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Décrypter la culture geek

Chercher le geek

Avec un peu d’avance, voici l’article de la rentrée. Je n’aurais pas pu faire, je n’aurais pas pu souhaiter un article plus fédérateur que celui-ci, et qui peut s’adresser aussi bien aux cinéphiles qu’aux profs-docs, et aux littéraires qu’aux scientifiques.

Au cours de mes déambulations en librairie et de mes vagabondages sur Internet, je cherchais quelque chose d’alléchant dans les nouveautés cinéma. Pendant un certain temps, échec. Quand, par hasard, je suis tombée sur le genre de livre dont on se dit : « Il me le faut, celui-là, il me le faut. » (réaction comparable à celle que l’on a face au dernier vêtement à sa taille un jour de soldes… quoique je ne sois pas sûre que ce soit la comparaison la plus appropriée !)

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Culture geek est un ouvrage de David Peyron, docteur en sciences de l’information et de la communication, paru en août 2013 aux éditions Fyp. Culture geek, pourquoi ? Parce que l’auteur tente en quelques chapitres, de cerner ce que recouvre l’identité auto-revendiquée du geek, de nous la faire comprendre et reconnaître.

Qui est le geek ?

Le livre de David Peyron n’est pas un catalogue de tout ce qu’est le geek et de tout ce qu’il aime – littérature, informatique, cinéma, comics, jeux de rôle, séries télévisées. Cependant, il nous entraîne dans l’histoire fascinante de l’émergence du terme « geek ». Brièvement, il nous semble retrouver dans ce portrait quelques éléments de l’Histoire de la folie à l’âge classique, de Foucault. À l’origine, en effet, au Moyen-âge, le « geek » (orthographié geck puis gecken) désigne soit l’idiot du village, soit un monstre de foire :

Il était généralement présenté comme un enfant sauvage (…). En réalité il s’agissait généralement d’un vagabond que les organisateurs payaient pour assurer le spectacle, d’un handicapé mental ou d’un membre de la troupe n’ayant plus les capacités physiques d’assurer ses prestations habituelles (…). Le spectacle du geek consistait à avaler tout ce qui se présentait à lui : bris de verre, pierres, objets divers. (…)

Le geek est ainsi un « idiot social » qui a du mal à communiquer. Avec l’autre acception qui garde les traces d’une forme de marginalité, arrive l’idée d’une capacité surhumaine (qui peut être feinte) à avaler tout et n’importe quoi avec avidité, et ce de manière pantagruélique et indistincte.

Au fil des pages, et au hasard des exemples que donne David Peyron, on retrouve les traces de cet appétit insatiable : de Tolkien à Terry Pratchett (en passant par Douglas Adams, Asimov, Frank Herbert, Max Brooks, George Martin) pour la littérature, de Star Trek à Fringe (en passant par X-Files, Doctor Who ou encore The Big bang theory) pour les séries télévisées, et de Star Wars au Seigneur des anneaux (en passant par Retour vers le futur, Matrix et les adaptations des studios Marvel) pour les films.

Quoiqu’il en soit, pour l’auteur, le geek est un curieux, un passionné, dont l’intérêt pour un univers le pousse sans cesse à approfondir, à éprouver la cohérence de cet univers, et à le faire déborder de son support originel :

Ce peut être le style, ou encore les personnages qui font que des geeks aiment telle ou telle oeuvre, mais le plus important est l’univers, l’arpenter, se l’approprier de manière toute personnelle et en faire un terrain connu. Ce qui prend du temps. Que ce soit par la relecture, le revisionnage, ou le rétrogaming, le temps long (de la fiction et de la réception), la fidélité à l’objet et le retour vers lui permettent de décrire ce qui fait le sel de la passion. Cela renvoie à un rapport spécifique, expert, poussant chaque univers à ses limites, chacun à sa manière. Dans cette perspective, chaque support ajoute sa pierre à l’édifice de la pratique de ces mondes comme sorte de bacs à sable, d’objets ludiques et emplis de potentiels. Le jeu est une fiction, la fiction est un jeu et le monde est un terrain ludique, d’engagement et d’appropriations multiples.

