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2013 : Palmarès de lecture

Depuis quelques jours, je vois défiler avec envie sur mon compte Twitter les palmarès pour l’année 2013 des blogueurs littéraires ou cinéphiles – à retrouver notamment les tops et flops de l’année sur Ma semaine cinéma.

Je vous propose donc, en guise de dernier article de 2013 – car, ne nous leurrons pas, même si j’en ai deux autres sur le feu, les préparatifs du réveillon ne me permettront pas de les publier à temps – un petit palmarès des lectures cinéphiles de 2013, prétexte à un rappel de quelques-uns des meilleurs moments de la rubrique « Bibliothèque cinéphile ».

  • Le prix de la révélation pour le livre qui, en janvier 2013, m’a inspiré la dite rubrique « Bibliothèque cinéphile » et qui m’a fourni l’excuse d’acheter régulièrement et de me faire offrir des ouvrages sur le cinéma, est attribué à 5e avenue, 5 heures du matin, de Sam Wasson, délicieux morceau de nostalgie, qui donne envie de manger des croissants devant Tiffany’s.

Mise en page 1

  • Le prix de la préface ratée qui aide à mieux savourer ce qu’il y a après est attribué à Hitchcock par Hitchcock, ouvrage regroupant articles, interviews, conférences et nouvelles de Hitch.
  • Le prix de l’écriture vertigineuse à la poursuite de l’un des mythes du cinéma est attribué au roman de René de Ceccatty, Un renoncement, qui m’a offert le prétexte d’attribuer à une figure cinématographique, Greta Garbo, des notions info-documentaires, celles du bruit et du silence, en plus d’un magnifique dédale dans la carrière avortée de cette comédienne.

un-renoncement

  • Le prix de l’évocation débridée, du rêve éveillée, du fantasme sensuel et sexuel sur l’univers d’un réalisateur – âmes chastes et sensibles s’abstenir – est attribué à Hitchcock et ses blondes de Serge Koster.
  • Le prix du pire livre jamais écrit, de l’arnaque intellectuelle, qui fait regretter d’avoir eu même l’idée de l’acheter, qui est une honte envers le lecteur et qui fait espérer qu’en bonne résolution de l’année 2014, l’auteur ait décidé de renoncer pour toujours à l’écriture, est attribué à l’obscur ouvrage qui a donné à Cinephiledoc l’occasion de se défouler et de se faire les griffes.
  • Le prix du « Je suis geek et j’assume, vive le Seigneur des anneaux et Star Wars, et j’adore River Song », est attribué à l’ouvrage historique et sociologique de David Peyron, Culture geek.

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  • Le prix de « Chouette j’ai découvert une nouvelle maison d’édition qui fait des livres bien sympas sur le cinéma » et dont on reparlera certainement dans d’autres articles est attribué, ex-aequo, à L’Amérique évanouie de Sébastien Clerget et au Miroir obscur de Stéphane du Mesnildot.
  • Enfin le prix de la plus belle surprise de lecture de l’année, du petit détail dans telle ou telle scène, et du clin d’oeil partagé entre cinéphiles avertis, est attribué, ex-aequo (ça fait beaucoup de ex-aequo mais c’est moi qui décide, ce sont mes prix), à Truffaut et ses doubles de Martin Lefebvre et à L’écrit au cinéma, de Michel Chion.

Truffaut et ses doubles

Voilà pour le palmarès de l’année 2013. Bon réveillon à tous, et à l’année prochaine !

Jeux et cinéma

Voici un petit article pour préparer les fêtes et avoir des idées de cadeaux à la fois ludiques et cinéphiles, pour passionnés et amateurs.

C’est aussi le moment d’avouer une petite faiblesse : j’aime les jeux de culture générale. Les éditeurs ayant tendance à innover ces derniers temps, et à surfer sur la vague du « j’apprend en m’amusant, durant un apéro entre amis », les rayons de ce genre de jeux ont eu tendance à s’étoffer.

Où trouver les jeux ?

Pour les trouver, deux pistes :

  • les magasins de jouets et jeux (de la petite boutique type caverne d’Ali-Baba à la chaîne type Grande récré, Picwic ou Toys R us) ;
  • les enseignes culturelles comme Cultura, la FNAC ou Furet du nord, rayon Sports et loisirs (et non pas le rayon cinéma si vous voulez trouver un jeu sur le cinéma ou le rayon histoire pour un jeu sur l’histoire, rien à faire, dans ces rayons-là, vous n’aurez que les livres)

Bref, comment enrichir ou réviser sa culture cinématographique en s’amusant ?

Quels jeux pour quel public ?

Il y a tout d’abord les grands classiques, pour un public qui va de l’amateur au passionné le plus chevronné :

  • la Boite à questions « Les meilleures répliques du cinéma » pour les nuls, collection réalisée pour doper la culture dans n’importe quelle matière – j’avais d’ailleurs évoqué dans un article leur Histoire du cinéma pour les nuls ;
  • le Culture cube cinéma, une petite boîte noire avec des cartes fonctionnant par paires. Le but du jeu : associer une carte question et sa réponse – ou une carte expression et sa définition (voir image ci-dessous) ;
  • beaucoup plus corsé, sorti récemment et nécessitant des connaissances vraiment abouties sur l’émission, le jeu « Le masque et la plume ». À n’utiliser qu’avec un public averti !

culture cubes cinéma

Passons maintenant à mes petits chouchous…

Bandes-annonces de répliques cultes

Pour les fanatiques de dialogues inoubliables, « atmosphère, atmosphère » et autres « Je vais lui faire une offre qu’il ne refusera pas », l’un des meilleurs jeux, en dehors du site Cinelog.fr, est le Shabadabada Cinoche, éloquemment sous-titré « Vous êtes cinéphile ? Prouvez-le ! »

shabadabada cinoche

Le principe : vous disposez d’une boîte de cartes sur lesquelles figure à chaque fois, au recto et au verso, une réplique de film. A partir de cette réplique, à vous de donner – chacun son tour – le plus d’informations possible sur le film d’où est tirée la phrase culte : titre, noms du réalisateur, des acteurs et personnages principaux, année de sa sortie, scénariste, anecdotes, autres répliques, chansons du film, compositeur, etc. Le premier qui sèche (équipe ou joueur individuel) a perdu. Le but du jeu : récupérer le plus de cartes.

