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Étiquette : François Truffaut (Page 7 sur 10)

Cycle Truffaut. Chapitre 1 : l’homme hyper-documenté

Je l’avais annoncé lors des deux ans de Cinephiledoc, une grande partie des articles de cet automne va être consacrée au même thème. Aujourd’hui, fin du suspense, vous l’aurez tout de suite compris au titre : je me lance dans un cycle d’articles sur François Truffaut, à l’occasion des trente ans de sa disparition.

François Truffaut

Avouons-le cependant, cela fait bien plus longtemps que cette année, que je pense à cette série d’articles. Bien-sûr, j’ai déjà eu l’occasion de faire des « micro hors-série » thématiques sur un réalisateur :

  • les articles consacrées au cinéma muet, mais surtout à Chaplin, parus en mars 2013 ;
  • ceux consacrés à Hitchcock, parus en février de la même année.

Je profitais d’ailleurs assez souvent des nouvelles parutions pour évoquer dans d’autres articles ces deux réalisateurs que j’affectionne tout particulièrement.

Mais je n’avais pas encore eu l’occasion de faire de même avec Truffaut, de lui consacrer un cycle d’articles sur ce qu’il a écrit et sur ce qui a été publié sur lui. Évidemment, je profitais aussi d’une nouvelle publication, de temps à autre, sur lui ou sur tout autre chose, pour évoquer son oeuvre.

François Truffaut sur Cinephiledoc

François Truffaut est certainement le réalisateur qui est le plus souvent cité sur ce blog, avec 15 articles qui mentionnent son nom. Et ce n’est pas cette série d’articles qui risque de changer la donne, loin de là. Petit tour d’horizon anté-chronologique, en ne tenant compte que des ouvrages consacrés de près ou de loin à Truffaut :

La nuit américaine affiche

  • en mai 2014, l’article « Leur vie est un roman » profitait, déjà, de la parution du hors-série du Monde pour amorcer le cycle de cet automne ;
  • en janvier 2014, « Revivre la Nouvelle vague » évoquait le Dictionnaire de la Nouvelle vague de Joël Simsolo ;
  • en mai 2013, à l’occasion des 40 ans de La Nuit américaine, je n’avais pas résisté à la tentation d’écrire un article sur le sujet ;
  • en avril 2013, je m’étais extasiée sur un petit ouvrage brillant, Truffaut et ses doubles, de Martin Lefebvre ;
  • en mars 2013, l’article sur les dictionnaires thématiques prenait pour exemple le Dictionnaire Truffaut d’Arnaud Guigue et Antoine de Baecque.

Après ce petit tour d’horizon, je vais à présent vous donner un aperçu de ce à quoi va ressembler ce cycle Truffaut, sachant que je sais déjà comment le commencer et le terminer, mais ce que j’ignore encore, c’est le nombre d’articles dont il sera composé au total.

Cycle Truffaut : composition

  • Chapitre 1. Vous l’aurez compris, ce n’est qu’une grosse introduction quelque peu informe, et encore à expliciter par la suite… Je reviendrai dans quelques instant sur ce titre, l’homme hyper-documenté, que les admirateurs de Truffaut ont certainement déjà décodé… mais pas ceux qui le découvrent.
  • Chapitre 2 : Truffaut auteur, Truffaut graphomane, bref un article consacré aux textes publiés par Truffaut.
  • Chapitre 3 /4 : les ouvrages de référence sur Truffaut, des plus anciens aux plus récents. Ce n’est peut-être pas très objectif, il faudrait davantage parler de « mes plus belles lectures sur Truffaut ». Bref, ce que j’ai lu et apprécié sur le sujet. Cet article pourra être en deux parties.
  • Chapitre 5 : rééditions et nouvelles parutions (potentiellement en plusieurs parties, si ce que je découvre est d’une qualité digne d’un article entier).
  • Chapitre 6 (potentiellement dernier article) : l’exposition et le catalogue d’exposition de la Cinémathèque française.

nouvelle-vague

Chaque article se conclura, de manière tout à fait subjective et assumée par une sélection de trois films de Truffaut à voir ou à revoir. Ce dernier ayant réalisé 21 films au cours de sa carrière, dites-vous que vous n’aurez, au maximum, que sept articles, et que d’ailleurs, si vous m’avez suivie jusque-là, vous avez déjà lu une bonne partie du premier.

Notions documentaires et cinéphilie

Pourquoi ce titre ? D’abord parce que, appréciant une nouvelle fois autant le côté cinéphile que le côté doc de ce blog, je saute sur tout ce qui me donne l’occasion de croiser les regards, et d’associer les deux. Cela m’enchante de pouvoir utiliser un aspect du cinéma sous un angle documentaire, et étudier une notion documentaire avec un exemple cinématographique.

C’est ainsi que je me suis absorbée dans la comparaison du bruit et du silence documentaires avec la figure mythique de Greta Garbo, ou que j’ai évoqué Chaplin comme étant un réalisateur – et un homme – documenté. En effet, j’ai appliqué dans cet article la notion de document à Chaplin, traitant l’homme et le cinéaste, et par extension, son oeuvre, comme document « primordial », plus que primaire, puis déclinant les documents secondaires et tertiaires évoquant Chaplin.

