cinephiledoc

Blog pour cinéphiles et profs docs

Étiquette : réseaux sociaux (Page 8 sur 8)

L’autel des morts

Dans cette nouvelle de Henry James, qui a inspiré à François Truffaut son film La Chambre verte, le personnage principal voue une fidélité absolue aux êtres disparus, et qui lui fait préférer la compagnie des morts à celle des vivants. Dans La Chambre verte, Julien Davenne en vient même à avoir une altercation avec un prêtre, qui tente de consoler un veuf par la promesse de retrouvailles post-mortem avec son épouse :

« Tout ce que l’on vous demande, c’est de dire « Lève-toi et marche » (…) Si vous êtes incapable de faire cela, vous n’avez rien à faire ici » (Je cite de mémoire).

Julien Davenne est l’incarnation jusqu’à l’excès de cette phrase de Cocteau, que j’affectionne tout particulièrement : « Le vrai tombeau des morts, c’est le coeur des vivants. » Il est aussi le personnage d’une obsession : il aime les morts contre les vivants, la mort contre la vie, et il s’enferme dans cette obsession avec intransigeance, sans aucune indulgence pour le monde extérieur. De sa femme disparue, dans la chambre verte de sa maison, il conserve tout : vêtements, bijoux, photographies, tout ce qui lui permet d’assouvir son fétichisme.

Julien Davenne est un personnage d’une mélancolie d’un autre temps. Il incarne pour moi tout cet aspect du deuil impossible, du « passé qui ne passe pas ». Il ne devrait être qu’une humeur, qu’un état d’esprit passager dans le difficile travail de deuil, mais lui, extrémiste, rend cet état d’esprit systématique, et refuse toute consolation.

Pourquoi je parle de La chambre verte et de Julien Davenne ? Pas seulement parce que, pour ceux qui me connaissent bien, François Truffaut est l’une de mes références de prédilection. Mais aussi parce que j’en suis venue à me demander ce qui constituait la mémoire et les souvenirs d’un être cher disparu :

D’un seul coup, c’est comme si le monde entier retentissait d’échos en échos de la voix de l’être cher. Les souvenirs reviennent en masse, les objets, les lieux et les jours prennent une tout autre dimension, le passé est « recomposé ». C’est l’expérience tangible, que l’on fait, de ce que raconte Proust dans Albertine disparue. C’est à cet instant que la voie « Davenne » est tentante.

Et puis, à côté de tout ce qui est tangible, de tout ce qui est matériel ou impalpable dans la mémoire, il y a désormais tout ce qui est immatériel, tout cet espace numérique fait de liens, de messages, de « J’aime » et de « Suggestion d’amis ». Tout ce qu’évoque Olivier Ertzscheid dans son article « La Mort numérique ». Il y évoque bien-sûr tout ce qui disparaît comme données commerciales, toutes les activités culturelles de la personne. Mais il y rappelle aussi toute cette part d’identité numérique qui reste en suspens.

Sur Facebook, on a certes la possibilité de transformer le compte de la personne en mémorial, mais cette procédure requiert des démarches qui sont déjà lourdes pour des institutions « physiques » (impôts, sécurité sociale, banques), comment consentir, alors, à faire les mêmes démarches, en plus absurdes – voir cet article du Point – pour cet intangible numérique ?

Facebook va-t-il faire partie d’une nouvelle mythologie, lui qui a déjà pour certains des allures de divinité ? Va-t-il faciliter ce travail de deuil ou enfermer dans un espace virtuel les reliques des internautes inconsolables ? A quoi ressemblera-t-il dans cinquante ans, dans cent ans ? A un cimetière, à une pouponnière ou à une maison abandonnée ?

« Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat. » Giacometti

Les restrictions nécessaires

Question : Quel est le comble pour une internetophile ?

(Il faut comprendre, dans ce terme pour le moins barbare et plus ou moins valise, qu’il s’agit d’une personne qui utilise quotidiennement Internet, aussi bien dans un cadre professionnel que personnel, qui laisse des traces numériques visibles et qui n’est pas réfractaire, loin de là, à l’usage pédagogique d’Internet et de ses multiples outils)

Réponse : C’est de devoir, pour des raisons pratiques et de santé mentale, restreindre l’accès de ces chers petits digital natives qui forment son public.

Utiliser Internet dans le cadre de pratiques pédagogiques, c’est désormais recommandé, voire même nécessaire, lorsque l’on ne veut pas se déconnecter – c’est le cas de le dire – des usages des élèves. Et lorsque l’on se déconnecte de leurs pratiques, on est entraîné dans un cycle infernal qui, selon moi, nous conduit de l’incompréhension à la désaffection et de la désaffection à l’amertume. La question se pose cependant dans le cadre d’un usage libre d’Internet pour des élèves de collège.

