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Hors-série 3-2014 : peinture et cinéma

Le troisième hors-série de l’été est consacré à l’inspiration que suscite la peinture chez les réalisateurs et, dans une très moindre mesure, à l’influence du cinéma sur la peinture.

HORS-SÉRIE

Lorsque l’on regarde un film, on est plus ou moins sensible à ce qui se passe sur l’écran : portrait ou paysage, nature morte, composition d’un tableau vivant, zoom, ralenti, décors, couleurs, et tous ces éléments pour lesquels un vocabulaire technique élaboré est requis.

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Certes, on ne sera pas toujours sensible à la même composition du « tableau », suivant le genre de films qu’on affectionne le plus : les uns apprécieront les explosions, les vitres qui se brisent, le choc des combats, les cascades audacieuses, les autres la solitude d’un personnage face à lui-même, le bruissement des arbres d’une forêt, ou la menace insidieuse que propose un motel au bord d’une route, ou un palace isolé par l’hiver…

Maison Bates Psychose

Maison Bates Psychose

L’érudit y retrouvera l’influence de tel ou tel peintre, la prédominance de telle ou telle couleur ou l’hommage à telle ou telle oeuvre.

Entrecroisement d’influences…

Tout en lisant la référence que je vous proposerai aujourd’hui, et tout en préparant cet article, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à toutes sortes de films ou de scènes dont le souvenir reste pour moi principalement « visuel », pas seulement parce qu’il s’agit de cinéma, et que l’impression première est celle suscitée par l’écran, mais parce que ces films, ou ces scènes, m’ont bel et bien marquée par leur composition…

Évidemment, la première image qui me vient, ce sont celles de dessins animés. Lorsque je regarde un Disney ou un Miyazaki, ce n’est pas forcément les personnages qui m’intéressent : je pense aux images de Fantasia sur la musique de Stravinsky ou de Beethoven, aux forêts de Bambi, à la savane du Roi Lion, je pense aux paysages de Princesse Mononoké, à l’incroyable Château dans le ciel, et aux décors du Voyage de Chihiro.

Sources : http://magic-museum.com/miyazaki.htm

Sources : http://magic-museum.com/miyazaki.htm

Je pense au portrait du roi, bien peu flatteur, dans Le Roi et l’oiseau, aux paysages surréalistes de Gandahar, et au New York évoqué par Don Bluth dans Fievel et le nouveau monde.

Les films dont je garde principalement le décor en mémoire vont de Metropolis jusqu’au Seigneur des anneaux, en passant par Rebecca d’Hitchcock, L’Aigle à deux têtes de Cocteau, Citizen Kane de Welles, Autant en emporte le vent, Gatsby le magnifique (version de Coppola), Out of Africa, Le Docteur Jivago, Barry Lyndon (encore), Danse avec les loups ou encore Tigre et dragons ou Après la pluie, que j’ai mentionné dans l’article précédent

Cinéma et peinture

La plupart de ces films, à l’exclusion des films d’animation, sont mentionnés dans l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui.

cinema et peinture

Ce livre, Cinéma et peinture, de Joëlle Moulin, est paru en octobre 2011 aux éditions Citadelles & Mazenod, maison principalement spécialisée dans l’édition de beaux livres d’arts. Et à tout point de vue, en ce qui concerne cet ouvrage, il s’agit d’un beau livre, à destination des amoureux de ces deux arts. Toutefois, dès son introduction, l’auteur prévient :

ll ne s’agit pas (…) ici d’une histoire des rapports de la peinture et du cinéma, mais d’une réflexion sur la présence de la peinture dans le cinéma ; présence évidente lorsque le film prend pour sujet la vie d’un artiste, moins immédiate lorsqu’elle relève de la connivence d’images (…). Si la référence picturale est donnée dans le premier cas, dans le second elle implique une part de subjectivité, voire d’intuition.

L’ouvrage ne prétend pas être exhaustif, il parcourt au contraire quelques univers d’artistes – peintres ou réalisateurs – et quelques-unes de ces heureuses rencontres qui se sont faites entre les deux, et que le spectateur, pourvu que son regard reconnaisse, soit amateur d’art, peut saisir ou non.

Joëlle Moulin étudie en premier partie de son livre trois films consacrés au peintre Van Gogh : l’un de Minnelli avec Kirk Douglas, l’autre de Pialat avec Jacques Dutronc, le troisième de Kurosawa, chacun intégrant cet univers d’artiste à son propre univers, et à sa manière.

Inspirations picturales

Puis elle s’aventure chez différents cinéastes dont chacun s’est inspiré – pour un film ou pour toute sa filmographie – d’un courant artistique ou d’un artiste en particulier. Renoir pour Renoir, évidemment, Gainsborough pour le Barry Lyndon de Kubrick (encore et toujours) :

Kubrick s’est inspiré de Thomas Gainsborough, puisant chez le portraitiste l’élégance et la délicatesse des tenues. Le double portrait de Mr. et Mrs. William Hallett (1785) est un des modèles pour Barry Lyndon/Ryan O’Neal et son épouse Lady Lyndon/Marisa Berenson. Le visage lisse de Barry, fermé et peu disert sous son masque blanc et ses cheveux poudrés, et les patrons des habits, la finesse diaphane des étoffes sont directement décalqués sur le portrait peint, de même que l’attitude compassée et la pédanterie détachée du monde qui s’accordent au fatalisme de leur destin.

