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Détente professionnelle

La notion de « Détente professionnelle », qui peut paraître paradoxale à certains, recouvre pour moi différents aspects de ce que je peux regarder, consulter, aborder, écouter, lire, en relation, de près ou de loin, avec mon métier. C’est ce qui reste, une fois rentré chez soi, des « réflexes » professionnels, des « tics de doc »… une déformation pas tout à fait assumée. En gros, la détente professionnelle pourrait passer, au travail, pour une certaine forme de paresse, pour un moment de pause dans la journée. Au contraire, dans le cadre privé, elle est la dernière trace des préoccupations du métier, semblable à la manie qui me pousse à ranger mes livres et mes DVD selon un certain ordre…

La plupart des informations que je consulte sont des pages sur Facebook, que j’ai déjà eues l’occasion de mentionner, et qui ont pour point commun de parler du livre :

  • Les Perles de la librairie sont un groupe très sympathique, qui recense les énormités entendues par les libraires, depuis Thérèse Requin jusqu’à Légume des jours… Ce groupe offre un aperçu du quotidien de cette profession, pas si éloignée de la nôtre, et oscille entre le bonheur du métier et les inévitables coups de gueule. Fournisseurs, éditeurs, clients, auteurs, tout ce beau monde passe sur le grill. Le buzz du moment est la sortie en français de Fifty shades of Grey, un roman dont je peux difficilement faire la critique, vu que je ne l’ai pas lu…
  • Le groupe Je suis bibliothécaire acariâtre et j’aime ça fonctionne sur le même modèle que les Perles de la librairie, transposé dans l’univers des bibliothèques et des médiathèques. Usagers, missions et politique documentaire, catalogage, prêts et retours, horaires d’ouverture et clichés sur la profession, voilà tout ce qu’on peut y trouver.

Ces deux groupes exploite tout l’humour que peut susciter le quotidien du métier. La page Improbables librairies, improbables bibliothèques est différente. C’est une très belle page qui propose des photographies, des peintures, des textes et des montages photo de livres, de librairies, des lecteurs et des bibliothèques. Elle est à la fois poétique, cinéphile et originale. Elle peut aussi proposer des petits films sur ces univers de lecture.

Les trois pages sont très régulièrement mises à jour.

En dehors de Facebook, je consulte et retourne souvent sur quelques autres pages. Il y a le tumblr Ciel ma bibliothèque ! qui est très bien fait, et qui reprend en quelque sorte le principe de Je suis bibliothécaire acariâtre et j’aime ça. Il y a aussi la vidéo « Bref je suis bibliothécaire » qui s’inspire de la série Bref pour présenter le métier, la vidéo BOOK qui relance le débat livre / numérique, ou encore ce sketch qui propose une méthode musclée pour gérer les retards en bibliothèque.

Ces quelques pages font rêver, réfléchir, voyager, rire, sur tous ces univers, ces strates qui vivent entre les Centres de Documentation et d’Information et le livre sur notre table de nuit.

Mea culpa, mea culpa !

Après l’assassinat du duc d’Enghien, prince de sang royal jugé dans le cadre d’un procès expéditif et condamné à mort, puis fusillé dans les fossés du château de Vincennes sur l’ordre de Napoléon en 1804, on a attribué tantôt à Fouché, tantôt à Talleyrand la sentence suivante : « C’est pire qu’un crime. C’est une faute. »

Ce rapprochement entre le crime et la faute n’est pas seulement étymologique – le latin crimen désigne à la fois l’accusation et la faute, la souillure. Le crime définit une infraction très grave qui porte atteinte à autrui. La faute est le manquement à un devoir ou à une règle. Les deux termes s’utilisent avec le verbe « commettre » : commettre un crime, commettre une faute.

Lorsque j’entends la dernière chanson d’un chanteur qui m’insupporte, lorsque je tombe par hasard sur la bande-annonce du dernier film d’un acteur que je ne peux pas voir en peinture, j’ai tendance à dire : « Un tel a commis un film… as-tu entendu ce que Un tel a commis ? » Je rapproche donc volontairement le crime, l’atteinte à la vue ou aux oreilles d’autrui – et dans ce cas-là, des miennes – et le manquement aux règles de l’art. Pour moi, ce rapprochement devient quasi systématique lorsqu’une actrice décide qu’elle sait chanter ou qu’une chanteuse veut faire l’actrice. La plupart d’entre elles rentrent d’ailleurs dans la catégorie des « minaudantes », ces actrices (je dis actrices et non comédiennes) se consacrant exclusivement à des rôles où elles geignent, ont un regard de chien battu, et la profondeur dramatique d’un plateau de fruits de mer.

