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Catégorie : Aux infos, etc. ! (Page 8 sur 10)

Simba, Mufasa et Nicholas Carr

Disney

Disney

Vendredi, j’ai fini mes séances de méthodologie de recherche sur Internet avec les élèves de troisième. Pour la plupart, ces séances se sont bien passées. Elles sont éclairantes sur les habitudes de recherche des collégiens. Pour rappel, je leur demande de faire une recherche simple sur Google, avec un mot ou une expression : « énergie », « source d’énergie », « développement durable », « environnement », « effet de serre », « pollution ». En fonction des résultats proposés par Google, je demande à chaque groupe de choisir un résultat différent. A partir de là, plusieurs constatations :

Ils savent que Google leur permet de faire une recherche sur Internet, mais ils ne savent pas ce qu’est un moteur de recherche. Il faut traduire clairement Google = moteur de recherche.

Lorsque s’affiche la page de résultats, ils ne trouvent pas spontanément le nombre de résultats et seraient prêts à les compter. D’où leur surprise de voir combien de résultats il y a à leur recherche.

environnement

Ensuite, la navigation est assez fluide, bien qu’ils ne fassent pas la différence entre site web et page web. Leur donner un résultat différent permet de faire un tour assez large des sites Internet possibles, du site institutionnel au site de presse, en passant par Wikipédia.

En ce qui concerne Wikipédia, cela reste l’un de leurs sites de prédilection, et je ne vois pas pourquoi je le diaboliserais. Pour moi, c’est un bon outil de recherche, que j’utilise quasi quotidiennement, le plus souvent juste pour vérifier quelque chose – la généalogie des Valois et le lien de parenté entre Louis XII et François Ier.

Par contre, ils ne savent pas où trouver les dates de dernières mises à jour, ni à quoi sert l’onglet discussion des articles et ne se souviennent pas d’avoir vu les bandeaux qui émettent des réserves sur certains d’entre eux :

citation sources wikipédia

ébauche

Ils connaissent Wikipédia grâce à un résultat sur Google, qui les dirige directement vers un article en particulier, mais ils  n’en connaissent ni la structure, ni les outils, ni la page d’accueil. C’est sur l’information de surface, sur la « Une », sur la première page qu’ils se concentrent. Première page des résultats de recherche et première page du résultat précis qu’ils auront choisi. Ce comportement va un peu à l’encontre du butinage que l’on attend d’eux d’ordinaire. On pense qu’ils naviguent allègrement de lien en lien et de page en page, mais le plus souvent, ce que j’ai constaté, c’est ce recours à la première page comme une sorte de refuge contre la surinformation.

Dans un article paru en 2009, « Est-ce que Google nous rend idiots ? » (Is Google making us stupid ?), Nicholas Carr s’était insurgé contre cette information de surface, allant jusqu’à la diaboliser. Il opposait surface et profondeur, lecture papier et lecture numérique, avec cet oeil critique qu’a chaque génération pour la génération qui la suit. Refrain habituel, passé versus présent, ceci tuera cela, la cathédrale et le livre, le cinéma et la télévision, le papier et Internet.

La première fois que j’ai lu cet article, une phrase a surtout retenu mon attention, parce que je trouve que, vulgairement parlant, elle envoie du bois :

« Auparavant, j’étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. »

Cette petite phrase magique, avec son rien de poésie et son vague écho de querelle des anciens et des modernes, était devenue, lorsque je préparais le CAPES, une sorte de phrase fétiche que j’étais capable de ressortir dans n’importe quel sujet de composition. Invariablement, quelle que soit la question, revenait le pilote de jet-ski. C’était presque devenu un défi, comme les blagues de certains élèves qui consistent à tous placer dans un devoir le même mot ou la même phrase. Ce n’était pas seulement le rythme de la phrase qui me plaisait, les images que Nicholas Carr utilise, ou le rendu de cette phrase lorsqu’on la prononce le plus rapidement possible. Je n’ai d’ailleurs jamais cherché à savoir ce qu’elle donnait en version originale, jusqu’à maintenant : « Once I was a scuba diver in the sea of words. Now I zip along the surface like a guy on a Jet Ski. » Même efficacité. Zip !