Sources : toutlecine.com

Sources : toutlecine.com

Mais aussi la peinture allemande, certes pour les réalisateurs allemands, mais aussi pour des réalisateurs hollywoodiens tels que Fleming, Welles, ou encore Hitchcock :

La clarté lunaire (encore à la Friedrich), qui a permis d’apercevoir un Tara non démoli à la fin de la guerre, dévoile chez Hitchcock le manoir de Manderley lors du prologue de Rebecca (1940). Manderley a été ravagé par un incendie et ses trous béants évoquent le Château en ruine (1847) de Böcklin, « une coquille vide », constate en voix off la narratrice, un lieu hanté. La métaphore convient également au palais de Xanadu saturé d’épaisses nappes de brouillard dans Citizen Kane (1941) d’Orson Welles. Peint sur verre sous l’égide du décorateur Perry Ferguson et toujours situé en arrière-plan, le palais ressemble à la lointaine citadelle du Chevalier, la Mort et le Diable de Dürer.

Sources : wikipédia

Sources : wikipédia

Par la suite, Joëlle Moulin aborde d’autres thématiques tout aussi captivantes : les tableaux au cinéma (on y retrouve le fameux tableau de Caroline de Winter dans Rebecca, qui va attirer tant d’ennuis à la narratrice, mais également participer à la résolution de l’intrigue), l’influence d’Edward Hopper chez plusieurs cinéastes, dont toujours Hitchcock, les modèles chers aux cinéastes (aussi bien moraux que physiques), la représentation de la modernité, l’autoportrait, ou encore 2 exemples de cinéastes peintres.

Pourquoi lire ce livre ?

D’abord parce que, malgré son incroyable érudition – qui va questionner une référence, puis une autre, puis encore une autre, et fonctionner par associations d’idées artistiques, littéraires et cinématographiques – l’auteur n’abandonne jamais son lecteur.

Ensuite, parce qu’il s’agit avant tout d’un livre d’art, magnifique, avec des reproductions de tableaux et des photographies de films en pleines pages et que le lecteur peut toujours associer un tableau à un film.

Enfin, parce que le cinéphile averti va retrouver à cette lecture tout un foisonnement d’images : la maison de Psychose inspirée par Edward Hopper, les westerns et la représentation de l’ouest américain, les grandes stars de Hollywood, de Clint Eastwood à Meryl Streep, et les apparitions de Chaplin, d’Hitchcock, de Welles, entre autres, dans leurs propres films.

Apparition d'Hitchcock dans Les Oiseaux

Apparition d’Hitchcock dans Les Oiseaux

Qu’il soit féru de peinture ou de cinéma, ou des deux, le lecteur pourra compléter cette lecture par ces quelques ouvrages :

  • Le Décor au cinéma, de Jean-Pierre Berthomé, aux éditions des Cahiers du cinéma, 2003.
  • L’Amérique évanouie, de Sébastien Clerget, paru en novembre 2013 aux éditions Rouge profond, et ayant fait l’objet d’un précédent article.
  • Affiches de cinéma, de Dominique Besson, aux éditions Citadelles & Mazenod (comme Cinéma et peinture) et paru en 2012.
  • Et toujours chez le même éditeur, et à venir, (une sortie que j’attend avec impatience, quoique son prix me refroidisse quelque peu… gloups !!!) : L’art du cinéma de Jean-Michel Frodon, à paraître en septembre 2014.

Et sur Internet ?

Comme d’habitude, on retrouve sur le site du Ciné-Club de Caen un dossier assez complet qui s’intéresse aux relations cinéma/peinture, peinture/cinéma. Le dossier renvoie également à d’autres pages du site, qui se penchent plus précisément sur :

Le site Cadrage.net propose également un dossier sur le sujet : peinture et cinéma, cinéma et peinture, avec un article d’Alexandre Tylski « Cinéma et peinture : Dans le sens des toiles », publié en 2001, avec à la fin une filmographie et une bibliographie.

Enfin on trouve sur Wikipédia un article, malheureusement encore à l’état d’ébauche, et ne citant pas suffisamment ses sources, sur le Peintre au cinéma. Néanmoins la filmographie proposée est très riche.

Voir également cette vidéo proposée par Arte :

 3 suggestions de films à savourer visuellement

Comme d’habitude, je vais essayer de ne mentionner que des films qui n’ont pas encore été évoqués tout le long de cet article.

