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Étiquette : Charlie Chaplin (Page 4 sur 5)

Leur vie est un roman

Cet article thématique sera consacré à trois publications : une ancienne, qui remonte à 1964 et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, et deux publications récentes, avril et mai 2014. Pourquoi les réunir ?

Parce qu’elles ont un certain nombre de points communs, peut-être même trop pour tous les énumérer, à commencer par celui qui donne son titre à cet article : une vie et une oeuvre qui se lisent comme des romans.

Années du cinéma

Cette année pour le cinéma est riche en célébrations et anniversaires de toutes sortes. Dans un précédent article, j’ai évoqué l’exposition Langlois qui commémore le centième anniversaire de sa naissance. Cela fait également cent ans que Charlot a vu le jour, ce qui a donné lieu à des publications, des émissions, des diffusions et des rééditions de ses films.

La publication de 1964 – 50 ans cette année – est son autobiographie, Histoire de ma vie (My autobiography), dans laquelle Chaplin raconte son enfance anglaise, ses premières années dans le Hollywood triomphant du cinéma muet, les début du parlant, les crises, les guerres, les conflits, le maccarthysme, les femmes, et l’exil.

histoire de ma vie chaplin

La vie de Chaplin commence comme un roman de Dickens, et, à vrai dire, se poursuit comme tel. Le lecteur suit Chaplin enfant, dans les quartiers miséreux de Londres, dans les théâtres où il fait, à cinq ans, sa première apparition sur scène, à l’asile des pauvres, jusqu’à ce jour où, à quatorze ans, il est contraint d’accompagner sa mère, devenue folle, dans un hôpital psychiatrique.

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

Sources : http://www.paperblog.fr/7067530/charlot-100-ans-et-toujours-aussi-vivant/

S’ensuivent des temps précaires, faits de métiers différents, jusqu’au retour au théâtre, puis l’engagement dans la troupe de Fred Karno, et, enfin, la rencontre de Mack Sennett à Hollywood et la création de Charlot :

Je ne savais absolument pas comment je devais me maquiller. Ma tenue de reporter ne me plaisait pas. Mais, sur le chemin du vestiaire, je me dis que j’allais mettre un pantalon trop large, de grandes chaussures et agrémenter le tout d’une canne et d’un melon. Je voulais que tout fût en contradiction : le pantalon exagérément large, l’habit étroit, le chapeau trop petit et les chaussures énormes. Je me demandais si je devais avoir l’air jeune ou vieux, mais, me souvenant que Sennett m’avait cru plus âgé, je m’ajoutai une petite moustache qui, me semblait-il, me donnerait quelques années de plus sans dissimuler mon expression.

Il serait vain d’énumérer toutes les rencontres, tous les événements rapportés par Chaplin dans son autobiographie, qui constitue une véritable bible pour les cinéphiles, mais également pour les historiens du vingtième siècle.

On y retrouve en effet les ombres de la première et de la seconde guerres mondiales, de la guerre froide, les silhouettes de Einstein, Cocteau, Gandhi, Roosevelt, Eisenstein ; et on y croise stars du muet – que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer : Arbuckle, Fairbanks, Pickford – et du parlant – dont Paulette Goddard qui sera sa troisième femme, ainsi que la gamine des Temps modernes et Hannah dans Le Dictateur.

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Sources : http://lalanterne.canalblog.com/archives/2008/02/17/7986878.html

Indéniablement, l’une de mes citations préférées reste celle où Chaplin évoque Hitler, bien des années avant Le Dictateur et son discours si humaniste :

Le visage était terriblement comique : une mauvaise imitation de moi, avec sa ridicule moustache, ses cheveux mal coiffés qui pendaient en mèches dégoûtantes, sa petite bouche mince. Je n’arrivais pas à prendre Hitler au sérieux. Chaque carte postale le montrait dans une attitude différente. Sur l’une, il haranguait les foules, ses mains crispées comme des serres, sur une autre, il avait un bras levé et l’autre abaissé, comme un joueur de cricket qui s’apprête à frapper, sur une troisième, les mains jointes devant lui, il semblait soulever un haltère imaginaire. Le salut hitlérien, avec la main renversée sur l’épaule, la paume vers le ciel, me donna l’envie de poser dessus un plateau de vaisselle sale.

Car c’est bel et bien ce qui reste, au-delà du Chaplin comédien et du Chaplin metteur en scène, lorsque l’on referme cette autobiographie, un Chaplin humaniste, capable de s’indigner ou de s’enthousiasmer, sans retenue, sans tiédeur et sans prudence, aussi bien dans sa vie que dans ses films.

C’est ce que retient Enrico Giacovelli lorsqu’il compare Chaplin et Keaton dans son ouvrage sur le Cinéma comique américain, mais c’est également ce que Keaton lui-même dit de Chaplin dans son autobiographie, lorsqu’il évoque les affres de Chaplin avec la politique.

Cependant, ce que retient Keaton de Charlot, ce n’est pas son universalité, au contraire, mais sa marginalité – ou plutôt il retient la marginalité du vagabond, tout en s’émerveillant de l’universalité de l’amour que le public ressent pour ce dernier :

Je suis toujours étonné quand les gens parlent des ressemblances entre les personnages que Charlie et moi avons interprété à l’écran. Pour moi, il y a toujours une différence fondamentale ; le vagabond Charlot était un marginal avec une mentalité de marginal. Sympathique mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête.