C’était aussi le sentiment exprimé, cette langueur de la plongée opposée à cette rapidité du jet-ski. Surfer sur Internet : l’impression d’une fulgurance, qui fait que chaque page mettant un peu plus de deux secondes pour se charger nous rend impatients. Surfer, traverser des vagues et des vagues d’informations, et selon Nicholas Carr, n’en rien retenir, ou presque. Effectivement, on a souvent l’impression de rester en surface, lorsque l’on surfe. Mais je ne pense pas que l’on sorte de l’eau aussi sec que lorsque l’on y est entré. On y boit pas la tasse, mais l’on reçoit toutes ces gouttelettes qui, par moments s’évaporent ou qui, parfois, s’imprègnent, nous pénètrent, nous hydratent. La différence, c’est que certains ont la capacité de retenir en eux ces quelques gouttelettes et que les autres les laissent s’évaporer, les laissent glisser comme sur des écailles. Pilote passif ou pilote actif ?

Reste à savoir à quelle catégorie appartiennent les élèves, et je pense que, comme tout le monde, ils ont chacun une manière propre de s’informer, un profil d’infolettrés (j’emprunte cette notion à un collègue, qui distingue deux types d’infolettrés : le type Hermione Granger, qui creuse, fouille dans les bouquins, plonge et approfondit pour faire le tour d’une question, et le type Sherlock Holmes, capable de recueillir l’information à partir des indices en présence). Rien ne se restreint à un profil type et aucune des deux attitudes n’interdit l’autre. Tout est affaire de curiosité.

Pour finir, en guise de post-scriptum, explication du titre : ma fâcheuse tendance à utiliser la phrase de Nicholas Carr comme la citation inévitable d’une composition, m’avait faite surnommer Mufasa durant la formation au concours, par certaines de mes comparses, qui invoquaient en prière l’esprit de saint Nicholas : « sssCarr, mon frère, aide-moi ! »

Plussoyer ou plussoir ?

Hier sur Facebook, une de mes amies manifeste sa perplexité : « Mais ça veut dire quoi « je plussoie » ? Mais ça vient d’où? l’étymologie? la construction du mot? bref. Ça sort d’où ce truc ? » Sa question ayant suscité chez moi un début de curiosité, j’essaye de construire un verbe qui pourrait dériver de cette première personne du singulier. Je plussoie : verbe du premier groupe (ployer, nettoyer…) ou du troisième groupe (asseoir, voir, croire…). En gros, plussoyer ou plussoir ? je ne vais pas me laisser arrêter par le doute, je décide de construire un mot en rajoutant [ment] à la fin : plussoiement. Et voilà ce que je trouve :

Ce qui n’est pas nouveau, c’est que l’on fabrique des mots à partir de nouvelles pratiques, des mots qui, à l’étonnement de l’amie en question, finissent dans le dictionnaire. Et encore, pour celui-ci, les Dupond et Dupont n’ont-ils pas tout inventé ? Je dirais même plus, n’ont-il vas tout inpenté ? Ici, ce qui m’a surtout amusée, c’est le détail de cette définition : on y apprend donc que plussoir est moins courant et que le contraire de plussoyer est moinsoyer, dont l’emploi est rare. C’est sûr que moi, quand je vais faire un commentaire sur quelque chose qui ne m’emballe pas du tout, je vais tout de suite dire : je moinsoie à cette allégation. Enfin, c’est toujours bon à savoir…

A travers les plussoiements et du coup, je suppose, les moinssoiements (on ne va pas pinailler), c’est de l’expression des émotions sur Internet dont je suis curieuse. Pas seulement de ce simple clic qui nous fait « Liker » quelque chose sur Facebook, et qu’un article de Télérama (déjà cité) analyse ici. Pas seulement non plus la manie des « retweet » sur Twitter, les « J’aime » et « Je n’aime pas » sur YouTube, ou encore les pratiques de référencement (en gros, décrire un document numérique à l’aide d’un certain nombre de tags pour le mettre en valeur).