Un exemple, sous forme de dialogue, là encore. Vous tirez la carte qui indique « Il y a sur cette terre des milliers de boîtes de nuit et il a fallu qu’elle choisisse la mienne ».

  • Casablanca.
  • Avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman.
  • Réalisé par Michael Curtiz.
  • 1942.
  • Rick et Ilsa.
  • La Marseillaise.
  • Max Steiner.
  • As time goes by.
  • Jusqu’au bout personne ne connaissait la fin de l’histoire.
  • « Here’s looking at you, kid ».
  • « Louis, I think this is the beginning of a beautiful friendship ».

Evidemment, plus vous êtes calés sur un film, et plus le joueur d’en face l’est aussi, plus vous pouvez faire durer le plaisir, que vous soyez fan de Casablanca, du Parrain, de Star Wars, du Seigneur des anneaux ou de La Cité de la peur. Il y en a pour tous les goûts dans cette petite boite !

Et si vous êtes, en plus d’un cinéphile, un amateur de chansons, le jeu existe en version « chansons », où vous devez trouver je ne sais combien de titres avec un prénom ou avec une couleur…

(Me replonger dans ce petit jeu m’a fait penser au dernier article de Foutaises : et si on proposait des bandes-annonces de livres comme on le fait avec les films ?)

La mémoire des dates

Pour les cinéphiles qui se souviennent de tous les anniversaires, de leur numéro de carte bleue cryptogramme inclus, et qui ont mémorisé tout leur répertoire téléphonique, je recommande Timeline, version « Cinéma et musique » – car cela existe aussi en version « Evénements historiques » et « Découvertes scientifiques ».

timeline musique et cinéma

Vous piochez quatre cartes, face « date » de l’événement cachée. Puis vous piochez une carte face « date » visible. Chacun son tour, vous allez ensuite devoir disposer les autres cartes en fonction de la date de la première – retrouver les bonnes dates – et des cartes que les autres joueurs auront placés avant vous. Une carte placée au mauvaise endroit = une pioche. Le premier joueur à n’avoir plus de cartes a gagné.

Exemple : vous piochez face visible « Pulp fiction, 1994″ et vous avez devant vous, face cachée : Matrix, Psychose, Les dents de la mer et Autant en emporte le vent. L’ordre de vos cartes, si vous les placez bien, sera :

  1. Autant en emporte le vent, 1939
  2. Psychose, 1960
  3. Les Dents de la mer, 1975
  4. Pulp fiction, 1994
  5. Matrix, 1999

Du sang, du gore, du trash ? C’est par ici.

Un petit côté malsain ? Ou vous êtes tout simplement amateur de films d’horreur et de suspense ? Le prochain jeu est pour vous.

Black Stories, édition cinéma – il existe aussi en édition normale ou sur le moyen-âge – propose 50 cartes d’énigmes macabres sur le cinéma : scènes de crime, meurtres, criminels, etc.

black stories cinéma

Le recto de la carte propose une énigme, à la fin de laquelle le joueur qui la lit demande « Pourquoi donc ? » : les autres joueurs doivent deviner la réponse, en formulant des hypothèses à laquelle le premier doit pouvoir répondre par oui ou non.

Exemple : « A l’ouverture du rideau, la belle blonde meurt de façon horrible. » Pourquoi donc ? J’attends les hypothèses et éventuellement la réponse dans les commentaires…

Vous êtes geek ? Prouvez le !

J’avais déjà consacré un article à la culture geek. Voici LE jeu pour les geeks et fiers de l’être.

culture geek

La boite à culture geek décline les différents aspects de cette culture :

  • Geek & Pop-corn, cartes sur les films et séries télévisées
  • Geek & Start, sur les jeux de plateau, jeux vidéos et jeux de rôle
  • Geek & Strass, sur les people
  • Geek & She, pour les geekettes
  • Geek & Techno, pour les pro de l’informatique
  • Geek & Collants, pour les superhéros geeks.

Comme je suis d’humeur joueuse – sans blague ? – voici deux exemples de cartes se rapprochant le plus du cinéma :

  • Geek & Pop-corn : « Pour que la DeLorean de Doc voyage dans le temps, elle doit atteindre la vitesse de… ? »
  • Geek & Collants : « Vous avez 1 minute pour donner le nom des six superhéros qui forment l’unité des Avengers dans le film de Joss Whedon sorti en 2012. Top ! »

Nouvelle année, nouveau calendrier

Pour finir avec les jeux et autres énigmes sur le cinéma, et comme c’est la période, voici quelques idées d’éphémérides sympas à déposer au pied du sapin :

Passez de bonnes fêtes !

À l’inconnue de la lettre

Ce mois de décembre est une véritable hécatombe de personnalités politiques et cinématographiques. Ce blog n’est pas assez politique pour évoquer avec assez de discernement et de justesse Nelson Mandela – même si j’admire l’homme et son oeuvre. Je ne suis pas une inconditionnelle de Fast and Furious pour parler de Paul Walker.