Tout ce préambule n’était pas tant destiné à vouer les « minaudantes » aux gémonies, qu’à souligner le rapprochement entre crime, faute et également erreur, les trois pouvant être utilisés avec le verbe « commettre ». Pour les deux premiers, la notion de culpabilité est omniprésente. La faute, c’est la tache, la souillure, la petite trace sur la clef volée de Barbe bleue, « ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute », La Faute de l’abbé Mouret, les filles qui ont « fauté », etc.

Pour ce qui est de l’erreur, le terme vient de l’errance, et est défini comme l’opinion fausse, mais aussi comme la méprise, et comme la faute. On en vient donc à mettre sur le même tableau un égarement, une orthographe hasardeuse, une fausse idée de l’écriture d’un mot, et la faute, le manquement aux sacro-saintes règles de l’orthographe, voire aux règles du savoir en général. Je ne vais pas répéter ce que l’on retrouve dans les cours de pédagogie et les ouvrages sur la place de l’erreur et / ou de la faute dans le système éducatif français. Je trouve mon approche bien moins déprimante et / ou culpabilisante.

Je ne suis pas (encore) dans la situation de désespérer en permanence de l’orthographe des élèves, ni de culpabiliser ou de faire culpabiliser. Si certaines de leurs fautes d’orthographe me piquent les yeux, d’autres me rappellent les aventures du prince de Motordu, les lapsus de Freud, les « malgré que » de Proust et les voyages d’Ulysse… En gros, pour moi, l’erreur c’est beaucoup moins ça :

que ça :

Je dramatise, tu dramatises, il dramatise…

Philippe Geluck

Tranche de vie (ou tranche de gâteau, selon la formule d’Alfred Hitchcock) : hier soir, je flânais sur Facebook, tout en discutant avec une amie via la messagerie instantanée et en guettant la fin de cuisson d’un gâteau au yaourt, pépites de chocolat et oranges confites. Tout à coup, l’amie connectée me signale un reportage qui m’est – forcément – destiné au Journal télévisé de France 2 : les jeunes et la lecture.

Flairant les poncifs, les clichés et l’enfoncement de portes ouvertes, j’allume la télévision. Regarder le journal télévisé me rappelle une séance que j’avais failli faire avec des sixièmes l’année dernière : la comparaison des titres du 20h de TF1 et de France 2. Je voulais leur faire étudier de quelle manière le 20h est un rituel, avec son exécutant – le présentateur – ses petites phrases fétiches, ses « sans transition », « en direct », « avec nous sur ce plateau », son générique et ses logos.

Je patiente un petit peu, le temps d’écouter d’une oreille plus que distraite et néanmoins agacée l’interview politique, qui ressemble autant à un dialogue qu’une bande dessinée à un dictionnaire… Enfin, mon sujet arrive « Notre dossier ce soir ».

Plus qu’une mise en scène de l’information, avec ses acteurs, ses témoins, ses seconds rôles et ses figurants, le journal télévisé me fait plutôt l’effet d’une dramatisation excessive. Pourquoi tout ceci me rappelle-t-il l’émission « Le jour où tout a basculé », cocktail explosif de mauvais goût, de clichés, avec le tire-larmes de « Toute une histoire » et le jeu des comédiens de « Plus belle la vie » – sans vouloir me faire lapider par les fans ?

Que le reportage reprenne les grandes lignes de l’enquête d’Olivier Donnat sur les « Pratiques culturelles des Français à l’ère du numérique », c’est une chose. Qu’il fasse un catalogue alarmiste de ces résultats en est une autre. On y apprend – sans blague ! – que :

1) les enfants lisent avec leurs parents quand ils sont petits (s’il faut en croire la maman éplorée dont les fils, ado et pré-ado, refusent désormais la lecture pour se consacrer à la guitare et aux jeux vidéos, objets de perdition !) ;

2) les filles lisent plus que les garçons, parce que pour les garçons, lire c’est « fifille » ;

3) les jeunes arrêtent de lire parce que ça fait « intello », l’insulte à la mode, ce que nous rappelle aimablement Pujadas à la fin du reportage.

Je ne vais pas me lancer dans une tirade indignée sur mes réactions à ce chef d’oeuvre… faire des spéculations sur les nombreuses familles où l’on ne lit pas d’histoires, ni même répondre aux clichés qui font de la lecture quelque chose d’irrémédiablement féminin. Il est vrai que lorsqu’on apprend quel est le roman préféré de Frédéric Lefebvre – bourde largement commentée – on se rappelle l’échange entre Catherine Frot (encore elle) et Lionel Abelanski dans Imogène Mc Carthery :

« Vous avez de la chance de ne pas être un homme !

– Quand je vous regarde, j’en suis convaincue. »

Que les journalistes cherchent à désespérer les bibliothécaires, les professeurs documentalistes, les libraires, les professeurs en général, les parents et les lecteurs, cela reste néanmoins pour moi un mystère, si les résultats de ce reportage ne sont pas totalement des scoops… A quand un reportage intitulé : « Populations alphabétisées, une espèce en voie de disparition ? »

Faut-il absolument remplir les rubriques et le temps imparti d’un journal (35 minutes sur France 2) ? N’y avait-il donc rien d’autre à raconter, à expliquer, à révéler, pour qu’on se désespère des jeunes et de leurs soi-disant mauvaises habitudes ?

On aurait pu parler de ça, ou de ça. Cela aurait été plus gai, ou plus instructif. Ou bien, quitte à faire déprimer, quitte à faire dans le catastrophique, on aurait pu à nouveau parler de la prétendue fin du monde du 21 décembre, qui sera vraiment terrible pour tous ceux qui n’auront pas pu finir leur livre de chevet à temps…

Sur la base du volontariat

« Une bibliothèque que l’on ne range pas se dérange : c’est l’exemple que l’on m’a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu’était l’entropie et je l’ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.

Le désordre d’une bibliothèque n’est pas en soi une chose grave ; il est de l’ordre du « dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ? » : on croit toujours que l’on saura d’instinct où l’on a mis tel ou tel livre ; et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons. »

Ces quelques phrases se trouvent dans le Penser / Classer de Georges Perec. L’auteur poursuit en indiquant les différentes manières de ranger ses livres : classement alphabétique, classement par continents ou par pays, classement par couleur, classement par date d’acquisition ou de parution, par formats ou par genres, par grandes périodes littéraires, par langues, par priorités de lecture, par reliures ou par séries. 

Il arrive que l’on désigne la bibliothèque comme un organisme vivant, végétal ou animal, voire parfois comme un monstre qui déploie ses tentacules interminables dans toutes les directions du savoir.

Lorsque j’ai été en contact avec les élèves du collège, j’ai été frappée, certainement comme beaucoup avant moi, par la motivation qu’ils ont, pour les plus jeunes d’entre eux, à venir et à participer à la vie du CDI. L’un de ces petits groupes me fait un peu l’effet de ces jeunes plantes que l’on s’obstine à regarder pousser et s’épanouir. Il y a K., C., M. et H., tous élèves de sixième.

La première à être venue me voir, c’est K., qui s’ennuyait et voulait absolument m’aider. Je lui ai donc appris à couvrir des livres, d’abord en format poche, puis d’un format plus important. Il me restait en effet un petit nombre d’ouvrages neufs laissés par mon prédécesseur, à enregistrer, tamponner, étiqueter et couvrir. K. a ensuite cherché à motiver sa copine C., mais cette dernière a montré beaucoup moins d’entrain à la tâche. Par contre, celle chez qui couvrir les livres a suscité un enthousiasme qui ne s’est toujours pas démenti, c’est M. M. ne parle pas français, sauf quelques mots, parmi lesquels « Maîtresse », qu’elle aime utiliser avec moi. Elle aime dessiner, regarder les bandes-dessinées, observer les autres élèves, et couvrir les livres. Elle a même cherché, jusqu’à ce que je l’en empêche, à retrouver dans le CDI tous les livres qui n’étaient pas couverts. J’ai donc dû tenter de lui expliquer qu’il fallait garder du plastique pour les nouveaux ouvrages, qui allaient arriver incessamment sous peu, et qu’elle serait la première prévenue.