Cette notion d’homme « documenté », je l’empruntais à Olivier Le Deuff, et à l’un de ses articles publiés sur son blog, Le guide des égarés.

Si l’on peut appliquer la notion de document à Chaplin, on ne peut parler de Truffaut qu’en amplifiant de manière extraordinaire cette notion.

L’homme hyper-documenté

Si Chaplin nourrit son oeuvre de sa vie, écrit sur sa vie, donne lieu à un nombre incroyable de publications, que dire de Truffaut ?

Non seulement Truffaut collectionne, conserve, classe, tout ce qui peut l’intéresser, être exploité, ou ce dont on doit simplement se souvenir. Dans un article publié à l’occasion du hors-série du Monde, « Une vie, une oeuvre », en mai 2014, Serge Toubiana donne un aperçu de cet aspect de sa personnalité :

Il était son propre architecte, d’un type obsessionnel très étonnant. Dans les locaux du Carrosse, il y avait tout, tout, tout. Non seulement ce qui concernait ses films, classés, rangés, les contrats, les scénarios, leurs différentes versions, les plans de tournage, les relevés de droits d’auteurs… mais aussi tout ce qui concernait sa période de critique. Et dans des dossiers bleus, ce qui avait trait à Renoir, Guitry, Rossellini, Ophüls, Hitchcock, Rohmer, Godard, Pisier. Je ne sais pas à quoi ça tient, mais il était obnubilé par l’idée de tout garder (revues, bouts de scénarios, lettres, notes) et de classer les documents sur des étagères.

Truffaut en archiviste, on l’entrevoit non seulement dans certains des ouvrages qui lui sont consacrés par d’autres, mais également dans certains de ses textes et certains de ses films. Pour les textes, m’est revenu en mémoire cet échange avec Isabelle Adjani qu’il rapporte dans l’un de ses articles :

Je dis parfois à Isabelle Adjani : « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre. » Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur. »

La vie et l’oeuvre vues, plus que comme un mur, comme une cathédrale, dont chaque élément à la fois est un tout, et rappelle l’ensemble du monument.

l'homme qui aimait les femmes

Pour les films, il n’y a qu’à voir la scène où Bertrand Morane tente d’archiver les souvenirs de ses conquêtes dans L’Homme qui aimait les femmes, son désarroi lorsqu’il entre chez l’une d’elles et découvre « une bibliothèque sans livres », ou la scène dans La Nuit américaine, lorsque Ferrand reçoit une sélection d’ouvrages sur différents réalisateurs.

Mais Truffaut c’est également un être auto-documenté et hyper-documenté, simplement pour tout ce qu’il engrange lui-même comme écrits, et tout ce qu’il suscite chez les autres comme publications.

Petit résumé, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir dans les articles suivants :

  • il y a d’abord les écrits de Truffaut, bien-sûr, sa correspondance, ses scénarios, le journal de tournage de Fahrenheit 451, ses articles, le Hitchcock / Truffaut, qui rendent compte des entretiens qu’il a eu avec Hitchcock, et Le Cinéma selon François Truffaut, où Anne Gillain rassemble les entretiens que lui-même a donnés. On peut ajouter également les entretiens avec Claude-Jean Philippe, diffusés sur France culture entre 1976 et 1982.
  • ensuite, il y a ses biographies, et tout ce qui tente de faire un large tour d’horizon de sa vie et de son oeuvre, notamment le Dictionnaire Truffaut, dirigé par Antoine de Baecque et Arnaud Guigue.
  • il y a les livres qui s’intéressent plus spécifiquement aux films et à leur fabrication, en particulier les deux ouvrages de Carole Le Berre, François Truffaut et Truffaut au travail.
  • il y a les ouvrages qui s’intéressent à un aspect particulier de son cinéma, comme le texte de Martin Lefebvre, Truffaut et ses doubles.
  • enfin il y a les témoignages et les souvenirs, qui se penchent sur l’homme et le cinéaste, et en dévoile un aspect, sinon méconnu, du moins intriguant.

Une multitude de textes, de publications, dont pas un (ou presque) ne ressemble au suivant. Alors, pourquoi continuer à publier sur Truffaut ? Comme certains de mes amis me l’ont souvent souligné, pourquoi continuer à écrire sur lui, que trouve-t-on encore à dire ? N’est-on pas nourri, rassasié, lassé, de tout ce qui est déjà paru ? Pourquoi s’évertuer à lire encore, à écrire encore sur lui ?

Sans doute parce qu’on en est arrivé à la même conclusion qu’Arnaud Guigue dans son tout récent ouvrage Truffaut & Godard : La querelle des images :

(…) l’oeuvre de Truffaut (…) conserve encore aujourd’hui le pouvoir de changer profondément la vie des êtres. Je ne parle pas de tel ou tel de ses grands films, que je n’aurais probablement pas rangés dans mes préférés, mais bien de son oeuvre, unique en son genre.

Celui qui ressent en lui ce changement dans sa vie ne peut, il me semble, qu’avoir envie d’en témoigner, ne serait-ce que pour comprendre. Comprendre le bouleversement, l’émotion suscitée, et chaque livre qui s’ajoute, chaque nouvelle flamme qui s’allume dans cette cathédrale, permet à nouveau de faire résonner le cinéphile et l’humain qui est en nous.

la chambre verte

Chaque ouvrage qu’on écrit, qu’on lit ou qu’on relit sur Truffaut, nous replonge dans cet univers qui nous a rendu heureux la première fois, et qui réveille en nous le goût de l’enfance, des livres, du cinéma et des êtres.