J’avoue à ma grande honte n’avoir jamais vu Lawrence d’Arabie – de ce fait, je connais davantage Peter O’Toole pour sa prestation dans la série Les Tudors que pour son rôle dans ce film. Le magnétisme de ses yeux bleus, révélé dans Lawrence d’Arabie, s’arrête malheureusement pour moi à une affiche.

Source : L'odyssée du cinéma

Source : L’odyssée du cinéma

En revanche, il est un visage que je revois, en mouvement, sur un écran et vibrant d’émotions, c’est celui de Joan Fontaine. Joan Fontaine est décédée il y a trois jours, le 15 décembre 2013. Evidemment, sa disparition est peut-être passée quelque peu inaperçue au milieu de toutes les autres – je ne sais pas quel écho elle a eu aux Etats-Unis. J’ai pu lire quelques articles de presse et de blogs publiés juste après, les uns saluant l’héroïne hitchcockienne (Le Figaro), d’autres affirmant « la Rebecca d’Hitchcock n’est plus ».

C’est inexact. Pas le fait de dire qu’elle n’est plus, bien évidemment – je ne fais pas partie des personnes qui croient Elvis toujours vivant. Mais dire de Joan Fontaine qu’elle est / était la « Rebecca d’Hitchcock » est on ne peut plus faux. Car si elle joue bien dans le film Rebecca, elle n’incarne pas ce personnage – le fantôme plus qu’envahissant d’une femme dont le mari s’est remarié – mais la narratrice anonyme du film.

Certes, je n’ai pas en mémoire toute la filmographie de Joan Fontaine, mais bien-sûr, ce sont ses apparitions chez Hitchcock qui m’ont le plus marquée, ainsi que son rôle dans le film de Max Ophüls, Lettre d’une inconnue et sa participation au film de George Cukor, Femmes. Petit aperçu de ces quelques films…

Rebecca : la narratrice en petite feuille tremblante

Rebecca, c’est d’abord un roman fantastique (aussi bien en tant que genre que de manière appréciative) de Daphné du Maurier, inspiré de Jane EyreDaphné du Maurier a d’ailleurs également écrit une formidable biographie de Branwell Brontë, le frère quelque peu oublié des célèbres « soeurs Brontë ».

Rebecca, c’est donc l’histoire d’une jeune femme maladroite et mal dans sa peau qui épouse un veuf fortuné et taciturne, Max de Winter. Ce veuf a perdu son éblouissante et envahissante première femme, Rebecca, dans des circonstances particulières, et le fantôme de cette femme continue d’hanter Manderley, demeure somptueuse, où le moindre mouchoir, la moindre en-tête d’enveloppe est un rappel de Rebecca. Pour entretenir le culte de la morte, on peut compter sur Mrs Danvers, gouvernante de Manderley, vieille fille vivant toujours dans l’adoration et la dévotion à son ancienne maîtresse.

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Autant dire que la pauvre petite narratrice qui ne sait ni s’habiller, ni recevoir, et qui a toujours l’air effrayé, va avoir un certain mal à s’imposer comme la nouvelle « Mrs de Winter ».

Le roman est magnifiquement écrit, il s’ouvre sur ces quelques lignes – je cite en anglais :

Last night I dreamt I went to Manderley again. It seemed to me I stood by the iron gate leading to the drive, and for a while I could not enter, for the way was barred to me.

Le film, lui, s’ouvre exactement sur les mêmes mots. En voici les premières minutes :

Joan Fontaine est extraordinaire de fraîcheur, de candeur et d’effroi dans ce film. Dans leurs entretiens, Hitchcock et Truffaut reviennent sur son personnage :

FT : (…) vous dîtes que c’est un film qui manque d’humour mais quand on vous connaît bien, on a l’impression que vous avez dû beaucoup vous amuser en écrivant le scénario, car finalement c’est l’histoire d’une fille qui accumule les gaffes. En revoyant le film l’autre jour, je vous imaginais avec votre scénariste : « Voilà la scène du repas, est-ce que l’on va lui faire tomber sa fourchette par terre ou bien est-ce qu’elle va renverser son verre ou plutôt casser une assiette… » On sent que vous deviez procéder de la sorte.

AH : C’est vrai, ça se passait de cette façon, c’était amusant à faire…

FT : La fille est caractérisée un peu comme le jeune garçon dans Sabotage, quand elle casse une statuette, elle en cache les morceaux dans un tiroir, en perdant de vue qu’elle est la maîtresse de maison.

Même s’il n’est pas tout à fait considéré par Hitchcock comme l’un de ses films à part entière, c’est l’un de mes films préférés de ce réalisateur, pour plusieurs raisons : d’abord pour une ambiance très sombre, fantastique, avec cette histoire de fantôme qui reste réaliste ; ensuite pour ces petites touches d’humour qui font que tour à tour, on plaint et on se moque de cette toute petite chose tremblante qui ne parvient pas à « avoir les épaules » d’une maîtresse de maison ; enfin parce que la méchante du film, Mrs Danvers, incarnée par Judith Anderson, est savoureuse.

Et Joan Fontaine est lumineuse dans ce film, le versant parfait de cette sombre et terrifiante Mrs Danvers.