Mon prédécesseur observait des règles très strictes concernant l’utilisation des ordinateurs au CDI. La première semaine, j’ai voulu tenter l’expérience d’autoriser Internet pour deux usages :

  • les recherches demandées par les enseignants des autres disciplines – cela incluant, malheureusement pour mon imprimante, les immanquables recherches d’images pour décorer les premières pages de cahier ;
  • les jeux éducatifs, bien que j’ai dû sur le tas trouver des sites adéquats pour les matières scientifiques.

Malgré ces restrictions, qui m’ont épargné les questions habituelles du type : « On peut aller sur Facebook ? », j’ai été confrontée à deux problèmes : le temps limite de consultation et le comportement appelé communément « je-vais-profiter-que-la-dame-a-le-dos-tourné-pour-jouer-à-Angry-Birds« , et que j’appellerais « l’extension du domaine de recherche ». Pour le premier problème, je me suis souvenu que dans certaines bibliothèques, les ordinateurs s’éteignent automatiquement au bout d’un certain temps d’utilisation. Pour le second, une extinction manuelle et immédiate de l’ordinateur incriminé est requise, en l’absence de logiciel de surveillance (type ITALC), qui, tel l’oeil de Moscou, coupe court aux vagabondages numériques.

La solution que j’ai finalement choisie s’élabore au fil du temps. Primo, je restreins l’accès aux jeux éducatifs aux semaines avant et après les vacances. Secundo, je prévois d’amener un compte-minute pour effectuer un roulement entre les chanceux qui font des maths sur l’ordi et les envieux qui salivent sur les chaises en attendant. Tertio, pour les recherches, en attendant mieux, je propose en priorité un livre. Si je n’ai pas de ressources sur le sujet, j’autorise la recherche en ligne.

Ai-je freiné une addiction ? Ai-je créé un manque ? Je prive les élèves d’un outil dont j’aurais moi-même du mal à me passer : je consulte régulièrement mes mails, j’essaye de me tenir informée de l’actualité en général et de celle de ma profession, quand on me parle d’un sujet, je ne résiste pas à l’envie d’en savoir plus, et je pousse même le vice jusqu’à écrire sur ces pratiques. Si je lis cet article paru sur Internet Actu et le rapport vers lequel il renvoie (en anglais) :

Associating Depressive Symptoms in College Students with Internet Usage Using Real Internet Data

dois-je me faire des cheveux blancs, m’inquiéter pour ma santé mentale, ou tout simplement assumer ?

Restreindre l’accès à Internet est pour moi tout sauf une solution idéale, mais avant de le rendre à nouveau accessible aux élèves, j’ai besoin de cadrer cet accès à la fois par des apprentissages – une progression à l’année dans des connaissances et des compétences info-documentaires – et par des pratiques numériques qui ne sont pas encore clairement établies : communication interne et externe systématique, veille professionnelle, mise en place d’outils numériques à destination des élèves.

Patience et longueur de temps…

L’information minimaliste

Lorsque j’observe la façon dont on utilise l’information, dont on y a accès et dont on la communique, je suis de plus en plus frappée, pas seulement par la rapidité dont on clique d’un lien à un autre – ce que Nicholas Carr rappelle très bien dans son article « Is Google making us stupid ? » (Google nous rend-t-il idiots ?) – mais aussi par la nature même de cette information. L’information que l’on transmet aussi bien que celle que l’on consulte est de plus en plus succincte.

Sur les sites d’actualité, de presse en ligne, à la télévision et même dans les formats papier des journaux, sous forme d’encarts, on l’appelle un « flash ». Sur les mêmes sites d’actualité, que cette actualité soit politique, économique, culturelle, c’est un flux, un fil ou un lien. Sur les réseaux sociaux, c’est un « Like », un « Tag » ou un « Tweet ». Ce n’est pas seulement l’information qui est réduite à son essentiel, c’est le nom qu’on lui donne.

Lorsque l’on tape les premiers mots d’une requête sur Google, les différentes suggestions de réponses à notre demande apparaissent instantanément. Google is suggesting… de plus en plus d’invitations au clic et au butinage. Le butinage, c’est cette pratique que l’on rencontre aussi bien en bibliothèque que dans un magasin de vêtements, et qui consiste à fureter, à s’égarer, à toucher les documents et les livres, et finalement à retrouver l’information que l’on cherchait, ou à trouver justement celle que l’on ne cherchait pas.