Chacun d’entre eux rappelle les films et évoque l’homme, et dans ce palais des miroirs, à chaque instant nous croisons une scène, un personnage, une phrase, qui non seulement nous conduit immédiatement à une autre, mais nous ramène sans cesse à nous-mêmes.

Trois films pour ce chapitre 1 :

  • Le premier. Les Quatre cents coups (1959). C’est à l’occasion du premier que l’on découvre Antoine Doinel / Jean-Pierre Léaud, dans ce film sur l’enfance où l’enfant n’est ni un singe savant, ni un faire-valoir. Mes scènes préférées : la scène de l’hommage à Balzac, où toutes les tentatives d’Antoine pour exprimer sa sensibilité littéraire tournent à l’échec ; la scène où, en fugue, il boit au goulot une bouteille de lait comme un petit chat perdu ; et la scène finale.
  • La Chambre verte (1978). L’histoire d’un homme, Julien Davenne, juste après la première guerre mondiale, qui préfère vouer sa vie au culte des morts qu’à la fréquentation des vivants. Il restaure une chapelle dans laquelle il érige une spectaculaire forêt de cierges à la mémoire de ses chers disparus. Le film montre l’enfermement dans l’obsession, qui va crescendo, avec Truffaut dans le rôle de Davenne. Ma scène préférée : celle où le personnage, assistant à la mise en bière de l’épouse d’un ami, se révolte contre la consolation impersonnelle apportée par le prêtre.
  • Le dernier. Vivement dimanche ! (1982). Un homme accusé du meurtre de sa femme cherche à prouver son innocence, avec l’aide de sa secrétaire. Ton léger, situations incongrues. Mes scènes préférées : Fanny Ardant qui assomme un suspect avec une Tour Eiffel, Jean-Louis Trintignant incarnant un personnage plein d’élégance et de mauvaise foi, attachant et agaçant, et toutes les scènes se déroulant au commissariat.

Voilà pour ce premier chapitre, j’espère ne pas avoir égaré trop de monde en route et avoir titillé l’appétit de quelques-uns, pour un prochain chapitre.

Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

Revivre la Nouvelle vague

Les fêtes de Noël – et toute autre occasion où je peux recevoir des cadeaux – me donnent l’opportunité d’obtenir des ouvrages dont les prix généralement m’arrêtent : ce premier article de 2014, ainsi que le prochain, seront donc consacrés à des publications récentes, mais n’étant pas, malheureusement, à la portée de toutes les bourses (surtout le prochain).

Ouvrages sur la Nouvelle vague

Le premier de ces ouvrages est consacré à un mouvement cinématographique que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner brièvement, et qui a regroupé un certain nombre de cinéastes français – Godard, Truffaut, Chabrol, Rivette, Rohmer…

Les textes abondent sur ce mouvement, certains retraçant son émergence et ses sources d’inspiration, le foyer critique et journalistique qui l’a formé, comme La Cinéphilie d’Antoine de Baecque, d’autres se concentrant sur telle ou telle figure, sur son influence et sur son éloignement ou sa proximité relative, parfois contestée, avec la Nouvelle vague.

Portrait d’une jeunesse

Parmi ces ouvrages, on peut notamment retenir celui d’Antoine de Baecque : La Nouvelle vague, portrait d’une jeunesse, qui fait figure de référence en la matière.

Nouvelle vague portrait d'une jeunesse

Publié en 2009 aux éditions Flammarion pour célébrer les cinquante ans de la Nouvelle vague, l’ouvrage évoque ce mouvement comme l’éclosion d’une jeunesse qui s’inspire des traits mythiques de Belmondo et de Bardot : des jeunes réalisateurs qui filment des jeunes acteurs pour de jeunes spectateurs. Bref, un nouveau souffle.

En un peu plus de 120 pages, Antoine de Baecque, en historien scrupuleux, retrace le contexte dans lequel a émergé cette nouvelle vague, et la relie exclusivement à la jeunesse et à ses problématiques : mal-être des jeunes, rapport aux adultes, enfants prodiges… sous toutes les formes qu’elle prend dans les années cinquante (révoltes, conflits, enquêtes sociologiques, rapport à la cinéphilie et à la littérature, modes d’expression).

L’ouvrage est également magnifiquement illustré et propose une sélection de vingt films emblématiques de la Nouvelle vague : Le Beau Serge de Chabrol, Moi, un noir de Jean Rouch, Les Quatre cents coups de Truffaut, Les Cousins de Chabrol, Hiroshima mon amour de Resnais, L’eau à la bouche de Doniol-Valcroze, A bout de souffle de Godard, Les Bonnes femmes de Chabrol, Tirez sur le pianiste de Truffaut, Lola de Demy, Une femme est une femme de Godard,  Le Bel âge de Pierre Kast, Paris nous appartient de Rivette, Adieu Philippine de Jacques Rozier, Jules et Jim de Truffaut, Cléo de 5 à 7 de Varda, Le Signe du lion d’Eric Rohmer, Vivre sa vie et Le Petit soldat de Godard et Le Feu follet de Louis Malle.

