de divertissement. C’est l’affrontement du monde ancien et du monde nouveau, le choc des cultures.

A chaque fois reparaît cette vraie-fausse opposition entre deux supports, entre deux cultures. Oral contre écrit, cinéma contre théâtre, télévision contre cinéma, Internet contre tout le reste, Wikipédia contre l’Encyclopédia Universalis, numérique contre analogique, « nouvelles technologies » contre anciennes, logique de flux contre logique de stock, liseuses contre livres papiers, la tendance étant de condamner toute nouveauté au profit de l’existant. L’autre tendance étant de croire à la disparition inévitable de l’existant au profit de la nouveauté.

Si je m’intéresse à l’opposition entre livre et liseuse, je remarque que, la plupart du temps, l’affrontement est celui de deux états d’esprit, qui se retrouvent toujours dans les oppositions que j’ai énumérées : un état d’esprit affectif contre un état d’esprit pratique. Les défenseurs du livre papier évoquent la forme du livre, son odeur, le contact des pages, le rapport physique à l’objet… une vision sensible au sens propre et au sens figuré. Les défenseurs des liseuses évoquent leur légèreté et maniabilité, le rapport entre le poids et la contenance de la mémoire, la facilité d’utilisation.

Mais comme ceux qui acquièrent des liseuses sont ceux qui lisent déjà le plus, ce sont également eux qui résolvent cette fausse opposition entre écran et imprimé. Ils sont les anciens défenseurs du livre papier. Ils ont certainement des bibliothèques bien remplies, voire surchargées, qui les poussent à opter pour un gain de place ; ils continueront même à acheter des livres papier après l’achat de leur liseuse. Ils continueront aussi bien à fréquenter les bibliothèques qu’à rechercher des e-books sur ce très pratique métamoteur qui recense les principaux sites fournisseurs, commerciaux ou non.

 

 

 

L’information minimaliste

Lorsque j’observe la façon dont on utilise l’information, dont on y a accès et dont on la communique, je suis de plus en plus frappée, pas seulement par la rapidité dont on clique d’un lien à un autre – ce que Nicholas Carr rappelle très bien dans son article « Is Google making us stupid ? » (Google nous rend-t-il idiots ?) – mais aussi par la nature même de cette information. L’information que l’on transmet aussi bien que celle que l’on consulte est de plus en plus succincte.

Sur les sites d’actualité, de presse en ligne, à la télévision et même dans les formats papier des journaux, sous forme d’encarts, on l’appelle un « flash ». Sur les mêmes sites d’actualité, que cette actualité soit politique, économique, culturelle, c’est un flux, un fil ou un lien. Sur les réseaux sociaux, c’est un « Like », un « Tag » ou un « Tweet ». Ce n’est pas seulement l’information qui est réduite à son essentiel, c’est le nom qu’on lui donne.

Lorsque l’on tape les premiers mots d’une requête sur Google, les différentes suggestions de réponses à notre demande apparaissent instantanément. Google is suggesting… de plus en plus d’invitations au clic et au butinage. Le butinage, c’est cette pratique que l’on rencontre aussi bien en bibliothèque que dans un magasin de vêtements, et qui consiste à fureter, à s’égarer, à toucher les documents et les livres, et finalement à retrouver l’information que l’on cherchait, ou à trouver justement celle que l’on ne cherchait pas.

Sur Facebook, il n’est même plus besoin d’écrire cette information pour la communiquer : les applications permettent de dire où l’on se trouve, et il suffit d’un clic pour changer de situation sentimentale. Journalistes, sondeurs, et humoristes (notamment la série télévisée Bref) ont étudié la façon dont le statut est révélateur de la personnalité d’un usager de Facebook, depuis le météorologue amateur jusqu’à l’exhibitionniste.

Il y a ceux qui utilisent Facebook pour rapporter les moindres détails de leur journée, ceux qui veulent faire envie en étant un jour aux Etats-Unis, le lendemain en Nouvelle-Zélande, ceux qui cherchent à nous faire passer un message subliminal « Les gens qui…. », « Y’en a marre de ceux qui… », ceux qui tentent de faire dans la philosophie et le concept, et ceux qui traduisent leurs humeurs en citations et paroles de chanson.