  • Le Château ambulant de Hayao Miyazaki. Il reste ma première découverte du cinéma d’animation japonais et j’ai toujours admiré les incroyables structures de ce château, les paysages ruraux et urbains proposés par Miyazaki. À noter que c’est aussi une des choses que j’ai aimé dans son dernier film, Le Vent se lève, si triste et si contemplatif…
Sources : http://magic-museum.com/miyazaki.htm

Sources : http://magic-museum.com/miyazaki.htm

  • Sur la route de Madison, de Clint Eastwood, avec non seulement les paysages américains mais cette manière magnifique de filmer Meryl Streep, et de se filmer lui-même.
Roseman Bridge Source : Wikipédia Auteur : Lance Larsen

Roseman Bridge
Source : Wikipédia
Auteur : Lance Larsen

  • Le dernier film de Ken Loach, que j’ai beaucoup aimé, Jimmy’s Hall, et qui permet de découvrir quelques paysages de l’Irlande, au gré des conflits du héros avec les conservateurs et l’église catholique irlandaise.

Des séries comme des peintures

  • les téléfilms de la BBC ayant adapté Jane Austen, dont notamment l’adaptation d’Orgueil et préjugés avec Colin Firth (pas tout à fait série mais disponible en coffret).
  • la reconstitution de l’Amérique des années 50 dans Mad men, et de l’Angleterre des années 1910 dans Downton Abbey.
  • à nouveau, la série The Borgias, avec Jeremy Irons, déjà évoquée dans l’article précédent, et dont le générique est une merveille inspirée des tableaux de la Renaissance.
  • et je ne parle pas de Game of thrones, dont l’une des qualités, parmi tant d’autres, est celle des décors et des costumes…

Bonne dégustation visuelle et à bientôt !

Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

Panorama d’une époque : vie de château, mode et cinéma

Voici le premier article bilingue de Cinephiledoc, un article à quatre mains, très gentiment traduit par Laura, française vivant aux Etats-Unis, et tout autant passionnée de littérature et de cinéma que je le suis.

Pourquoi cet article bilingue ?

Au mois de décembre, j’ai envoyé à Laura l’un des meilleurs livres que j’avais lus cette année là, L’Écrit au cinéma, et courant janvier, j’ai eu la joie de trouver dans ma boîte aux lettres un livre paru récemment en langue anglaise, et qui n’a pour l’instant pas encore été traduit en français. Il s’agit de A story lately told, que l’on peut traduire littéralement Une histoire tardivement racontée, d’Anjelica Huston.

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J’ai déjà eu l’occasion de parler d’ouvrages publiés pour l’instant uniquement en anglais : In my father’s shadow, de Chris Welles Feder, et un livre consacré au tournage de Psychose, Alfred Hitchcock and the making of Psycho, par Stephen Rebello. Généralement, j’essaye d’aborder rapidement ces ouvrages, en dépit de leurs qualités, le fait qu’ils ne soient pas traduits pouvant malheureusement dissuader les lecteurs éventuels.

J’ai donc décidé de prendre le contrepied de cette habitude pour mieux mettre en valeur ces mémoires d’Anjelica Huston, mannequin et comédienne cosmopolite, ayant vécu en Irlande, à Londres, à New York et à Paris. Si ces mémoires nous font voyager, c’est leur rendre justice, ce me semble, que d’en faire la critique en plusieurs langues.

 Dans l’ombre du père

Lorsque Laura m’a envoyé ce livre, elle m’a indiquée qu’il me permettrait de compléter mon étagère de bibliothèque consacrée aux fils et aux filles de metteurs en scène et de comédiens, étagère que j’ai pu considérablement enrichir l’été dernier, pour la rédaction de deux articles sur ces enfants de célébrités qui ont, tôt ou tard, écrit sur leurs parents. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’avais découvert les mémoires de Chris Welles.

John et Anjelica Huston Source : Wikipédia

John et Anjelica Huston
Source : Wikipédia

Pour Anjelica Huston, il ne s’agit pas seulement d’une ombre paternelle. Ce qu’elle retrace – brièvement, car le livre ne porte pas uniquement sur cela – c’est en quelque sorte, un siècle de cinéma, à travers la figure du père, John Huston, réalisateur entre autres de Key Largo, The African queen et des Désaxés, et celle de Walter Huston, le grand-père, lui-même comédien. C’est donc une dynastie cinématographique que l’on entrevoit sous sa plume :

Papa restait seul. Un pin solitaire. Je crois qu’il y avait certains endroits où mon père ne serait allé avec personne d’autre. Il avait ses démons. Il pouvait être charmant et passionnant, charmeur et séducteur. Mais si jamais il vous avait dans son collimateur, attention à vous.

Qu’on entrevoit seulement. Car finalement, ce n’est pas tant le père réalisateur ou le grand-père comédien qu’Anjelica Huston va mettre en lumière. Bien sûr, de temps à autre, le lecteur va retrouver quelques anecdotes, des histoires de tournages, des rencontres avec telle ou telle célébrité de l’époque, qui fréquentait le clan Huston. Et quelle galerie de portrait ! Mais tout cela, on le voit à travers les yeux d’une enfant, dans une profusion d’instantanés qui passent d’une ville à l’autre, d’une époque à une autre, sans forcément avoir le besoin de dater l’instant.

Anjelica Huston ne s’encombre pas d’expressions telles que « Cela s’est passé en 19… », « Tel jour à telle heure ». Elle s’excuse d’ailleurs à la fin de ces mémoires de possibles inconsistances, erreurs ou oublis qu’on pourrait trouver dans son livre. Mais c’est justement ce qui en fait le charme. Elle semble respirer ses souvenirs comme autant de parfums, et qu’importe qu’elle les date ou non avec précision.

