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Étiquette : littérature (Page 8 sur 14)

Le bruit et le silence : Greta Garbo

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Bruit et silence

Aucune comédienne de cinéma n’incarne mieux le bruit et le silence (documentaires) que Greta Garbo. Comme toute personnalité, et comme tout être humain, Greta Garbo est un document : l’être est la feuille vierge sur laquelle la vie et l’oeuvre, parfois se confondant, parfois se séparant, écrivent. L’être choisit la façon de s’auto-documenter et de documenter les autres sur lui-même.

Or, Greta Garbo est l’exemple parfait – et que pourrait choisir à l’exclusion de tout autre, le documentaliste cinéphile – du bruit et du silence documentaires. Silence, parce qu’elle a choisi justement de ne rien dévoiler d’elle-même en dehors du cercle restreint et hermétiquement clos de la vie privée. Si elle a participé, de sa propre personne, à la construction de son « mythe » hollywoodien et cinématographique, elle l’a peut-être renié par la suite, en tout cas elle a cessé de le faire apparaître ou de l’évoquer. Elle a juste fait en sorte, bon gré mal gré, qu’il lui survive.

Bruit documentaire, parce que ce qu’elle n’a pas dit elle-même, ce qu’elle a tu, caché ou renié, d’autres se sont chargés de l’écrire à sa place. Elle ne s’est pas auto-documentée, si ce n’est en ressassant le passé et en devenant malgré elle l’objet d’un fétichisme pré et post-mortem. Et tout a été dit, suggéré, inventé, exagéré. On lui a prêté des vies, des pensées, des liaisons, des intentions que, si elle les a eues, elle n’a jamais confirmées ni infirmées. Passive, indifférente, méprisante ou écoeurée, elle a laissé les journaux, les mémoires, les autobiographies, les biographies, les articles, la publicité : bref, le mensonge et l’exagération, lui glisser dessus comme l’eau sur les écailles d’un beau poisson. Ce n’est plus un bruit, c’est un vacarme assourdissant.

L’ébauche du mystère

Qu’elle qu’elle ait pu être, elle s’est échappé à elle-même et elle nous échappe. Elle est un mythe et un mystère, mais ni elle-même, ni ses films, et encore moins ceux qui la mentionnent, s’en souviennent, ses biographes, tous ceux qui ont approché de près ou de loin sa vie ou son oeuvre, aucun d’entre eux n’a pu le comprendre. L’ébaucher, peut-être ; le comprendre jamais.

barthes

Dans ses Mythologies, en 1957, soit plus de dix ans après le dernier film de Garbo et plus de trente ans avant sa mort, Roland Barthes consacre un article au « Visage de Garbo » et effleure le mythe :

« Son surnom de Divine visait moins sans doute à rendre un état superlatif de la beauté, que l’essence de sa personne corporelle, descendue d’un ciel où les choses sont formées et finies dans la plus grande clarté. Elle-même le savait : combien d’actrices ont consenti à laisser voir à la foule la maturation inquiétante de leur beauté. Elle, non : il ne fallait pas que l’essence se dégradât, il fallait que son visage n’eût jamais d’autre réalité que celle de sa perfection intellectuelle, plus encore que plastique. L’Essence s’est peu à peu obscurcie, voilée progressivement de lunettes, de capelines et d’exils ; mais elle ne s’est jamais altérée. »

Barthes effleure le mythe ; René de Ceccatty le dissèque. Dans son récit biographique Un renoncement, paru en mars 2013 aux éditions Flammarion, il n’en finit pas de chercher Garbo, un peu à la manière dont Visconti disait chercher la Callas : « Je voudrais te découper en morceaux pour essayer de voir, de comprendre ce qu’il y a dans ta voix ». Extrême, mais réel.

Renoncement et ressassement : le mythe passé au crible.

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L’auteur raconte Garbo, à travers un seul projet avorté : après un triomphe muet, puis parlant, après une filmographie qui ne s’est finalement étalée que des années 20 aux années 40, et qui a compté des merveilles telles que La Reine Christine ou Grand Hôtel, l’adaptation de La Duchesse de Langeais, le roman de Balzac, devait marquer le retour de Garbo au cinéma en 1949.

Ce retour n’a jamais eu lieu. Après 1949, c’est quarante ans de silence, de deuil – au sens de Freud dans Deuil et mélancolie « le passé qui ne passe pas » – qui vont occuper le vide cinématographique et le manque ressenti par les cinéphiles et les fétichistes. Et ce sont ce silence, ce deuil, ce vide et ce manque qui occupent l’espace du livre, qui l’écrasent.