Pour moi le statut sur Facebook, et toutes les formes d’informations minimalistes que l’on rencontre maintenant, du tweet au flash en passant par le tag, sont toutes les expressions d’un concentré de présent. Et comme mon esprit tordu fonctionne par associations d’idées, elles me font toujours penser à cette citation de Marcel Proust, dans Le Temps retrouvé :

« Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. »

(Pour les courageux, je recommande d’ailleurs la lecture du très bel article « Proust, l’instant et le sublime » d’Agathe Simon.)

Cette citation de Proust témoigne pour moi de toute l’ambition et de tout l’espoir de ce que nous publions sur Internet : qu’il s’agisse d’un article, d’un commentaire, d’une mise à jour de profil ou d’un tweet, nous tentons de restituer l’instant, de le partager et de le revivre en en retrouvant, sur notre page ou notre « journal », un instantané.

A la pêche aux traces…

 » Combien d’entre eux sont-ils conscients, en s’inscrivant sur Facebook dès l’âge de 13 ans, que commence alors un long processus d’entrée en documentation de soi, qui ne cessera probablement même pas avec leur décès ? »Olivier Ertzcheid.

Dans mon usage quotidien, personnel et professionnel, d’Internet, je me documente, je m’informe, je publie, je recherche, j’informe les autres sur qui je suis et ce que je fais, je deviens un document. Observer les élèves dans leurs pratiques numériques permet de prendre du recul sur nos propres pratiques. Ces dernières, qu’elles soient multiples ou réduites à leur portion congrue, donnent une datation au carbone 14 de la personnalité numérique du documentaliste : « pré-numérique »(le méfiant, le réfractaire, l’obligé), numérique dilettante, pro du numérique (celui qui code et qui veille). Je pense me situer dans la catégorie intermédiaire.

Si je tente de faire la liste des traces numériques et de donner une idée de mon identité numérique – en m’inspirant des définitions qu’en donnent Philippe Buschini et Fred Cavazza, cela pourrait donner :

  • 5 adresses mails ;
  • 1 compte Facebook et 1 compte sur Copains d’avant. Une inscription sur le nouveau réseau social des enseignants, RESPIRE (décidément, l’éducation nationale est douée pour les sigles) ;
  • la participation à un forum et à un blog ;
  • 3 portails Netvibes, un personnel, un professionnel (pour la veille) et un dans le cadre du CDI, à destination des élèves et des professeurs, un portail Netvibes étant un agrégateur de flux RSS permettant de suivre l’actualité d’une sélection de sites Internet ;
  • divers comptes utilisateurs et adhérents de sites commerciaux ;
  • un compte Blizzard pour les jeux en ligne.

Tout cela génère des données sur mon identité numérique, cette dernière étant la synthèse de mon identité personnelle, de mes coordonnées, de ma vie culturelle et professionnelle et de la création d’une identité fictive, par l’intermédiaire d’avatars et de pseudos.

La notion d’identité numérique permet d’aborder un certain nombre de questions avec les élèves : le droit d’auteur, le droit de l’image, la protection de la vie privée (paramètres de confidentialité sur Facebook, gestion des traces numériques), ainsi que la diversité propre à cette identité.

Généralement, je commence par leur demander de rechercher leur nom et leur prénom sur Google, ainsi que sur le site www.123people.fr, pour faire la part de ce qu’ils publient, et de ce qui n’est pas de leur fait (homonymie).