D’avant-hier à après-demain

Dans ce flot continu de souvenirs, Anjelica Huston remonte aux années avant sa naissance, et la suite de ces mémoires est annoncée, en version originale, pour automne 2014. Mais l’impression majeure que l’on ressent, à cette lecture, c’est le passage d’un monde d’hier – l’enfance en Irlande dans les années 50, à grandir dans un manoir, dans des pièces luxueusement décorées, avec des serviteurs, et dans un cadre permanent de soirées et de chasse à cour – au monde moderne, Londres et New York, entre autres, dans les années 60 et 70.

On a l’impression de feuilleter un album photo qui se colorise progressivement, et où chaque chapitre est l’échantillon d’une époque. Il n’y a qu’à lire ces quelques lignes :

C’était l’époque des Chemins de la haute ville, de Darling, Blow-up d’Antonioni, de Georgy Girl, de The Servant, de La Fille aux yeux verts, de Privilege, et des cinéastes de la Nouvelle vague – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Éric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol (…)

Les femmes de cette époque étaient des beautés originales, croisées dans des fêtes, des boîtes de nuits, dans la rue à Kings’road, vêtues de bonnets faits au crochet, de visons vintage des années vingt, de mousseline transparente. (…)

Des actrices extraordinaires faisaient irruption sur la scène : Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave et sa sœur Lynn. Les beautés françaises – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Et finalement, de ces multitudes d’échantillons de parfums différents et si personnels, que nous offre Anjelica Huston, dont on suit les pas d’enfants, d’écolière buissonnière, d’apprentie comédienne, de mannequin tentant de faire carrière, bien avant son Oscar pour L’Honneur des Prizi, et ses succès publics en incarnant Morticia dans La Famille Addams, de ces instantanés cosmopolites, le lecteur parvient à découvrir un panorama entier du cinéma et de la culture. Une excellente mise en appétit pour le second tome.

Les citations du livre ont été traduites en français par Laura

Panorama of an Era

Why write a bilingual article, you ask?

Back in December, I sent Laura one of the best books I had read during the past year, Writing in Cinema ; in mid-January, I had the pleasure of finding in my mailbox a book that had recently been published in English, and which has not yet been translated into French : A Story Lately Told, by Anjelica Huston.

From Allociné

From Allociné

I have already had the opportunity to discuss books available exclusively in English for the time being : Chris Welles Feder’s In My Father’s Shadow, as well as a book devoted to the filming of Psycho, Alfred Hitchcock and the Making of Psycho, by Stephen Rebello. I usually try to cover those books briefly, as the lack of an available translation might discourage potential readers.

So I decided to do just the opposite here in order to showcase this memoir written byAnjelica Huston, cosmopolitan model and actress, who has lived in Ireland, in London, New York and Paris. Since the memoir sends us on a journey, it seems only fair after all to review it in several languages.

In her father’s shadow

When Laura sent me the book, she pointed out that it would be an addition to my shelf of books devoted to the children of actors and film-directors, a shelf that has grown significantly since last summer, when I wrote two articles about those children who, sooner or later, embark on writing about their parents. It was precisely at that time that I had stumbled upon Chris Welles’s book.

John Huston From Wikipedia

John Huston
From Wikipedia

In the case of Anjelica Huston, her father’s shadow is not the only one. What she sketches – briefly, as this is not the only focus of her book, is more or less one century of cinema, through the personality of her father, John Huston, director of Key Largo, The African Queen and of the Misfits, among others, and that of her grandfather, actor Walter Huston. Thus we get to glance at a true film dynasty through her writing :

Dad stood alone. He was a lonesome pine. I think there were places that my father wouldn’t go with anyone. He had demons. He could be charming and captivating, seductive and charismatic, but if he had it in for you, watch out.

Only a glance, though, for the father evoked by Anjelica Huston is not so much the director father or the actor grandfather. Naturally, from time to time, the reader encounters a few anecdotes, stories from film-sets, encounters with such and such celebrities of the time who frequented the Huston clan. And what a portrait gallery they make up ! But we see all this through the eyes of a child, in a profusion of snapshots that jump from one city to another, from one time period to another, without her feeling compelled to date the moment in question.

Anjelica Huston doesn’t bother with expressions such as “It happened in 19.., at this or that time and place.” In fact, at the end of her autobiography, she apologizes for potential inconsistencies, mistakes or omissions that may have occurred in the book. But that is precisely where its charm emanates. She seems to be exhaling memories as though they were fragrances, never mind how precisely she places them in time.

From the day before yesterday to the day after tomorrow

In this continuous flow of memories, Anjelica Huston goes all the way back to the years preceding her birth, and a follow-up to this memoir is being announced for publication in English in the Fall of 2014. But the main impression that one gets from reading is the passing of yesterday’s world – her childhood in Ireland in the 1950’s, growing up in a manor, inside luxuriously restored rooms, surrounded with servants, in a constant background of receptions and hunting parties – and then the modern world of London and New York, among others, in the Sixties and Seventies.

It feels as though we were leafing through a photo album which gains color progressively, and in which each chapter offers a sample of a different era. To wit, the following lines :

These were the days of Room at the Top, Darling, Antonioni’s Blow-Up, Georgy Girl, The Servant, Girl with the Green Eyes, Privilege, and the Nouvelle Vague filmmakers – Jean-Luc Godard, François Truffaut, Eric Rohmer, Louis Malle, Claude Chabrol. (…)

The women of this time were singular beauties, at parties, clubs, walking down the Kings Road, wearing crochet caps, mink from the twenties, and see-through chiffon. (…)

There were fantastic actresses breaking out the scene, like Maggie Smith, Sarah Miles, Susanna York, Vanessa Redgrave and her sister, Lynn. The French beauties – Delphine Seyrig, Catherine Deneuve, Anna Karina.

Eventually, from all those many different and intimate fragrances offered by Anjelica Huston, as we follow her footsteps first as a child, then as a schoolgirlplaying hooky, as an acting student, then as a model working to build a career, long before her Oscar for Prizzi’s Honor and her popular stardom as the character of Morticia in the Addams Family – from those cosmopolitan snapshots, the reader discovers a full panorama of cinema and culture. An excellent teaser for the second volume to follow.

Étoiles (éphémères) du cinéma muet

Il y a environ un an, j’ai publié un article sur un ouvrage très sympathique, Tartes à la crème et coups de pied aux fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage.

Tartes à la crème

En effet, malgré le titre interminable, l’auteur, Enrico Giacovelli, entraînait le lecteur dans un univers submergé d’humour et de mélancolie, et que n’aurait raté pour rien au monde un archéologue, amateur ou chevronné, du cinéma. Mieux, il faisait revivre sous nous yeux, et sans même avoir besoin de les voir, les films et les visages des pionniers du septième art.

J’avais, certes, émis quelques réserves : cet auteur, qui avait imaginé un panorama du cinéma comique en plusieurs volumes, et dont, à l’époque, uniquement le premier était paru, prenait un malin plaisir à nous ménager des effets d’annonces, à nous mettre en appétit.

Ce premier volume n’était qu’un hors d’oeuvre, et tant pis pour nous, si nous devions attendre patiemment la suite du menu. Cela allait de la petite allusion « Nous en reparlerons plus en détail dans le volume suivant »… à un encadré « Coming soon » énumérant la suite des aventures.

Il n’empêche que j’ai bel et bien sauté sur le deuxième volume, dès que j’ai eu vent de sa parution, et que je suis désormais forcée d’en convenir : cette publication par étapes et par effets d’annonce est admirablement bien orchestrée. Il m’a bien eue, Enrico Giacovelli.

L’objet du délit

Qu’avait-il donc de si alléchant, ce Volume 2, paru en janvier 2014 aux éditions Gremese ? Certes, toujours un titre à rallonge ! Le Silence est d’or : Le Cinéma comique américain. Vol. 2 : Les folles années vingt et le triomphe du long métrage. La même mise en page soignée et abondamment illustrée, ce qui apporte un véritable plaisir de lecture, tant dans la forme que dans le fond.

Le silence est d'or

En effet, voici les petits plus de ce volume 2, au niveau de la structure. Déjà, pour ceux qui auraient loupé le volume 1, pas de souci, l’auteur ne vous laisse pas le bec dans l’eau. L’ouvrage s’ouvre ainsi : « Le premier volume en 3 pages et 9 photographies ». On serait en train de visionner la nouvelle saison d’une série, le réalisateur ne s’y prendrait pas autrement : « Dans l’épisode précédent… »

Dans ce résumé en images, le lecteur est confronté aux figures principales qu’il retrouvera – dont il suivra la suite de la carrière – dans le volume 2 : Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd.

Il consacre ensuite un chapitre à quelques figures oubliées du court-métrage, et qui ne figuraient pas dans son premier volume : comiques qui émergeaient le plus souvent grâce à un signe distinctif (moustache, strabisme, boucle de cheveux), imitateurs masculins et féminins de Charlot, enfants et animaux ayant connu une brève heure de gloire au sein de cette industrie florissante.

Il ne pourrait y avoir de meilleure suite, après avoir parlé des enfants et des animaux, que d’aborder les débuts des dessins animés. Quelques pages leur sont donc dédiées, où la seule figure que j’ai malheureusement pu reconnaître, c’est celle de Félix le chat (mais quelle mise en appétit, lorsque l’on s’attarde sur le plan des volumes suivants et que l’on y reconnaît Disney, les cartoons et Tex Avery, entre autres) :

Après cette introduction et ces deux chapitres qui assistent à la fin d’un monde et à la naissance d’un autre, nous entrons dans le vif du sujet, et chacun des chapitres qui va suivre sera consacré à un comique (ou un groupe de comiques) en particulier.