Un renoncement ne suit aucune trame chronologique. C’est un portrait par touches et en continuels allers-retours. C’est une succession d’évocations, parfois confinant au vertige, et qui n’est expliqué par l’auteur qu’à la toute fin :

« J’ai opéré de façon cyclique, usant d’échos et de réminiscences ; et voulu, en partant de cet épisode crucial de sa vie qui est comme une rencontre avec ses propres limites, comprendre le processus même de la disparition de cette comédienne »

Les images se succèdent donc en désordre, un mille-feuilles d’impressions et d’instantanés, si bien que le lecteur s’y perd : qu’a-t-on déjà lu ? Que va-t-on lire ou relire ? Que découvre-t-on ? Le livre est exactement comme un film dont on ne verrait que les rushes, les scènes non conservées se superposant au résultat final et le saturant de leurs obsessionnelles présences.

Pour cette raison, le livre décourage. Parfois il nous tombe des mains. Pour les mêmes raisons, cependant, il fascine : c’est un magnifique portrait de Garbo en ombres chinoises, et cependant sans complaisance, voire même cruel à certains endroits.

« L’opalescence du teint qui captait chaque rayon et le réfractait et la richesse de la palette d’expressions rendaient passionnant et d’une sensualité embarrassante chaque gros plan. Garbo avait un réseau musculaire sous la peau de son visage qui lui permettait, avec une stupéfiante vivacité, de changer d’humeur visible, angoisse, étonnement, ironie, douleur, joie, sympathie, épouvante, en quelques fractions de seconde. »

Un portrait proustien de fuites, de facettes et de références.

Garbo, son univers et son époque, ainsi que La Duchesse de Langeais (dernier projet avorté) sont les clefs du livre de René de Ceccatty. Le livre n’est pas accessible à ceux qui n’ont pas une vague idée de tout cela et qui ignorent Garbo, créature moitié réelle (et encore), moitié mythique :

« Elle est le cinéma, c’est-à-dire l’image et le mouvement, le temps, passager et éternel, mémorieux et oublieux, oublié et inoubliable, une histoire sans fin. »

Le mythe fascine, la femme qu’on aperçoit dérange, entre fuite et confusion avec les personnages qu’elle a incarnés, entre recherche d’autrui et agoraphobie, entre refoulement et spontanéité, entre asexualité et hyper-sensualité, entre dépression et narcissisme. Les quatre cents pages qui rythment cette fréquentation épuisent et ressemblent à un cambriolage.

A l’issue de ce livre un et multiple, il ne nous reste qu’un vertige, une sensation étrange faite d’admiration, de compassion, de nostalgie et d’effroi, qui donne envie de se replonger dans cette Duchesse de Langeais qui a manqué à Garbo ou que Garbo a manqué, et qui donne envie de tout voir ou revoir, en particulier :

  1. Ninotchka (1939) de Ernst Lubitsch. Quoi qu’en puisse dire René de Ceccatty, qui visiblement ne porte pas le film dans son coeur, elle y est merveilleuse dans cette comédie d’espionnage qui critique le système soviétique.
  2. Marie Walewska (1937) de Clarence Brown. Le film raconte la rencontre de Napoléon (Charles Boyer) et de son amante polonaise. La seule scène de l’apparition de Garbo est inoubliable.
  3. La Reine Christine (1933). Le seul, l’unique, s’il n’en reste qu’un. Elle y incarne une Christine de Suède envoûtante même si très éloignée de la réalité historique.

À quoi rêvent les écrivains ?

Parce que le dernier article de Eva la thésarde sur les titres de romans m’a bien fait rêver et m’a inspirée, parce que c’est férié et qu’à défaut d’un vrai printemps, on peut l’imaginer, parce que j’ai passé le week-end au festival «Trolls et légendes» de Mons, et parce qu’une petite conversation anodine peut donner une bonne idée d’article…. parce que, parce que, parce que… bref : petit interlude littéraire.

Dickensdream

Situation

Figurez-vous un repas dans un restaurant… pas le restaurant classe, pas le petit bistrot, ni le kebab, mais le restaurant de chaîne, sans citer de marque. Au détour de la conversation, sans crier gare, arrive le sujet littéraire : l’univers des écrivains, terme souvent étudié et qui recouvre tout un tas de thèmes éclectiques – contexte, environnement social, familial et culturel, personnages et sujets de prédilection, vision du monde.

Non, pour une fois, mon titre pose exactement la question qui m’intéresse : à quoi rêvent les écrivains ? Ni le rêve façon Martin Luther King, ni le rêve éveillé de l’imagination ou de l’inspiration qui parfois se personnifie dans un être plus ou moins réel ou fictif (Cassandre, Elsa et autres muses), ni l’hallucination due à des substances plus ou moins licites – opium des uns, absinthe ou mescaline des autres…

Parfois, il arrive, lorsqu’on lit certains écrivains, qu’au-delà de la question admirative à la limite de la jalousie «Comment fait-il pour écrire comme ça ?», on parvienne à la question suivante : «De quoi a-t-il rêvé la nuit pour écrire ça ?»

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il ne s’agit pas de l’interrogation méprisante et plus gentiment tournée «Bon sang, mais le gus, il s’est shooté à quoi ?» Le monde imaginé nous paraît tellement riche, tellement démesuré, kaléidoscopique, que l’on se demande bien à quoi ressemble le sommeil de l’auteur : est-ce un insomniaque, un animal nocturne, combien d’heures dort-il par nuit ? compte-t-il les moutons ? à quoi ressemble sa parure de lit ? a-t-il une tendance aux rêves ou aux cauchemars ? Et évidemment, ces questions plus ou moins loufoques ne s’attendent à aucune réponse scientifique, psychologique ou neurologique.

Bien entendu, la question pourrait être élargie à d’autres univers artistiques, peinture, musique, cinéma

Comme ce billet est un petit «Hors-série», que c’est férié, et que je suis flemmarde aujourd’hui, je ne donnerai que les quelques exemples des écrivains qui m’ont le plus intriguée.

Quels rêveurs pour quelles oeuvres ?

Peut-on classer les rêves des écrivains ou les possibilités de rêves, à partir de l’oeuvre qu’ils ont suscitée ? Bien-sûr, on pourrait trouver des rêveurs urbains, des rêveurs hallucinés, des rêveurs linguistiques, des rêveurs paysagers.

Pourquoi ai-je l’impression que Proust devait rêver de choses immenses dont il était cependant capable de voir le moindre détail ? Un rêveur de la cathédrale et du vitrail ? Sans doute parce qu’il a écrit ces lignes :

Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, ils semblaient, au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin, creusé en plein coeur d’un quartier, qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé, les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient sa route. (Albertine disparue)

Pourquoi suis-je tentée de penser que Lewis Carroll ou Carlos Ruiz Zafon sont davantage des rêveurs labyrinthiques, qui rêvent leurs univers comme des constructions absurdes (elles me rappellent les illusions d’Escher) et vertigineuses, vertigineuses au niveau du sens pour Lewis Carroll, vertigineuses au niveau de l’espace pour Zafon ?

Dans l’univers de ce dernier, la ville est omniprésente, non comme décor, mais comme créature presque vivante. Tout prend vie chez Zafon, encore plus que les êtres humains. Les objets s’animent, les jouets mécaniques se révoltent. C’est le règne des ruelles obscures, des automates et de l’ombre, un univers à mi-chemin entre Faust et les contes d’Hoffmann.

Le plus souvent Zafon pourrait être considéré comme un rêveur urbain. Barcelone est sa ville natale, il en rêve chaque recoin, la reconstitue avec une minutie impressionnante, la transpose dans chaque ville que ses personnage vont côtoyer et dans laquelle ils vont se perdre, corps et âme.

Mais c’est surtout un rêveur de l’inquiétante étrangeté. Ce sont ses livres qui se rapprochent le plus de ce qu’est véritablement le rêve pour l’être humain : le souvenir d’un univers familier mis en désordre. La confusion des lignes entre le quotidien et l’absurde. Le mécanisme bien établi de la logique et de la tranquillité qui se détraque dans les remous du cauchemar.

Rêveurs d’univers

Certains rêveurs et certains écrivains ne font que rêver le monde, un monde à leurs propres dimensions mais qui restent commun – du moins à ses fondations – au monde des autres hommes. D’autres vont l’inventer.

À l’image d’Inception, ces rêveurs sont des architectes : ils construisent, façonnent un autre monde, dans lequel ils plongent le lecteur. Ils bâtissent des villes, écrivent une histoire, inventent même une langue, s’interrogent sur la géographie et la sociologie de leur monde. Les deux exemples qui me parlent le plus, comme rêveurs architectes, sont J.R.R. Tolkien et George R.R. Martin, le plus abouti étant Tolkien, qui a créé plusieurs langues et qui a raconté la cosmogonie (création) de son monde.

Rêveur total. Rêveur aussi bien des villes que des campagnes, des climats et des reliefs, de la faune et de la flore, des hommes et des créatures, de l’histoire et des gouvernements, des religions et des langues. C’est ce qu’est Tolkien. C’est ce qu’est Martin. Deux rêveurs absolus qui n’en finissent pas de travailler, comme un joailler fabrique un bijou, le monde qu’ils nous offrent.

Tout ça pour dire qu’on se demande bien à quoi pouvait rêver la nuit le créateur des hobbits, des elfes et de Sauron, du Gondor et du Mordor, de la Lothlorien et de Galadriel ?

À quoi peut bien rêver l’explorateur de Westeros et de Essos, du Mur et de ce qui est au-delà, des Sept couronnes, des Dothrakis, de Qarth et de Braavos ?

Quitte à ne pas pouvoir répondre à la question, on peut toujours se consoler en lisant le très beau livre de Edouard Kloczko sur l’univers elfique de Tolkien, La grande encyclopédie des elfes, et se plonger dans la saison 3 de Game of thrones !

Post-scriptum

Quant au prochain article, il montrera à quel point un univers d’auteur peut sembler vertigineux et erratique lorsqu’il s’intéresse à des êtres mythiques du cinéma… et sur ces paroles pleines de clarté, je vous laisse, j’ai des chocolats à finir !

La notion de document appliquée à Chaplin

Chose promise, chose due, une nouvelle fois. Voici la deuxième partie de mon sujet sur Chaplin.

Cela fait quelque temps que la manière de présenter cet article me trotte dans la tête. Comme je cherche souvent à m’amuser en travaillant, et à consolider mes passions par des fondations professionnelles, je présente de temps à autre un sujet de doc avec des exemples et des associations d’idées cinématographiques ou littéraires. De la même manière, j’aime traiter un sujet littéraire ou cinéphile en le reliant à des notions info-documentaires.

Le coin du doc

Avant de me lancer dans le cinéphile, je ferai donc un petit rappel doc. En effet, Chaplin, tout comme Truffaut (et j’aurai l’occasion d’y revenir plus en détail), est l’un des cinéastes auquel s’applique le mieux la notion de document, et même, rétrospectivement, d’homme documenté. L’étude de ces deux cinéastes donne la même impression de palimpseste documentaire.

En sciences de l’information et de la documentation, apparaissent les notions de document primaire, document secondaire et document tertiaire :

  • le document primaire, c’est le document original, « en lien avec l’idée d’oeuvre originale qui renvoie aux concepts d’auteur, de propriété intellectuelle et, par extension, à celui de référence.» (Savoirs CDI)
  • le document secondaire, c’est le traitement documentaire du document primaire, qui permet de le décrire et de le localiser (bibliographies, catalogues, index – j’y ajoute par extension chronologies et filmographies).
  • le document tertiaire est le résultat d’un travail poussé portant sur le document primaire :

« Faire la différence entre un document tertiaire et un document primaire permet  de saisir l’écart entre l’oeuvre originale (le document primaire), signée par un auteur qui en porte la responsabilité, et une forme réduite, vulgarisée qui tente de rendre compte du contenu informationnel de cette oeuvre. La perception de cet écart, qui «déforme» par l’octroi d’une autre «forme», permet d’appréhender la subjectivité du processus d’information et le décalage qui s’instaure entre l’information produite par l’auteur (ou informeur) et l’information perçue par un récepteur (ou informé).» (Savoirs CDI)

Le document primaire appliqué au cinéma

Durant ma formation, comme j’ai eu l’occasion de le mentionner il y a peu, j’ai produit un mémoire professionnel sur « Le non-film : spécificité documentaire des ressources cinématographiques ».

Lorsque l’on s’intéresse aux ressources sur le cinéma, en effet, on distingue le film, objet premier (le but premier du cinéma) et objet final (résultat porté à l’attention du spectateur), et le non-film, objet dérivé du cinéma, qui prend aussi bien en compte les accessoires, le matériel, les décors, les archives, les monographies et les revues.

Le film est donc la matière première, le document primaire, l’oeuvre originale, et le non-film, plus précisément l’ouvrage sur le cinéma, fait figure de document tertiaire. On y retrouve les ouvrages de référence ou usuels (dictionnaires, encyclopédies, fondamentaux critiques et théoriques), les beaux livres, les monographies, les ouvrages des créateurs sur leurs propres oeuvres, et les ouvrages réflexifs qui relient le cinéma à d’autres champs du savoir.

Et Chaplin, dans tout ça ?

Tout ce que j’ai expliqué précédemment nous permet de considérer que les films de Chaplin constituent les ressources primaires d’une documentation sur ce cinéaste. La documentation primaire sur Chaplin, c’est Le Kid, Les Lumières de la ville, Le Cirque, Les Temps modernes, Le Dictateur… tout le reste appartenant au non-film.

La zone de flou entre primaire et tertiaire – et qui n’est en aucun cas ici le document secondaire – c’est l’autobiographie. Je ne vais pas faire un cours de littérature : je considère l’autobiographie d’un point de vue strictement documentaire.

Elle est document primaire, puisqu’elle est l’oeuvre originale qui se penche sur ce qu’il y a d’encore plus premier avant le film, l’homme et sa vie. C’est elle qui lui permet le contrôle de ce qui va être dit, publié, étudié sur lui : c’est le premier pas hors ligne vers l’homme documenté. L’autobiographie permet d’être le premier à parler de soi, avec le choix des armes.

Elle est aussi document tertiaire puisqu’elle ne vit pas, elle revit. Elle ne crée pas, elle raconte, restitue, réfléchit. Face à la vie et aux films qui sont dans l’action, dans le mouvement, dans l’empirique, elle n’est qu’une reconstitution.

Histoire de ma vie, Charlie Chaplin : document primordial.

Mais dans le cas de Chaplin, quelle reconstitution ! S’il y a bel et bien une autobiographie de cinéaste à lire, c’est celle-ci.

histoire de ma vie chaplin

Publiée pour la première fois en 1964, Histoire de ma vie (My autobiography) n’est justement pas seulement l’histoire d’une vie, depuis l’enfance anglaise entre misère et vie de saltimbanque, c’est aussi l’évocation d’un monde disparu, avec son atmosphère, qui évolue du muet au parlant et d’une guerre à l’autre. C’est une galerie de portraits magnifique : on y croise aussi bien les stars de Hollywood, les présidents américains successifs, que Cocteau, Einstein ou encore Gandhi. On y découvre un Chaplin artiste, philosophe, humaniste (mais non politique ou en tout cas, non politisé) et écrivain, et un Chaplin intime auprès de sa famille.

J’ai longtemps parcouru le livre en français, une ancienne édition que j’avais couvert lorsque j’étais ado, et qui tombe tout de même en miettes. Je l’ai aussi en anglais (la seule version que j’ai actuellement sur moi), et je ne citerai que ce très connu portrait d’Hitler, esquissé par Chaplin :

« The face was obscenely comic – a bad imitation of me, with its absurd moustache, unruly, stringy hair and disgusting, thin, little mouth. I could not take Hitler seriously. (…) The salute with the hand thrown back over the shoulder, the palm upwards, made me want to put a tray of dirty dishes on it. ‘This is a nut !’ I thought. But when Einstein and Thomas Mann were forced to leave Germany, this face of Hitler was no longer comic but sinister.»

Rapidement, document secondaire.

Dans ce domaine-là, il s’agit exclusivement, comme je l’ai dit en préambule, des bibliographies, bases de données et index, auxquels on peut ajouter chronologies et filmographies.

Je n’ai pas de références papier précises, je me contenterai de renvoyer au site officiel consacré à Charlie Chaplin.

Diversité de la documentation tertiaire : quelques beaux exemples…

Enfin, pour clore ce long sujet, passons à la documentation tertiaire. Plus haut j’ai indiqué que pour le cinéma, il s’agissait en général du non-film, et en particulier des usuels, des beaux livres et albums, des monographies, et des réflexions que suscite l’étude de l’oeuvre d’un cinéaste ou d’un aspect du cinéma.

Ces réflexions peuvent être aussi bien historiques, esthétiques, littéraires, sociologiques, psychologiques, économiques, techniques, biographiques ET autobiographiques, métatextuelles (les écrits des professionnels, leurs réflexions sur leur art), philosophiques, voire même culinaires. Tous les domaines peuvent s’approprier cet univers qu’est le cinéma – et celui de Chaplin ne fait pas exception.

  1. La référence : il s’agit du recueil de textes d’André Bazin consacrés à Charlie Chaplin, paru en mars 2000 aux éditions des Cahiers du cinéma (collection Petite bibliothèque). Je recommande particulièrement son « Introduction à une symbolique de Charlot » et son « Pastiche et postiche ou le néant pour une moustache », qui fait écho à l’extrait de l’autobiographie que j’ai cité plus haut.
  2. Le beau livre. L’ouvrage que j’ai dans ma bibliothèque est Chaplin, une vie en images, de Jeffrey Vance, publié en 2004 aux éditions de La Martinière et malheureusement indisponible actuellement, sauf auprès de quelques revendeurs… C’est fort dommage, car c’est réellement un très beau livre, avec une iconographie très soignée.
  3. L’étude… culinaire. Un ouvrage récent, cette fois-ci. A table avec Chaplin : 60 recettes vagabondes, de Claire Dixsaut est paru en septembre 2012 aux éditions Agnès Vienot. Lui aussi est très bien illustré, et ludique. On y retrouve la recette des petits pains (La Ruée vers l’or) et les fraises à la crème du Dictateur. À déguster sans modération !

a table avec chaplin

Post-scriptum :

Pour ceux qui auraient trouvé cet article fastidieux, et qui seraient tout de même arrivés jusque-là, malgré les embûches du jargon documentaire, Cinephiledoc reviendra très vite avec des sujets un peu moins sérieux !

Dans l’univers des comiques muets

Splendeur et décadence du cinéma muet

« Les comiques étaient censément petits, difformes ou gros. C’étaient des lutins et des bouffons, des cancres et des parias, des enfants se faisant passer pour des adultes ou des adultes à la mentalité d’enfants. Pensez aux rondeurs juvéniles d’Arbuckle, à sa timidité pleine d’affectation et à ses lèvres peintes, féminines. (…) Et puis parcourez la liste des accessoires et accoutrements qui ont façonné les carrières des maîtres incontestés : les chaussures avachies et les vêtements dépenaillés du vagabond de Chaplin, le vaillant Milquetoast de Llyod, aux lunettes cerclées d’écailles ; l’ahuri de Keaton, avec son chapeau plat et son visage figé ; le naïf à la peau blafarde de Langdon. »

Movie Theatre 1917

Ceci est un extrait du roman de Paul Auster, Le Livre des illusions, roman que j’ai sans cesse eu à l’esprit durant ma dernière lecture, consacrée au cinéma comique américain. Le Livre des illusions est paru en 2004. Il raconte comment, à la mort de sa femme et de ses enfants dans un accident d’avion, un professeur d’université, David Zimmer, trouve refuge dans l’écriture d’un livre consacré à un cinéaste disparu, Hector Mann.

Paul Auster nous plonge dans l’univers mélancolique et mystérieux du cinéma muet et de ses artistes torturés et éphémères, condamnés à faire rire et à s’adapter au parlant, ou à disparaître. C’est une histoire plus belle et plus vraie que nature, qui rappelle aussi bien Sunset Boulevard (Boulevard du crépuscule) que Singin’ in the rain (Chantons sous la pluie) ou plus récemment, The Artist.

Le titre qui zoome ! Donnez-moi le menu…

À ces hommages fictifs au passé du cinéma, fait écho un ouvrage bien réel. Il s’agit presque d’un fascicule, d’un peu plus d’une centaine de pages, et au titre à rallonge : Tartes à la crème et coups de pied au fesses : Le Cinéma comique américain. Vol. 1 : Les années flamboyantes du court-métrage. Ouf ! Paru en novembre 2012 aux éditions Gremese, c’est l’œuvre de Enrico Giacovelli.

Tartes à la crème

Le but de l’ouvrage : nous offrir un panorama de cent ans de cinéma comique américain, depuis les premiers films Edison jusqu’à Woody Allen. Nous n’avons pour l’instant que le premier volume, mais à la fin, l’auteur nous annonce gracieusement les épisodes qui suivront.

Dans ce premier épisode, la période étudiée est celle qui du court-métrage muet, celle que l’auteur délimite entre la naissance du cinéma et 1920. Après une brève – et très belle – introduction qui consacre la supériorité du rire sur le sérieux et le tragique, il part à la recherche de la première comédie, au cœur des studios Edison. Puis nous découvrons les grandes figures du muet à leurs débuts, éternelles ou oubliées : Mack Sennett, Mabel Normand, Roscoe « Fatty » Arbuckle, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Llyod, Larry Semon, Charley Chase.

J’ai vu beaucoup de Chaplin, mais surtout les longs-métrages. Je connais un tout petit peu Buster Keaton. J’ai entendu parler de Mack Sennett et de Harold Llyod. Par contre, les autres noms mentionnés m’étaient totalement inconnus. Et pourtant, ce petit ouvrage est construit comme un voyage, bien illustré et parfois si agréablement raconté qu’on a presque l’impression de voir ces films que l’on n’a jamais vus.

On apprend à connaître ces personnages et la construction de leur univers particulier, avec leurs accessoires, leurs tics, leurs grimaces, leurs défauts, leurs vies et leurs films à toute allure et cette condamnation inévitable au silence et à l’oubli – sauf pour les plus célèbres d’entre eux. On découvre, on sourit, on est ému…

… Laissez-moi sur ma faim !

… Et bien souvent, on reste sur sa faim, parce que l’on voudrait savoir la suite. Pas seulement à la fin du volume, mais parce que, maladroitement, l’auteur veut en garder pour plus tard. Un exemple :

Dans le quatrième chapitre, Giacovelli nous présente Roscoe « Fatty » Arbuckle, un comique américain qui, avec son visage de poupon et ses allures de bonhomme Michelin, a incarné le « gros lard » (je cite) du cinéma muet. Il évoque son absence relative de subtilité, ses tentatives pour émouvoir, puis son déclin :

« Les films sont achevés, difficilement, mais leur destin est à jamais lié au scandale personnel qui heurte l’acteur comique de plein fouet, un certain 11 septembre amer et obscur, comme il y en a eu d’autres au cours de l’histoire américaine. »

On passe sur la référence inutile aux attentats du World Trade Center, qui n’ont aucun rapport choucroutal avec le reste, et consciencieusement, on saute à la note de bas de page, qui nous informe sèchement : « Nous en reparlerons plus en détails dans le deuxième volume. »

La suite du texte fait plusieurs mentions mystérieuses au fameux scandale, poursuit tout de même en évoquant les derniers films, puis la mort du comique et sa postérité… et tant pis pour les lecteurs alléchés par le dit scandale : vous n’en saurez pas plus avant le 2e volume !

Pourtant, l’auteur avait bien réussi à intéresser, voire à passionner, avec ses anecdotes et cette rétrospective de l’âge d’or du muet : pourquoi donc s’embarrasser de ces petites manœuvres destinées à hypnotiser le lecteur « Venez, venez acheter mon 2e volume quand il sortira ! » ? Pourquoi, alors que nous avons le détail alléchant des prochains épisodes à la toute fin, s’encombrer en plus d’un encadré tape-à-l’œil « Coming soon » ?

Cependant, ce petit fascicule se lit bien, et même parfois captive. Vous vous intéressez aux mondes disparus, vous avez une vocation contrariée d’archéologue, ou tout simplement l’univers du muet, et ses films avec, comme le Kid de Chaplin, « Un éclat de rire, et peut-être une larme » vous fascine ? Faites plaisir à l’auteur, ouvrez-le !

Il en faut bien un : le petit détail comique !

Est-ce une erreur de traduction, de l’américain à l’italien, puis de l’italien au français ? Page 27, reproduction d’une affiche de Nickelodeon, un film de Peter Bogdanovich dédié aux débuts du cinéma comique. L’affiche annonce :

Before Rhett kissed Scarlett. Before Laurel met Hardy… etc.

La légende de l’affiche traduit : « Avant que Rhett ait embrassé Rossella, avant que Laurel ait rencontré Hardy… »

Soit le personnage d’Autant en emporte le vent se prénomme Rossella en italien, et nous sommes forcés de compatir à sa douleur, soit la traductrice française n’a JAMAIS vu Autant en emporte le vent. Qui se cotise pour lui offrir le DVD ?

Souvenirs d’enfance : Le Roi et l’Oiseau

L’un de mes premiers souvenirs cinématographiques est la découverte du film Le Roi et l’oiseau.

© Gebeka Films

© Gebeka Films

À vol d’oiseau : Petit aperçu

Pour ceux qui n’ont pas le bonheur de connaître ce film, petit aperçu : Le Roi et l’oiseau est un poème – je ne peux pas dire les choses autrement – réalisé par Jacques Prévert et Paul Grimault autour du conte d’Andersen, La Bergère et le ramoneur.

L’Oiseau, toucan polyglotte et poète, représente le seul opposant au Roi de Takicardie, tyran bigleux et totalitaire, tombé amoureux du tableau de la charmante petite bergère. Une nuit, le portrait du roi prend la place du roi véritable, et se lance à la poursuite de la bergère et du ramoneur, aidés par l’oiseau dans leur quête de liberté.

Ce film est un petit bijou, un concentré de beauté. Nul besoin d’aller plus loin : tout a déjà été dit, même par les réalisateurs japonais des studios Ghibli, Isao Takahata et Hayao Miyazaki, qui se considèrent comme les disciples de Paul Grimault.

Depuis ma première rencontre avec lui, j’ai dû le voir une bonne trentaine de fois, à raison parfois de deux fois par an, et chaque nouvelle rencontre me semblait toujours plus belle et plus riche que la précédente.

L’oiseau et l’oiseleur

Lors d’une de mes visites en librairie pour préparer les articles cinéphiles de ce blog, je suis tombée en arrêt devant ce qu’on appelle sur les sites de vente en ligne un « beau livre ». C’est d’ailleurs plus pour désigner un format et opposer ces ouvrages, qui ne tiennent pas dans un sac à main, au format poche.

Le Roi et l'Oiseau Jean-Pierre Pagliano

Pour résumer, j’ai eu un coup de foudre. Le Roi et l’Oiseau : Voyage au cœur du chef-d’œuvre de Prévert et Grimault, de Jean-Pierre Pagliano, paru en octobre 2012 aux éditions Belin est une merveille.

Mais ce qui m’a d’abord frappée est un jeu de mots, ou du moins de sonorités, sur le nom de l’auteur – une blague qu’on a sans doute dû lui faire souvent. Son nom me faisait penser au personnage de l’oiseleur dans La Flûte enchantée, Papageno. Et j’ai trouvé logique qu’un oiseleur qui ne met personne en cage soit le spécialiste de ce drôle d’oiseau.

Au-delà du format, il s’agit réellement d’un beau livre, avec photos, affiches, archives, croquis, études au fusain et gouaches. On y retrouve l’univers si particulier du film, depuis ses esquisses jusqu’à son aboutissement : l’éclatante lumière du palais clinquant et de ses jardins, et l’obscurité de la ville basse, le bestiaire révolté – oiseaux, chien, ours, tigres et lion – les traits fins ou burlesques de ses moindres personnages.

«Pour faire le portrait d’un oiseau»

Le livre de Jean-Pierre Pagliano, c’est aussi une étude passionnante du projet Le Roi et l’Oiseau.

L’auteur nous mène d’abord à la rencontre de Paul Grimault, dessinateur génial ayant fréquenté aussi bien les surréalistes, Picasso et Prévert, que l’univers du cinéma (Jean Aurenche, Jacques Demy). Il nous conduit dans son atelier, où l’on découvre les témoignages de ses plus proches collaborateurs.

L’histoire du Roi et l’Oiseau, c’est aussi l’histoire mouvementée d’un film hybride (La Bergère et le Ramoneur, premier projet de Prévert et Grimault, tronqué, trahi, volé en 1952 – et Le Roi et L’Oiseau, repensé, refait, retrouvé en 1980), dont la fabrication a pris près de quarante ans, entrecoupée de faillites et de péripéties judiciaires.

Pagliano cite Grimault : « On dit que j’ai mis trente-cinq ans pour faire Le Roi et l’Oiseau… En réalité, j’ai mis cinq ans (en deux fois) pour le réaliser et trente pour trouver le fric ! »

Le Roi et l’Oiseau, c’est l’Odyssée d’Ulysse qui met vingt ans à retrouver Ithaque. Comme le dit si bien l’auteur :

« Aujourd’hui, on pourrait, par jeu, considérer le film comme une parabole ironique de sa propre genèse. Identifier au Roi le méchant Producteur (…). Voir dans la faillite des Gémeaux (la maison de production originelle de 1952) un remake de la débâcle du royaume. Et pendant qu’on y est, attribuer à Prévert et Grimault les rôles du Ramoneur et de l’Oiseau, champions de la Justice et de la Liberté. La Bergère ? Elle est, comme le film lui-même, l’enjeu et la victime provisoire du conflit. »

La moitié du livre est donc consacrée au récit de cette incroyable création, qui n’est pas sans rappeler les aventures de Pierre Etaix avec ses propres œuvres…

Un chant d’oiseau…

Enfin, on en arrive à la partie la plus belle : l’analyse du film, qui n’est pas une glose ennuyeuse, mais une émouvante étude des personnages principaux, de l’humour et des motifs choisis par Prévert et Grimault : l’œuvre dans l’œuvre, l’être et le reflet, le détournement du conte, la fantaisie, la mise en abyme, la voix du poète.

Le Roi et l’Oiseau est comme un rêve, il ressemble à ces pièces de théâtre, depuis Shakespeare et son Songe d’une nuit d’été, jusqu’à Genet et son Balcon, en passant par L’illusion comique de Corneille, où l’on ne distingue plus très bien la réalité de la fiction.

Je ne résiste pas à la tentation de citer mon passage préféré du livre de Pagliano :

« Le Roi et l’Oiseau offre bien des ouvertures sur le rêve : la transmutation d’objets d’art en êtres vivants, la confusion des espèces et des origines, les plus improbables métissages : engins volants ou aquatiques aux formes animales, croisements d’hommes et de chauves-souris… À cette atmosphère onirique contribuent les décors à la Chirico et les poursuites sans fin, comme dans les cauchemars, avec ces amoureux qui dévalent les cent mille marches en les effleurant à peine… L’espace se dilate vers le ciel constellé ou plonge dans de vertigineuses lignes de fuite. Les proportions s’inversent lorsqu’un personnage est brusquement happé par le géant métallique. Elles se brouillent, superbement, quand les ombres des deux fuyards se convulsent dans le phare du Robot comme d’horizontales flammes noires. »

L’ouvrage se referme sur l’analyse du réalisateur du Tombeau des lucioles, qui ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà : il faut voir Le Roi et l’Oiseau, le revoir, et le faire voir.

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