Les recherches qu’ils entreprennent par la suite – recherche de l’auteur d’un site, compréhension de la rubrique « Mentions légales », définitions des types d’outils permettant la publication sur Internet – permettent d’aboutir à la réalisation d’une synthèse sur l’identité numérique, sous forme de schéma simplifié. Ce qui donne à peu près ceci :

Juliette Filiol, professeur documentaliste – 2011/2012

Médias et politique

« Achetez la presse, et vous serez maîtres de l’opinion, c’est-à-dire les maîtres du pays. »

J’aurais pu, lors d’une séquence sur les médias et la politique, donner cette citation d’Adolphe Crémieux aux élèves. Faire travailler les élèves sur les Unes de presse, et plus généralement sur le traitement de l’information, était l’une de mes attentes avant de devenir professeur documentaliste. La Semaine de la presse et des médias à l’école est généralement l’occasion à ne pas manquer pour effectuer ce travail. Et lorsque cette Semaine, prolongeable à souhait, coïncide avec le dernier mois de campagne présidentielle, c’est inespéré !

Entre le 24 mars et à peu près maintenant, avec une collègue d’histoire-géographie, nous avons construit une séquence d’ECJS autour de la relation entre médias et politique pour ses élèves de première ES.

Pendant une première heure, nous avons utilisé comme point de départ l’étude des partis politiques, en donnant à chaque groupe d’élèves le nom d’un parti engagé dans la campagne présidentielle. C’est l’occasion de voir de quelle manière un parti politique se met en image sur Internet. L’outil de comparateurs de programmes proposé par le site du Monde, permet en outre de voir les questions mises en avant par tel ou tel candidat.

A l’issue de cette première heure, les élèves effectuent une recherche d’une heure sur la collusion entre presse et politique, en prenant appui sur la notion de « quatrième pouvoir ». Ils s’intéressent aux modes de financement de la presse, à la relation entre presse et démocratie, puis comparent les différentes Unes de quotidiens nationaux. L’exercice peut être prolongé par l’étude des sites Internet de ces journaux. Sur la presse papier, on étudie la mise en page, l’utilisation des différentes zones composant la Une (voir à ce sujet la fiche InterCDI du n°235), les slogans, les sujets traités et les images proposées. Sur le site Internet, on étudie l’ergonomie du site et les « plus » apportés par rapport au journal.

Durant la troisième heure de cette séquence, le professeur d’histoire-géographie choisit d’approfondir le lien entre médias et politique dans le cadre d’un débat. Le thème retenu : « Doit-il y avoir un lien entre médias et politique ? » Un élève préside la séance, un autre élève note les interventions de ses camarades au tableau. A partir du rappel des définitions de « média » et de « politique », le but est de conduire les élèves aux notions de censure et de propagande, déjà abordées en histoire, tout en donnant de ces notions des exemples concrets. En fin de séance, on peut choisir plusieurs pistes de réflexion :

– les relations historiques de la presse et de la politique (les zones censurées des journaux au 19e siècle, l’affaire Dreyfus, les scandales : Watergate, mises sur écoute des journalistes, pays où la liberté de la presse est menacée…)

– la question de la réinterprétation et de la déformation des faits. J’utilise pour cela une anecdote rapportée lors de l’émission Arrêt sur images en octobre 2010. Un jeune homme d’origine arabe s’était fait passer, par téléphone, auprès d’un journaliste du Point, pour une femme mariée à un polygame. Le journaliste, sans vérifier l’identité de son « interlocutrice » et sans se déplacer, avait publié un article restituant le témoignage, en ajoutant des détails sur l’aspect physique du « témoin ». Cette anecdote interpelle les élèves sur la nécessité de vérifier les sources, sur les nouvelles conditions de travail du journaliste, forcé de trouver et de traiter les sujets « à la minute » et sur la confiance à accorder aux médias d’information (voir à ce sujet l’expérience de Milgram, celle du « Jeu de la mort », etc.)

– l’utilisation des réseaux sociaux comme source d’information (Twitter, Facebook). Cette question permet d’amorcer un travail sur l’identité et les pratiques numériques. On étudie y l’utilisation de la toile par les hommes politiques selon les mêmes modalités que l’observation des partis politiques en début de séquence.

Cette dernière piste montre aux élèves à quel point les supports d’information sont diversifiés et de quelle manière ils reflètent les modes de vie d’une société – voir les théories de Marshall McLuhan sur le passage d’une « galaxie Gutenberg » à « l’ère numérique » d’un « village global ».

Du flash à la trace, dis-moi comment tu t’informes, je te dirai qui tu es…

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