Le premier d’entre eux est un comique oublié, captivé visiblement par les oeufs et les voitures, et qui cherchera à créer un univers délirant proche des cartoons, Charley Bowers. C’est l’un de ces météores du cinéma muet, qui a dû inspirer à Paul Auster son Livre des illusions, et qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la mort artistique provoqué par l’émergence du parlant et par le système hollywoodien :

Charley Bowers mourut oublié de tous en 1946 (…). Pendant près de trente ans, il ne restera aucune mémoire ni aucune trace de ses mondes mixtes, de ses inventions géniales et vaines, de ses petits films que l’on peut aujourd’hui définir comme un mélange de Méliès, Starewitz, Dali, Terry Gilliam et Tim Burton, agrémenté d’une touche à la Buster Keaton et à la Tex Avery.

Que de promesses ! Et quel sentiment d’injustice, auquel, malgré lui, participe le lecteur. Car, il faut bien l’avouer, si l’on parcourt ce livre avec autant de plaisir, c’est aussi pour des retrouvailles avec des figures et des films que l’industrie du cinéma, et le temps, auront plus ou moins épargnés : Max Linder, Harold Llyod, Harry Langdon, mais surtout Buster Keaton, Charlie Chaplin et Laurel et Hardy.

Chaplin et Keaton

Déjà abordés dans le premier volume, on retrouve Buster Keaton et Charlie Chaplin au sommet de leur gloire, l’un réalisant Sherlock Jr et Le Mécano de la Générale :

l’autre The Kid, La Ruée vers l’or et Le Cirque :

Les pages consacrées à Buster Keaton sont d’ailleurs l’occasion d’une confrontation avec Chaplin :

Le comique de Keaton naît de l’indifférence, de la non-participation émotive, de son regard neutre sur le monde des hommes et des objets. La vie n’est pas une émanation de l’esprit mais un fait mécanique. Ou courir ou mourir. Après que l’on a vu un film de Keaton, c’est notre intelligence qui est touchée, pas notre coeur. (…)

On est évidemment aux antipodes de Chaplin (…) Charlot lutte contre la société pour affirmer son individualisme, les droits sacro-saints de tout être humain ; Keaton utilise l’individualisme pour s’intégrer dans la société (…). Charlot peut être quiconque et partout, un paria sur les bords du Gange, un misérable dans les bas-fonds de Londres, un chien errant parmi les noirs du Bronx. Pour être Keaton et triompher comme lui sur le monde, il faut s’être échauffé les muscles, avoir un physique enviable et une bonne étoile.

Ces quelques lignes nous préparent à la lecture du volume suivant, où Chaplin s’adaptera aux exigences du parlant – ou plutôt exigera du parlant qu’il s’adapte à lui, Chaplin – et où la voix de Keaton, quasi-inexistante, sombrera dans l’absence, exception faite des quelques apparitions à l’écran qu’il fera, toujours en tant qu’ancien comique muet, dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, et dans Les Feux de la rampe, dirigé par Chaplin.

Outre les comiques que nous avons découverts dans le premier volume, et dont l’auteur abordera la suite de la carrière ou le déclin, avec le cinéma parlant, dans le 3e volume, nous assistons ici à la rencontre d’un couple explosif : Laurel et Hardy.  Enrico Giacovelli revient sur les carrières solo de Stan Laurel et Oliver Hardy, puis sur les circonstances de leur rencontre, et enfin sur l’élaboration progressive de leurs personnages et de leurs personnalités.

Laurel et Hardy Sources : Wikipédia

Laurel et Hardy
Sources : Wikipédia

Enfin, l’ouvrage s’attarde dans un dernier chapitre, « Slapstick Babylonia : la fin des jeux », sur les disparitions prématurées et les scandales, qui ont fait sombrer dans l’oubli certains des comiques que le premier et ce second volumes nous ont fait connaître :

  • Max Linder, qui se suicide avec sa femme en 1925 ;
  • Mabel Normand, minée par les scandales, la drogue et la tuberculose, qui disparait à 36 ans ;
  • Fatty Arbuckle – le comique fauché en pleine gloire par un mystérieux scandale, dans le premier volume – accusé de viol et de meurtre, et qui ne se relèvera jamais de ce scandale.

On se croirait dans un film noir qui reconstituerait cette époque, où pour le public, vie privée et vie publique des stars doivent nécessairement se confondre sous peine d’être condamnées, et où la presse est déjà toute puissante à faire ou à défaire une carrière.

Les atouts indéniables de ce deuxième opus

Outre le ton toujours teinté de mélancolie, Le Silence est d’or prend indéniablement son envol, par rapport au premier volume. Agréable à lire, chaque chapitre est introduit par une petite citation littéraire ou cinématographique. Celui sur Chaplin :

Le cas de Charlie Chaplin évoque celui de Molière, mais Molière devint très ennuyeux dans ses dernières productions royales et l’on a l’impression que Charlie Chaplin, évoluant d’une façon vertigineuse, ne sera jamais ennuyeux. Tout au plus, doit-on s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose de tragique.

Louis Delluc, Charlie Chaplin. 1921

Enfin, le caractère absolument interactif de l’ouvrage, tient à un petit encart en quatrième de couverture : « Lis le livre, regarde les films ! Toutes les explications à l’intérieur de ce volume ».

Et voilà le coup de génie ! Relier le livre à une chaîne YouTube. C’est ni plus ni moins ce que propose l’auteur, juste après la page de garde. Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur peut se reporter aux extraits de films muets proposés par Enrico Giacovelli, selon une structure qui respecte parfaitement celle de ses ouvrages.

La communication sur cette chaîne YouTube est excellente, puisqu’elle utilise non seulement le support du livre (quatrième de couverture et encart), mais encourage également le lecteur à aller chercher cette chaîne directement sur Google ou sur le site de l’éditeur, Gremese.

On peut d’ailleurs voir sur cette chaîne, d’ores et déjà, les vidéos mises en ligne en attendant le 3e volume : encore un effet d’annonce, bénéfique, celui-ci. Car, oui, une fois refermé Le Silence est d’or, on n’a qu’une hâte, avoir le volume suivant entre les mains.

Un triangle amoureux aux abords d’un volcan

Enfin, après un mois de janvier un peu morne, voici enfin de quoi alimenter la rubrique « Bibliothèque cinéphile » !

Comment je choisis les livres de la rubrique « Bibliothèque cinéphile »

Cela me permet d’ailleurs d’expliquer un peu le fonctionnement de Cinephiledoc à ce sujet, à savoir : comment je sélectionne les livres sur le cinéma qui nourrissent ce blog. J’avais sans doute déjà abordé la question rapidement, voici un petit approfondissement :

  • la première étape est de suivre le flux RSS des « nouveautés cinéma » d’une grande enseigne et de sélectionner les ouvrages dont les sujets attirent mon attention (bien entendu, je ne vais pas choisir un livre qui évoquerait un cinéaste inconnu ou un genre de films auquel je ne connais rien) ;
  • puis, simultanément, ou avant, ou après, je me rends en librairie – grande ou petite, chaîne ou indépendante, je n’ai pas de préférence, mais depuis ma déconvenue suite à la commande d’un ouvrage écrit visiblement avec les pieds, j’évite le plus possible de commander sur Internet ;
  • en effet, j’ai besoin d’un contact physique avec le livre avant de l’acheter (et si possible, il me faut un coup de foudre, ou si possible une conjonction d’aspects aussi bien thématiques que financiers) – sauf si je suis dans une période de totale confiance ou d’esprit d’aventure ;
  • lorsque ni les flux RSS, ni les vitrines, ni les rayonnages, ni le feuilletage ne m’ont convaincu d’acheter un livre documentaire sur le cinéma, je me tourne du côté des romans dans l’espoir que l’un d’eux aborde de près ou de loin la question du cinéma.

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer certains de ces romans, qui ne sont jamais très éloignés de la réalité historique – soit qu’ils s’inspirent, sans le dire directement, d’un personnage ayant réellement existé (Le Dernier Nabab, Le Livre des illusions, Un sang d’aquarelle…), soit qu’ils imaginent la vie ou l’apparition au sein de leur fiction, d’une célébrité (L’Homme intérieurBlonde, Le théorème Almodovar, Une Année studieuse).

L’Année des volcans : destins romancés

Le livre sur lequel mon choix s’est arrêté mi-janvier est donc un roman, œuvre d’un auteur français, et qui choisit d’imaginer la rencontre et le scandale causé par un triangle amoureux bien connu des cinéphiles, à savoir Anna Magnani, Roberto Rossellini et Ingrid Bergman.

L'année des volcans

L’auteur est François-Guillaume Lorrain, qui avait publié Les Enfants du cinéma, recueil de témoignages auquel j’avais consacré une critique l’année dernière.

Son roman paru en janvier 2014, L’Année des volcans, est tout aussi passionnant, et il y étudie le phénomène volcanique sous toutes ses formes : géologique, amoureux, cinématographique, et psychologique.

Triangle amoureux, 1949

Petit rappel pour ceux qui ne seraient pas très familiers du cinéma italien – et mondial – de l’immédiate après-guerre :

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

Roberto Rossellini. Source : Wikipédia

En pleine reconstruction, l’Italie a été le berceau d’un mouvement cinématographique dont Roberto Rossellini a été l’un des principaux représentants : le néo-réalisme, avec une œuvre phare, Rome ville ouverte, dans laquelle jouait une comédienne devenu le symbole de Rome par excellence, la brune flamboyante Anna Magnani. Elle était également la maîtresse de Rossellini.

Anna Magnani. Source : Allociné

Anna Magnani. Source : Allociné

Rome ville ouverte a connu un immense succès, jusqu’aux Etats-Unis, où une star au sommet de sa gloire, Ingrid Bergman, l’une des égéries d’Hitchcock, y a vu ce qu’elle souhaitait désormais comme cinéma.

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Ingrid Bergman. Source : Wikipédia

Dans un Hollywood aux studios et aux producteurs tout puissants, et dans une Amérique enfermée encore dans le conformisme et les préjugés, Ingrid Bergman est une femme mariée et mère de famille, mais aussi l’incarnation cinématographique de Jeanne d’Arc. Elle représente, pour les tenants de la vertu, qui étranglent le cinéma avec une censure impitoyable, une arme redoutable contre la débauche et l’immoralité.