Pour mieux cerner une identité si foisonnante et si dispersée, David Peyron dégage trois aspects majeurs de la culture geek, et ce au-delà des conditions scolaires et sociales originelles du geek, même si ces dernières sont également abordées. Il s’agit de la convergence culturelle, du rapport transmédiatique aux oeuvres et de l’érudition par le détail.

Culture transmédiatique, convergence et érudition

L’exemple le plus parlant pour évoquer l’aspect transmédiatique de la culture geek est Star Wars. C’est en tout cas l’exemple, parmi tant d’autres, que choisit d’exploiter l’auteur. Il s’agit de la propension d’un univers geek à s’étendre, c’est-à-dire aussi bien à s’approfondir sur le plan géographique, sociologique, historique, qu’à s’exporter vers d’autres formats.

Star Wars, ce n’est pas seulement un film, c’est une série de romans qui explorent les confins de la galaxie, exploitent les personnages secondaires, étudient les langues et la culture des différentes civilisations. Ce sont aussi des comics, des produits dérivés, des jeux, des séries télévisées. Tout pour répondre à l’appétit des geeks, à leur besoin d’appropriation, de collection et d’extension de leurs univers favoris.

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La convergence découle de cette culture transmédiatique : il s’agit de la propension des différents médias à être des références les uns pour les autres (livres pour films, films pour livres, films pour jeux vidéos…) et des geeks à passer allègrement de l’un à l’autre. Les oeuvres ne sont plus des entités fermées : elles deviennent, à l’instar de Star Wars, des univers hyper-approfondis, hyper-référencés, que vont à leur tour étendre les geeks, puisqu’ils vont eux-mêmes produire des « hommages », des citations, et des extensions référencées de ces univers (vidéos, fanfictions, mèmes, etc.).

Enfin, l’érudition est ce qui permet au geek de se construire en tant que tel, de s’affirmer par la connaissance la plus poussée possible qu’il ait de l’univers de prédilection. Saisir la petite phrase, l’élément de décor qui fait sens dans un film, ou l’incohérence, la faille qui émerge d’un autre, c’est pouvoir revendiquer un regard d’expert sur l’oeuvre, et la reconnaissance de ses pairs.

Trouver le geek

À tous ceux qui veulent comprendre et apprivoiser cet étrange animal qu’est le geek, à tous ceux qui se demandent si un jour ou l’autre ils seront dignes de revendiquer cette identité, à ceux qui sont simplement intrigués ou fascinés par cette façon gloutonne de s’approprier l’information et de la partager, ce livre soulèvera peut-être un pan du mystère. On s’y plonge avec plaisir, un plaisir communicatif que l’auteur a bien su nous faire partager :

En 2007, lorsque je commençais à explorer ce que pouvait être le style geek et comment le caractériser, j’ai découvert un tee-shirt mis en vente sur internet. On pouvait y lire une phrase écrite en blanc sur fond noir : « I never got my acceptance letter from Hogwarts, so I left the Shire to become a Jedi. » (…) À lui seul, ce tee-shirt résume une grande partie du propos de ce livre, et la manière ludique et pulp dont les geeks s’emparent d’objets populaires pour en faire une identité affichée, revendiquée et transmédiatique.

Une chose cependant est sûre : personne n’a besoin d’un livre pour se prouver à lui-même qu’il est absolument ce qu’il croit être. Les geeks auront-ils besoin de ce livre ? Pas nécessairement. Si ce n’est pour une simple promenade de reconnaissance plutôt agréable, qui les fera sourire, et qui fourmillera, pour eux, de clins d’oeil.

Discussions historiques

Henri II

Avec quelques amis, et certains collègues, il arrive que nous nous lancions dans des conversations que les personnes de notre entourage peuvent trouver barbantes ou délirantes, suivant le ton que nous employons et l’enthousiasme que nous témoignons. Quel est le point de départ de ces discussions, généralement je ne m’en souviens pas. Il suffit parfois d’un détail. Si l’on tente d’établir le fil conducteur, cela peut donner ceci :

  1. série télévisée A ou B / film historique
  2. détail présent dans ce film ou cette série, point de l’histoire, inspiration ou controverse
  3. rétablissement de la vérité ou débat
  4. digression du sujet principal à un sujet plus ou moins proche
  5. nouvelle digression vers un autre sujet historique
  6. retour à un film / série télévisée C ou D évoquant cette période ou ce personnage.