Il y a aussi toute cette palette d’émoticônes que l’on ajoute à chaque fois que l’on discute avec quelqu’un : clin d’oeil, sourire, large sourire, sourcils froncés inspirés de l’univers des mangas, ange ou démon, coeur, etc. Toute cette artillerie qui sert à donner au discours un aspect verbal dont le privent le clavier et la souris, et à laquelle s’ajoute les expressions minimalistes de l’humour et de la complicité : lol, mdr, omg, etc. Lors de ma dernière conversation d’hier soir sur Facebook, j’ai employé 8 fois le terme « lol », 2 fois « mdr » en l’espace d’une demi-heure de discussion.

Le plus dur à traduire, dans ce genre de discussion, et même lorsque l’on écrit sur un blog ou lorsque l’on commente un article, c’est l’ironie, même à grands renforts de « lol », « mdr » et clins d’oeil.

Hier, autre discussion sur Facebook. Je parle avec une ancienne camarade de formation de certaines émissions de télévision, qui donnent envie de pleurer, ce que je surnomme « les abysses de la télé ». Parmi elles, les différentes variantes des Chtis et des Marseillais : un défilé de têtes remplies d’eau chaude qui feraient passer n’importe qui d’autre pour un prix Nobel de littérature, et l’émission « Le jour où tout a basculé », qui allie l’intensité émotionnelle de Toute une histoire et les qualités d’un scénario de Plus belle la vie… Nous spéculons sur ce que pourrait provoquer comme résultats la torture de passer une journée entière, cloîtrés, à regarder ces émissions. Elles nous feraient sans dénoncer père et mère, voire même nos animaux domestiques, pour des crimes imaginaires. J’ajoute que cela reviendrait à passer la journée avec mon élève préféré… J’écris la phrase telle quelle, sans lol, mdr ou émoticônes. L’ironie est ici imperceptible : l’amie me demande si je ne parle pas plutôt de mon élève « pestiféré ». Si j’avais voulu laisser la phrase sans abréviations ou smileys, j’aurais sans doute dû déformer le mot pour lui donner la forme du son qu’il aurait eu à l’oral : mon élève « prrréééffééérrrééé ».

Dans un de ses commentaires sur mon blog, Sky revient sur le fait que je n’ai pas lu Fifty shades of Grey et réplique « tu ne sais pas ce que tu rates ». Malgré mes connaissances de la personnalité de Sky et, dans une moindre mesure, de ses goûts littéraires, sur quoi puis-je me fonder pour déterminer si sa remarque est ironique ou non ? Je ne fais que spéculer. Je choisis donc un moyen terme et je réponds sur ce que j’ai entendu dire du livre et de la qualité (soit disant absente) de son écriture. Ainsi, je ne me lance pas dans une diatribe radicale « Quoi, tu lis cette feuille de chou avec laquelle je ne voudrais même pas emballer un poisson ? » et j’anticipe l’ironie probable. Quelques heures plus tard, un nouveau commentaire de Sky : c’était bel et bien de l’ironie, suivie de conseils littéraires renvoyant davantage à Sade qu’à ce pavé gris.

En tout cas, j’essaye d’imaginer un discours d’homme politique ou l’intervention d’un journaliste, le discours de remerciements d’une personnalité récompensée d’un prix, et qui ne seraient composées que de lol, de mdr, ou de ces autres expressions minimalistes du web et des sms. Au lieu des : « Etant donné la conjoncture actuelle, j’ose espérer que les négociations avec les différents acteurs porteront leurs fruits », nous aurions « Je Like cet échange. Je vous skype quand vous voulez. Lol »

De l’énergie à revendre ?