C’est dire quel acte de courage elle accomplit en envoyant à Rossellini une lettre de cette teneur :

« Si vous avez besoin d’une actrice suédoise qui parle très bien l’anglais, qui n’a pas oublié son allemand, qui n’est pas très compréhensible en français et qui, en italien, ne sait dire que ti amo, je suis prête à venir faire un film avec vous. »

Et c’est dire quel scandale elle suscite en devenant la maîtresse de Rossellini sur le tournage de Stromboli.

Symbolique du volcan

Dans L’Année des volcans, François-Guillaume Lorrain fait s’affronter trois volcans, le passionné et manipulateur Rossellini, la brune explosive Anna Magnani, et l’éthérée Ingrid Bergman. Chacun prend tour à tour la parole, tout à sa quête de liberté et d’épanouissement artistique.

Et bien-sûr, que serait une Année des volcans sans la confrontation de deux tournages ayant eu lieu sur les îles éoliennes, proches du volcan Stromboli, l’un sous la direction de Rossellini, et avec Ingrid Bergman, Stromboli, terre de Dieu, l’autre sous la direction de Dieterle, avec Anna Magnani, Vulcano.

Aeolian_Islands_map

Car Stromboli, promis à l’origine à Anna Magnani, fut finalement l’ode rossellinienne à la beauté pure et sans artifices de Bergman, dans le chaos d’une terre aride et frustre, éloignée du glamour rassurant des studios hollywoodiens.

Magnani répondra avec Vulcano, dirigé par Dieterle, et tourné en même temps sur une île voisine, dans un climat d’espionnage et de rivalité permanente avec l’équipe de Stromboli.

Voyage en Italie, et ailleurs…

La quatrième de couverture du roman nous promet une histoire pleine de « bruit et de fureur ». Promesse tenue, et de loin ! Sans exhibitionnisme, sans voyeurisme, l’auteur nous amène presque à voir dans ces personnages réels, Rossellini, Bergman, Magnani, des êtres complètement issus de son imagination.

Il restitue de manière troublante le cinéma d’après guerre, un Hollywood où Bergman fait l’objet d’une pré-chasse aux sorcières, et où tout est codifié, réglé, contrôlé afin d’engendrer le plus d’argent possible, et un cinéma européen renaissant, empreint d’indépendance financière et artistique.

stromboli

Superbement écrit, il plaira tout autant à ceux qui recherchent un bon roman qu’aux cinéphiles les plus chevronnés. Indifféremment, il donnera envie de voir ou de revoir les chefs d’œuvre du cinéma italien et les films où apparaît Ingrid Bergman. Quelques suggestions :

Cinéma italien

  • Padre padrone, des frères Taviani, primé au Festival de Cannes l’année où Rossellini en était le président (1977), et très peu de temps avant sa disparition. L’histoire austère et brutale d’un jeune berger sarde qui tente de s’instruire et d’échapper à l’autorité de son père (inspiré d’une histoire vraie).
  • Fellini Roma (1972). Mon film préféré de Federico Fellini, une évocation de Rome, au début du 20ème siècle. La scène de découverte d’une fresque antique par les ouvriers du métro est magnifique. Et Anna Magnani fait une apparition dans ce film fabuleux, lançant au réalisateur « Va donc te coucher, Federico, il est tard ».
  • Cinema paradiso (1989) de Giuseppe Tornatore, un hommage au cinéma italien, mais surtout au cinéma tout court, entre la fin des années quarante – cinéma hollywoodien en pleine gloire et cinéma européen renaissant – et les années quatre-vingt (triomphe de la télévision et fermeture des cinémas). Le spectateur suit l’enfance et l’adolescence de Toto, devenu cinéaste. Un film magnifique, poignant, avec des acteurs impeccables.

Ingrid Bergman

  • On peut difficilement choisir un rôle à retenir dans sa filmographie pré-rossellinienne. Entre Casablanca, où elle est merveilleuse, face à Humphrey Bogart dont elle illumine le regard, et La Maison du Docteur Edwardes, où dirigée par Hitchcock, elle tente de soigner un Gregory Peck amnésique dont elle est tombée amoureuse, difficile de trancher ! À moins que l’on s’arrête finalement aux Enchaînés, histoire d’espionnage, une nouvelle fois orchestrée par Hitchcock, et où c’est Cary Grant qui succombe à son charme.

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  • De la période rossellinienne, je recommande vivement Voyage en Italie, avec George Sanders. L’histoire mélancolique d’un couple sur le point de rompre, à travers les étapes de leur voyage.
  • Enfin, plus tardivement, je n’ai pas de souvenir assez récent de Sonate d’automne, l’un de ses derniers grands rôles, dirigé par Ingmar Bergman, pour pouvoir en parler de manière juste. Je me contenterai de signaler son rôle dans Le Crime de l’Orient-express, de Sidney Lumet, pour lequel on lui a attribué un Oscar – l’un des trois de sa carrière – et où elle donne la réplique, entre autres, à Albert Finney, Lauren Bacall, et Sean Connery.

À noter que la comédienne a co-signé une autobiographie, Ma Vie, publiée en 1980 aux éditions Fayard, deux ans avant sa disparition.

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