Lors d’une dernière conversation avec des amis, voilà de quelle manière ce schéma s’est vérifié :

  1. Game of thrones
  2. Inspiration de George Martin : les rois maudits et la guerre des deux Roses
  3. Comparaison des évènements de la guerre des deux Roses avec certains évènements du Trône de fer
  4. Apparence physique des rois de France, lien de parenté entre Louis XII et François Ier
  5. Comparaison des différentes régentes françaises : Catherine de Médicis, Marie de Médicis, Anne d’Autriche. Différentes familles : Tudors, Borgia, etc.
  6. The Borgia, série avec Jeremy Irons.

Les sujets de prédilection sont le plus souvent : les guerres de religion, les dirigeants plus ou moins dans l’ombre (ministres, conseillers, éminences grises), les dirigeantes, et pour ma part, les épisodes de l’histoire anglaises allant de la guerre des deux Roses à la mort d’Elisabeth Ière. Les notions de consanguinité et de loi salique sont régulièrement abordées.

Généralement aussi, l’on arrive aux prises de position suivantes, qui feraient bondir un historien chevronné digne de ce nom : la supériorité indiscutable de Catherine de Médicis et d’Anne d’Autriche sur Marie de Médicis en tant que femmes et que politiciennes, la responsabilité de Madame de Maintenon dans la révocation de l’édit de Nantes, le manque de fondement de la loi salique…

En fonction des personnes, la discussion dévie vers d’autres sujets : la sexualité de Louis XIII, les guerres d’Italie, les maîtresses de Louis XIV, la personnalité de Henry VIII, Braveheart versus Kingdom of heaven, Alexandre versus Troie.

A l’origine de ce goût pour les conversations historiques, on retrouve bien sûr les séries télévisées et les films historiques. Parmi mes préférés – et ceux qui peuplent ma dvdthèque, on retrouve :

  • Rome : saison 1 et 2. A partir de deux personnages fictifs, Titus Pullo et Lucius Vorenus, on suit l’histoire de Rome depuis la montée au pouvoir de César jusqu’à l’avènement d’Auguste. Cette série n’est pas seulement captivante du point de vue du scénario, elle est une merveille sur le plan esthétique.
  • Les Tudors : plus sujets à controverse au niveau de la fidélité historique, mais tout aussi passionnant. Avec de bons acteurs qui rendent la chose crédible. Série centrée sur le règne de Henry VIII (rupture avec la papauté, mariages successifs…).
  • Les Borgias : même veine que les Tudors. La lutte pour le pouvoir de cette famille italienne au XVIe siècle. Je n’ai pas vu la série française diffusée sur Canal +, je lui ai d’emblée préférée la version avec Jeremy Irons.
  • un téléfilm très bien sur Elizabeth Ière, par Tom Hooper, réalisateur du Discours d’un roi, avec Helen Mirren, l’actrice principale de The Queen. Les trois sont géniaux. Pour le premier, scènes de torture et d’exécutions à regarder avec l’estomac bien accroché. A voir aussi sur cette période : Deux soeurs pour un roi, et les films dans lesquels Elizabeth Ière est incarnée par Cate Blanchett.
  • Downton Abbey : excellente série anglaise sur le début du 20e siècle en Angleterre (un peu à la Gosford Park). Confrontation aristocratie / domesticité. Démarre juste après le naufrage du Titanic. Avec l’excellente Maggie Smith en douairière pétrie de préjugés.
  • Madmen : série géniale sur l’Amérique des années 50. Très soignée et peaufinée. Moins dans l’action que dans la suggestion. A recommander à ceux qui aiment les sous-entendus et les situations troubles. A déconseiller aux bourrins qui veulent de l’action immédiate.
  • Les Ridley Scott : Gladiator, Kingdom of heaven, Robin Hood.
  • La Reine Christine avec Greta Garbo. Fanfan la Tulipe avec Gérard Philipe. Cyrano de Bergerac. L’Allée du Roi.
  • Les films de Guitry. Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Amadeus de Milos Forman. Farinelli, Ridicule, et Beaumarchais l’insolent, rien que pour voir l’excellent Luchini dans son meilleur rôle.
  • La Révolution française, film en deux parties sorti en 1989.
  • L’Histoire d’Adèle H. de François Truffaut. Autant en emporte le vent.
  • En histoire du 20e siècle, pêle-mêle : Le Dernier métro, La Chute, La Vie des autres, Good bye Lenin !, Le Docteur Jivago

J’en oublie très certainement, je n’ai noté que ceux qui m’ont le plus marquée, et qui du coup, sont le plus susceptibles à alimenter une de mes discussions historiques.

Winter is coming

Non, ce n’est pas une constatation sur la base de la couleur du ciel ou de la température. Ce n’est pas non plus une déformation des paroles de certaines chansons, California dreaming (« All the leaves are brown, and the sky is grey, I’ve been for a walk, on a winter’s day...) ou I am a rock (« A winter’s day, in the deep and dark december…« ).

Le 26 octobre 2012, pour nous faire patienter avant la diffusion de la saison 3, fin mars 2013, est sorti un très beau livre : Dans les coulisses de Game of thrones : le trône de fer.

Game of thrones, c’est le titre du premier volume de la saga de George R R Martin, dont le titre est beaucoup plus beau et mystérieux en anglais, A song of ice and fire, et qui a été traduit sous le titre du Trône de fer. Les titres originaux ne sont pas seulement plus intrigants pour ceux qui découvrent, ils sont aussi plus évocateurs pour ceux qui connaissent déjà. Littéralement, la chanson de glace et de feu évoque les combats des saisons, des régions et des êtres qui vivent dans l’univers cruel et passionnant de George Martin. Le jeu des trônes, c’est l’extrait d’une phrase prononcée par l’un des personnages principaux : « Lorsqu’on s’amuse au jeu des trônes, il faut vaincre ou périr. »

Il est difficile de résumer cette saga. Dire qu’il s’agit de fantasy est insuffisant. Ce que l’auteur souligne, c’est qu’il s’agit d’un univers à part, avec des pulsions, des rivalités et des sentiments les plus humains. Rien de ce que les personnages ressentent ne nous est étranger, mais le fait que cela se passe dans un monde antérieur ou extérieur au nôtre donne à ces sentiments une intensité sauvage. Les personnages du Seigneur des anneaux, même les hommes, sont surdimensionnés, en bien comme en mal. Ils se distinguent par la taille et par leurs motivations.

Dans le Trône de fer, c’est l’univers qui explose, à travers ses éléments (le froid, la chaleur, les créatures, les animaux) et sa géographie. Toutes les angoisses, toutes les peurs, toutes les ambitions et aspirations nous sont familières. L’objet du désir, c’est une monstruosité : un trône de fer forgé d’épées et de feux pour gouverner sept royaumes. Et ceux qui le désirent, le protègent ou le redoutent, ce sont les différentes familles, qui ont chacune leur devise propre : les Stark, seigneurs du Nord, les Lannister, les Targaryen, les Baratheon, les Greyjoy… Tout au nord, un mur de glace sépare ces sept royaumes de l’inconnu, des « Autres » : un monde de folie que ne renierait pas Michel Foucault, auteur de l’Histoire de la folie à l’âge classique, et qui explique comment à une époque, les fous étaient placés hors de la société des vivants. Dans le Trône de fer, au-delà de ce mur inspiré du mur d’Hadrien, il y a les sauvageons, les « autres » et des créatures oubliées, géants et mammouths…

George Martin s’est inspiré des Rois maudits et de l’épisode de la Guerre des deux roses, dans l’histoire anglaise, où la famille de la rose blanche, les York, combattait celle de la rose rouge, les Lancaster, pour s’asseoir sur le trône, n’hésitant pas à usurper et à assassiner. D’ailleurs, l’auteur n’hésite pas à faire disparaître certains de ses personnages principaux, même si le lecteur s’est attaché à eux.

Riusma

La série ne porte pas préjudice aux livres, loin de là. C’est sans doute actuellement l’une des meilleures séries, parmi les plus soignées et les plus captivantes. Deux saisons ont déjà été tournées (la première est disponible en DVD), et la troisième commencera à être diffusée fin mars prochain. Les acteurs sont tous aussi bons les uns que les autres et l’on s’attache autant à eux qu’aux personnages qu’ils incarnent. On prend plaisir à se choisir un clan, à en changer. Pour ma part j’ai une préférence pour les Lannister.

Le livre consacré à la série permet de patienter en attendant la suite – même lorsque l’on n’a pas fini de dévorer les livres. Il est, comme tous les livres de ce genre, magnifiquement illustré. Il présente les différentes zones géographiques, les différents clans (arbre généalogique compris), les comédiens, les costumes, les décors, sans jamais « gâcher » le plaisir, ni « casser le mythe ».

Une bonne poire pour la soif…

Changer de regard

Aujourd’hui, pas de chauffage – ou presque pas – au CDI. Si cela m’oblige à garder mon manteau pour travailler, cela n’en éveille pas moins chez moi une pensée réconfortante : les élèves ne viennent pas parce qu’il fait chaud, ils viennent pour le CDI, juste pour le CDI.

Le changement d’heure pendant les vacances a accéléré ces infimes transformations de l’atmosphère qui donnent une impression de flou à tout ce que l’on observe. Je pars, il fait nuit ; je rentre, il fait nuit. Une brume diffuse tombe des réverbères allumés et se disperse des phares des voitures. J’ai l’impression que la journée passe dans un temps infime et presque irréel entre la nuit et le soir. Le ciel est gris, neigeux, et le brouillard se colle aux rues, aux arbres, aux murs, pour faire de nous des myopes éphémères. Quoique, pour moi, la myopie me connaît depuis de nombreuses années.

J’aime le flou sur les choses. Parfois, le flou semble donner au monde qui nous entoure une qualité nouvelle, que la netteté a effacé. Tout se perd, et du coup devient précieux, digne d’intérêt, puisque difficile à saisir. Quand on porte des lunettes, la netteté nous semble presque artificielle, et je recherche les situations où elle m’échappe : des gouttes de pluie, de la buée, ce brouillard matinal, et parfois, au réveil, je repousse le moment de les mettre pour savourer encore un peu l’état de demi sommeil. Le flou démultiplie le réel.

C’est sans doute pour cela que j’aime A la recherche du temps perdu. Chez Proust, le flou acquiert une valeur particulière. Il permet de mieux discerner le réel, de mieux l’apprécier, que l’absolu netteté, qui n’est qu’une imperfection. Voir les êtres avec netteté, c’est voir leurs défauts. Cela empêche de les idéaliser. Contrairement aux impressions fugitives que l’on a des êtres que nous aimons :

« La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la parole qui nous donnera ou nous ôtera l’espoir d’un rendez-vous pour le lendemain, et jusqu’à ce que cette parole soit dite, notre imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir, tout cela rend notre attention en face de l’être aimé trop tremblante pour qu’elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être aussi cette activité de tous les sens à la fois et qui essaye de connaître avec les regards seuls ce qui est au-delà d’eux, est-elle trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements de la personne vivante que d’habitude, quand nous n’aimons pas, nous immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge ; on n’en a jamais que des photographies manquées. »

Ce qu’apporte Proust à la littérature et au regard, c’est ce bonheur du flou, du manque, de l’impression fugitive, de l’absence. Lorsque les choses s’imposent à nous, elles perdent en valeur. Ce n’est qu’en faisant leur deuil, qu’en leur donnant le verni du souvenir et de l’imagination qu’elles s’embellissent.

C’est aussi pour cette raison que j’aime les films en noir et blanc et ceux qui donnent une certaine place au brouillard. Roland Barthes avait consacré dans ses Mythologies un magnifique article au visage de Greta Garbo :

« Garbo appartient encore à ce moment du cinéma où la saisie du visage humain jetait les foules dans le plus grand trouble, où l’on se perdait littéralement dans une image humaine comme dans un philtre, où le visage constituait une sorte d’état absolu de la chair, que l’on ne pouvait ni atteindre ni abandonner. […] C’est sans doute un admirable visage-objet ; dans La Reine Christine, […] le fard a l’épaisseur neigeuse d’un masque ; ce n’est pas un visage peint, c’est un visage plâtré, défendu par la surface de la couleur et non par ses lignes ; dans toute cette neige à la fois fragile et compacte, les yeux seuls, noirs comme une pulpe bizarre, mais nullement expressifs, sont deux meurtrissures un peu tremblantes. Même dans l’extrême beauté, ce visage non pas dessiné, mais plutôt sculpté dans le lisse et le friable, c’est-à-dire à la fois parfait et éphémère, rejoint la face farineuse de Charlot, ses yeux de végétal sombre, son visage de totem. »

Le noir et blanc donne rétrospectivement aux visages et aux films une autre dimension du réel, où la brume, la fumée, la vapeur, l’ombre et la lumière, la pluie et le mouvement sont des acteurs à part entière (je pense particulièrement à certaines scènes de Rebecca, d’Alfred Hitchcock.

En couleur, parmi les scènes les plus belles des films comme Chantons sous la pluie ou Autant en emporte le vent, il y a ces scènes de pluie, de hangars de studio aux fumées colorées, pour le premier, et le cauchemar de Scarlett, à la poursuite de Rhett dans le brouillard, pour le second. Je ne me souviens pas du dernier film récent qui aurait pu m’apporter le même genre de sensation. Peut-être les scènes de promenades de Lionel Logue et du futur George VI dans les rues de Londres dans Le Discours d’un roi, mais aussi l’univers de Ridley Scott, dans Gladiator et Kingdom of heaven. Certaines scènes de séries comme Mad men ou Game of thrones sont elles aussi voilées par cette atmosphère étrange et dépaysante.

Après tout, voir les choses sous un autre angle, sans la netteté brutale et laide de l’actualité, ce n’est pas seulement prendre de la distance. C’est aussi fermer les yeux, pour se forger son propre regard. On attend de nous un regard critique, quasi exorbité, sur le réel ; on oublie trop souvent maintenant ce « troisième oeil » du rêve et de l’imaginaire qui nous rendrait ce réel moins aveuglant.

Angles d’attaque

Mardi soir, à la télévision, je suis tombée par hasard sur un film que j’ai immédiatement trouvé intéressant du point de vue du traitement de l’information. Il s’agit du film Angles d’attaque (Vantage Point) sorti en 2008 :

Thomas Barnes et Kent Taylor sont deux agents secrets chargés d’assurer la protection du Président Ashton lors d’une conférence au sommet sur le terrorisme en Espagne. Peu après son arrivée, le président est victime d’une tentative d’assassinat. Dans la foule, un touriste américain a filmé toute la scène. Rex, reporter pour une chaîne de TV américaine, a elle aussi été le témoin privilégié des 15 minutes avant et après le coup de feu. C’est en suivant la reconstitution de ces moments vécus par ces 4 personnages que la terrible vérité qui se cache derrière cet attentat nous sera révélée.

Si l’on ne considère que l’histoire et les très (trop) nombreuses scènes de poursuite, ce film n’est pas le comble de l’originalité : le clivage gentils américains / méchants terroristes est ressassé et matraqué. Par contre, du point de vue de la forme, c’est superbe, et cela pourrait très bien servir dans une séance avec des élèves.

En effet, la plus grande partie du film répète le même quart d’heure, en changeant simplement de point de vue. Le spectateur revoie donc la même scène à quatre, cinq, six reprises : la foule massée dans un lieu où va se dérouler l’évènement, l’arrivée d’un cortège officiel, l’attentat contre le président, l’explosion d’une bombe sous l’estrade.

Ce qui change à chaque fois, c’est le témoin de la scène. Et ce qui rend ce détail encore plus intéressant sur le plan informationnel, c’est que chaque témoin constitue un aspect très précis de l’information :

  • l’information journalistique, avec les caméras, le présentateur, la régie, les différents plans (sur les personnages, le monument, la foule, les fenêtres, le cortège) et le choix de ces plans, les points de vue qui se heurtent, les interventions des reporters. Cette scène montre comment l’on construit l’information donnée au public ;
  • l’information « officielle », celle que donnent les chefs d’état et leur entourage, ce qu’on pourrait désigner sous le terme de « représentation », et qui n’est pas toujours fidèle à la réalité, mais qui se caractérise par une volonté quasi absolue de maîtrise ;
  • enfin, l’information « amateur », celle qui est capturée par le « touriste », le citoyen lambda, qui assiste à la scène et qui va hésiter entre les deux premières formes, et son instinct personnel de l’évènement.

Pour moi, il est toujours captivant de voir de quelle manière on traite une information et on se l’approprie. C’est aussi pour cela que Fenêtre sur cour (Rear window) est l’un de mes Hitchcock préférés : non seulement la première scène nous fait comprendre, sans aucun dialogue, qui est le personnage principal et pourquoi il se trouve dans une situation donnée, mais aussi parce que l’on passe la majeure partie du film à se demander quelle différence il y a entre l’information de ce qui est vu par la fenêtre et la réalité. Que puis-je imaginer lorsque j’observe une scène, un individu, un objet, qui ressorte du monde réel ou de l’invention ?

Alfred Hitchcock, James Stewart, Grace Kelly

Un collègue très inspiré, pour donner aux élèves une idée de ce qu’on appelle la « collecte de l’information », leur projette la scène de rencontre de Sherlock Holmes et de Watson dans la série Sherlock :

Sherlock Holmes: When I met you for the first time yesterday, I said « Afghanistan or Iraq? » You looked surprised.

John Watson: Yes. How did you know?

Sherlock Holmes: I didn’t know, I saw. [flashback begins] Your haircut, the way you hold yourself, says military. But your conversation as you entered the room — said trained at Bart’s, so army doctor. Obvious. Your face is tanned, but no tan above the wrists — you’ve been abroad but not sunbathing. The limp’s really bad when you walk, but you don’t ask for a chair when you stand, like you’ve forgotten about it, so it’s at least partly psychosomatic. That says the original circumstances of the injury were probably traumatic — wounded in action, then. Wounded in action, suntan — Afghanistan or Iraq.

John Watson: You said I had a therapist.

Sherlock Holmes: You’ve got a psychosomatic limp. Of course you’ve got a therapist. Then there’s your brother. Your phone — it’s expensive, email enabled, MP3 player. But you’re looking for a flat-share, you wouldn’t waste money on this. It’s a gift, then. Scratches — not one, many over time. It’s been in the same pocket as keys and coins. The man sitting next to me wouldn’t treat his one luxury item like this, so it’s had a previous owner. The next bit’s easy, you know it already…

Dans cette scène, qui ne s’arrête pas à la citation que j’en donne, Sherlock Holmes explique à Watson comment il a tout deviné de sa vie et de son passé, en se fondant uniquement sur des détails visuels.

Chacun des exemples de films et de série télévisée donne une approche différente de l’information : Angles d’attaque nous fait passer tour à tour dans la position de celui qui crée l’information et de celui qui y assiste ; Fenêtre sur cour teste notre regard critique en nous faisant osciller constamment entre une information réelle et une information soupçonnée, fantasmée ; enfin, Sherlock nous invite à être acteur de l’information.

Tout comme le personnage du touriste dans Angle d’attaque, Sherlock met l’accent sur les méthodes actuelles de recherche et d’analyse d’information, où le spectateur devient créateur et producteur. De passif, il devient actif. Et d’ailleurs, les formes « officielles » (police, état, etc.) et « journalistiques » de l’information sont dépassées, elles n’ont plus la réactivité de celui qui est le témoin direct ou indirect de la scène, l’amateur ou l’internaute. C’est lui qui fabrique l’information, qui la choisit, qui agit. Rendu autonome et omniprésent, c’est son regard qui devient essentiel.

 

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