Aujourd’hui et demain, j’accueille en demi-groupes les élèves de troisième. Ils viennent dans le cadre d’un projet en collaboration avec leur professeur de physique chimie et leur professeur de français. Ce projet s’étale sur quatre mois, d’octobre à janvier.

Voici ce que l’on peut en dire : les élèves ont constitué des groupes de deux ou trois. Ils travaillent chacun sur une source d’énergie (gaz, pétrole, solaire, marée-motrice, éolienne…) pour laquelle ils doivent remplir un questionnaire en s’appuyant sur des documents papier et des sites Internet. Ils sont également encouragés à consulter des articles de presse (en ligne ou papier) pour étudier les qualités et les défauts de cette énergie, et si elle fait polémique. Puis, les fiches sont mises en ligne, et pendant les vacances de Noël, les élèves doivent lire les autres fiches renseignées par leurs camarades. Fin janvier, un débat est organisé pour savoir quelle source d’énergie est la « meilleure ».

Le professeur de physique chimie évalue le contenu de la fiche et la cohérence des informations trouvées sur l’énergie choisie. Le professeur de français évalue l’argumentation lors du débat. Pour ma part, j’évalue la démarche de recherche de l’information et la citation des sources. J’ai déjà distribué des fiches de bibliographie et d’évaluation de l’information sur Internet. J’aurais voulu qu’ils les utilisent comme une sorte de carnets de bord de TPE, même si de la troisième à la première, il y a du temps… A plus court terme, c’est aussi une démarche qui pourra leur servir pour la rédaction de leur dossier d’histoire des arts. Aujourd’hui et demain, c’est la séance « méthodologie de recherche sur Internet ».

Je leur donne ceci comme document de cours :

Evaluation info internet cours

Ce que je veux, dans l’idéal, c’est qu’ils analysent leur itinéraire, à partir d’un mot tapé sur un moteur de recherche type Google. Voilà la fiche exercice que je leur propose :

Exercice méthodo de recherche projet énergies

A partir de l’ensemble des résultats trouvés sur Google, je leur demande d’en choisir un (je fixe moi-même le rang du résultat, ça évite, pour ceux qui vont travailler sur le mot clef « énergie » d’aller sur le site de la radio du même nom) pour chaque groupe de travail, et d’étudier ce résultat. Ils vont ensuite étudier les aspects formels de la page Internet, son contenu, et enfin la page d’accueil à laquelle cette page appartient. Au moins, si certains d’entre eux omettent de me rendre une bibliographie ou une sitographie, je pourrais tout de même les évaluer là-dessus.

J’avais construit à peu près le même type de questionnaire l’année dernière lors des séances sur « Presse et politique », où il fallait que les élèves (de seconde ou de première, en éducation civique ou en sciences économiques et sociales) comparent différents sites de journaux et les différentes Unes de presse d’un même jour.

Si j’avais poussé encore plus loin la comparaison de résultats de recherche, j’aurais pu approfondir (et si j’ai du temps avec certains groupes peut-être plus rapides que d’autres je le ferai) sur leurs méthodes – par questions ou par mots clefs, quelle stratégie est la plus efficace ? – ou sur le classement des résultats par le moteur de recherche (algorithme, page rank, nombre de renvois de liens). Je verrai en fonction de leur rythme de travail. Pour les éventuelles retouches sur le questionnaire ou sur la manière de gérer cette séance, elles attendront les deuxièmes demi-groupes, qui ne viennent que la semaine prochaine.