Trois Chabrol, trois Truffaut, quatre Godard. Et avec ces vingt films, celui qui voudra découvrir la Nouvelle vague sera pourvu de l’indispensable, et pourra revivre le frémissement de toute une génération :

La force de la Nouvelle vague est en effet d’avoir imposé un imaginaire, une mythologie, un univers de gestes, d’apparences, de corps, d’objets, un univers que visite très rapidement la nostalgie. Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg déambulant sur les Champs-Elysées, Jean-Pierre Léaud fuyant son adolescence délinquante vers une plage de Normandie. Voici autant d’images, d’exempla, qui ont marqué une génération, et vieilliront avec elle, en elle, qui s’apparentent à des instantanés volés à l’esprit du temps et demeurent gravés sur les couvertures de livres, dans les citations et les références, sur les affiches ornant les chambres des enfants et des petits-enfants de la Nouvelle Vague.

La Nouvelle vague en dictionnaire

L’ouvrage qui m’a été offert à Noël est, quant à lui, un Dictionnaire de la Nouvelle vague. Contrairement aux autres dictionnaires que j’ai souvent croisés, celui-ci est l’oeuvre d’un seul auteur, Noël Simsolo, qui se distingue par sa production prolifique de romans et d’essais sur le cinéma. Son dictionnaire est paru en novembre 2013 aux éditions Flammarion, dans la collection Pop Culture.

dictionnaire nouvelle vague

Ce que j’apprécie avec les dictionnaires, les rétrospectives, et autres encyclopédies, je l’ai déjà évoqué : c’est la possibilité de butiner à l’intérieur, le droit – pour plagier Daniel Pennac – de sauter des pages, et de pouvoir poser le livre et de le reprendre à une page différente de celle où on l’avait laissé.

L’inconvénient, c’est que tous les dictionnaires ne sont pas forcément de même qualité – voir ici, ici ou encore ici – peuvent parfois dérouter dans leur forme et leur mise en page, et il est difficile d’en faire le tour et de donner sur eux un avis complet.

Généralement, les dictionnaires thématiques se concentrant sur tel ou tel aspect du cinéma – mouvement, réalisateur, acteur, genre – s’adressent davantage aux cinéphiles avertis, qui ont déjà une connaissance plus ou moins poussée de la question, alors que les dictionnaires généraux sur le cinéma vont tenter d’attirer les amateurs.

L’enthousiasme à portée de plume

Le Dictionnaire de la Nouvelle vague fait partie de la première catégorie. Il s’adresse aux lecteurs qui ont déjà vu les films de ce courant, qui en connaissent les principales figures, et qui veulent approfondir des connaissances ou retrouver les cinéastes et les œuvres qu’ils apprécient.

L’auteur ne s’adresse pas à eux comme s’il devait les convaincre : pour lui, ils sont déjà convaincus. De ce fait, son dictionnaire, même s’il est des plus exhaustifs, ressemble davantage aux « dictionnaires amoureux » – les articles et leur forme sont le choix d’un auteur en particulier – qu’à des dictionnaires classiques. C’est loin d’être un inconvénient, mais cela peut désarçonner de prime abord.

J’en veux pour preuve certaines fins d’articles sur des comédiens et comédiennes ou des cinéastes :

Ardant, Fanny « Fanny Ardant porte en elle une force littéraire, au meilleur sens du terme, et elle la cristallise en poésie noire »

Béart, Emmanuelle « Emmanuelle Béart est l’eau vive de la modernité. »

Huppert Isabelle « Son jeu dépouillé, mais tout en subtilité, fait d’elle la plus impressionnante comédienne française. »

Ce dictionnaire est porté par l’enthousiasme, avec notamment un article sur Catherine Deneuve qui se termine par un retentissant « Chapeau, Madame ! », et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Noël Simsolo parvient à nous communiquer cette passion qui semble l’habiter complètement, que ce soit pour les films, pour les personnalités – j’ai mentionné les acteurs et les réalisateurs, mais on retrouve aussi dans ce livre scénaristes, photographes, assistants, critiques et journalistes, auteurs, etc. – et pour les autres aspects de ce mouvement, dont il tente difficilement de faire le tour.

nouvelle-vague

L’un de ses partis pris est de ne donner, des comédiens et des réalisateurs, que la filmographie se rattachant à la Nouvelle vague – ainsi de l’incroyable filmographie d’Yves Montand, ne retiendra-t-il que sept films, dont le dernier Jacques Demy, Trois places pour le 26.

Certains films ont droit à un résumé et une analyse complète, tandis que d’autres n’apparaissent que dans la filmographie du réalisateur. De Truffaut on retrouve bien entendu Les Quatre cents coups, élément fondateur de la Nouvelle vague, Jules et Jim ou encore La Chambre verte, même si celui-ci fait partie des derniers films du réalisateur, mais pas d’article sur La Peau douce ou sur La Nuit américaine.