Du coup, j’ai bénéficié de plusieurs petites mains secourables, qui se sont retrouvés fort dépourvues quand de livres à couvrir il n’y eut plus… sur les conseils d’une camarade de formation, j’ai voulu leur confier une nouvelle mission : vérifier le bon ordre alphabétique des romans et des contes. Je leur ai expliqué le fonctionnement de la cote, avec la lettre indiquant le genre : R pour roman, C pour conte, et les trois premières lettres du nom de l’auteur. Puis j’ai laissé mes petits lutins se diriger vers les rayons. Cependant, en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « mutualisation », un cataclysme s’est abattu sur mes étagères de fictions : K. et H. avaient décidé que l’ordre alphabétique n’était pas aussi approprié que cela, et pourquoi ne pas, ma foi, ranger les livres par collections ? L’espace d’un instant, je me suis crue victime d’une de ces anecdotes des « Perles de libraires » ou du groupe « Je suis bibliothécaire acariâtre et j’assume » (deux de mes groupes de prédilection sur Facebook).

Après avoir défendu devant mes détracteurs l’ordre alphabétique, et après avoir passé plus d’une heure à tout ranger derrière eux – le résultat de leurs travaux me faisant penser au chaos laissé par des petites souris dans un gruyère – à me sentir comme le corbeau de la Fable, tout en pestant contre un ordre trop établi, après tout, je me suis consolée en fabriquant ce squelette de Pearltrees pour les élèves et en découvrant ce superbe blog consacré aux bibliothèques de cinéma : Notorious Bib.

Echappées radiophoniques

Durant cet été, j’ai pu me promener au détour des canaux de Bruges et des ruelles de Bruxelles, j’ai pu poursuivre des bulles de bandes dessinées et les destinées des Stark, des Lannister et des Frey de la saga de George Martin. J’ai pu feuilleter un dictionnaire Marilyn Monroe, à l’occasion des 50 ans de sa disparition.

Vers la fin de l’été, j’ai aussi suivi les invitations au voyage littéraire proposées par Laura El Makki dans ses émissions sur France Inter, « On n’a pas fini d’en lire ». Cet article est par ailleurs un peu curieux, car il me faut parler de quelqu’un que je connais personnellement, sans céder à l’éloge systématique…

Ce n’est pas parce que j’ai étudié pendant deux ans aux côtés de Laura la littérature française, sous la férule passionnante et cynique de Jean-François Louette, spécialiste du 20ème siècle, de Sartre et de Queneau entre autres, et qui nous considérait comme de douces rêveuses, accrochées à notre Proust et notre Aragon.

Ce n’est pas parce que Laura est devenue ma « camarade » attitrée des cinémas, et que j’apprécie les discussions à bâtons rompus sur les livres et les films, « littéralement et dans tous les sens ». J’ai de temps à autre un coup de téléphone pour me demander si je n’aurais pas dans le coin de ma caboche l’idée d’un livre évoquant tel ou tel thème, et qui nous relance à nouveau dans ces conversations sans fin…

C’est parce que, aussi bien dans la préparation des émissions de Guillaume Gallienne, « Ça peut pas faire de mal », que lorsque l’on écoute « On ne demande qu’à en lire », Laura nous propose une aventure spontanée, dépaysante, rafraîchissante. Une de mes aventures préférées, dans le laboratoire de la création littéraire.

Dans une atmosphère de halls d’hôtels et de cafés, qui n’est pas sans rappeler ce que disait Fanny Ardant dans une de ses interviews « J’aime les halls d’hôtels, les halls de gares… », les endroits où l’on se rencontre… elle cherche à comprendre ce qu’est pour nous un classique. Pas le classique parfois rébarbatif de la salle de classe, mais le livre de chevet qui est pour nous tout à la fois un point de départ dans notre vie de lecteur, et la destination vers laquelle nous choisissons toujours de revenir.

Mon émission préférée est sans doute celle consacrée aux « Années » d’Annie Ernaux, avec comme invitée la comédienne Dominique Blanc. Un livre magnifique qui assiste à la propre construction d’un être et d’un écrivain, à travers les instantanés personnels et historiques d’une vie. Parce que ce voyage littéraire ne nous entraîne pas seulement vers la lecture, mais vers cette communion fulgurante entre l’écrivain et son lecteur, irrésistiblement.

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