Soupçons : mon mari veut-il me tuer ?

soupçons

Lorsque leurs entretiens les conduisent à évoquer Soupçons, Hitchcock donne enfin son impression personnelle sur Joan Fontaine en tant qu’actrice :

AH : (…) Au début de Rebecca, je trouvais qu’elle était peu consciente d’elle-même comme actrice, mais je voyais en elle les possibilités d’un jeu contrôlé et je l’estimais capable de figurer le personnage d’une façon tranquille et timide. Au début elle faisait un peu trop la timide, mais je sentais qu’on y arriverait – et on y est arrivé.

FT : Elle a une certaine fragilité physique que n’avaient ni Ingrid Bergman, ni Grace Kelly…

Dans Soupçons, elle incarne une femme qui en vient à soupçonner son mari, un playboy charmeur et oisif joué par Cary Grant, de vouloir l’assassiner, et le spectateur est sans arrêt tiraillé entre ses soupçons à elle, ses propres soupçons renforcés par ce qu’il voit sur l’écran, et troublé par le doute : est-il réellement coupable ?

Femme parmi les femmes

L’année précédent sa première collaboration avec Hitchcock, en 1939, Joan Fontaine a participé au film Femmes, de George Cukor, également réalisateur d’un certain nombre de films avec Katharine Hepburn – l’une de ses actrices fétiches – et de My Fair Lady, avec Audrey Hepburn.

femmes

Femmes est un film, comme son nom l’indique, au casting exclusivement féminin, et on y retrouve parmi les plus grandes stars de l’époque, dont Joan Crawford et Paulette Goddard. Si les hommes sont absents du casting, ils sont omniprésents dans les conversations : mariage, épouses, maîtresses, adultère, rivalités, amitiés, et crêpages de chignon, le tout filmé avec une ironie cinglante par un cinéaste qui n’est dénué ni d’exigence ni de misogynie, loin de là.

Lettre d’une inconnue : l’amoureuse inconditionnelle

Mais l’un des plus beaux rôles de Joan Fontaine, c’est celui qu’elle incarne dans la Lettre d’une inconnue, de Max Ophüls, adaptation de la nouvelle éponyme de Stefan Zweig. Anonyme dans l’oeuvre littéraire, comme dans Rebecca, la narratrice est dotée d’une identité à part entière dans le film de Max Ophüls.

Source : Allociné

Source : Allociné

Dans cette nouvelle, sous forme épistolaire, une femme avoue son amour à l’homme en silence et de loin depuis son adolescence, et tout ce qu’elle a sacrifié pour se consacrer à cet amour.

Les nouvelles de Stefan Zweig sont des bijoux qui explorent la complexité du coeur humain, la Lettre d’une inconnue comptant parmi les plus belles, avec La Confusion des sentiments, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, Amok, Le Voyage dans le passé ou encore Le Joueur d’échecs. Ces nouvelles ne sont qu’un des rares témoignages du génie de cet écrivain, qui excellait également dans l’écriture de biographies.

Personne ne pouvait sans doute mieux filmer la Lettre d’une inconnue que Max Ophüls, qui évoque aussi bien l’amour oisif et capricieux – La Ronde, Le Plaisir – que l’amour passionné et exclusif dans Madame de… à moins que ce ne soit les deux à la fois, frappant au hasard – hasard mesquin et douloureux – et simultanément, dans un monde aujourd’hui disparu – l’Europe du début du vingtième siècle, les crinolines, les valses, les corsets, les fleurs, la musique et les lettres d’amour.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19473245&cfilm=2681.html

C’est dans ce rôle d’une femme éperdue d’amour pour un homme qui ne la connaîtra et ne la reconnaîtra jamais que Joan Fontaine irradie. C’est aussi dans ce film qu’elle explore toutes les facettes de la femme amoureuse, depuis l’adolescente naïve jusqu’à la mère blessée, en passant par l’amante, la mondaine, et la correspondante passionnée, qui scelle le destin de l’homme qu’elle a aimé de loin.

Star parmi les stars, femme parmi les femmes, Joan Fontaine les a toutes incarnées.

Hors-série n°4 : les romans refont le cinéma

Deuxième partie.

Voici comme promis la suite de l’un des hors-séries de l’été. J’avais évoqué en première partie aussi bien Sartre que Fitzgerald, Agatha Christie, Paul Auster, et quelques autres. Pour compléter en beauté ce palmarès déjà glorieux, je me suis plongée dans mes souvenirs de lectures et dans quelques nouveautés, du moins pour moi. J’évoquerai les souvenirs assez rapidement, puis je m’attarderai un peu plus sur quelques titres qui m’ont marquée cet été.

Dans cette sélection, on peut distinguer deux types de romans : ceux qui inventent un monde entièrement fruit de leur imagination, ou de leur vision du cinéma ; et ceux qui jouent avec leurs souvenirs, leurs expériences personnelles et qui impliquent dans leur récit des personnages dont on ne sait plus très bien s’ils sont réels ou fictifs. Sans doute cette distinction ne semble-t-elle pas très parlante d’emblée, mais attendez, et vous allez comprendre…

Le cinéma imaginé

Le Dernier Nabab

J’avais déjà évoqué dans la première partie un roman de Fitzgerald, Tendre est la nuit, où le cinéma intervient en « toile de fond » (sans mauvais jeu de mots), puisque l’un des personnages principaux est une jeune comédienne sous contrat avec Hollywood. Hormis une projection, quelques références et une visite dans un studio parisien, le lecteur n’est cependant pas confronté directement à l’univers hollywoodien.

le dernier nabab

En revanche, dans Le Dernier nabab, roman inachevé de Fitzgerald, l’image se fait plus précise. L’histoire se passe en 1935 et suit les traces d’un personnage énigmatique, producteur de cinéma virtuose, Monroe Stahr. Ce dernier s’inspire d’un célèbre producteur de l’âge d’or d’Hollywood, Irving Thalberg. Pour ma part, il me rappelle également des êtres réels ou fictifs tels que William Randolph Hearst, Charles Foster Kane (héros du film de Welles, Citizen Kane, lui-même inspiré de Hearst), ou encore Howard Hughes (incarné à l’écran par Leonardo di Caprio dans Aviator).