Voilà l’un des exemples de projet un peu plus sérieux que l’emballage d’un bureau dans du cellophane…

Vadrouilles en ligne

Depuis aujourd’hui, je peux enfin faire joujou avec E-Sidoc. Pour les personnes qui ne sont pas du métier – et pour lesquelles je vais tenter, une fois de plus, de ne pas jargonner, je vais expliquer brièvement en quoi consiste E-Sidoc. La plupart d’entre nous, anciens élèves, a connu des logiciels documentaires pas franchement glamours. Déjà, lorsque j’étais collégienne, j’avais eu droit à ces versions successives de BCDI, toutes plus chatoyantes les unes que les autres (on la sent l’ironie au bout du clavier ?). Quel bonheur, les heures d’initiation à la recherche ! Qu’elles étaient belles, ces interfaces, avec le thésaurus, miam !

Mais désormais, BCDI n’est que l’outil de travail du documentaliste, son interface professionnel. Les élèves – et les enseignants – ont droit à E-Sidoc, un portail documentaire beaucoup plus réjouissant, et, disons-le, beaucoup plus en lien avec les pratiques des élèves. C’est beau, ça sent bon le sable chaud (ou presque). Et aujourd’hui, moi aussi, grâce à l’intervention divine de ma personne ressource, j’ai le bonheur de tripatouiller E-Sidoc. A moi la modernité !

E-Sidoc permet, entre autres, de présenter aux élèves des sélections thématiques avec la couverture des livres choisis (exemple : c’est bientôt Halloween ? je fais une sélection des livres sur dragons, sorcières, fantômes, etc.). Il est régulièrement mis à jour et offre les Unes de journaux et les couvertures des derniers livres saisis. En gros, il permet de rendre visible le CDI sur l’extérieur.

Il offre aux usagers une navigation beaucoup plus fluide et attrayante et bien plus proche de leurs usages. A propos de leurs usages – et j’en viens tardivement à mon sujet – plusieurs choses m’ont frappée depuis que je suis en poste, pas seulement en collège, mais depuis le début de ma courte carrière :

D’abord, c’est la facilité déconcertante avec laquelle ils s’approprient un ordinateur pour faire des choses complètement  autres que ce qu’ils prétendent. Une soit disant recherche en musique les conduit au parcours de tel ou tel footballeur, une révision d’anglais les amène à la lecture d’une vidéo en streaming, un exposé les fait atterrir sur les extraits YouTube du match OM / PSG, la permission d’aller jouer à un jeu pédagogique de maths, d’histoire géo ou de physique les propulse directement sur Angry Birds. Sans parler des diverses tentatives pour aller sur Facebook ou sur leurs boîtes mails pour récupérer les photos de la dernière soirée (j’ai davantage constaté ces dernières digressions en lycée). J’ai déjà donné un nom à ce type de pratiques discrètes, dès qu’elles sortent de notre champ de vision ou qu’elles profitent de notre baisse d’attention : c’est l’extension du domaine de la recherche.

La deuxième chose qui me frappe de plus en plus, c’est la propension à considérer le moteur de recherche comme l’être infaillible qui a toutes les réponses. Lorsqu’on leur donne un questionnaire de recherche, ils ne tapent plus des mots clefs mais textuellement les questions qu’on leur pose. Exemple : lors d’un projet en physique sur les énergies, on leur pose la question suivante sur un certain type d’énergie : « quelles sont les différents éléments composant une centrale fonctionnant grâce à cette énergie ? », ils ne tapent pas « éléments + centrale + l’énergie en question » mais bel et bien la question telle qu’elle a été posée.

Lorsque je faisais travailler des élèves de première STG sur le manga avec des questions type « Qu’est-ce qu’un mangaka ? », « Comment fonctionne le droit d’auteur ? », « Quelles sont les différentes formes de mangas ? », la tendance était la même.

Internet, c’est le dieu sans visage, l’oracle de Delphes. On lui pose une question et il ne répond pas toujours de manière directe, mais on a de plus en plus l’impression qu’on pourrait lui demander n’importe quoi et qu’il nous répondrait. « Qui suis-je ? Où vais-je ? Dans quelle étagère ? », « Suis-je heureux ? Où serai-je dans dix ans ? Ai-je réussi ma vie ? »

Par exemple, si je tape « Suis je heureux » sur Google, j’obtiens 62 600 000 résultats. Il propose une autre suggestion d’orthographe « suis je heureuse », qui féminise directement la recherche et donne une idée du profil habituel des personnes qui posent ce genre de question.

Un vrai horoscope, un vrai maître à penser, encore mieux que les savants de l’expérience de Milgram. L’expérience de Milgram, ce sont trois personnes : un savant et deux « candidats ». L’un des candidats (1) pose des questions à l’autre (2) et, en cas de mauvaise réponse de sa part, doit lui donner une décharge électrique, qui augmente au fil des questions. Bien-sûr, les décharges sont fictives, celui qui répond fait semblant de hurler de douleur. Le savant incarne l’autorité, qui pousse le candidat 1 à continuer l’expérience. Celle-ci n’est en fait destinée qu’à mesurer le degré de soumission et d’obéissance d’un individu, même face à quelque chose qui pourrait lui paraître injuste. Elle a été transposée à la télévision il y a quelques années, sous le titre « Le Jeu de la mort », l’autorité étant cette fois incarnée par la présentatrice de télévision. Mais il est pour moi certain qu’on pourrait la transposer sur Internet, où cette fois-ci le web incarnerait l’autorité.

N’est-ce pas une preuve suffisante qu’après « Je l’ai lu dans un livre » ou « Je l’ai vu à la télé », ce soit « Je l’ai trouvé sur Internet » qui garantisse la valeur d’une information ?

Entre éthique et étiquette…

Après des heures de suspense insoutenable, j’ai enfin découvert sur quoi mes camarades et futurs collègues avaient sué sang et eau, et tout en passant une bonne partie de la journée à tamponner, indexer et couvrir mangas et romans de la dernière commande avant janvier, je me suis demandée ce que moi-même j’aurais pu produire sur de tels sujets.

Je rappelle que le CAPES externe de documentation est composé à l’écrit de deux épreuves : une composition et une étude sur dossier, suivie d’une question d’épistémologie des sciences de l’information. Procédons par ordre :

La composition. Les candidats devaient s’appuyer sur ce texte : « Valeurs du bibliothécaire (addendum) : un décalogue ? » de Bertrand Calenge, publié sur son blog le 16 avril 2012, pour exposer, je cite « votre réflexion sur la définition d’une éthique du documentaliste ». Pour plus de facilité, et pour ceux qui ont la flemme de lire cet article en entier, je reprends les 10 commandements proposés par Bertrand Calenge :

  1. Tu voudras identifier les besoins de connaissance dans ta communauté
  2. Tu vérifieras l’authenticité des savoirs que tu proposes
  3. Tu garantiras la mémoire de ta communauté en son actualité
  4. Tu structureras et organiseras les savoirs
  5. Tu proposeras tous les savoirs sans en restreindre aucun de ta propre initiative
  6. Tu feras dialoguer ces savoirs par leur mise en relation critique
  7. Tu seras médiateur des connaissances en respectant l’individualité des besoins de chacun
  8. Tu favoriseras le partage des connaissances
  9. Tu engageras ta compétence et ta responsabilité dans les entreprises collectives poursuivant ces objectifs
  10. Tu veilleras à être toujours curieux des tensions qui agitent la société, et curieux des savoirs d’hier, des savoirs d’aujourd’hui, des projections de l’imaginaire

Déjà je dois dire que ce sujet me paraît très beau : il met en question la responsabilité du bibliothécaire, et par extension du documentaliste, comme passeur de culture. Les dix commandements me rappellent les droits du lecteur que mentionne Daniel Pennac dans Comme un roman. Selon moi, ce type de sujet présente deux difficultés : la première, c’est de tomber dans le piège d’un discours pontifiant et moralisateur du style « Fais pas ci fais pas ça ». La seconde, comme me le signalait ma copine cobaye de cette année, c’est qu’on a l’impression, face à ce genre de sujet, de devoir tout dire et du coup d’avoir du mal à dire quelque chose.