Sur Facebook, il n’est même plus besoin d’écrire cette information pour la communiquer : les applications permettent de dire où l’on se trouve, et il suffit d’un clic pour changer de situation sentimentale. Journalistes, sondeurs, et humoristes (notamment la série télévisée Bref) ont étudié la façon dont le statut est révélateur de la personnalité d’un usager de Facebook, depuis le météorologue amateur jusqu’à l’exhibitionniste.

Il y a ceux qui utilisent Facebook pour rapporter les moindres détails de leur journée, ceux qui veulent faire envie en étant un jour aux Etats-Unis, le lendemain en Nouvelle-Zélande, ceux qui cherchent à nous faire passer un message subliminal « Les gens qui…. », « Y’en a marre de ceux qui… », ceux qui tentent de faire dans la philosophie et le concept, et ceux qui traduisent leurs humeurs en citations et paroles de chanson.

Pour moi le statut sur Facebook, et toutes les formes d’informations minimalistes que l’on rencontre maintenant, du tweet au flash en passant par le tag, sont toutes les expressions d’un concentré de présent. Et comme mon esprit tordu fonctionne par associations d’idées, elles me font toujours penser à cette citation de Marcel Proust, dans Le Temps retrouvé :

« Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. »

(Pour les courageux, je recommande d’ailleurs la lecture du très bel article « Proust, l’instant et le sublime » d’Agathe Simon.)

Cette citation de Proust témoigne pour moi de toute l’ambition et de tout l’espoir de ce que nous publions sur Internet : qu’il s’agisse d’un article, d’un commentaire, d’une mise à jour de profil ou d’un tweet, nous tentons de restituer l’instant, de le partager et de le revivre en en retrouvant, sur notre page ou notre « journal », un instantané.

A la pêche aux traces…

 » Combien d’entre eux sont-ils conscients, en s’inscrivant sur Facebook dès l’âge de 13 ans, que commence alors un long processus d’entrée en documentation de soi, qui ne cessera probablement même pas avec leur décès ? »Olivier Ertzcheid.

Dans mon usage quotidien, personnel et professionnel, d’Internet, je me documente, je m’informe, je publie, je recherche, j’informe les autres sur qui je suis et ce que je fais, je deviens un document. Observer les élèves dans leurs pratiques numériques permet de prendre du recul sur nos propres pratiques. Ces dernières, qu’elles soient multiples ou réduites à leur portion congrue, donnent une datation au carbone 14 de la personnalité numérique du documentaliste : « pré-numérique »(le méfiant, le réfractaire, l’obligé), numérique dilettante, pro du numérique (celui qui code et qui veille). Je pense me situer dans la catégorie intermédiaire.

Si je tente de faire la liste des traces numériques et de donner une idée de mon identité numérique – en m’inspirant des définitions qu’en donnent Philippe Buschini et Fred Cavazza, cela pourrait donner :

  • 5 adresses mails ;
  • 1 compte Facebook et 1 compte sur Copains d’avant. Une inscription sur le nouveau réseau social des enseignants, RESPIRE (décidément, l’éducation nationale est douée pour les sigles) ;
  • la participation à un forum et à un blog ;
  • 3 portails Netvibes, un personnel, un professionnel (pour la veille) et un dans le cadre du CDI, à destination des élèves et des professeurs, un portail Netvibes étant un agrégateur de flux RSS permettant de suivre l’actualité d’une sélection de sites Internet ;
  • divers comptes utilisateurs et adhérents de sites commerciaux ;
  • un compte Blizzard pour les jeux en ligne.

Tout cela génère des données sur mon identité numérique, cette dernière étant la synthèse de mon identité personnelle, de mes coordonnées, de ma vie culturelle et professionnelle et de la création d’une identité fictive, par l’intermédiaire d’avatars et de pseudos.

La notion d’identité numérique permet d’aborder un certain nombre de questions avec les élèves : le droit d’auteur, le droit de l’image, la protection de la vie privée (paramètres de confidentialité sur Facebook, gestion des traces numériques), ainsi que la diversité propre à cette identité.

Généralement, je commence par leur demander de rechercher leur nom et leur prénom sur Google, ainsi que sur le site www.123people.fr, pour faire la part de ce qu’ils publient, et de ce qui n’est pas de leur fait (homonymie).

Les recherches qu’ils entreprennent par la suite – recherche de l’auteur d’un site, compréhension de la rubrique « Mentions légales », définitions des types d’outils permettant la publication sur Internet – permettent d’aboutir à la réalisation d’une synthèse sur l’identité numérique, sous forme de schéma simplifié. Ce qui donne à peu près ceci :

Juliette Filiol, professeur documentaliste – 2011/2012

Page 8 sur 8

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén