cinephiledoc

Blog pour cinéphiles et profs docs

Étiquette : Adèle Hugo

2025 : Palmarès de lecture

Lorsque j’ai commencé l’écriture de ce dernier article cinéphile de l’année, je me suis rendue compte qu’il ne pouvait pas être plus dissemblable que son prédécesseur de l’année passée, même si le constat vaut d’une année à l’autre pour bon nombre de palmarès que j’ai pu dresser.

Concernant celui-ci, j’en écris les premières lignes avec une avance considérable, ayant coup sur coup écrit la veille les articles du mois de septembre et du mois d’octobre, et ayant travaillé le jour même sur l’article de novembre.

Cette avance s’est depuis considérablement réduite, puisque nous sommes début décembre et je n’ai plus aucun article prêt sous le coude pour début 2026… il va falloir s’y remettre !

La seule hésitation qui me reste concerne une exposition (et une lecture) que j’aurai ou non l’opportunité de voir avant la fin 2025, ce qui bousculerait quelque peu l’ordre de mes articles déjà écrits ou à écrire.

J’ai quitté 2024 avec un cerveau au repos – ou quelque peu reposé – et qui a depuis mai 2024 délaissé les lectures professionnelles, à l’exception de quelques ouvrages au deuxième semestre 2025.

En revanche, il a repris des forces et s’est tant et si bien gorgé de mots qu’en juin de cette année, j’avais déjà dépassé le nombre de livres que j’avais lu en totalité sur l’année 2024, avec une accumulation compulsive des lectures plaisirs, et la tentative désespérée de venir à bout d’une pile de lecture qui restait invariablement la même depuis un certain temps.

L’autre différence par rapport aux années précédentes, c’est que les articles cinéphiles ne se consacrent pas exclusivement à des ouvrages sur le cinéma, convoquant ici les jeux de société, ici les romans et bandes-dessinées (certes ayant des sujets cinématographiques, cela n’est pas nouveau), ou là les expositions et autres constructions Lego.

J’y convoque également des lectures des années précédentes, qui viennent se confronter à une actualité cinéphile plus récente et à mes lectures de l’année.

Cependant, dans sa structure, cet article ne dérogera pas à ses habitudes et s’articulera en trois temps :

  • la présentation du palmarès
  • le palmarès 2025
  • bilan et projets

Présentation du palmarès

Comme chaque année depuis 2013, je finis le mois de décembre ou commence le mois de janvier par un palmarès de lecture de l’année passée.

Je vous glisse ici les liens des éditions précédentes :

Pour 2025, mes lectures cinéphiles ont commencé en décembre 2024, mais celles que j’ai sélectionnées alors, je n’avais pas forcément anticipé de les faire figurer dans mes articles.

J’ai pourtant choisi, un peu artificiellement (ou arbitrairement) de les mentionner dans l’article de mars 2025, avec un ouvrage que j’avais gardé pour l’occasion.

Le cinéma entrait dans ces lectures par des voies détournées, il s’agissait d’histoires où films, scénarios, acteurs, réalisateurs, se manifestaient en tant que personnages, ou de fictions portées à l’écran, adaptations cinématographiques ou en séries télévisées.

Ma fin d’année 2024 et mon année 2025 ont été riches en lectures – pour certains mois j’ai lu de manière quasiment frénétique, jusqu’à un livre par jour – et j’en arrive en ce mois de décembre à (nombre à ajouter) livres lus cette année.

Cela m’a même donné envie de reprendre une présentation que je proposais dans le cadre professionnelle à l’intérieur de ma lettre de diffusion : les conseils de lecture de la #profdoc. Cependant, cette présentation me demandait trop de temps, et j’ai choisi d’en réaliser une autre : la P.A.L. de la #profdoc, avec là encore un palmarès de mes coups de coeur et des bilans mensuels de lecture en images (que je poste sur mon compte Instagram).