Redécouvrir Keaton…

Cette autobiographie a été rééditée en avril 2014 aux éditions Capricci. Elle a pour titre : La Mécanique du rire : Autobiographie d’un génie comique. Elle se lit, elle, comme un roman de Mark Twain – l’enfance buissonnière et saltimbanque – ou de Fitzgerald – la folie et les frasques de Hollywood dans les années 20 et 30.

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Elle s’ouvre ainsi :

« L’Homme qui ne rit jamais », « Visage de marbre », « Tête de buis », « Figure de cire », « Frigo » et même « Masque tragique », voilà comment on m’a toujours surnommé (…).

On pourra dire ce qu’on veut, dans un sens ou dans l’autre, mais ce visage impassible constitua ma marque de fabrique durant soixante années de carrière.

Bien-sûr, ce qui m’a intéressée, et ce qui est éclairant, c’est de comparer cette autobiographie et celle de Chaplin, qui traduisent une manière assez différente de se confronter au cinéma et au monde. Comme je l’ai noté plus haut, la comparaison est d’ailleurs faite par Keaton lui-même.

Mais ce qui frappe, c’est l’enfance saltimbanque qu’ils partagent – la misère en moins pour Keaton. Chaplin et lui sont les deux enfants prodiges du théâtre, puis du cinéma muet, Keaton jouant sur scène avec ses parents, un numéro assez étonnant qui a fait hurler – et ferait hurler encore aujourd’hui – les défenseurs de la protection de l’enfance :

C’est à cette époque que notre numéro gagna la réputation d’être le plus violent du music-hall. Cela résultait d’une série d’expériences curieuses que Pop se livra sur ma personne. Il commença par me porter sur scène et me laisser tomber sur le plancher. Ensuite, il se mit à essuyer le sol avec moi comme balai. Comme je ne manifestais aucun signe de mécontentement, il prit l’habitude de me lancer d’un bout à l’autre de la scène, puis au fond des coulisses, pour finir par me balancer dans la fosse d’orchestre, où j’atterrissais dans la grosse caisse.

En revanche, on a l’impression, à lire la rencontre entre Chaplin et le cinéma, que pour lui, le cinéma est une évidence. Cette rencontre coïncide presque immédiatement avec la création de Charlot. Pour Keaton, c’est davantage une surprise et une révélation qui provoquera en lui un émerveillement naïf.

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

Sources : http://www.cinemapassion.com/fiche-Buster-Keaton-9872.php

La caméra ne connaissait aucune limite. Sa scène, c’était le monde entier. Si on voulait pour décor une ville, un désert, l’océan, la Perse ou les montagnes Rocheuses, il suffisait d’y emporter sa caméra. (…)

Dès le début, je sus que je ferais du cinéma. (p.108-109)

Au-delà de ça, nul besoin de comparer, de chercher un artiste et un artisan, un humaniste et un individualiste. Le lecteur est face à deux personnages de roman, dont l’un cherche à s’inscrire peut-être davantage dans le monde et, comme dirait Giacovelli, à parler aux cœurs des hommes – de l’art à l’humanité, en somme – et l’autre à s’adresser à notre intelligence et  à survivre.

L’œil noir du mystère

L’autre publication récente à laquelle est consacré cet article, ce n’est pas un ouvrage, mais le hors-série d’un périodique (ce qui est une première pour ce blog). En effet, le dernier numéro hors-série du Monde, Une vie, une oeuvre, de mai-juin 2014, a pour principal sujet François Truffaut, et est très justement sous-titré « Le roman du cinéma ».

Source : Le Monde

Source : Le Monde

Ces hors-série du Monde sont généralement des publications de qualité, qui ont le mérite de s’adresser tout aussi bien à des amateurs qui souhaitent découvrir une personnalité – j’avais déjà pu lire les numéros sur Simone de Beauvoir ou sur Camus – et à des spécialistes, qui, s’ils ne découvrent pas le sujet, prennent en tout cas plaisir à le retrouver.

Et que retrouve-t-on dans cet hors-série sur Truffaut, l’année des 30 ans de sa disparition ? Un avant-propos court et efficace, « Le mystère intime », qui esquisse un Truffaut tout en pudeur, un portrait, une chronologie, quelques textes choisis de Truffaut (que le cinéphile averti aura déjà rencontrés dans Le Plaisir des yeux ou Les films de ma vie), un portfolio, un lexique et des références. Voilà pour le terrain connu du fervent truffaldien.

François Truffaut

Une fois ravivé le kaléidoscope du souvenir visuel et des répliques, il se risquera dans les autres parties de ce hors-série : un entretien avec Serge Toubiana, directeur général de la Cinémathèque française, les débats suscités par le cinéma de Truffaut, et les hommages que lui ont rendus ses pairs, partenaires et admirateurs.

Bien entendu, on n’échappe pas aux jeux de mots, témoignant d’une virtuosité journalistique qui laisse parfois quelque peu perplexe. Ainsi, le portrait de Truffaut par Jean-Luc Douin, journaliste et auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéma, est intitulé « L’homme qui aimait les flammes ». A cette petite pirouette gracieuse, j’ai préféré pourtant la référence au Dernier métro glissée par Serge Toubiana au cours de son entretien :

Pendant longtemps, on a considéré Truffaut comme un cinéaste gentil, qui s’interrogeait sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans les films de Truffaut, c’est l’ombre de la mort. A chaque fois, il pointe les oiseaux rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour.

Certes, j’ai apprécié de retrouver les textes lus et relus sur Chaplin, sur Hitchcock, « Vive la vedette ! », j’ai parcouru les hommages rendus par Deneuve, Depardieu, Jeanne Moreau, Steven Spielberg, Milos Forman à celui qui les a filmés ou influencés. Mais c’est cette esquisse d’un personnage mystérieux qui a retenu mon attention :

Il y avait de longs silences. il vous regardait, vous cherchait, vous sondait. Son regard était très beau, mais extrêmement noir. Il fallait lui parler, non pas pour meubler la conversation, mais pour formuler une idée, un point de vue. L’échange, s’il prenait, devenait passionnant. En fait, Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma. Non seulement il était timide, mais cette timidité vous intimidait aussi. Il créait un lien intense, mais avec de longs silences. (…)

Il avait impérativement besoin de mettre tout le monde à distance pour ne pas être prisonnier d’une relation trop familière ou se retrouver coincé dans des cérémonies contraignantes. Truffaut, on ne le tutoyait pas, on le vouvoyait. La franche camaraderie était impensable. C’était un personnage extrêmement séduisant, mais profondément mystérieux, voire romanesque…

Un personnage de roman, qui se crée et qui s’écrit, qui se filme et qui se vit.

Et c’est ce romanesque, cette vie qui nourrit constamment l’oeuvre, et réciproquement, qu’ont de commun, au-delà du génie, ces totalités humaines que sont Chaplin, Keaton et Truffaut.

Étoiles (éphémères) du cinéma muet

Il y a environ un an, j’ai publié un article sur un ouvrage très sympathique, Tartes à la crème et coups de pied aux fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage.

Tartes à la crème

En effet, malgré le titre interminable, l’auteur, Enrico Giacovelli, entraînait le lecteur dans un univers submergé d’humour et de mélancolie, et que n’aurait raté pour rien au monde un archéologue, amateur ou chevronné, du cinéma. Mieux, il faisait revivre sous nous yeux, et sans même avoir besoin de les voir, les films et les visages des pionniers du septième art.

J’avais, certes, émis quelques réserves : cet auteur, qui avait imaginé un panorama du cinéma comique en plusieurs volumes, et dont, à l’époque, uniquement le premier était paru, prenait un malin plaisir à nous ménager des effets d’annonces, à nous mettre en appétit.

Ce premier volume n’était qu’un hors d’oeuvre, et tant pis pour nous, si nous devions attendre patiemment la suite du menu. Cela allait de la petite allusion « Nous en reparlerons plus en détail dans le volume suivant »… à un encadré « Coming soon » énumérant la suite des aventures.

Il n’empêche que j’ai bel et bien sauté sur le deuxième volume, dès que j’ai eu vent de sa parution, et que je suis désormais forcée d’en convenir : cette publication par étapes et par effets d’annonce est admirablement bien orchestrée. Il m’a bien eue, Enrico Giacovelli.

L’objet du délit

Qu’avait-il donc de si alléchant, ce Volume 2, paru en janvier 2014 aux éditions Gremese ? Certes, toujours un titre à rallonge ! Le Silence est d’or : Le Cinéma comique américain. Vol. 2 : Les folles années vingt et le triomphe du long métrage. La même mise en page soignée et abondamment illustrée, ce qui apporte un véritable plaisir de lecture, tant dans la forme que dans le fond.

Le silence est d'or

En effet, voici les petits plus de ce volume 2, au niveau de la structure. Déjà, pour ceux qui auraient loupé le volume 1, pas de souci, l’auteur ne vous laisse pas le bec dans l’eau. L’ouvrage s’ouvre ainsi : « Le premier volume en 3 pages et 9 photographies ». On serait en train de visionner la nouvelle saison d’une série, le réalisateur ne s’y prendrait pas autrement : « Dans l’épisode précédent… »

Dans ce résumé en images, le lecteur est confronté aux figures principales qu’il retrouvera – dont il suivra la suite de la carrière – dans le volume 2 : Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd.

Il consacre ensuite un chapitre à quelques figures oubliées du court-métrage, et qui ne figuraient pas dans son premier volume : comiques qui émergeaient le plus souvent grâce à un signe distinctif (moustache, strabisme, boucle de cheveux), imitateurs masculins et féminins de Charlot, enfants et animaux ayant connu une brève heure de gloire au sein de cette industrie florissante.

Il ne pourrait y avoir de meilleure suite, après avoir parlé des enfants et des animaux, que d’aborder les débuts des dessins animés. Quelques pages leur sont donc dédiées, où la seule figure que j’ai malheureusement pu reconnaître, c’est celle de Félix le chat (mais quelle mise en appétit, lorsque l’on s’attarde sur le plan des volumes suivants et que l’on y reconnaît Disney, les cartoons et Tex Avery, entre autres) :

Après cette introduction et ces deux chapitres qui assistent à la fin d’un monde et à la naissance d’un autre, nous entrons dans le vif du sujet, et chacun des chapitres qui va suivre sera consacré à un comique (ou un groupe de comiques) en particulier.

Le premier d’entre eux est un comique oublié, captivé visiblement par les oeufs et les voitures, et qui cherchera à créer un univers délirant proche des cartoons, Charley Bowers. C’est l’un de ces météores du cinéma muet, qui a dû inspirer à Paul Auster son Livre des illusions, et qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la mort artistique provoqué par l’émergence du parlant et par le système hollywoodien :

Charley Bowers mourut oublié de tous en 1946 (…). Pendant près de trente ans, il ne restera aucune mémoire ni aucune trace de ses mondes mixtes, de ses inventions géniales et vaines, de ses petits films que l’on peut aujourd’hui définir comme un mélange de Méliès, Starewitz, Dali, Terry Gilliam et Tim Burton, agrémenté d’une touche à la Buster Keaton et à la Tex Avery.

Que de promesses ! Et quel sentiment d’injustice, auquel, malgré lui, participe le lecteur. Car, il faut bien l’avouer, si l’on parcourt ce livre avec autant de plaisir, c’est aussi pour des retrouvailles avec des figures et des films que l’industrie du cinéma, et le temps, auront plus ou moins épargnés : Max Linder, Harold Llyod, Harry Langdon, mais surtout Buster Keaton, Charlie Chaplin et Laurel et Hardy.

Chaplin et Keaton

Déjà abordés dans le premier volume, on retrouve Buster Keaton et Charlie Chaplin au sommet de leur gloire, l’un réalisant Sherlock Jr et Le Mécano de la Générale :

l’autre The Kid, La Ruée vers l’or et Le Cirque :

Les pages consacrées à Buster Keaton sont d’ailleurs l’occasion d’une confrontation avec Chaplin :

Le comique de Keaton naît de l’indifférence, de la non-participation émotive, de son regard neutre sur le monde des hommes et des objets. La vie n’est pas une émanation de l’esprit mais un fait mécanique. Ou courir ou mourir. Après que l’on a vu un film de Keaton, c’est notre intelligence qui est touchée, pas notre coeur. (…)

On est évidemment aux antipodes de Chaplin (…) Charlot lutte contre la société pour affirmer son individualisme, les droits sacro-saints de tout être humain ; Keaton utilise l’individualisme pour s’intégrer dans la société (…). Charlot peut être quiconque et partout, un paria sur les bords du Gange, un misérable dans les bas-fonds de Londres, un chien errant parmi les noirs du Bronx. Pour être Keaton et triompher comme lui sur le monde, il faut s’être échauffé les muscles, avoir un physique enviable et une bonne étoile.

Ces quelques lignes nous préparent à la lecture du volume suivant, où Chaplin s’adaptera aux exigences du parlant – ou plutôt exigera du parlant qu’il s’adapte à lui, Chaplin – et où la voix de Keaton, quasi-inexistante, sombrera dans l’absence, exception faite des quelques apparitions à l’écran qu’il fera, toujours en tant qu’ancien comique muet, dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, et dans Les Feux de la rampe, dirigé par Chaplin.

Outre les comiques que nous avons découverts dans le premier volume, et dont l’auteur abordera la suite de la carrière ou le déclin, avec le cinéma parlant, dans le 3e volume, nous assistons ici à la rencontre d’un couple explosif : Laurel et Hardy.  Enrico Giacovelli revient sur les carrières solo de Stan Laurel et Oliver Hardy, puis sur les circonstances de leur rencontre, et enfin sur l’élaboration progressive de leurs personnages et de leurs personnalités.

Laurel et Hardy Sources : Wikipédia

Laurel et Hardy
Sources : Wikipédia

Enfin, l’ouvrage s’attarde dans un dernier chapitre, « Slapstick Babylonia : la fin des jeux », sur les disparitions prématurées et les scandales, qui ont fait sombrer dans l’oubli certains des comiques que le premier et ce second volumes nous ont fait connaître :

  • Max Linder, qui se suicide avec sa femme en 1925 ;
  • Mabel Normand, minée par les scandales, la drogue et la tuberculose, qui disparait à 36 ans ;
  • Fatty Arbuckle – le comique fauché en pleine gloire par un mystérieux scandale, dans le premier volume – accusé de viol et de meurtre, et qui ne se relèvera jamais de ce scandale.

On se croirait dans un film noir qui reconstituerait cette époque, où pour le public, vie privée et vie publique des stars doivent nécessairement se confondre sous peine d’être condamnées, et où la presse est déjà toute puissante à faire ou à défaire une carrière.

Les atouts indéniables de ce deuxième opus

Outre le ton toujours teinté de mélancolie, Le Silence est d’or prend indéniablement son envol, par rapport au premier volume. Agréable à lire, chaque chapitre est introduit par une petite citation littéraire ou cinématographique. Celui sur Chaplin :

Le cas de Charlie Chaplin évoque celui de Molière, mais Molière devint très ennuyeux dans ses dernières productions royales et l’on a l’impression que Charlie Chaplin, évoluant d’une façon vertigineuse, ne sera jamais ennuyeux. Tout au plus, doit-on s’attendre à ce qu’il fasse quelque chose de tragique.

Louis Delluc, Charlie Chaplin. 1921

Enfin, le caractère absolument interactif de l’ouvrage, tient à un petit encart en quatrième de couverture : « Lis le livre, regarde les films ! Toutes les explications à l’intérieur de ce volume ».

Et voilà le coup de génie ! Relier le livre à une chaîne YouTube. C’est ni plus ni moins ce que propose l’auteur, juste après la page de garde. Au fur et à mesure de sa lecture, le lecteur peut se reporter aux extraits de films muets proposés par Enrico Giacovelli, selon une structure qui respecte parfaitement celle de ses ouvrages.

La communication sur cette chaîne YouTube est excellente, puisqu’elle utilise non seulement le support du livre (quatrième de couverture et encart), mais encourage également le lecteur à aller chercher cette chaîne directement sur Google ou sur le site de l’éditeur, Gremese.

On peut d’ailleurs voir sur cette chaîne, d’ores et déjà, les vidéos mises en ligne en attendant le 3e volume : encore un effet d’annonce, bénéfique, celui-ci. Car, oui, une fois refermé Le Silence est d’or, on n’a qu’une hâte, avoir le volume suivant entre les mains.

La notion de document appliquée à Chaplin

Chose promise, chose due, une nouvelle fois. Voici la deuxième partie de mon sujet sur Chaplin.

Cela fait quelque temps que la manière de présenter cet article me trotte dans la tête. Comme je cherche souvent à m’amuser en travaillant, et à consolider mes passions par des fondations professionnelles, je présente de temps à autre un sujet de doc avec des exemples et des associations d’idées cinématographiques ou littéraires. De la même manière, j’aime traiter un sujet littéraire ou cinéphile en le reliant à des notions info-documentaires.

Le coin du doc

Avant de me lancer dans le cinéphile, je ferai donc un petit rappel doc. En effet, Chaplin, tout comme Truffaut (et j’aurai l’occasion d’y revenir plus en détail), est l’un des cinéastes auquel s’applique le mieux la notion de document, et même, rétrospectivement, d’homme documenté. L’étude de ces deux cinéastes donne la même impression de palimpseste documentaire.

En sciences de l’information et de la documentation, apparaissent les notions de document primaire, document secondaire et document tertiaire :

  • le document primaire, c’est le document original, « en lien avec l’idée d’oeuvre originale qui renvoie aux concepts d’auteur, de propriété intellectuelle et, par extension, à celui de référence.» (Savoirs CDI)
  • le document secondaire, c’est le traitement documentaire du document primaire, qui permet de le décrire et de le localiser (bibliographies, catalogues, index – j’y ajoute par extension chronologies et filmographies).
  • le document tertiaire est le résultat d’un travail poussé portant sur le document primaire :

« Faire la différence entre un document tertiaire et un document primaire permet  de saisir l’écart entre l’oeuvre originale (le document primaire), signée par un auteur qui en porte la responsabilité, et une forme réduite, vulgarisée qui tente de rendre compte du contenu informationnel de cette oeuvre. La perception de cet écart, qui «déforme» par l’octroi d’une autre «forme», permet d’appréhender la subjectivité du processus d’information et le décalage qui s’instaure entre l’information produite par l’auteur (ou informeur) et l’information perçue par un récepteur (ou informé).» (Savoirs CDI)

Le document primaire appliqué au cinéma

Durant ma formation, comme j’ai eu l’occasion de le mentionner il y a peu, j’ai produit un mémoire professionnel sur « Le non-film : spécificité documentaire des ressources cinématographiques ».

Lorsque l’on s’intéresse aux ressources sur le cinéma, en effet, on distingue le film, objet premier (le but premier du cinéma) et objet final (résultat porté à l’attention du spectateur), et le non-film, objet dérivé du cinéma, qui prend aussi bien en compte les accessoires, le matériel, les décors, les archives, les monographies et les revues.

Le film est donc la matière première, le document primaire, l’oeuvre originale, et le non-film, plus précisément l’ouvrage sur le cinéma, fait figure de document tertiaire. On y retrouve les ouvrages de référence ou usuels (dictionnaires, encyclopédies, fondamentaux critiques et théoriques), les beaux livres, les monographies, les ouvrages des créateurs sur leurs propres oeuvres, et les ouvrages réflexifs qui relient le cinéma à d’autres champs du savoir.

Et Chaplin, dans tout ça ?

Tout ce que j’ai expliqué précédemment nous permet de considérer que les films de Chaplin constituent les ressources primaires d’une documentation sur ce cinéaste. La documentation primaire sur Chaplin, c’est Le Kid, Les Lumières de la ville, Le Cirque, Les Temps modernes, Le Dictateur… tout le reste appartenant au non-film.

La zone de flou entre primaire et tertiaire – et qui n’est en aucun cas ici le document secondaire – c’est l’autobiographie. Je ne vais pas faire un cours de littérature : je considère l’autobiographie d’un point de vue strictement documentaire.

Elle est document primaire, puisqu’elle est l’oeuvre originale qui se penche sur ce qu’il y a d’encore plus premier avant le film, l’homme et sa vie. C’est elle qui lui permet le contrôle de ce qui va être dit, publié, étudié sur lui : c’est le premier pas hors ligne vers l’homme documenté. L’autobiographie permet d’être le premier à parler de soi, avec le choix des armes.

Elle est aussi document tertiaire puisqu’elle ne vit pas, elle revit. Elle ne crée pas, elle raconte, restitue, réfléchit. Face à la vie et aux films qui sont dans l’action, dans le mouvement, dans l’empirique, elle n’est qu’une reconstitution.

Histoire de ma vie, Charlie Chaplin : document primordial.

Mais dans le cas de Chaplin, quelle reconstitution ! S’il y a bel et bien une autobiographie de cinéaste à lire, c’est celle-ci.

histoire de ma vie chaplin

Publiée pour la première fois en 1964, Histoire de ma vie (My autobiography) n’est justement pas seulement l’histoire d’une vie, depuis l’enfance anglaise entre misère et vie de saltimbanque, c’est aussi l’évocation d’un monde disparu, avec son atmosphère, qui évolue du muet au parlant et d’une guerre à l’autre. C’est une galerie de portraits magnifique : on y croise aussi bien les stars de Hollywood, les présidents américains successifs, que Cocteau, Einstein ou encore Gandhi. On y découvre un Chaplin artiste, philosophe, humaniste (mais non politique ou en tout cas, non politisé) et écrivain, et un Chaplin intime auprès de sa famille.

J’ai longtemps parcouru le livre en français, une ancienne édition que j’avais couvert lorsque j’étais ado, et qui tombe tout de même en miettes. Je l’ai aussi en anglais (la seule version que j’ai actuellement sur moi), et je ne citerai que ce très connu portrait d’Hitler, esquissé par Chaplin :

« The face was obscenely comic – a bad imitation of me, with its absurd moustache, unruly, stringy hair and disgusting, thin, little mouth. I could not take Hitler seriously. (…) The salute with the hand thrown back over the shoulder, the palm upwards, made me want to put a tray of dirty dishes on it. ‘This is a nut !’ I thought. But when Einstein and Thomas Mann were forced to leave Germany, this face of Hitler was no longer comic but sinister.»

Rapidement, document secondaire.

Dans ce domaine-là, il s’agit exclusivement, comme je l’ai dit en préambule, des bibliographies, bases de données et index, auxquels on peut ajouter chronologies et filmographies.

Je n’ai pas de références papier précises, je me contenterai de renvoyer au site officiel consacré à Charlie Chaplin.

Diversité de la documentation tertiaire : quelques beaux exemples…

Enfin, pour clore ce long sujet, passons à la documentation tertiaire. Plus haut j’ai indiqué que pour le cinéma, il s’agissait en général du non-film, et en particulier des usuels, des beaux livres et albums, des monographies, et des réflexions que suscite l’étude de l’oeuvre d’un cinéaste ou d’un aspect du cinéma.

Ces réflexions peuvent être aussi bien historiques, esthétiques, littéraires, sociologiques, psychologiques, économiques, techniques, biographiques ET autobiographiques, métatextuelles (les écrits des professionnels, leurs réflexions sur leur art), philosophiques, voire même culinaires. Tous les domaines peuvent s’approprier cet univers qu’est le cinéma – et celui de Chaplin ne fait pas exception.

  1. La référence : il s’agit du recueil de textes d’André Bazin consacrés à Charlie Chaplin, paru en mars 2000 aux éditions des Cahiers du cinéma (collection Petite bibliothèque). Je recommande particulièrement son « Introduction à une symbolique de Charlot » et son « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache », qui fait écho à l’extrait de l’autobiographie que j’ai cité plus haut.
  2. Le beau livre. L’ouvrage que j’ai dans ma bibliothèque est Chaplin, une vie en images, de Jeffrey Vance, publié en 2004 aux éditions de La Martinière et malheureusement indisponible actuellement, sauf auprès de quelques revendeurs… C’est fort dommage, car c’est réellement un très beau livre, avec une iconographie très soignée.
  3. L’étude… culinaire. Un ouvrage récent, cette fois-ci. A table avec Chaplin : 60 recettes vagabondes, de Claire Dixsaut est paru en septembre 2012 aux éditions Agnès Vienot. Lui aussi est très bien illustré, et ludique. On y retrouve la recette des petits pains (La Ruée vers l’or) et les fraises à la crème du Dictateur. À déguster sans modération !

a table avec chaplin

Post-scriptum :

Pour ceux qui auraient trouvé cet article fastidieux, et qui seraient tout de même arrivés jusque-là, malgré les embûches du jargon documentaire, Cinephiledoc reviendra très vite avec des sujets un peu moins sérieux !

Chaud et froid : Chaplin vu par Eisenstein

Cet article sera en deux parties, comme ceux publiés précédemment sur Hitchcock.

La rencontre artistique

La rencontre entre deux univers artistiques est toujours intéressante : que pensent deux artistes sur leurs manières réciproques de voir les choses, de travailler ? En quoi leur sensibilité les rapprochent – ou les éloignent ?

Cette rencontre peut se faire sous forme d’entretiens – les entretiens Hitchcock / Truffaut sont les plus célèbres, en tout cas pour le septième art – sous forme de correspondances, d’articles, d’essais ou de discours.

Tantôt, la confrontation tourne à l’affrontement, entre anciens et modernes, entre une vision et une autre. Tantôt, il s’agit de rendre hommage, d’analyser, de se considérer comme un disciple, un continuateur, ou de rapprocher deux œuvres et de voir entre elle une sorte de communion spirituelle et esthétique.

Cette rencontre peut même ne jamais avoir lieu. Elle est rêvée, fantasmée, entre l’artiste et celui qu’il admire. Elle est implicite, se manifeste dans l’œuvre et il faut savoir la déchiffrer, saisir l’influence d’autrui dans l’expression personnelle du film, ou de toute autre forme artistique.

Deux univers, deux langages

C’est pour cette raison que j’ai choisi un ouvrage très court, en format poche, paru en février 2013, et sur la première de couverture duquel on pouvait lire : Serguei Eisenstein – à la ligne – Charlie Chaplin. En dessous, une photo de Charlot, et en dessous de la photo, entre crochets : Circé / Poche.

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Deux noms l’un en dessous de l’autre. En quatrième de couverture, juste une citation. Pas de résumé. Est-ce une correspondance ? Une analyse ? Des articles croisés ? Le récit d’une rencontre ? Aucune précision. Voyons toujours…

Après tout, mettre presque côte à côte Les Temps modernes et Le Cuirassé Potemkine, voilà une perspective intéressante !

On ouvre le livre. Ce que l’on découvre, ce sont quatre petits textes d’Eisenstein, dont trois seulement sont consacrés à Chaplin : « Hello Charlie ! », « Charlie the Kid », « Le Dictateur ». Le quatrième texte est une réflexion plus personnelle sur la venue d’Eisenstein au cinéma, entremêlée de références à la littérature et à la peinture, « Histoire d’un gros plan ». Le tout est finalement assez déconcertant.

Une critique douce amère

Ce qui m’a surtout frappée, à la lecture de ces textes, c’est le regard idéologique, et qu’il faut forcément recontextualiser, d’Eisenstein. C’est un cinéaste soviétique, qui invite celui qu’il considère comme un enfant en révolte contre le capitalisme et l’utilitarisme de la société américaine, à rejoindre le rang des compagnons de route du communisme.

Pour témoins, ces quelques lignes extraites du premier texte, « Hello Charlie ! », qui s’adresse directement à Chaplin :

« Le déchainement des agressions fascistes, l’inhumanité du fascisme et sa façon de fouler aux pieds tous les idéaux humains ne pouvaient pas ne pas interpeller et indigner un artiste humaniste de Votre envergure. À en juger par ce que, de loin, nous percevons de Vous, Vous seriez en train de Vous approcher à grands pas de ce qui constitue, pour nous, artistes soviétiques, le but essentiel de notre vie même : le combat acharné pour les idées de justice, d’humanité et de fraternité.

Aucun honnête homme, et a fortiori aucun artiste, surtout de Votre stature, ne saurait, en ces années d’obscurantisme fasciste, se détourner du pur idéal humanitaire qui s’incarne actuellement dans une partie du monde représentant un sixième des terres du globe. »

Le premier texte est directement un appel à la sensibilité sociale de Chaplin, sensibilité envers les travailleurs, mais aussi envers l’humanité, face au conflit mondial qui s’annonce.

Le deuxième texte, « Charlie The Kid », étudie la vision esthétique mise en œuvre par Chaplin dans ses films : selon Eisenstein, il s’agit de la vision d’un enfant, toute à la révolte et à la cruauté, face à un monde adulte consumériste et matérialiste. Là encore, la représentation de la société américaine est esquissée à gros traits. Si le regard de Chaplin s’affirme, c’est bel et bien parce qu’il est mis – ou se met lui même – à l’écart de cette société, comme vagabond, ou comme critique.

Le troisième texte est simplement une étude quasi linéaire du Dictateur.

Rencontre d’un regard

Enfin, dans le dernier texte, Eisenstein évoque sa venue au cinéma. Il l’explique par la capacité à avoir un œil « cinématographique », qui distingue le gros plan – c’est le titre de l’article, « Histoire d’un gros plan » – de son arrière-plan. Selon lui, ce qui fait l’œil cinématographique, c’est cette faculté de savoir saisir dans l’ensemble d’une scène (la chambre d’un enfant) le détail à retenir (une branche de lilas sur un paravent).

Qu’il donne des exemples picturaux – Degas – ou littéraires – Poe, Pouchkine, Dostoïevski – importe peu finalement. Ce qui importe, c’est que cet article est complètement affranchi de toute influence idéologique et traduit le sentiment personnel de l’individu sur sa propre création.

En tout cas, de cette rencontre avec Eisenstein, qu’il parle de Chaplin ou d’autre chose, je suis restée quelque peu troublée : je n’avais pas encore lu sur le cinéma quelque chose à la fois d’aussi impersonnel (les trois premiers textes) et d’aussi entier sur le plan esthétique (quatrième texte), d’aussi élogieux envers Chaplin et d’aussi ancré dans un système de pensée.

C’est certainement la raison qui me pousserait à lire les textes d’Eisenstein sur Walt Disney, publié chez le même éditeur en février 2013, parce que je suis convaincue d’y trouver la même confrontation de deux univers artistiques, sous forme cette fois-ci non d’hommage, mais d’affrontement.

Dans l’univers des comiques muets

Splendeur et décadence du cinéma muet

« Les comiques étaient censément petits, difformes ou gros. C’étaient des lutins et des bouffons, des cancres et des parias, des enfants se faisant passer pour des adultes ou des adultes à la mentalité d’enfants. Pensez aux rondeurs juvéniles d’Arbuckle, à sa timidité pleine d’affectation et à ses lèvres peintes, féminines. (…) Et puis parcourez la liste des accessoires et accoutrements qui ont façonné les carrières des maîtres incontestés : les chaussures avachies et les vêtements dépenaillés du vagabond de Chaplin, le vaillant Milquetoast de Llyod, aux lunettes cerclées d’écailles ; l’ahuri de Keaton, avec son chapeau plat et son visage figé ; le naïf à la peau blafarde de Langdon. »

Movie Theatre 1917

Ceci est un extrait du roman de Paul Auster, Le Livre des illusions, roman que j’ai sans cesse eu à l’esprit durant ma dernière lecture, consacrée au cinéma comique américain. Le Livre des illusions est paru en 2004. Il raconte comment, à la mort de sa femme et de ses enfants dans un accident d’avion, un professeur d’université, David Zimmer, trouve refuge dans l’écriture d’un livre consacré à un cinéaste disparu, Hector Mann.

Paul Auster nous plonge dans l’univers mélancolique et mystérieux du cinéma muet et de ses artistes torturés et éphémères, condamnés à faire rire et à s’adapter au parlant, ou à disparaître. C’est une histoire plus belle et plus vraie que nature, qui rappelle aussi bien Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) que Singin’ in the rain (Chantons sous la pluie) ou plus récemment, The Artist.

Le titre qui zoome ! Donnez-moi le menu…

À ces hommages fictifs au passé du cinéma, fait écho un ouvrage bien réel. Il s’agit presque d’un fascicule, d’un peu plus d’une centaine de pages, et au titre à rallonge : Tartes à la crème et coups de pied au fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage. Ouf ! Paru en novembre 2012 aux éditions Gremese, c’est l’œuvre de Enrico Giacovelli.

Tartes à la crème

Le but de l’ouvrage : nous offrir un panorama de cent ans de cinéma comique américain, depuis les premiers films Edison jusqu’à Woody Allen. Nous n’avons pour l’instant que le premier volume, mais à la fin, l’auteur nous annonce gracieusement les épisodes qui suivront.

Dans ce premier épisode, la période étudiée est celle qui du court-métrage muet, celle que l’auteur délimite entre la naissance du cinéma et 1920. Après une brève – et très belle – introduction qui consacre la supériorité du rire sur le sérieux et le tragique, il part à la recherche de la première comédie, au cœur des studios Edison. Puis nous découvrons les grandes figures du muet à leurs débuts, éternelles ou oubliées : Mack Sennett, Mabel Normand, Roscoe « Fatty » Arbuckle, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Llyod, Larry Semon, Charley Chase.

J’ai vu beaucoup de Chaplin, mais surtout les longs-métrages. Je connais un tout petit peu Buster Keaton. J’ai entendu parler de Mack Sennett et de Harold Llyod. Par contre, les autres noms mentionnés m’étaient totalement inconnus. Et pourtant, ce petit ouvrage est construit comme un voyage, bien illustré et parfois si agréablement raconté qu’on a presque l’impression de voir ces films que l’on n’a jamais vus.

On apprend à connaître ces personnages et la construction de leur univers particulier, avec leurs accessoires, leurs tics, leurs grimaces, leurs défauts, leurs vies et leurs films à toute allure et cette condamnation inévitable au silence et à l’oubli – sauf pour les plus célèbres d’entre eux. On découvre, on sourit, on est ému…

… Laissez-moi sur ma faim !

… Et bien souvent, on reste sur sa faim, parce que l’on voudrait savoir la suite. Pas seulement à la fin du volume, mais parce que, maladroitement, l’auteur veut en garder pour plus tard. Un exemple :

Dans le quatrième chapitre, Giacovelli nous présente Roscoe « Fatty » Arbuckle, un comique américain qui, avec son visage de poupon et ses allures de bonhomme Michelin, a incarné le « gros lard » (je cite) du cinéma muet. Il évoque son absence relative de subtilité, ses tentatives pour émouvoir, puis son déclin :

« Les films sont achevés, difficilement, mais leur destin est à jamais lié au scandale personnel qui heurte l’acteur comique de plein fouet, un certain 11 septembre amer et obscur, comme il y en a eu d’autres au cours de l’histoire américaine. »

On passe sur la référence inutile aux attentats du World Trade Center, qui n’ont aucun rapport choucroutal avec le reste, et consciencieusement, on saute à la note de bas de page, qui nous informe sèchement : « Nous en reparlerons plus en détails dans le deuxième volume. »

La suite du texte fait plusieurs mentions mystérieuses au fameux scandale, poursuit tout de même en évoquant les derniers films, puis la mort du comique et sa postérité… et tant pis pour les lecteurs alléchés par le dit scandale : vous n’en saurez pas plus avant le 2e volume !

Pourtant, l’auteur avait bien réussi à intéresser, voire à passionner, avec ses anecdotes et cette rétrospective de l’âge d’or du muet : pourquoi donc s’embarrasser de ces petites manœuvres destinées à hypnotiser le lecteur « Venez, venez acheter mon 2e volume quand il sortira ! » ? Pourquoi, alors que nous avons le détail alléchant des prochains épisodes à la toute fin, s’encombrer en plus d’un encadré tape-à-l’œil « Coming soon » ?

Cependant, ce petit fascicule se lit bien, et même parfois captive. Vous vous intéressez aux mondes disparus, vous avez une vocation contrariée d’archéologue, ou tout simplement l’univers du muet, et ses films avec, comme le Kid de Chaplin, « Un éclat de rire, et peut-être une larme » vous fascine ? Faites plaisir à l’auteur, ouvrez-le !

Il en faut bien un : le petit détail comique !

Est-ce une erreur de traduction, de l’américain à l’italien, puis de l’italien au français ? Page 27, reproduction d’une affiche de Nickelodeon, un film de Peter Bogdanovich dédié aux débuts du cinéma comique. L’affiche annonce :

Before Rhett kissed Scarlett. Before Laurel met Hardy… etc.

La légende de l’affiche traduit : « Avant que Rhett ait embrassé Rossella, avant que Laurel ait rencontré Hardy… »

Soit le personnage d’Autant en emporte le vent se prénomme Rossella en italien, et nous sommes forcés de compatir à sa douleur, soit la traductrice française n’a JAMAIS vu Autant en emporte le vent. Qui se cotise pour lui offrir le DVD ?

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