Monroe Stahr – et la narratrice qui l’observe par moment – nous conduit dans le Hollywood / Babylone des années 30, fastueux, artificiel, scandaleux, cynique et profondément désenchanté, même si cela a trait davantage à l’univers de Fitzgerald, à ses Gatsby et ses Dick Diver, qu’au cinéma. Notre producteur de cinéma est, comme les héros précédents de Fitzgerald, tourmenté par son amour pour une jeune femme qui s’avère être le quasi-sosie de son épouse disparue – un petit côté Vertigo avant la venue d’Hitchcock aux Etats-Unis.

Décors, rushes, grandeurs et décadences, réalisateurs et scénaristes, voilà la fresque que restitue Fitzgerald, et qu’il devait lui-même avoir sous les yeux durant les dernières années de sa vie, en tant que scénariste à Hollywood. Petit extrait :

À aucun moment de la journée, un studio n’est absolument silencieux. Il y a toujours une équipe de techniciens dans le laboratoire, les auditoriums de doublage, les gens du service de maintenance qui passent à la cantine. Mais les bruits sont tous différents : un chuintement de pneus, le moulin tranquille d’un moteur qui tourne à vide, le cri nu d’une soprano qui chante dans un micro cerné de nuit.

Un sang d’aquarelle

Parmi mes souvenirs de lecture, j’ai retrouvé un roman de Françoise Sagan, publié en 1987. Pour ceux qui considère Françoise Sagan exclusivement comme l’auteur de Bonjour Tristesse, amoureuse de personnages qui brûlent la chandelle par les deux bouts, je n’ai qu’un message : lisez d’autres romans. Lisez Aimez-vous Brahms ?, qui est superbe ; lisez Des Bleus à l’âme – mon préféré – une merveille ! Et lisez Un sang d’aquarelle.

un sang d'aquarelle

Ce roman vous prouvera la virtuosité de Sagan quand il s’agit de reconstituer une époque et une atmosphère, avec beaucoup d’ironie, ce qui ne gâche rien, bien au contraire. L’atmosphère en question, c’est celle de l’occupation. L’histoire se déroule en 1942, à Paris. Le réalisateur allemand Constantin von Meck, ancienne étoile hollywoodienne revenue tourner un film pour les studios de l’UFA, est tiraillé entre la révolte que suscite en lui l’Allemagne nazie, et sa propre passivité politique, son « sang d’aquarelle ». Ce roman est l’histoire d’un homme qui se cherche, et qui après les compromis et les atermoiements, décide enfin de sa conscience.

Eléonore à Dresde

Autre souvenir de lecture, ce très court roman de Hubert Nyssen, fondateur des éditions Actes Sud. J’ai toujours beaucoup aimé ses textes, vertigineux et énigmatiques, amoureux fous de la littérature et du cinéma. De lui, je vous recommande également La Leçon d’apiculture et Quand tu seras à Proust, la guerre sera finie.

Eléonore à Dresde raconte la rencontre d’une femme étrange, ancienne vedette d’un unique film qui la poursuit comme une malédiction, et d’un ethnologue. Eléonore est prisonnière de ce personnage qu’elle a incarné adolescente, et qui ne l’a plus quitté depuis :

Oui, Eléonore Simon, celle qui, quinze ans plus tôt, avec son premier film – Dresde, un soir – d’un seul coup, avait atteint la perfection, imposant son nom (…). Mais en même temps elle avait, d’une certaine manière, achevé sa carrière car, dans les rôles qu’on lui avait offerts ensuite, jamais elle n’était parvenue à faire oublier l’inoubliable héroïne de Dresde.

Le cinéma réinventé

Les ouvrages que j’ai cités jusque-là sont des oeuvres entièrement d’imagination. Bien que Fitzgerald ait été scénariste, et bien que Sagan et Nyssen aient voulu rendre hommage au cinéma, bien que les personnages empruntent leurs traits à telle ou telle célébrité, l’auteur a bel et bien créé un monde à part entière. Pour les romans qui vont suivre, la frontière entre réel et fiction est moins nette, elle se perd dans le flou artistique construit par les différents auteurs que je vais maintenant évoquer.

Blonde

Une fille au corps luxuriant dans la plénitude de sa beauté physique. Dans une robe bain-de-soleil en crêpe georgette ivoire, les seins moulés dans les plis soyeux onduleux de l’étoffe. Elle est debout, jambes nues écartées sur une grille de ventilation du métro new-yorkais. Sa tête blonde est extatiquement rejetée en arrière tandis qu’un courant d’air soulève sa large jupe évasée, révélant une culotte de coton blanc. Du coton blanc ! La robe de crêpe ivoire flotte, magiquement aérienne. La robe est magique. Sans cette robe, la fille serait de la viande femelle, étalée crue aux regards.

Il suffit de quelques lignes de Blonde, le roman de Joyce Carol Oates publié en 2000, pour suggérer l’image parfaite de Marilyn Monroe. Ou plutôt, son portrait fantasmé, un peu à la manière de cet ouvrage sur Greta Garbo, dont j’avais parlé au mois d’avril. Blonde est particulier.

Blonde

Bien que nous ayons la certitude qu’il s’agit d’une invention, d’une longue rêverie sur ce qu’était ou ce qu’aurait pu être Marilyn, parfois un doute nous effleure : n’est-ce vraiment qu’un rêve ? Dans Blonde, l’être (Norma Jeane), le comédien (Marilyn) et le personnage de Oates – ou le mythe qu’elle en fait, si vous préférez – toutes ces identités tantôt se dispersent, tantôt se mélangent.

Blonde, c’est l’histoire d’une femme à la recherche d’une identité toujours vacillante. Nous plongeons dans ce rêve vaporeux, dans cette illusion charnelle qui s’appelle Marilyn pour finalement comprendre que nous participons tous à la construction de ce mythe, alors que la vraie femme n’en finit pas de nous échapper (à ce titre je recommande également la lecture des écrits de Marilyn, publiés sous le titre Fragments).

Le roman Blonde est la restitution d’une vie dans l’illusion permanente du cinéma.

Le Théorème d’Almodovar

Le Théorème d’Almodovar, d’Antoni Casas Ros, publié en 2008, repose sur la même illusion, la même confusion entre réel et imaginaire. Il s’agit d’un récit à la première personne d’un homme seul, défiguré après un accident, passionnés des mathématiques, de Newton et des livres. Il se réfugie au cinéma pour échapper au regard des autres et évoque une rencontre avec Almodovar, qui lui permettrait, à lui, être déconstruit, difforme, d’acquérir une forme nouvelle, transfiguré par la création cinématographique.

C’est un roman curieux, où le texte réfléchit sur lui-même et se produit de lui-même, une invention à la limite de la science-fiction. Et c’est un bel hommage au cinéma et à l’univers d’Almodovar :

Tout grand film nous fait tituber, nous laisse un moment ou une éternité dans cette sensation planctonienne un peu molle, flottant entre deux eaux. Ce sentiment vague que nous pouvons enfin vivre comme un héros, que nous pouvons traverser la vie plutôt que la fuir. Dans ces moments de grâce, nous sentons notre fragilité, nous palpons notre chair indécise, nous permettons au rêve intense de la beauté de surgir et de nous emporter.

Jeune fille et Une année studieuse

Pour finir, j’évoquerai deux textes que j’ai lus cet été avec beaucoup de plaisir, deux romans de Anne Wiazemsky. Si l’auteur choisit la forme du roman, elle n’en évoque pas moins des souvenirs personnels dans ces deux textes, l’un, Jeune fille, consacré au tournage du film Au hasard Balthazar, de Robert Bresson, en 1965, l’autre, Une année studieuse, consacré à sa rencontre en 1966 avec Jean-Luc Godard.

Au-delà d’une déclaration d’amour sans équivoque au cinéma, ce que j’ai aimé dans ces deux romans, c’est le récit captivant de la vie politique, artistique et cinématographique d’avant Mai 68, tout un bouillonnement intellectuel, un frisson auquel nous convie Wiazemsky.

Dans Jeune fille, on découvre le processus de création, qui conduit une jeune fille, au fil des lectures, des essais, et du quotidien du tournage, à devenir le rôle principal d’un film :

Je me suis mise à aimer profondément, à aimer d’amour, le quotidien d’une vie de tournage, cet instant entre le « Moteur ! » et le « Coupez ! » quand toutes les respirations sont suspendues et que seuls comptent des gestes à faire, des mots à dire. J’aimais cette tension, le rassemblement de tous les membres de l’équipe pendant une poignée de secondes, parfois plus ; le relâchement ensuite, l’effervescence, et à nouveau cette extraordinaire mobilisation de tous.

Anne-Wiazemsky-Une-année-studieuse

Dans Une année studieuse, à nouveau, la manière d’écrire de Wiazemsky, fine, subtile, épurée, rend poreuse la frontière entre réalité et fiction. Elle évoque des êtres tels que Cocteau, Truffaut, Jeanne Moreau. Plus encore, elle évoque un Godard intime, méconnu, attachant autant qu’agaçant… un Jean-Luc à l’image de ces héros ou de ces auteurs dont on nomme seulement le prénom : Jean-Jacques (Rousseau), Gérard (de Nerval)… Julien (Sorel), Emma (Bovary). L’image publique de Godard s’éloigne et nous ne voyons plus que Jean-Luc :

Il parlait avec finesse de chaque film, et je découvrais à quel point le cinéma était vital pour lui. Après chaque projection, dans un café ou au restaurant, il analysait le talent de tel cinéaste, la beauté de telle actrice. Avant, je me contentais d’apprécier tous les films sans les différencier. Il m’apprit à le faire et cela m’enchanta.

Voilà pour les quelques pistes littéraires, quelques-uns de ces romans qui aiment rêver sur « le ruban de rêves », selon Orson Welles, qu’est le cinéma.

Dans mon prochain article, je parlerai de quelques textes qui évoquent comédiens et réalisateurs à travers les yeux de ceux qui les rêvent le plus ou qui les idéalisent le moins, selon les cas, ceux qui ont déjà fait l’objet d’un article il y a peu, leurs enfants.

D’ici là, j’espère vous avoir donné quelques envies de lectures… Merci à ceux et celles qui m’ont conseillée dans l’élaboration de ces articles !

Hors-série n°2 : les romans font leur cinéma

Première partie.

Cet hors-série aurait également pu s’appeler : que mettre dans votre liseuse ou votre sac de plage ? Quels romans évoquent le mieux l’univers du cinéma ? Le septième art étant l’un des plus jeunes, les romans – et plus généralement les écrits – qui y font référence ne pourront remonter qu’au début du vingtième siècle. Je n’en ferai pas pour autant une liste chronologique.

Certains évoquent le cinéma en impressionnistes, par légères touches, qui se fondent dans le décor du roman : le septième art n’est qu’un imaginaire collectif, un nouveau divertissement soudain apparu, et qui suscite une nouvelle culture, de nouvelles richesses, de nouvelles habitudes. Les auteurs de ces oeuvres ont assisté, parfois à l’apparition, souvent à la jeunesse de ce divertissement d’abord méprisé avant d’être accepté.

D’autres font du cinéma leur personnage central… ou si ce n’est le cinéma en lui-même, en tout cas est-ce l’une ou l’autre de ses créatures : comédiens, réalisateurs, critiques ou simples spectateurs. Si bien que l’on retrouve dans le texte l’une de ces mises en abyme propres au cinéma : le spectateur n’observe pas le film sur l’écran, il suit au fil de sa lecture le film en train de se faire, étroitement mêlé à l’intrigue du roman.

Voici quelques exemples du cinéma comme décor et comme acteur du roman, sans organisation particulière, si ce n’est une organisation subjective, de mes propres souvenirs de lecture…

Les Mots, Sartre

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Dans ce roman autobiographique où Sartre évoque avec ironie son enfance – fils d’un mort, élevé par un grand-père amoureux des livres, petit génie sans orthographe qui se rêve écrivain – le cinéma apparaît dans sa toute jeunesse, divertissement populaire et spectacle de foire, et comme un plaisir interdit qu’on savoure en cachette :

« Je défie mes contemporains de me citer la date de leur première rencontre avec le cinéma. Nous entrions à l’aveuglette dans un siècle sans traditions qui devait trancher sur les autres par ses mauvaises manières et le nouvel art, l’art roturier, préfigurait notre barbarie. Né dans une caverne de voleurs, rangé par l’administration au nombre des divertissements forains, il avait des façons populacières qui scandalisaient les personnes sérieuses ; c’était le divertissement des femmes et des enfants ; nous l’adorions ma mère et moi, mais nous n’y pensions guère et nous n’en parlions jamais : parle-t-on du pain s’il ne manque pas ? Quand nous nous avisâmes de son existence, il y avait beau temps qu’il était devenu notre principal besoin. »

Après avoir évoqué ce nouvel art populaire, Sartre évoque ce qu’il représente pour lui, enfant. Et ce sont parmi les plus belles lignes jamais écrites dans un roman sur le cinéma, selon moi. C’est d’ailleurs difficile de ne prendre arbitrairement qu’un extrait dédié au septième art, dans cette oeuvre :

« Moi, je voulais voir le film au plus près. Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental : j’avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne savait pas parler. On disait qu’il était à ses début, qu’il avait des progrès à faire ; je pensais que nous grandirions ensemble. (…) Inaccessible au sacré, j’adorais la magie : le cinéma,  c’était une apparence suspecte que j’aimais perversement pour ce qui lui manquait encore. Ce ruissellement, c’était tout, ce n’était rien, c’était tout réduit à rien : j’assistais aux délires d’une muraille (…). Du noir et du blanc, je faisais des couleurs imminentes qui résumaient en elles toutes les autres et ne les révélaient qu’à l’initié ; je m’enchantais de voir l’invisible. »

Sartre est l’un de ceux qui est né « avec le cinéma » et qui a écrit sur lui. Il fait partie de ces écrivains qui traversent un siècle et qui en vivent les moindres évolutions. Dans les oeuvres fictives (Les Mandarins) et autobiographiques de Beauvoir (tout le cycle qui va des Mémoires d’une jeune fille rangée à la Cérémonie des adieux), le cinéma apparaît ponctuellement sous la forme d’une rencontre avec un film, un comédien ou un réalisateur. De divertissement populaire, il devient progressivement art à part entière et référence d’une société dont les écrivains sont le reflet.

À l’américaine : Fitzgerald et Walker Percy

Fitzgerald est à la mode en ce moment, grâce ou à cause (chacun son point de vue) de la dernière adaptation de Gatsby le magnifique, avec Leonardo di Caprio. S’il n’évoque pas le cinéma, Gatsby est certainement l’un des plus beaux romans qui existent. Le cinéma a cependant une place importante dans l’oeuvre et la vie de Fitzgerald. Il a été scénariste à Hollywood et le septième art apparaît dans deux de ses romans : Le Dernier nabab et Tendre est la nuit.

tendre est la nuit

Dans Tendre est la nuit, la vie d’un couple fascinant, Dick et Nicole Diver, est vue à travers les yeux d’une jeune comédienne, Rosemary. Cette dernière a été révélée dans un film « Daddy’s girl » et elle fait partie de ces stars des années 20-30 qui se doivent de rester fidèles à leur personnage. Daddy’s girl, c’est la « fille à papa »… tout comme Mary Pickford était la « petite fiancée de l’Amérique », Douglas Fairbanks le panache au masculin, et Rudolph Valentino, la séduction. De cet univers de stars, avec ses exigences, ses fantasmes et ses scandales, nous n’avons que de vagues échos :

« si on laissait les choses suivre leur cours normal, aucune puissance au monde ne pourrait empêcher Rosemary d’être éclaboussée par les retombées de l’affaire. Le scandale Arbuckle n’était pas encore oublié. Elle s’était engagée, par contrat, à rester jusqu’au bout une irréprochable Daddy’s girl. »

Tout cela dans une atmosphère où la frivolité n’est que le masque de la mélancolie et du secret…

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Walker Percy, quant à lui, est l’auteur d’un roman étrange, Le Cinéphile, publié en 1962, où le personnage est le spectateur par excellence et où l’action est un perpétuel ralenti. Comme l’indique la quatrième de couverture, Binx Bolling est une sorte d’Etranger à l’américaine, passionné de cinéma :

« Au-dessus de l’entrée de notre cinéma de quartier, on peut lire en permanence : « Ici, le bonheur ne coûte pas cher ». Et il est vrai que je suis heureux au cinéma, même si le film est mauvais. Beaucoup de gens, je l’ai lu quelque part, passent leur vie à chérir les moments inoubliables de leur passé : la découverte du Parthénon à l’aube, la rencontre, une nuit d’été dans Central Park, d’une belle fille solitaire (…). Moi aussi, un soir j’ai rencontré une fille dans Central Park, mais je n’en conserve pas un très grand souvenir. Ce dont je me souviens par contre, c’est du moment où, dans La Chevauchée fantastique, John Wayne tue trois hommes avec sa carabine, tout en se jetant sur le sol dans la rue poussiéreuse, et de celui où, dans Le Troisième Homme, le petit chat découvre Orson Welles dans l’embrasure d’une porte. »

Policiers et films noirs

Le Miroir se brisa, d’Agatha Christie est l’un des romans policiers qui s’intéresse de près à l’univers du cinéma, aux apparences, aux stars et à leurs failles secrètes. Il met en scène Miss Marple aux prises avec le meurtre d’une secrétaire dans l’entourage d’un couple célèbre, le réalisateur Jason Rudd et la comédienne Marina Gregg. Ce n’est cependant pas la seule fois où Agatha Christie fait apparaître des actrices parmi ses personnages, des femmes excentriques et qui ont généralement beaucoup à cacher. Il y a aussi Arlena Marshall, la victime des Vacances d’Hercule Poirot, et la fabuleuse Mrs Hubbard du Crime de l’Orient-Express, ma préférée, même si je ne sais plus si cela est dû au personnage du roman, ou à l’interprétation qu’en donne Lauren Bacall dans le film de Sidney Lumet.

l'homme intérieur jonathan rabb

L’un des meilleurs policiers que j’ai pu lire avec le cinéma en toile de fonds et en personnage, c’est un roman incroyable, L’Homme intérieurde Jonathan Rabb. L’intrigue se passe à la fin des années 20, à Berlin, où le policier Nikolaï Hoffner est chargé d’enquêter sur la mort d’un des cadres de l’UFA, et dont l’un des principaux suspects n’est autre que le réalisateur Fritz Lang ! Vous l’aurez sans doute compris, l’auteur s’amuse à mêler histoire politique, histoire du cinéma et fiction. C’est prodigieux, bien mené et très prenant. L’atmosphère est étouffante, on y côtoie les bas-fonds de Berlin et les personnalités de l’époque, on déambule dans les quartiers berlinois et les studios de Babelsberg, et les allers-retours entre histoire et invention sont permanents, si bien qu’on s’attendrait presque à croiser, en plus de Fritz Lang, et faisant fi de toute chronologie, le Bogart du Grand sommeil ou les fantômes ressuscités de Boulevard du crépuscule.

Mon préféré : Le livre des illusions, Paul Auster

le livre des illusions auster

C’est un roman que je me souviens avoir lu un été, en vacances. J’ai déjà eu l’occasion de le mentionner. Pour supporter le deuil de sa femme et de ses deux enfants morts dans un accident d’avion, David Zimmer, professeur d’université, décide de se consacrer à l’écriture d’un livre dédié à un cinéaste muet qui a mystérieusement disparu, Hector Mann. Cette entreprise va le conduire de découvertes en nouvelles énigmes, et à l’exploration de tout un univers éphémère, brumeux, toujours entre l’éclat de rire et la grimace, celui du cinéma comique muet.

Qu’Hector Mann soit un personnage fictif importe peu. Paul Auster parvient à nous faire croire qu’il a réellement existé, et qu’il a fait partie de ces étoiles à présent disparues. Il lui a fabriqué un costume, une allure, une panoplie de gags qui rappellent le vagabond de Chaplin ou l’éternel rêveur qu’est Buster Keaton, et même une filmographie, dont il détaille chaque plan !

« Avant le corps, il y a le visage, et avant le visage il y a la mince ligne noire entre le nez et la lèvre supérieure. Filament agité de tics angoissés, corde à sauter métaphysique, fil dansant la chaloupée des émotions, la moustache d’Hector est un sismographe de son état profond et elle ne vous fait pas seulement rire, elle vous indique aussi ce qu’Hector pense, elle vous donne accès à la machinerie de ses pensées. (…) Rien de tout cela ne serait possible sans l’intervention de la caméra. L’intimité avec la moustache parlante est une création de l’objectif. À diverses reprises, dans chacun des films d’Hector, l’angle change soudain et un plan général ou moyen est remplacé par un gros plan. Le visage d’Hector remplit l’écran et, toutes références à l’environnement étant éliminées, la moustache devient le centre du monde. »

Si l’on ne lisait pas plus avant, et si l’on décidait brutalement de passer du muet au parlant, on croirait partir à la rencontre de toutes ces stars du muet et du parlant dont on retient l’élément physique : moustache de Charlot, regard de Garbo, cigarette de Bogart…

Ce livre est une incroyable traversée à la poursuite de ce même invisible que recherchait Sartre au début de cet article… la recherche d’un éphémère absolu, d’un univers où se côtoie rêve et réalité : celui du cinéma.

Suite de cet hors-série le mois prochain !

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