Je vous laisse découvrir cette présentation, et pour l’heure voici un petit bilan chiffré de mon année de lecture :

  • en janvier, quatre lectures plaisir / cinéphiles (4)
  • en février, deux lectures cinéphiles, cinq lectures plaisir (7)
  • en mars, une lecture cinéphile, trois lectures plaisir (4)
  • en avril, une lecture cinéphile, neuf lectures plaisir (10)
  • en mai, une lecture cinéphile, cinq lectures plaisir (6)
  • en juin, dix lectures plaisir (10)
  • en juillet, une lecture cinéphile, dix lectures plaisir (11)
  • en août, une lecture cinéphile, une lecture professionnelle, quatorze lectures plaisir (16)
  • en septembre, une lecture professionnelle, quatre lectures plaisir (5)
  • en octobre, cinq lectures plaisir (5)
  • en novembre, six lectures plaisir (6)
  • en décembre, pour l’instant une lecture plaisir (1)

Concernant mes lectures cinéphiles, en voici un petit bilan :

  • Les Enfants sont rois, de Delphine de Vigan (lu en décembre 2024)
  • La Commode aux tiroirs de couleurs, de Olivia Ruiz (lu en décembre 2024)
  • Tata, de Valérie Perrin (lu en janvier 2025)
  • Une Soif de livres et de liberté, de Janet Skeslien Charles (lu en janvier 2025)
  • William, de Stéphanie Hochet (lu en janvier 2025)
  • Les Figurants, de Delphine de Vigan (lu en février 2025)
  • 555, de Hélène Gestern (lu en février 2025)
  • Celui qui voulait tout savoir sur la série Friends, de Michelle Morgan (lu en mars 2025)
  • Le Dernier rêve, de Pedro Almodovar (lu en mai 2025)
  • Stars de l’action : Rois et reines de la castagne à l’écran, de Philippe Lombard (lu en mai 2025)
  • Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, de Laura El Makki (lu en juillet 2025)
  • Almeria 68, de Philippe Lombard (lu en août 2025)

L’éclectisme de cette sélection ne m’aide pas vraiment à dresser un bilan, ni à proposer des catégories pour ce palmarès 2025, essayons tout de même en établissant trois catégories, que je vous propose de retrouver ci-dessous.

Palmarès 2025

Si l’on s’en tient à la liste de ces lectures, il pourrait être trop facile de ranger d’un côté les documentaires, et de l’autre les fictions. Je choisis donc de classer mes ouvrages en choisissant cette année le plan ou le cadre. Petit rappel ci-dessous :

Pour éviter de ranger tous mes romans « cinématographiques » du début d’année et de refaire l’article du mois de mars, pour éviter le clivage masculin / féminin qui ne satisferait personne, je reprends les différents types de cadrages proposés avec virtuosité par Marcel Gottlib, je leur adjoins quelques éléments de composition, et allons-y pour ce treizième palmarès de lecture.

Plan d’ensemble – panorama

C’est la catégorie qu’il m’a été la plus difficile à construire, et je me suis réfugiée derrière l’idée de panorama, qui peut-être à la fois une notion spatiale comme une notion temporelle.

J’y rassemble donc :

  • Les Enfants sont rois, de Delphine de Vigan
  • Une Soif de livres et de liberté, de Janet Skeslien Charles
  • Le Dernier rêve, de Pedro Almodovar
  • Stars de l’action : Rois et reines de la castagne à l’écran, de Philippe Lombard

Panorama temporel pour les trois premiers qui rassemblent dans une histoire (ou dans plusieurs histoires) les fils de différentes époques, qui tissent des récits faisant défiler ou se rencontrer différents personnages. Plan d’ensemble, pour le dernier, Stars de l’action : Rois et reines de la castagne à l’écran.

Il serait tentant de faire de mon coup de coeur lecture de l’année, Une Soif de livres et de liberté, le gagnant de cette catégorie.

Et l’ouvrage de Philippe Lombard se taille une place de choix rien que pour son aspect visuel, le feuilleter vous replongeant directement dans le plaisir pop-corn du cinéma de capes et d’épées et des cascades.

Mais c’est pour le vertige et le malaise qu’il a suscité en moi que je retiens pour cette catégorie Les Enfants sont rois, de Delphine de Vigan, un texte publié il y a quelques années maintenant, et adapté depuis en série télévisée, mais oubliez la série et lisez ce livre, si ce n’est pas déjà fait !

Plan américain – portraits de famille / portraits de groupe avec dame

Pour cette deuxième catégorie, c’était un peu plus simple, avec un goût d’instantanés et de photos de famille, et un petit air entêtant de nostalgie, musique et friandises à la clef.

On y retrouve donc :

  • La Commode aux tiroirs de couleurs, de Olivia Ruiz
  • Tata, de Valérie Perrin
  • Les Figurants, de Delphine de Vigan
  • 555, de Hélène Gestern
  • Celui qui voulait tout savoir sur la série Friends, de Michelle Morgan
  • Almeria 68, de Philippe Lombard

Trois romans, une pièce de théâtre, et deux documentaires.

Celui que je retiens, très rapidement, pour cette catégorie, c’est le cru 2025 de Philippe Lombard, Almeria 68, évoqué dans l’article du mois dernier.

Car, s’il se dispute les bons souvenirs et la nostalgie pour moi avec l’ouvrage de Michelle Morgan sur la série Friends, c’est pour avoir matérialisé ce plan américain, et cette photo de groupe en plaçant son objectif à la fin des années soixante. C’est pour m’avoir amenée dans le cercle rouge à l’heure zéro, convoquant pour moi Jean-Pierre Melville et Agatha Christie, et c’est pour m’avoir fait assister non pas à un tournage épique, mais à trois tournages et plus, et à leurs coulisses.

Enfin c’est pour avoir résolu pour moi l’énigme du dernier mot de la chanson : Almeria !

Et j’en profite pour m’excuser auprès de Philippe Lombard, pour une promesse non tenue cette année ! Dans mon article de février, j’indiquais en effet :

600 répliques de films pour avoir la bonne répartie… au bon moment !, publié chez Dunod en novembre 2024 et sur lesquels je reviendrai dans un prochain article, le temps que ça infuse.

J’ai directement sauté sur les Stars de l’action et sur Almeria 68, et du coup, ça n’a pas pris le temps d’infuser… ça sera partie remise !

Gros plan – portrait

Enfin, pour la dernière catégorie, il me reste deux ouvrages :

  • William, de Stéphanie Hochet
  • Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, de Laura El Makki

Et sans aucune difficulté ni hésitation, c’est à l’ouvrage de Laura El Makki, que j’ai dévoré en une journée à la fin du mois de juillet, et qui m’a emportée par son souffle glaçant et poignant, que revient mon suffrage.

Si Une Soif de livres et de liberté a été mon coup de coeur de l’année parmi les fictions, c’est au Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, que je dois ma plus belle émotion pour une monographie.

Merci, Laura.

Bilan et projets

Voilà pour ce palmarès et ces lectures cinéphiles de 2025, qui ont tout de même été assez variées.

Concernant mes lectures cinéphiles (et les autres), je compte bien continuer sur ma lancée, et mon programme pour 2026 est déjà bien établi :

  • parler à nouveau de François Truffaut,
  • me pencher sur un réalisateur que je connais bien, mais pas suffisamment, et donc saisir ici l’occasion d’en apprendre plus,
  • consacrer à nouveau mon article de mars à une femme, et pas la moindre,
  • parler à nouveau de Star Wars pour mon article du mois de mai
  • et après, on verra bien !

Je compte bien continuer à avancer dans ma pile de lectures, et à me laisser surprendre par d’autres auteurs, tout en retrouvant avec plaisir ceux qui sont déjà mes auteurs de chevet.

Voilà pour ces lectures, ces projets et ces envies.

Vous les retrouverez dès février 2026, après le traditionnel article de janvier sur le bullet journal.

D’ici là, je vous souhaite à nouveau de très belles fêtes de fin d’année, et je vous mitonne pour très prochainement le dernier article #profdoc de 2025.

À très bientôt sur #Cinephiledoc !

La voix d’Adèle

Comme traditionnellement depuis quelques années, mon article cinéphile du mois d’octobre est consacré, directement ou indirectement, à François Truffaut.

Pour cette année, c’est une approche indirecte que je choisis, mettant en lumière le visage et la voix d’une femme (et même de plusieurs femmes), intention que j’avais déjà annoncée dans mon article de mars dernier, et que je concrétise ici avec cet article.

En effet, se sont installées sur ce site quelques petites coutumes, auxquelles certes il m’arrive parfois de déroger, mais auxquelles je ne manque pas de revenir : celle, déjà mentionnée, d’évoquer François Truffaut, et si ce n’est pas en octobre, c’est en février ; celle de privilégier les figures de femmes au mois de mars ; ou encore celle de dédier un ou plusieurs articles à des expositions ou des événements cinématographiques auxquels je pourrais assister.

Ainsi, dans l’introduction de mon article de mars 2025, Voix de femmes, j’avais indiqué que j’aurais adoré parler d’un ouvrage en particulier, mais il venait tout juste d’être publié, et je n’avais pas encore pu me le procurer, et quand bien même à ce moment-là je l’aurais déjà eu entre les mains, il aurait été malhonnête d’en faire le compte-rendu.

C’est à la faveur de l’été que j’ai pu me plonger dans sa lecture, une lecture qui ne m’a pris qu’une journée, tant j’ai été happée par le texte et transportée par l’histoire qu’il reconstituait.

Quel rapport avec Truffaut ? Commençons par là, et nous en viendrons ensuite à l’ouvrage qui m’intéresse aujourd’hui.

Regards croisés sur un personnage

Dans un article publié dans L’Express le 3 mars 1975 et rassemblé depuis dans le recueil Le Plaisir des yeux, article intitulé « Je ne connais pas Isabelle Adjani », François Truffaut revient sur sa rencontre et sur son travail avec Isabelle Adjani.

L’article reprend à plusieurs reprises cette même phrase, « Je ne connais pas Isabelle Adjani », et se termine par une autre phrase, sur laquelle je reviendrai plus tard :

Je dis parfois à Isabelle Adjani « Notre vie est un mur, chaque film est une pierre.» Elle me fait toujours la même réponse : « Ce n’est pas vrai, chaque film est le mur.»

J’ai cherché à nouveau dans la correspondance de François Truffaut, mais sans pouvoir la retrouver, la lettre qu’il avait envoyée à Isabelle Adjani :

Chère Isabelle Adjani, je n’ai jamais senti un désir aussi impérieux de fixer un visage sur la pellicule, tout de suite, toutes affaires cessantes. Votre visage tout seul raconte un scénario (…).

Cette lettre, Isabelle Adjani la cite dans la préface de l’ouvrage de Laura El Makki, Adèle Hugo : ses écrits, son histoire, publié en mars 2025.

Ces deux phrases, l’une lue au début de ma lecture, et l’autre se rappelant à moi à la fin, n’ont cessé de résonner en moi après cette lecture que je convoque à nouveau ici.

Chaque film est le mur

Quand on scrute la filmographie de François Truffaut, on se prend à essayer de classer, de catégoriser tel ou tel film, les Antoine Doinel d’un côté, mais si l’on veut faire un classement avec les films sur l’enfance, on reprend les Quatre cents coups que l’on range avec L’Argent de poche ou avec L’Enfant sauvage, les histoires d’amour de l’autre, mais La Mariée était en noir, est-ce un polar ou une histoire d’amour (même question pour La Sirène du Mississippi) ?

Et L’Histoire d’Adèle H, est-ce un film historique, une histoire d’amour impossible à rapprocher de La Chambre verte, ou Adèle est-elle aussi une enfant sauvage comme Victor de l’Aveyron ?

Bref, comme dans toute bibliothèque, aucun classement n’est suffisant ni satisfaisant à lui tout seul, et aucun film de François Truffaut ne rentre dans une seule case, bien trop étroite, de notre esprit. Il faut donc donner pleinement raison à la réponse faite à Truffaut par Isabelle Adjani : « Chaque film est le mur ».

Et quel mur ! Pour revenir sur la genèse et le tournage de ce film-mur, au scénario co-écrit par François Truffaut, Suzanne Schiffman et Jean Gruault, il faut se plonger dans différents ouvrages qui reviennent sur cette entreprise de longue haleine, puisqu’il a fallu un certain nombre d’échanges et de négociations, rappelés par Truffaut dans sa correspondance, avec l’universitaire Frances Vernor Guille, un long travail d’écriture ensuite mené par Truffaut et ses deux collaborateurs en parallèle d’autres projets, pour aboutir à ce « visage (qui) tout seul raconte un scénario ».

Notamment dans le Truffaut par Truffaut, ou François Truffaut au travail de Carole Le Berre, on voit les ébauches de ce scénario, que le spectateur a depuis inextricablement lié au visage d’Isabelle Adjani, lui préférant ce visage à l’original.

Votre visage tout seul raconte un scénario

Il suffit que je ferme les yeux un court instant, et lorsque je pense à Adèle Hugo, ce n’est pas son portrait ou sa photographie qui me vient immédiatement en tête, c’est le visage d’Isabelle Adjani.

Pourtant, au moment du tournage du film, pour lequel la comédienne quitte la Comédie française,  elle a dix-neuf ans, et le personnage qu’elle incarne est supposé avoir dépassé la quarantaine au début de l’histoire.

Ce film est un mur, pas seulement parce qu’il s’érige en monument, l’un des nombreux monuments féminins de la carrière d’Isabelle Adjani, parmi La Reine Margot et Camille Claudel, autres poings levés douloureusement contre le patriarcat, mais parce que viennent se heurter contre ce mur infranchissable de la filmographie conjuguée de Truffaut et d’Adjani, la voix et le visage réels et tout aussi tragiques d’Adèle Hugo.