Mais là encore, ce sont des choix de l’auteur, et sa bienveillance et son enthousiasme envers chacune des figures ou des films sur lesquels il s’arrête rendent l’ouvrage captivant. Prenons La Chambre verte, film de Truffaut adapté de nouvelles d’Henry James (L’autel des morts et La Bête dans la jungle) et racontant l’impossible deuil d’un homme envers les disparus qu’il a aimés :

L’illumination des visages et des décors ne vient que par la flamme des cierges,  aux limites du fantastique gothique. Logique, puisque c’est l’histoire d’un fantôme vivant à la recherche du feu surgissant des morts. Le résultat est magnifique. C’est l’essence de l’art de Truffaut quand il met bas le masque de l’autobiographie nostalgique et livre sa réalité secrète au sein d’une fiction romanesque venue d’un autre que lui.

Aléas de la forme

Bien écrit, bien mené, ce Dictionnaire de la Nouvelle vague ne cessera de séduire le lecteur…

… s’il parvient à surmonter le seul défaut du livre, à savoir la mise en page : lignes et mots serrés, absence de renvois entre les différents articles, aucune indication (type astérisque) sur un film ou une personnalité présents dans un article et qui pourraient faire eux-mêmes l’objet d’un autre article, et malgré les changements de police, le changement de propos (résumé, analyse, fiche technique ou filmographie) n’est pas assez mis en valeur.

Et l’absence totale d’iconographie : pour ma part, j’aurais aimé, même dans la forme du dictionnaire, retrouver quelques photos de tournage, ne serait-ce que des vignettes en noir et blanc, de Truffaut, Godard, Chabrol et autres, même si bien souvent, ce genre de travaux n’est pas illustré.

Ce sont des détails, certes, mais qui gâche un peu ce bel objet. Passé cet obstacle formel, le cinéphile averti trouvera son compte dans ce dictionnaire, qu’il complétera avec l’ouvrage d’Antoine de Baecque mentionné plus haut.

Promenade de A à Z :

  • A comme A bout de souffle ;
  • B comme Bazin André ;
  • C comme Cahiers du cinéma ;
  • D comme Delerue Georges ;
  • E comme Et Dieu créa la femme ;
  • F comme Films du carrosse ;
  • G comme Gruault Jean ;
  • H comme Hiroshima mon amour ; 
  • I comme Influences ;
  • J comme Jules et Jim ;
  • K comme Kelly Gene ;
  • L comme Langlois Henri ;
  • M comme Malle Louis ;
  • N comme Nuit et brouillard ;
  • O comme Ogier Bulle ;
  • P comme Paris ;
  • Q comme Les Quatre cents coups ;
  • R comme Rivette Jacques ;
  • S comme Science-Fiction ;
  • T comme Trintignant Jean-Louis ;
  • V comme Varda Agnès ;
  • W comme Wiazemsky Anne ;
  • Z comme Zucca Pierre.

Et pour ceux qui souhaitent voir un film rendant hommage à cette époque et à cette frénésie créatrice qui porta le cinéma entre 1959 et 1968 (bien qu’Antoine de Baecque date la mort du mouvement en 1962), je vous recommande Innocents, un superbe film de Bertolucci avec Eva Green, Louis Garrel et Michaël Pitt sorti en 2003.

Réalisateurs, à vos actes manqués…

Le film et les hasards de sa fabrication

Aucun film ne montre plus clairement que La Nuit américaine, de François Truffaut – auquel j’avais déjà consacré un article – toutes les motivations humaines, techniques, artistiques et économiques nécessaires à la fabrication d’un film… Aucun film ne montre plus clairement aussi à quel point ces facteurs humains, techniques et économiques peuvent être des obstacles à ce que ce film voie le jour.

Dans ce film sur le tournage d’un film, on perçoit tout ce qui est « sur le fil », tout ce qui est soumis à un ensemble, tout ce qui fait qu’une seule pièce de la mécanique enclenchée peut mettre à mal un équilibre déjà précaire, depuis les moments de découragement du réalisateur :

(…) On peut faire des films avec n’importe quoi. (Il a pris un Nice matin et lit les gros titres de première page) On peut faire un film avec «Kissinger, mission fructueuse»… «La greffe cardiaque»… «Le bijoutier qui blesse sa femme d’un coup de feu»…

jusqu’à la mort accidentelle d’un des éléments clefs du film :

Depuis que je fais du cinéma, j’ai toujours redouté ce qui vient d’arriver : le tournage arrêté par la mort d’un acteur. En même temps qu’Alexandre, toute une époque du cinéma va disparaître. On abandonne les studios, les films se tourneront dans la rue, sans vedette et sans scénario. On ne fera plus de film comme Je vous présente Paméla.

Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui présente quelques-uns des plus grands projets avortés du cinéma. Des rêves qui ont marqué l’esprit d’un réalisateur – voire de plusieurs – et qui n’ont jamais pu être portés à l’écran.

Le petit détail dans la préface

Il s’agit de l’ouvrage Les Plus grands films que vous ne verrez jamais, ouvrage dirigé par Simon Braund, écrivain anglo-saxon, et paru en octobre 2013 aux éditions Dunod. C’est un très beau livre, assez dense, bien illustré et agréable à lire, malgré quelques petites incohérences (presque) vite oubliées.

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La préface, à partir d’un exemple célèbre qui a failli être abandonné, celui des Dents de la mer, nous confronte au sujet sous un angle captivant :

En plus du plaisir d’imaginer ce que ces films auraient pu donner, on peut se demander, s’ils étaient sortis, quel aurait été leur impact sur la carrière des artistes impliqués et sur l’histoire du cinéma. Prenez par exemple le Napoléon de Kubrick. Le film s’annonçait comme un projet énorme qui aurait occupé Kubrick durant tout le début des années 1970. Ce qui veut dire qu’Orange mécanique (1971), film essentiel pour la vie personnelle et professionnelle de son auteur et pour la culture populaire de l’époque, n’aurait sans doute jamais vu le jour. (…)

D’une certaine façon, les films qui vont vous être présentés permettent d’esquisser une histoire alternative du cinéma. (…)

«Faire un film, c’est comme monter dans une diligence», a dit Steven Spielberg, pensant sans doute aux Dents de la mer. «Au début, vous espérez faire un voyage agréable. Mais au bout d’un moment, vous n’avez plus qu’une seule envie : arriver.» Vous découvrirez ici des films qui ne sont pas arrivés à bon port. (…) Des films, en un mot, qui ont perdu leurs roues, nous laissant errant parmi les débris, à nous demander ce qui se serait passé s’ils étaient arrivés à destination.

Toute la fin de cette longue citation m’a laissé un arrière-goût étrange. Certes, voici une façon superbe de présenter le parti pris d’un ouvrage. Mais ce n’est pas pour rien que j’ai cité ces quelques phrases précisément. Et ce n’est pas pour rien non plus que j’ai mentionné La Nuit américaine au début de cet article. Car, si jamais Spielberg a pu dire une chose pareille à propos des Dents de la mer, film sorti en 1975, il citait – et c’est plus que probable – une phrase de Ferrand, incarné par François Truffaut, dans La Nuit américaine, sortie en 1973 :

Un tournage de film, ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far West. D’abord, on espère faire un beau voyage et puis très vite on en vient à se demander si on arrivera à destination.

Vous pouvez dire que je pinaille, mais tout de même : rendons à César ce qui est à César. Et à Claude Lacombe ce qui est à Claude Lacombe.

Voyage dans les greniers du cinéma

Il n’en reste pas moins que Les plus grands films que vous ne verrez jamais est un livre captivant, né certainement d’une idée lumineuse : faire connaître les projets les plus fous des maîtres du septième art.

Les films sont présentés chronologiquement, par décennies, depuis le Napoléon rêvé par Charles Chaplin dans les années 20, jusqu’à l’adaptation du roman Potzdamer Platz, qui devait être réalisée par le regretté Tony Scott en 2012.

Toutes les déconvenues, les déceptions, les malchances qui empêchent la sortie d’un film, sont décrites dans cet ouvrage : manque de temps, manque d’argent, incompréhension entre différents univers (artistiques, financiers), mort d’un acteur ou d’un réalisateur…

Le film peut également être arrêté à différents stades de sa fabrication : depuis la simple idée, le simple rêve formulé par le réalisateur, jusqu’au projet quasi achevé, auquel il manque parfois une scène, voire complètement terminé, et qui dort dans des cartons.

Dans ce livre, on retrouve aussi bien le projet qu’un homme a voulu accomplir durant toute sa vie artistique, personnelle et professionnelle, que les réalisateurs «multi-récidivistes» de films que nous ne verront jamais – parmi eux, Hitchcock, Orson Welles ou encore Ridley Scott.

Certains de ces projets sont passés à la postérité dans des circonstances malheureuses : Something’s got to give de George Cukor, interrompu par la mort de Marilyn Monroe, L’Enfer de Clouzot, mettant en scène Romy Schneider et Serge Reggiani, véritable gouffre financier orchestré par un tyran, et stoppé net lorsque Clouzot fait une crise cardiaque. Ou encore le Don Quixote d’Orson Welles et le Voyage de G. Mastorna de Fellini, que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner.

Pour chaque film, l’ouvrage raconte la genèse du projet, les étapes de mise en route (scénario, casting, négociations d’un budget, constitutions d’archives…), les obstacles et ce qui a entraîné l’arrêt, plus ou moins brutal, du projet. Pour chacun d’eux, également, a été conçue une affiche fictive – excellente idée qui suscite la tentation de donner une réalité (toute virtuelle) à ce que nous ne verrons jamais.

Exemple d'affiche fictive.  Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

Exemple d’affiche fictive.
Source : http://www.lesplusgrandsfilms.com

À la fin de chaque projet, une note sur 10 correspond à la chance – parfois inexistante – que nous avons d’un jour voir sortir ce film. Généralement cette note ne va pas au-delà de 5, même pour les projets les plus récents. Enfin, les auteurs nous indiquent toujours ce qui a eu lieu «après» pour le réalisateur, les acteurs, les scénaristes, et de quelle manière ce film avorté a pu nourrir leur carrière et la hanter.

Même si cet ouvrage reste mené d’une façon magistrale, on peut regretter qu’il se consacre presque exclusivement à des réalisateurs hollywoodiens et / ou anglo-saxons, malgré quelques exceptions notables : Eisenstein, Bresson, Clouzot, Fellini, Sergio Leone ou Louis Malle (évidemment, ceux qui me connaissent bien, savent que j’aurai aimé qu’on me parle de 00-14, le dernier projet de Truffaut).

Cependant, on ne peut s’empêcher, en refermant ce livre, de rêver à ce qu’aurait pu être ces films qui ne verront jamais la lumière – ainsi l’auteur gagne-t-il son pari :

  • en effet, on ne peut que déplorer l’absence d’un Napoléon tourné par Kubrick, lorsque l’on considère à quel point ce dernier excellait dans les films historiques, tels que Spartacus et Barry Lyndon. Si l’on peut se consoler avec le Napoléon de Guitry – et encore – les productions récentes (avec un Christian Clavier simiesque) ne nous laissent guère d’espoir tant en matière de qualité cinématographique que de fidélité historique… Une seule solution, revoir Barry Lyndon : qualité excellente, et proximité historique de la période napoléonienne !
  • découvrir que Hayao Miyazaki aurait pu réaliser une adaptation de Fifi Brindacier, alors que l’on a passé son enfance devant l’adaptation débilitante pour la télévision, et que Miyazaki a annoncé qu’il arrêtait la réalisation, c’est un crève-coeur, tout de même. En s’émerveillant devant Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro ou Le Château ambulant, on attend également l’ultime projet du maître japonais : Le Vent se lève !

Le vent se lève

  • enfin, même si j’ai adoré Gladiator, je ne regrette absolument pas que la suite n’ait jamais pu sortir, étant donné le scénario délirant sur lequel elle s’appuyait : un Maximus ressuscité d’entre les morts qui vient à la rescousse de chrétiens persécutés. Il est rassurant que Russell Crowe et Ridley Scott se soient tournés vers d’autres horizons cinématographiques.

Bref, ce livre fourmille de films qui auraient pu exister, délirants, exorbitants, passant d’une main à l’autre, dans le labyrinthe des studios et le dédale des formalités administratives et financières, au milieu des conflits d’intérêts et de personnalités.

Mais pour ces quelques chefs d’oeuvres que nous ne verront jamais, combien de films négligeables sortent ou ne sortent pas, combien de merveilles avons-nous raté et combien nous en reste-t-il encore à voir ?

  • Sur le film L’Enfer, de Clouzot, voir le très beau livre de Serge Bromberg, Romy dans L’Enfer, paru en 2009 aux éditions Albin Michel.
  • Sur le dernier projet de Truffaut, 00-14, voir le livre publié par son scénariste Jean Gruault, sous le titre Belle époque, et paru en 1996 chez Gallimard.
  • Sur Orson Welles et ses multiples projets avortés, j’ai déjà eu l’occasion de mentionner le très beau livre que lui a consacré sa fille Chris Welles, ainsi que le très bel ouvrage paru aux éditions des Cahiers du cinéma, Welles au travail, de Jean-Pierre Berthomé et François Thomas.
  • Enfin, sur le retour impossible de Greta Garbo au cinéma, et le magnifique livre que lui avait consacré René de Ceccatty, Un renoncement, voir l’article publié en avril sur Cinephiledoc.

Passion cinéphile

Deux phénomènes ont contribué à sacraliser le cinéma au vingtième siècle, en France :

  • sa « muséification » à travers la Cinémathèque (archivage, conservation, exposition de tout ce qui entoure le film et sa fabrication – décors, costumes, affiches, photographies, scénarios, et le film lui-même, ses copies et ses extraits) et sa représentation (projection) ;
  • sa réflexivité, tout ce qui s’apparente chez lui à une étude de soi, à travers la critique, par voie de presse ou d’ouvrages documentaires.

Cinémathèque et cinéphilie

Les ouvrages qui s’intéressent à ces sujets s’apparentent à un travail d’archéologue. Qui est tenté par l’étude d’un état d’esprit et d’un enthousiasme qui prend naissance aux racines même d’un art, sera immédiatement conquis par eux. Deux sont particulièrement passionnants :

histoire de la cinémathèque française

  • Histoire de la Cinémathèque française, par Laurent Mannoni, s’intéresse au premier phénomène que j’ai mentionné plus haut. C’est un ouvrage consacré à l’institution de Henri Langlois, créée en 1936, portée par son génial créateur, dragon gardien d’un patrimoine gigantesque, d’un immense Xanadu où il règnera en maître quasi incontesté jusqu’à sa mort en 1977, à l’exception de l’épisode marquant de février 1968, dit « Affaire Langlois ». L’histoire ne s’arrête pas en 1977, cependant. Elle suit les évolutions de l’association, ses différentes directions, ses déménagements successifs, jusqu’à son installation à l’actuel 51 rue de Bercy.
  • La Cinéphilie, d’Antoine de Baecque, s’intéresse quant à elle au second aspect, les différentes formes de réflexivité sur le cinéma, depuis la simple passion du spectateur jusqu’à l’engagement critique du cinéphile, voire son passage à la réalisation de films, et ce dans un contexte qui va de 1944 à 1968.

La Cinéphilie d’Antoine de Baecque est parue pour la première fois en 2003 aux éditions Fayard. Elle a été rééditée cette année, aux éditions Hachette, collection Pluriel.

La cinéphilie

L’ouvrage d’Antoine de Baecque se mérite. On ne l’avale pas comme un menu de fast-food, on le savoure comme un repas gastronomique. Après tout, c’est bien à l’étude d’une gourmandise, d’une gloutonnerie, d’une boulimie culturelle qu’il se consacre. C’est l’étude d’une passion, d’un sentiment irrationnel au prisme de ses manifestations réelles (la critique). C’est l’exploration d’un courant de pensée comparable aux Lumières et au Romantisme en leurs temps. Voilà ce que nous indique l’avertissement :

Peut-on raconter la cinéphilie ? Elle demeure chose mystérieuse, rituelle, secrète : journal intime ou dialogue d’intimité à intimité. L’historien peut-il s’emparer d’une telle passion pour en proposer le récit ?

Querelle des Anciens et des Modernes

Une querelle des Anciens et des Modernes, il y en a une par siècle : celle du 17e, opposant les classiques qui s’appuient sur les auteurs antiques et les modernes qui veulent explorer de nouvelles formes ; celle du 18e autour du théâtre ; celle du 19e qui oppose les Romantiques aux classiques ; enfin celle du 20e, qui oppose la tradition française d’un « cinéma de qualité » et les tenants d’un cinéma nouveau.

C’est cette opposition que va raconter Antoine de Baecque. C’est cette histoire qu’il va nous reconstituer. Que l’on connaisse ou non, que l’on maîtrise ou pas, que l’on soit partisan des uns ou des autres, on ne pourra qu’être happé par le témoignage de ce bouillonnement intellectuel autour d’un seul art, d’une seule passion : le cinéma.

Entre 1944 et 1968, après la Libération (et après une guerre où le cinéma était presque exclusivement français), fort de l’émergence des ciné-clubs et de l’influence de la Cinémathèque, le cinéphile découvre tout un pan de cet univers qui lui échappait, Hollywood, le cinéma soviétique, puis progressivement, un nouveau cinéma mondial.

Deux grandes revues voient le jour : les Cahiers du cinéma et Positif. Au sein de leur rédaction s’activent les plus grands passionnés, soucieux de révéler aux spectateurs tel ou tel cinéaste de prédilection, de condamner les uns et de révéler le génie des autres :

Renoir ou Welles écrivent un film (…) comme Flaubert ou Proust pouvaient le faire d’un roman, en plaçant des virgules et des respirations là où ils le veulent, en convoquant la mémoire ou l’action quand ils le désirent dans la profondeur de champ. Ils inventent un style, et à travers celui-ci, ils sont créateurs, non plus seulement par le sujet qu’ils traitent. (p.105)

Défense du cinéma

L’un après l’autre, les chapitres de ce livre décrivent les grandes figures tutélaires de cette histoire : André Bazin en père spirituel, Georges Sadoul en adorateur du cinéma soviétique, François Truffaut, son livre d’entretiens avec Hitchcock et son article – coup de poing « Une certaine tendance du cinéma français », Roger Tailleur qui, fasciné par Bogart, préfère une politique des acteurs à la politique des auteurs, entre autres :

Bogart devient alors chez Tailleur l’archétype de la présence tragique : « Il est plus souvent du côté des coups reçus que des coups donnés, des perdants que des gagnants. Victime de passages à tabac sanglants et tuméfiants, réchappé de dix années de morts violentes, trempé au plomb et brûlé à la chaise (…) c’est la souffrance qui se lit dans son regard. C’est du moins ce que j’y ai lu tant qu’a duré ma passion bogartienne. Cette passion, cependant, n’est pas christique. Elle est tragique, simplement. Et ce tragique porte, tout entier, mon héros vers son idéal. » (p.230)

D’autres étudient les « grandes crises » et les événements de la critique de l’époque : pro et anti-Hitchcock, pro et anti-Fuller, évolutions et ruptures au sein des Cahiers du cinéma, engagements politiques, mais surtout ce qui rassemble, dans un chapitre captivant : l’amour des femmes, des actrices comme élément déclencheur de la cinéphilie, et le passage d’une nudité suggérée à une nudité assumée (Chapitre « Amour des femmes, amour du cinéma : l’érotomanie cinéphile, maladie infantile des salles obscures ».)

Faire connaître et défendre le cinéma, voilà l’entreprise de ce groupe de critiques, avec ses crises, jusqu’au paroxysme de l’affaire Rivette (l’interdiction de La Religieuse en 1966) et de l’affaire Langlois, véritable mai 68 du cinéma.

Au-delà des oppositions et des conflits, ce qui émeut dans ce livre, dans cette Cinéphilie, c’est le sentiment d’assister, rétrospectivement, à un foisonnement, à un printemps intellectuel semblable à celui des encyclopédistes au siècle des Lumières. Ces hommes qui, malgré des sensibilités et des trajectoires différentes ont finalement fait partager une passion commune : celle d’un art et d’un savoir. Et ce sont encore eux qui ont le mieux répondu à l’exigence de cet Henri Langlois, gardien de ses trésors et collectionneur frénétique : « Une cinémathèque ne doit pas être un cimetière », en la poussant à son acmé : le cinéma ne doit pas être un cimetière.

Notons qu’Antoine de Baecque est également le co-auteur d’une excellente biographie de François Truffaut, et d’un ouvrage sur Tim Burton, entre autres.

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