Déjà, je vais essayer de reformuler ces préceptes afin de mieux m’approprier ce sujet. Quatre d’entre eux concernent la politique documentaire : étude du contexte et du terrain (1), mise en place d’un calendrier (3), prise en compte des besoins et usages d’un public (7) et travail en équipe et en concertation (9). Cinq concernent la mise à disposition des ressources : vérification des sources (2), organisation (4), choix non arbitraire des ressources proposées (5), réflexion et complémentarité de ces ressources (6). Enfin, le dernier concerne la veille professionnelle et l’actualisation des connaissances (10).

Peut-être le candidat pouvait-il dans un premier temps reformuler et approfondir ces différents commandements, en évitant la paraphrase et en faisant un historique, s’il le peut, de cette question d’éthique du documentaliste, en distinguant également le bibliothécaire du documentaliste. Il peut ainsi, entre autres, s’appuyer sur les cinq lois de Ranganathan :

  1. Les livres sont faits pour être utilisés
  2. À chaque lecteur son livre
  3. À chaque livre son lecteur
  4. Épargnons le temps du lecteur
  5. Une bibliothèque est un organisme en développement

Il pouvait aussi s’appuyer sur les ouvrages de Yves-François Le Coadic, notamment Usages et usagers de l’information, qui décrit le changement de paradigme, d’une approche orientée professionnel à une approche orientée usager et qui prend aussi en compte le « non usage », c’est-à-dire les publics qu’il faut attirer, faire venir.

Ensuite, il fallait, selon moi, évoquer le rôle et les responsabilités du professeur documentaliste, depuis la circulaire de mission, qui reprend certains points évoqués par Bertrand Calenge, jusqu’au rapport Durpaire de 2004 sur les politiques documentaires en établissement scolaire. Il aurait également fallu aborder, pêle-mêle, les compétences professionnelles des enseignants (agir de manière éthique et responsable), les attentes face aux transformations de l’information (surinformation, infopollution, protection de l’identité numérique, auto-référencement) et des usages, et la place de l’éthique dans la gestion et la diffusion de l’information numérique (sélection, mutualisation, publication).

L’étude de dossier et la question. L’étude de dossier était sur la littérature de jeunesse. Je n’ai pas connaissance des documents qui le composaient, mais j’imagine qu’il fallait aborder la place de la littérature de jeunesse, son évolution dans les CDI et la société en général, l’importance de la prise en compte des attentes des élèves et les possibilités pédagogiques de cette littérature.

La question portait sur le dépôt légal. Bien sûr il fallait revenir sur l’histoire du dépôt légal (bibliothèque d’Alexandrie, François Ier), ses conditions (quels supports concernés, quelles institutions : les départements de la BNF, CNC, INA pour l’audiovisuel) et ses enjeux : conservation, protection du droit d’auteur (DADVSI, propriété intellectuelle), communication… On pouvait comparer (c’est une supposition) avec le dépôt de brevets pour les inventions et aborder les aspects curieux ou amusants de cette question : l’enfer de la bibliothèque nationale de France, rassemblant les textes censurés, le projet de Paul Otlet de créer au début du 20e siècle un « Mundaneum » rassemblant l’ensemble des connaissances humaines dans un seul lieu (surnommé depuis l’Internet de papier), les collections de la Cinémathèque – ça c’est ma marotte personnelle. J’oublie certainement beaucoup de choses, mais on pouvait également ouvrir sur la question du référencement des documents sur Internet (annuaires, moteurs de recherche, BNF, mais aussi référencement par les Internautes).

Voilà, si d’autres veulent s’y frotter et si j’ai oublié des choses capitales, n’hésitez pas !

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