Après L’Histoire d’Adèle H., qui pour réaliser un film sur Adèle Hugo ? Et après Isabelle Adjani, qui pour l’incarner ? J’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne vois pas beaucoup d’autres personnages réels à ce point dépassés par leur interprète à l’écran.

Et cela est d’autant plus tragique pour un être dont on a à ce point renié et volé la voix. Marguerite de Navarre, après tout ou malgré tout, a quand même réussi à être reine, quant à Camille Claudel, ses oeuvres vengent désormais son aliénation. Mais Adèle ?

Dans la famille Hugo, je demande la fille

Si j’ai lu l’ouvrage de Laura El Makki en moins d’une journée – pour plagier Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme – c’est parce qu’elle restitue avec un souffle à la fois poignant et glaçant la façon dont un être est progressivement mis sous cloche.

Le titre du film de François Truffaut rend bien compte de cela : dès le départ, Adèle est dépossédée de son nom de famille, celui-ci étant accaparé par l’ogre paternel. Quant au prénom, il lui faut le partager avec sa mère, si bien que dans cet ouvrage qui lui est consacré, il faut distinguer le propos de la mère (Adèle Hugo, MH) et le sien (AH).

Il lui faut également compter avec l’ombre envahissante jusqu’au bout de sa soeur disparue, Léopoldine. Quant aux deux frères, Charles et François-Victor, ils peinent à trouver leur place face au patriarche, l’un se tournant vers la photographie, l’autre se plongeant dans la traduction de Shakespeare. En effet, pour exister face à Hugo père, mieux vaut aller vers des arts et des langages qu’il ne maîtrise pas : ce sera donc les expériences photographiques pour Charles, l’anglais pour François-Victor et la musique pour Adèle.

Son journal, rédigé au début de l’exil à Jersey puis à Guernesey, est considéré par sa famille pour ainsi dire comme une oeuvre de commande, elle y retranscrit les moindres événements vécus par les exilés, où elle apparaît moins en participante qu’en spectatrice, et où le texte, soumis à la validation familiale – voire exclusivement paternelle – est annoté de « oui » et de « bien » comme la rédaction appliquée d’un écolier.

Il faut pouvoir traduire la partie cryptée de son journal pour qu’on puisse enfin entendre la voix de son autrice. Et au moment où cette voix se tait peu à peu, il faut suivre le récit de Laura El Makki, émaillé des lettres des différents témoins, pour reconstituer le véritable itinéraire d’Adèle Hugo : Hugo le père, imperturbable dans son exil et convaincu que toute sa famille ne connaît le bonheur qu’à travers lui, Adèle la mère qui cherche vainement à défendre la personnalité et l’épanouissement de plus en plus fragilisés de sa fille, les deux frères qui vont et viennent comme des oiseaux qui se cognent aux fenêtres.

À lire ce journal crypté, ces lettres et cette histoire, si au départ on est amusé et presque agacé par cette fantasque Adèle qui cherche dans chaque regard masculin la reconnaissance et l’amour, on est progressivement happé par cette voix qui hurle en silence, par cet être qui se construit un amour pour se cabrer contre la comédie paternelle de l’exil et contre un père qui forge sa propre légende au détriment des siens.

Et finalement, quand on comprend à la fin que c’est le silence qui gagne, et qu’à force d’avoir trop lutté, notre Adèle s’est effacée et s’est faite emmurer, jusqu’à disparaître, certes après tout les siens, mais ô combien discrètement, on se dit que ce drame silencieux, Victor Hugo, trop préoccupé de sa gloire, n’aurait jamais pu l’écrire alors qu’il l’avait quotidiennement sous les yeux.

Ce n’est pas la première fois que Laura El Makki donne la parole aux femmes, que ce soit dans Les Incomprises, en préfaçant les Lettres choisies de la famille Brontë, ou en en faisant la biographie (Les Soeurs Brontë : la force d’exister, mon préféré à ce jour et qui me donne envie de revoir le film d’André Téchiné, avec un scénario de Jean Gruault et Isabelle Adjani en Emily Brontë, comme quoi, il n’y a pas de hasard…) ou avec son premier roman, Combien de lunes.

Et pour poursuivre le voyage, il me tarde de lire l’un de ses derniers travaux, Petit éloge de l’imagination, publié en 2025 aux éditions Les Pérégrines.

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén